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Editorial
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.
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Le Monde comme il va, vision de Babouc
V >> Voltaire >> Le Monde comme il va, vision de Babouc Title: Le Monde comme il va, vision de Babouc
Author: Voltaire (Jean-Marie Arouet) 1694-1778
Language: French
Character set encoding: ISO-Latin-1
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OEUVRES
DE
VOLTAIRE.
TOME XXXIII
DE L' IMPRIMERIE DE A. FIRMIN DIDOT,
RUE JACOB, Ndeg. 24.
OEUVRES
DE
VOLTAIRE
PREFACES, AVERTISSEMENTS, NOTES, ETC.
PAR M. BEUCHOT.
TOME XXXIII.
ROMANS. TOME I.
A PARIS,
CHEZ LEFEVRE, LIBRAIRE,
RUE DE L'EPERON, Kdeg. 6. WERDET ET LEQUIEN FILS,
RUE DU BATTOIR, Ndeg. 2O.
MDCCCXXIX.
LE MONDE
COMME IL VA
VISION DE BABOUC
1746
Preface de l'Editeur
Longchamp, secretaire de Voltaire de 1746 a 1754, dit dans ses
_Memoires_[*] que _Babouc, ou le Monde comme il va_, fut compose en
1746, pendant la retraite de Voltaire a Sceaux ; et je n'ai rien
trouve qui contredise Longchamp. La plus ancienne edition que je
connaisse est celle de 1748, dans le tome VIII de l'edition faite a
Dresde des _Oeuvres de Voltaire_. Ce conte fait aussi partie du
_Recueil de pieces en vers et en prose, par l'auteur de la tragedie
de Semiramis_, 1750, in-12.
[*] _Memoires sur Voltaire_, etc., 1826, 2 vol. in-8deg.; voyez tom. II,
p. 240.
C'est une imitation de _Babouc_, ou du moins de son titre, qu'a faite
l'auteur inconnu d'une brochure intitulee: _La Lune comme elle va_,
MDCCLXXXI, in-8deg., de trente-six pages; brochure au-dessous de la
critique, et relative aux discussions entre Joseph II et les
Hollandais pour l'ouverture de l'Escaut.
La revolution francaise a fait naitre trois imitations de Babouc :
I. _Le Retour de Babouc a Persepolis, ou la suite du Monde comme il
va_, 1789, in-8deg., a eu deux editions; c'est un opuscule de trente
pages: je n'ai pu en decouvrir l'auteur. II. Le Fils de Babouc a
Persepolis, ou le Monde nouveau, Paris, decembre, 1790, in-8deg., de
cent vingt-quatre pages. III. _Nouvelle Vision de Babouc, ou la Perse
comme elle va_, 1796, in-8deg., de cent douze pages, contenant seulement
la premiere partie, et l'annonce de la seconde. Je ne crois pas que la
seconde partie ait paru. L'auteur s'appelait Bunel.
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Les notes sans signature, et qui sont indiquees par des lettres,
sont de Voltaire.
Les notes signees d'un K sont des editeurs de Kehl, MM. Condorcet
et Decroix. Il est impossible de faire rigoureusement la part de
chacun.
Les additions que j'ai faites aux notes de Voltaire ou aux notes
des editeurs de Kehl, en sont separees par un --, et sont, comme
mes notes, signees de l'initiale de mon nom.
BEUCHOT.
4 octobre 1829.
LE MONDE
COMME IL VA,
VISION DE BABOUC.
I. Parmi les genies qui president aux empires du monde, Ituriel tient
un des premiers rangs, et il a le departement de la Haute-Asie. Il
descendit un matin dans la demeure du Scythe Babouc, sur le rivage de
l'Oxus, et lui dit: Babouc, les folies et les exces des Perses ont
attire notre colere: il s'est tenu hier une assemblee des genies de la
Haute-Asie pour savoir si on chatierait Persepolis, ou si on la
detruirait. Va dans cette ville, examine tout; tu reviendras m'en
rendre un compte fidele, et je me determinerai sur ton rapport a
corriger la ville, ou a l'exterminer. Mais, seigneur, dit humblement
Babouc, je n'ai jamais ete en Perse; je n'y connais personne. Tant
mieux, dit l'ange, tu ne seras point partial; tu as recu du ciel le
discernement[1], et j'y ajoute le don d'inspirer la confiance; marche,
regarde, ecoute, observe, et ne crains rien; tu seras partout bien
recu.
