Actes et Paroles, vol. I
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Victor Hugo >> Actes et Paroles, vol. I
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Ne l'oublions pas, car de tels evenements sont de hautes lecons, en
fait d'elevations comme en fait d'abaissements, notre epoque a vu
tous les spectacles que la fortune peut donner aux hommes. Tout peut
arriver, car tout est arrive. Il semble, permettez-moi cette figure,
que la destinee, sans etre la justice, ait une balance comme elle;
quand un plateau monte, l'autre descend. Tandis qu'un sous-lieutenant
d'artillerie devenait empereur des Francais, le premier prince du sang
de France devenait professeur de mathematiques. Cet auguste professeur
est aujourd'hui le plus eminent des rois de l'Europe. Messieurs, au
moment de statuer sur cette petition, ayez ces profondes oscillations
des existences royales presentes a l'esprit. (_Adhesion_.)
Non, ce n'est pas apres tant de revolutions, ce n'est pas apres
tant de vicissitudes qui n'ont epargne aucune tete, qu'il peut etre
impolitique de donner solennellement l'exemple du saint respect de
l'adversite. Heureuse la dynastie dont on pourra dire: Elle n'a exile
personne! elle n'a proscrit personne! elle a trouve les portes de la
France fermees a des francais, elle les a ouvertes et elle a dit:
entrez!
J'ai ete heureux, je l'avoue, que cette petition fut presentee. Je
suis de ceux qui aiment l'ordre d'idees qu'elle souleve et qu'elle
ramene. Gardez-vous de croire, messieurs, que de pareilles discussions
soient inutiles! elles sont utiles entre toutes. Elles font reparaitre
a tous les yeux, elles eclairent d'une vive lumiere pour tous les
esprits ce cote noble et pur des questions humaines qui ne devrait
jamais s'obscurcir ni s'effacer. Depuis quinze ans, on a traite avec
quelque dedain et quelque ironie tout cet ordre de sentiments; on a
ridiculise l'enthousiasme. Poesie! disait-on. On a raille ce qu'on a
appele la politique sentimentale et chevaleresque, on a diminue ainsi
dans les coeurs la notion, l'eternelle notion du vrai, du juste et
du beau, et l'on a fait prevaloir les considerations d'utilite et de
profit, les hommes d'affaires, les interets materiels. Vous savez,
messieurs, ou cela nous a conduits. (_Mouvement_.)
Quant a moi, en voyant les consciences qui se degradent, l'argent
qui regne, la corruption qui s'etend, les positions les plus hautes
envahies par les passions les plus basses (_mouvement prolonge_), en
voyant les miseres du temps present, je songe aux grandes choses du
temps passe, et je suis, par moments, tente de dire a la chambre, a la
presse, a la France entiere: Tenez, parlons un peu de l'empereur, cela
nous fera du bien! (_Vive et profonde adhesion_.)
Oui, messieurs, remettons quelquefois a l'ordre du jour, quand
l'occasion s'en presente, les genereuses idees et les genereux
souvenirs. Occupons-nous un peu, quand nous le pouvons, de ce qui
a ete et de ce qui est noble et pur, illustre, fier, heroique,
desinteresse, national, ne fut-ce que pour nous consoler d'etre si
souvent forces de nous occuper d'autre chose. (_Tres bien!_)
J'aborde maintenant le cote purement politique de la question. Je
serai tres court; je prie la chambre de trouver bon que je l'effleure
rapidement en quelques mots.
Tout a l'heure, j'entendais dire a cote de moi: Mais prenez garde!
on ne provoque pas legerement l'abrogation d'une loi de bannissement
politique; il y a danger; il peut y avoir danger. Danger! quel danger?
Quoi? Des menees? des intrigues? des complots de salon? la generosite
payee en conspirations et en ingratitude? Y a-t-il la un serieux
peril? Non, messieurs Le danger, aujourd'hui, n'est pas du cote des
princes. Nous ne sommes, grace a Dieu, ni dans le siecle ni dans le
pays des revolutions de caserne et de palais. C'est peu de chose qu'un
pretendant en presence d'une nation libre qui travaille et qui pense.