[1] L'edition de 1750, dont j'ai parle dans ma preface, porte de
plus ces mots: < > B.
Babouc monta sur son chameau, et partit avec ses serviteurs. Au bout
de quelques journees, il rencontra vers les plaines de Sennaar l'armee
persane, qui allait combattre l'armee indienne. Il s'adressa d'abord
a un soldat qu'il trouva ecarte. Il lui parla, et lui demanda quel
etait le sujet de la guerre. Par tous les dieux, dit le soldat, je
n'en sais rien; ce n'est pas mon affaire; mon metier est de tuer et
d'etre tue pour gagner ma vie; il n'importe qui je serve. Je pourrais
bien meme des demain passer dans le camp des Indiens; car on dit
qu'ils donnent pres d'une demi-drachme de cuivre par jour a leurs
soldats de plus que nous n'en avons dans ce maudit service de Perse.
Si vous voulez savoir pourquoi on se bat, parlez a mon capitaine.
Babouc ayant fait un petit present au soldat entra dans le camp. Il
fit bientot connaissance avec le capitaine, et lui demanda le sujet de
la guerre. Comment voulez-vous que je le sache? dit le capitaine, et
que m'importe ce beau sujet? J'habite a deux cents lieues de
Persepolis; j'entends dire que la guerre est declaree; j'abandonne
aussitot ma famille, et je vais chercher, selon notre coutume, la
fortune ou la mort, attendu que je n'ai rien a faire. Mais vos
camarades, dit Babouc, ne sont-ils pas un peu plus instruits que vous?
Non, dit l'officier; il n'y a guere que nos principaux satrapes qui
savent bien precisement pourquoi on s'egorge.
Babouc etonne s'introduisit chez les generaux; il entra dans leur
familiarite. L'un d'eux lui dit enfin: La cause de cette guerre, qui
desole depuis vingt ans l'Asie, vient originairement d'une querelle
entre un eunuque d'une femme du grand roi de Perse, et un commis d'un
bureau du grand roi des Indes. Il s'agissait d'un droit qui revenait
a peu pres a la trentieme partie d'une darique[2]. Le premier
ministre des Indes et le notre soutinrent dignement les droits de
leurs maitres. La querelle s'echauffa. On mit de part et d'autre en
campagne une armee d'un million de soldats. Il faut recruter cette
armee tous les ans de plus de quatre cent mille hommes. Les meurtres,
les incendies, les ruines, les devastations se multiplient, l'univers
souffre, et l'acharnement continue. Notre premier ministre et celui
des Indes protestent souvent qu'ils n'agissent que pour le bonheur du
genre humain; et a chaque protestation il y a toujours quelques villes
detruites et quelque province ravagee.
[2] La darique vaut vingt-quatre francs: vojez tome XXXII, page
494. B.
Le lendemain, sur un bruit qui se repandit que la paix allait etre
conclue, le general persan et le general indien s'empresserent de
donner bataille; elle fut sanglante. Babouc en vit toutes les fautes
et toutes les abominations; il fut temoin des manoeuvres des
principaux satrapes, qui firent ce qu'ils purent pour faire battre
leur chef. Il vit des officiers tues par leurs propres troupes; il
vit des soldats qui achevaient d'egorger leurs camarades expirants,
pour leur arracher quelques lambeaux sanglants, dechires et couverts
de fange. Il entra dans les hopitaux ou l'on transportait les
blesses, dont la plupart expiraient par la negligence inhumaine de
ceux memes que le roi de Perse payait cherement pour les secourir.