Rappelez-vous l'avortement de Strasbourg suivi de l'avortement de
Boulogne.
Le danger aujourd'hui, messieurs, permettez-moi de vous le dire en
passant, voulez-vous savoir ou il est? Tournez vos regards, non du
cote des princes, mais du cote des masses,--du cote des classes
nombreuses et laborieuses, ou il y a tant de courage, tant
d'intelligence, tant de patriotisme, ou il y a tant de germes
utiles et en meme temps, je le dis avec douleur, tant de ferments
redoutables. C'est au gouvernement que j'adresse cet avertissement
austere. Il ne faut pas que le peuple souffre! il ne faut pas que le
peuple ait faim! La est la question serieuse, la est le danger. La
seulement, la, messieurs, et point ailleurs! (_Oui!_) Toutes les
intrigues de tous les pretendants ne feront point changer de cocarde
au moindre de vos soldats, les coups de fourche de Buzancais peuvent
ouvrir brusquement un abime! (_Mouvement_.)
J'appelle sur ce que je dis en ce moment les meditations de cette sage
et illustre assemblee.
Quant aux princes bannis, sur lesquels le debat s'engage, voici ce que
je dirai au gouvernement; j'insiste sur ceci, qui est ma conviction,
et aussi, je crois, celle de beaucoup de bons esprits: j'admets que,
dans des circonstances donnees, des lois de bannissement politique,
lois de leur nature toujours essentiellement revolutionnaires, peuvent
etre momentanement necessaires. Mais cette necessite cesse; et, du
jour ou elles ne sont plus necessaires, elles ne sont pas seulement
illiberales et iniques, elles sont maladroites.
L'exil est une designation a la couronne, les exiles sont des en-cas.
(_Mouvement_.) Tout au contraire, rendre a des princes bannis, sur
leur demande, leur droit de cite, c'est leur oter toute importance,
c'est leur declarer qu'on ne les craint pas, c'est leur demontrer
par le fait que leur temps est fini. Pour me servir d'expressions
precises, leur restituer leur qualite civique, c'est leur retirer leur
signification politique. Cela me parait evident. Replacez-les donc
dans la loi commune; laissez-les, puisqu'ils vous le demandent,
laissez-les rentrer en France comme de simples et nobles francais
qu'ils sont, et vous ne serez pas seulement justes, vous serez
habiles.
Je ne veux remuer ici, cela va sans dire, aucune passion. J'ai le
sentiment que j'accomplis un devoir en montant a cette tribune. Quand
j'apporte au roi Jerome-Napoleon, exile, mon faible appui, ce ne sont
pas seulement toutes les convictions de mon ame, ce sont tous les
souvenirs de mon enfance qui me sollicitent. Il y a, pour ainsi dire,
de l'heredite dans ce devoir, et il me semble que c'est mon pere,
vieux soldat de l'empire, qui m'ordonne de me lever et de parler.
(_Sensation_.) Aussi je vous parle, messieurs les pairs, comme on
parle quand on accomplit un devoir. Je ne m'adresse, remarquez-le,
qu'a ce qu'il y a de plus calme, de plus grave, de plus religieux dans
vos consciences. Et c'est pour cela que je veux vous dire et que je
vais vous dire, en terminant, ma pensee tout entiere sur l'odieuse
iniquite de cette loi dont je provoque l'abrogation. (_Marques
d'attention._)
Messieurs les pairs, cet article d'une loi francaise qui bannit a
perpetuite du sol francais la famille de Napoleon me fait eprouver je
ne sais quoi d'inoui et d'inexprimable. Tenez, pour faire comprendre
ma pensee, je vais faire une supposition presque impossible. Certes,
l'histoire des quinze premieres annees de ce siecle, cette histoire
que vous avez faite, vous, generaux, veterans venerables devant qui
je m'incline et qui m'ecoutez dans cette enceinte ... (_mouvement_),
cette histoire, dis-je, est connue du monde entier, et il n'est
peut-etre pas, dans les pays les plus lointains, un etre humain qui
n'en ait entendu parler. On a trouve en Chine, dans une pagode, le
buste de Napoleon parmi les figures des dieux! Eh bien! je suppose,
c'est la ma supposition a peu pres impossible, mais vous voulez bien
me l'accorder, je suppose qu'il existe dans un coin quelconque de
l'univers un homme qui ne sache rien de cette histoire, et qui n'ait
jamais entendu prononcer le nom de l'empereur, je suppose que cet
homme vienne en France, et qu'il lise ce texte de loi qui dit: "La
famille de Napoleon est bannie a perpetuite du territoire francais."