Sont-ce la des hommes, s'ecria Babouc, ou des betes feroces? Ah! je
vois bien que Persepolis sera detruite."
Occupe de cette pensee, il passa dans le camp des Indiens; il y fut
aussi bien recu que dans celui des Perses, selon ce qui lui avait ete
predit; mais il y vit tous les memes exces qui l'avaient saisi
d'horreur. Oh, oh! dit-il en lui-meme, si l'ange Ituriel veut
exterminer les Persans, il faut donc que l'ange des Indes detruise
aussi les Indiens. S'etant ensuite informe plus en detail de ce qui
s'etait passe dans l'une et l'autre armee, il apprit des actions de
generosite, de grandeur d'ame, d'humanite, qui l'etonnerent et le
ravirent. Inexplicables humains, s'ecria-t-il, comment pouvez-vous
reunir tant de bassesse et de grandeur, tant de vertus et de crimes?
Cependant la paix fut declaree. Les chefs des deux armees, dont
aucun n'avait remporte la victoire, mais qui, pour leur seul interet,
avaient fait verser le sang de tant d'hommes, leurs semblables,
allerent briguer dans leurs cours des recompenses. On celebra la paix
dans des ecrits publics, qui n'annoncaient que le retour de la vertu
et de la felicite sur la terre. Dieu soit loue! dit Babouc;
Persepolis sera le sejour de l'innocence epuree; elle ne sera point
detruite, comme le voulaient ces vilains genies: courons sans tarder
dans cette capitale de l'Asie.
II. Il arriva dans cette ville immense par l'ancienne entree, qui
etait toute barbare, et dont la rusticite degoutante offensait les
yeux[3]. Toute cette partie de la ville se ressentait du temps ou
elle avait ete batie; car, malgre l'opiniatrete des hommes a louer
l'antique aux depens du moderne, il faut avouer qu'en tout genre les
premiers essais sont toujours grossiers.
[3] Persepolis etant Paris, l'entree toute barbare est celle du
faubourg Saint-Marceau: voyez le chapitre XXII de _Candide_. B.
Babouc se mela dans la foule d'un peuple compose de ce qu'il y avait
de plus sale et de plus laid dans les deux sexes. Cette foule se
precipitait d'un air hebete dans un enclos vaste et sombre. Au
bourdonnement continuel, au mouvement qu'il remarqua, a l'argent que
quelques personnes donnaient a d'autres pour avoir droit de s'asseoir,
il crut etre dans un marche ou l'on vendait des chaises de paille;
mais bientot, voyant que plusieurs femmes se mettaient a genoux, en
fesant semblant de regarder fixement devant elles, et en regardant les
hommes de cote, il s'apercut qu'il etait dans un temple. Des voix
aigres, rauques, sauvages, discordantes, fesaient retentir la voute de
sons mal articules, qui fesaient le meme effet que les voix des
onagres quand elles repondent, dans les plaines des Pictaves[4], au
cornet a bouquin qui les appelle. Il se bouchait les oreilles; mais
il fut pres de se boucher encore les yeux et le nez, quand il vit
entrer dans ce temple des ouvriers avec des pinces et des pelles. Ils
remuerent une large pierre, et jeterent a droite et a gauche une terre
dont s'exhalait une odeur empestee; ensuite on vint poser un mort dans
cette ouverture, et on remit la pierre par-dessus. Quoi! s'ecria
Babouc, ces peuples enterrent leurs morts dans les memes lieux ou ils
adorent la Divinite! Quoi! leurs temples sont paves de cadavres! Je ne
m'etonne plus de ces maladies pestilentielles qui desolent souvent
Persepolis. La pourriture des morts, et celle de tant de vivants
rassembles et presses dans le meme lieu, est capable d'empoisonner le
globe terrestre. Ah! la vilaine ville que Persepolis! Apparemment que
les anges veulent la detruire pour en rebatir une plus belle, et la
peupler d'habitants moins malpropres, et qui chantent mieux. La
Providence peut avoir ses raisons; laissons-la faire.
[4] Les Pietaves sont les Poitevins, habitants du Poitou. B.
III. Cependant le soleil approchait du haut de sa carriere. Babouc
devait aller diner a l'autre bout de la ville, chez une dame pour
laquelle son mari, officier de l'armee, lui avait donne des lettres.
Il fit d'abord plusieurs tours dans Persepolis; il vit d'autres
temples mieux batis et mieux ornes, remplis d'un peuple poli, et
retentissant d'une musique harmonieuse; il remarqua des fontaines
publiques, lesquelles, quoique mal placees[5], frappaient les yeux par
leur beaute; des places ou semblaient respirer en bronze les meilleurs
rois[6] qui avaient gouverne la Perse; d'autres places ou il entendait
le peuple s'ecrier: Quand verrons-nous ici le maitre que nous
cherissons? Il admira les ponts magnifiques eleves sur le fleuve, les
quais superbes et commodes, les palais batis a droite et a gauche, une
maison immense[7] ou des milliers de vieux soldats blesses et
vainqueurs rendaient chaque jour graces au Dieu des armees. Il entra
enfin chez la dame, qui l'attendait a diner avec une compagnie
d'honnetes gens. La maison etait propre et ornee, le repas delicieux,
la dame jeune, belle, spirituelle, engageante, la compagnie digne
d'elle; et Babouc disait en lui-meme a tout moment: L'ange Ituriel se
moque du monde de vouloir detruire une ville si charmante.
[5] C'est de Paris que Voltaire parle, sous le nom de Persepolis:
les fontaines mal placees sont la fontaine de la rue de Grenelle,
faubourg Saint Germain, et la fontaine des Innocents, qui etait
alors au coin des rues aux Fers et de Saint-Denis. C'est de 1788
que date la construction de cette derniere fontaine telle qu'elle
est aujourd'hui. Voyez, dans le tome XIX, la liste des _Artistes
celebres du Siecle de Louis XIV_ (apres l'article MANSARD). B.
[6] Les seuls rois qui eussent des statues etaient Henri IV, Louis
XIII, Louis XIV. La statue de Louis XV ne Fut erigee que beaucoup
plus tard, en 1763; elle avait ete votee, en 1748, par le prevot des
marchands et les echevins de la ville de Paris. B.
[7] L'Hotel des Invalides. B.
IV. Cependant il s'apercut que la dame, qui avait commence par lui
demander tendrement des nouvelles de son mari, parlait plus tendrement
encore, sur la fin du repas, a un jeune mage. Il vit un magistrat
qui, en presence de sa femme, pressait avec vivacite une veuve; et
cette veuve indulgente[7] avait une main passee autour du cou du
magistrat, tandis qu'elle tendait l'autre a un jeune citoyen tres beau
et tres modeste. La femme du magistrat se leva de table la premiere,
pour aller entretenir dans un cabinet voisin son directeur qui
arrivait trop tard, et qu'on avait attendu a diner; et le directeur,
homme eloquent, lui parla dans ce cabinet avec tant de vehemence et
d'onction, que la dame avait quand elle revint les yeux humides, les
joues enflammees, la demarche mal assuree, la parole tremblante.
[8] L'edition de 1750 porte: < vivement le magistrat tandis qu'elle tendait la main a un jeune
citoyen, etc.>> B.
Alors Babouc commenca a craindre que le genie Ituriel n'eut raison.
Le talent qu'il avait d'attirer la confiance le mit des le jour meme
dans les secrets de la dame: elle lui confia son gout pour le jeune
mage, l'assura que dans toutes les maisons de Persepolis il trouverait
l'equivalent de ce qu'il avait vu dans la sienne. Babouc conclut
qu'une telle societe ne pouvait subsister; que la jalousie, la
discorde, la vengeance, devaient desoler toutes les maisons; que les
larmes et le sang devaient couler tous les jours; que certainement les
maris tueraient les galants de leurs femmes, ou en seraient tues; et
qu'enfin Ituriel ferait fort bien de detruire tout d'un coup une ville
abandonnee a de continuels desordres.