Savez-vous ce qui se passerait dans l'esprit de cet etranger? En
presence d'une penalite si terrible, il se demanderait ce que pouvait
etre ce Napoleon, il se dirait qu'a coup sur c'etait un grand
criminel, que sans doute une honte indelebile s'attachait a son nom,
que probablement il avait renie ses dieux, vendu son peuple, trahi son
pays, que sais-je? ... Il se demanderait, cet etranger, avec une sorte
d'effroi, par quels crimes monstrueux ce Napoleon avait pu meriter
d'etre ainsi frappe a jamais dans toute sa race. (_Mouvement_.)
Messieurs, ces crimes, les voici; c'est la religion relevee, c'est
le code civil redige, c'est la France augmentee au dela meme de ses
frontieres naturelles, c'est Marengo, Iena, Wagram, Austerlitz, c'est
la plus magnifique dot de puissance et de gloire qu'un grand homme ait
jamais apportee a une grande nation! (_Tres bien! Approbation_.)
Messieurs les pairs, le frere de ce grand homme vous implore a cette
heure. C'est un vieillard, c'est un ancien roi aujourd'hui suppliant.
Rendez-lui la terre de la patrie! Jerome-Napoleon, pendant la premiere
moitie de sa vie, n'a eu qu'un desir, mourir pour la France. Pendant
la derniere, il n'a eu qu'une pensee, mourir en France. Vous ne
repousserez pas un pareil voeu. (_Approbation prolongee sur tous les
bancs_.)
IV
LE PAPE PIE IX
[Note: Ce discours, du reste assez mal accueilli, fut prononce dans
la discussion de l'adresse en reponse au discours de la couronne, a
propos du paragraphe 6 de cette adresse, qui etait ainsi concu: "Nous
croyons, avec votre majeste, que la paix du monde est assuree. Elle
est essentielle a tous les gouvernements et a tous les peuples. Cet
universel besoin est la garantie des bons rapports qui existent entre
les etats. Nos voeux accompagneront les progres que chaque pays pourra
accomplir, dans son action propre et independante. Une ere nouvelle
de civilisation et de liberte s'ouvre pour les etats italiens. Nous
secondons de toute notre sympathie et de toutes nos esperances le
pontife magnanime qui l'inaugure avec autant de sagesse que de
courage, et les souverains qui suivent, comme lui, cette voie de
reformes pacifiques ou marchent de concert les gouvernements et les
peuples." Le paragraphe ainsi redige fut adopte a l'unanimite. A
cette epoque, l'Italie criait: _Vivo, Pio nono_! Pie IX etait
revolutionnaire. On a pu mesurer depuis la distance qu'il y avait
entre le pape des Droits de l'homme et le pape du _Syllabus_. (_Note
de l'editeur_.)]
13 janvier 1848.
Messieurs,
Les annees 1846 et 1847 ont vu se produire un evenement considerable.
Il y a, a l'heure ou nous parlons, sur le trone de saint Pierre un
homme, un pape, qui a subitement aboli toutes les haines, toutes les
defiances, je dirais presque toutes les heresies et tous les schismes;
qui s'est fait admirer a la fois, j'adopte sur ce point pleinement
les paroles de notre noble et eloquent collegue M. le comte de
Montalembert, qui s'est fait admirer a la fois, non seulement des
populations qui vivent dans l'eglise romaine, mais de l'Angleterre
non catholique, mais de la Turquie non chretienne, qui a fait faire,
enfin, en un jour, pourrait-on dire, un pas a la civilisation humaine.