V. Il etait plonge dans ces idees funestes, quand il se presenta a la
porte un homme grave, en manteau noir, qui demanda humblement a parler
au jeune magistrat. Celui-ci, sans se lever, sans le regarder, lui
donna fierement, et d'un air distrait, quelques papiers, et le
congedia. Babouc demanda quel etait cet homme. La maitresse de la
maison lui dit tout bas: C'est un des meilleurs avocats de la ville;
il y a cinquante ans qu'il etudie les lois. Monsieur, qui n'a que
vingt-cinq ans, et qui est satrape[9] de loi depuis deux jours, lui
donne a faire l'extrait d'un proces qu'il doit juger demain; et qu'il
n'a pas encore examine. Ce jeune etourdi fait sagement, dit Babouc,
de demander conseil a un vieillard; mais pourquoi n'est-ce pas ce
vieillard qui est juge? Vous vous moquez, lui dit-on; jamais ceux qui
ont vieilli dans les emplois laborieux et subalternes ne parviennent
aux dignites. Ce jeune homme a une grande charge, parceque son pere
est riche, et qu'ici le droit de rendre la justice s'achete comme une
metairie[10]. O moeurs! o malheureuse ville! s'ecria Babouc; voila le
comble du desordre; sans doute, ceux qui ont ainsi achete le droit de
juger vendent leurs jugements: je ne vois ici que des abimes
d'iniquite.
[9] Satrape de loi signifie ici conseiller au parlement. Il
arrivait souvent aux conseillers-rapporteurs de charger quelque
avocat de faire les extraits dos proces a juger. B.
[10] Voltaire n'a cesse de s'elever contre la venalite des offices
de judicature; et c'est la suppression de la venalite qui l'avait
rendu partisan des mesures prises eu 1771. Voyez l'_Histoire du
parlement_, chapitre LXIX, tome XXII, pages 366-67, dans les
_Melanges_, annee 1771, differentes pieces relatives au parlement
Maupeou; dans la _Correspondance_, la lettre a madame de Florian,
du 1er avril 1771, et autres lettres. B.
Comme il marquait ainsi sa douleur et sa surprise, un jeune guerrier,
qui etait revenu ce jour meme de l'armee, lui dit: Pourquoi ne
voulez-vous pas qu'on achete les emplois de la robe? j'ai bien achete,
moi, le droit d'affronter la mort a la tete de deux mille hommes que
je commande; il m'en a coute quarante mille dariques d'or cette annee,
pour coucher sur la terre trente nuits de suite en habit rouge, et
pour recevoir ensuite deux bons coups de fleches dont je me sens
encore. Si je me ruine pour servir l'empereur persan que je n'ai
jamais vu, M. le satrape de robe peut bien payer quelque chose pour
avoir le plaisir de donner audience a des plaideurs. Babouc indigne
ne put s'empecher de condamner dans son coeur un pays ou l'on mettait
a l'encan les dignites de la paix et de la guerre; il conclut
precipitamment que l'on y devait ignorer absolument la guerre et les
lois, et que, quand meme Ituriel n'exterminerait pas ces peuples, ils
periraient par leur detestable administration.
Sa mauvaise opinion augmenta encore a l'arrivee d'un gros homme, qui,
ayant salue tres familierement toute la compagnie, s'approcha du jeune
officier, et lui dit: Je ne peux vous preter que cinquante mille
dariques d'or; car, en verite, les douanes de l'empire ne m'en ont
rapporte que trois cent mille cette annee. Babouc s'informa quel
etait cet homme qui se plaignait de gagner si peu; il apprit qu'il y
avait dans Persepolis quarante[11] rois plebeiens qui tenaient a bail
l'empire de Perse, et qui en rendaient quelque chose au monarque.
[11] _Quarante_ est ce qu'on lit dans les editions depuis 1756. Les
editions de 1748 et 1750 portent, _soixante et douze_. Le nombre
des fermiers-generaux a varie. Louis XV, en 1765, avait cree vingt
nouvelles places. Voyez, tome XXI, le chapitre XXXI du _Precis du
Siecle de Louis XV_. B.
VI. Apres diner il alla dans un des plus superbes temples de la
ville; il s'assit au milieu d'une troupe de femmes et d'hommes qui
etaient venus la pour passer le temps. Un mage parut dans une machine
elevee, qui parla long-temps du vice et de la vertu. Ce mage divisa
en plusieurs parties ce qui n'avait pas besoin d'etre divise; il
prouva methodiquement tout ce qui etait clair; il enseigna tout ce
qu'on savait. Il se passionna froidement, et sortit suant et hors
d'haleine. Toute l'assemblee alors se reveilla, et crut avoir assiste
a une instruction. Babouc dit: Voila un homme qui a fait de son
mieux pour ennuyer deux ou trois cents de ses concitoyens; mais son
intention etait bonne: il n'y a pas la de quoi detruire Persepolis.
Au sortir de cette assemblee, on le mena voir une fete publique qu'on
donnait tous les jours de l'annee; c'etait dans une espece de
basilique, au fond de laquelle on voyait un palais. Les plus belles
citoyennes de Persepolis, les plus considerables satrapes ranges avec
ordre formaient un spectacle si beau, que Babouc crut d'abord que
c'etait la toute la fete. Deux ou trois personnes, qui paraissaient
des rois et des reines, parurent bientot dans le vestibule de ce
palais; leur langage etait tres different de celui du peuple; il etait
mesure, harmonieux, et sublime. Personne ne dormait, on ecoutait dans
un profond silence, qui n'etait interrompu que par les temoignages de
la sensibilite et de l'admiration publique. Le devoir des rois,
l'amour de la vertu, les dangers des passions etaient exprimes par des
traits si vifs et si touchants, que Babouc versa des larmes. Il ne
douta pas que ces heros et ces heroines, ces rois et ces reines qu'il
venait d'entendre, ne fussent les predicateurs de l'empire. Il se
proposa meme d'engager Ituriel a les venir entendre; bien sur qu'un
tel spectacle le reconcilierait pour jamais avec la ville.
Des que cette fete fut finie, il voulut voir la principale reine qui
avait debite dans ce beau palais une morale si noble et si pure; il se
fit introduire chez sa majeste; on le mena par un petit escalier, au
second etage, dans un appartement mal meuble, ou il trouva une femme
mal vetue, qui lui dit d'un air noble et pathetique: Ce metier-ci ne
me donne pas de quoi vivre; un des princes que vous avez vus m'a fait
un enfant; j'accoucherai bientot; je manque d'argent, et sans argent
on n'accouche point. Babouc lui donna cent dariques d'or, en disant:
S'il n'y avait que ce mal-la dans la ville, Ituriel aurait tort de se
tant facher.
De la il alla passer sa soiree chez des marchands de magnificences
inutiles. Un homme intelligent, avec lequel il avait fait
connaissance, l'y mena; il acheta ce qui lui plut, et on le lui vendit
avec politesse beaucoup plus qu'il ne valait. Son ami, de retour chez
lui, lui fit voir combien on le trompait. Babouc mit sur ses
tablettes le nom du marchand, pour le faire distinguer par Ituriel au
jour de la punition de la ville. Comme il ecrivait, on frappa a sa
porte; c'etait le marchand lui-meme qui venait lui rapporter sa
bourse, que Babouc avait laissee par megarde sur son comptoir.
Comment se peut-il, s'ecria Babouc, que vous soyez si fidele et si
genereux, apres n'avoir pas eu honte[12] de me vendre des colifichets
quatre fois au-dessus de leur valeur? Il n'y a aucun negociant un peu
connu dans cette ville, lui repondit le marchand, qui ne fut venu vous
rapporter votre bourse; mais on vous a trompe quand on vous a dit que
je vous avais vendu ce que vous avez pris chez moi quatre fois plus
qu'il ne vaut, je vous l'ai vendu dix fois davantage: et cela est si
vrai, que si dans un mois vous voulez le revendre, vous n'en aurez pas
meme ce dixieme. Mais rien n'est plus juste; c'est la fantaisie
passagere[13] des hommes qui met le prix a ces choses frivoles; c'est
cette fantaisie qui fait vivre cent ouvriers que j'emploie; c'est elle
qui me donne une belle maison, un char commode, des chevaux; c'est
elle qui excite l'industrie, qui entretient le gout, la circulation,
et l'abondance.
[12] On lit _de honte_ dans l'edition de 1748, faite a Dresde; mais
l'edition de 1750, faite probablement sous les yeux de l'auteur,
quoique portant l'adresse d'Amslerdam, porte seulement: _eu
honte_. B.
[13] C'est d'apres l'edition de 1750 que j'ai ajoute le mot
passagere. B.
Je vends aux nations voisines les memes bagatelles plus cherement qu'a
vous, et par la je suis utile a l'empire. Babouc, apres avoir un peu
reve, le raya de ses tablettes[14]; car enfin, disait-il, les arts du
luxe ne sont en grand nombre dans un empire que quand tous les arts
necessaires sont exerces, et que la nation est nombreuse et opulente.
Ituriel me parait un peu severe.
[14] C'est aussi d'apres l'edition de 1750 que je retablis la fin de
cet alinea. B.
VII. Babouc, fort incertain sur ce qu'il devait penser de Persepolis,
resolut de voir les mages et les lettres; car les uns etudient la
sagesse, et les autres la religion; et il se flatta que ceux-la
obtiendraient grace pour le reste du peuple. Des le lendemain matin
il se transporta dans un college de mages. L'archimandrite lui avoua
qu'il avait cent mille ecus de rente pour avoir fait voeu de pauvrete,
et qu'il exercait un empire assez etendu en vertu de son voeu
d'humilite; apres quoi il laissa Babouc entre les mains d'un petit
frere qui lui fit les honneurs.
Tandis que ce frere lui montrait les magnificences de cette maison de
penitence, un bruit se repandit qu'il etait venu pour reformer toutes
ces maisons. Aussitot il recut des memoires de chacune d'elles; et
les memoires disaient tous en substance: <toutes les autres.>> A entendre leurs apologies, ces societes etaient
toutes necessaires; a entendre leurs accusations reciproques, elles
meritaient toutes d'etre aneanties. Il admirait comme il n'y avait
aucune d'elles qui, pour edifier l'univers, ne voulut en avoir
l'empire. Alors il se presenta un petit homme qui etait un demi-mage,
et qui lui dit: Je vois bien que l'oeuvre va s'accomplir; car Zerdust
est revenu sur la terre; les petites filles prophetisent, en se fesant
donner des coups de pincettes par-devant et le fouet par-derriere[15].
Ainsi nous vous demandons votre protection contre le grand-lama.
Comment! dit Babouc, contre ce pontife-roi qui reside au
Thibet?--Contre lui-meme.--Vous lui faites donc la guerre, et vous
levez contre lui des armees?--Non; mais il dit que l'homme est libre;
et nous n'en croyons rien; nous ecrivons contre lui de petits livres
qu'il ne lit pas; a peine a-t-il entendu parler de nous, il nous a
seulement fait condamner, comme un maitre ordonne qu'on echenille les
arbres de ses jardins. Babouc fremit de la folie de ces hommes qui
fesaient profession de sagesse, des intrigues de ceux qui avaient
renonce au monde, de l'ambition et de la convoitise orgueilleuse de
ceux qui enseignaient l'humilite et le desinteressement; il conclut
qu'Ituriel avait de bonnes raisons pour detruire toute cette engeance
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