Et cela comment? De la facon la plus calme, la plus simple et la plus
grande, en communiant publiquement, lui pape, avec les idees des
peuples, avec les idees d'emancipation et de fraternite. Contrat
auguste; utile et admirable alliance de l'autorite et de la liberte,
de l'autorite sans laquelle il n'y a pas de societe, de la liberte
sans laquelle il n'y a pas de nation. (_Mouvement_.)
Messieurs les pairs, ceci est digne de vos meditations. Approfondissez
cette grande chose.
Cet homme qui tient dans ses mains les clefs de la pensee de tant
d'hommes, il pouvait fermer les intelligences, il les a ouvertes. Il
a pose l'idee d'emancipation et de liberte sur le plus haut sommet ou
l'homme puisse poser une lumiere. Ces principes eternels que rien
n'a pu souiller et que rien ne pourra detruire, qui ont fait notre
revolution et lui ont survecu, ces principes de droit, d'egalite,
de devoir reciproque, qui, il y a cinquante ans, etaient un moment
apparus au monde, toujours grands sans doute, mais farouches,
formidables et terribles sous le bonnet rouge, Pie IX les a
transfigures, il vient de les montrer a l'univers rayonnants de
mansuetude, doux et venerables sous la tiare. C'est que c'est la leur
veritable couronne en effet! Pie IX enseigne la route bonne et sure
aux rois, aux peuples, aux hommes d'etat, aux philosophes, a tous.
Graces lui soient rendues! Il s'est fait l'auxiliaire evangelique,
l'auxiliaire supreme et souverain, de ces hautes verites sociales que
le continent, a notre grand et serieux honneur, appelle les idees
francaises. Lui, le maitre des consciences, il s'est fait le serviteur
de la raison. Il est venu, revolutionnaire rassurant, faire voir aux
nations, a la fois eblouies et effrayees par les evenements tragiques,
les conquetes, les prodiges militaires et les guerres de geants qui
ont rempli la fin du dernier siecle et le commencement de celui-ci, il
est venu, dis-je, faire voir aux nations que, pour feconder le sillon
ou germe l'avenir des peuples libres, il n'est pas necessaire de
verser le sang, il suffit de repandre les idees; que l'evangile
contient toutes les chartes; que la liberte de tous les peuples comme
la delivrance de tous les esclaves etait dans le coeur du Christ et
doit etre dans le coeur de l'eveque; que, lorsqu'il le veut, l'homme
de paix est un plus grand conquerant que l'homme de guerre, et un
conquerant meilleur; que celui-la qui a dans l'ame la vraie
charite divine, la vraie fraternite humaine, a en meme temps dans
l'intelligence le vrai genie politique, et qu'en un mot, pour qui
gouverne les hommes, c'est la meme chose d'etre saint et d'etre grand.
(_Adhesion_.)
Messieurs, je ne parlerai jamais de l'ancienne papaute, de l'antique
papaute, qu'avec veneration et respect; mais je dis cependant que
l'apparition d'un tel pape est un evenement immense. (_Interruption_.)
Oui, j'y insiste, un pape qui adopte la revolution francaise
(_bruit_), qui en fait la revolution chretienne, et qui la mele a
cette benediction qu'il repand du haut du balcon Quirinal sur Rome
et sur l'univers, _urbi et orbi_, un pape qui fait cette chose
extraordinaire et sublime, n'est pas seulement un homme, il est un
evenement.
Evenement social, evenement politique. Social, car il en sortira toute
une phase de civilisation nouvelle; politique, car il en sortira une
nouvelle Italie.
Ou plutot, je le dis, le coeur plein de reconnaissance et de joie, il
en sortira la vieille Italie.
Ceci est l'autre aspect de ce grand fait europeen. (_Interruption.
Beaucoup de pairs protestent_.)
Oui, messieurs, je suis de ceux qui tressaillent en songeant que Rome,
cette vieille et feconde Rome, cette metropole de l'unite, apres avoir
enfante l'unite de la foi, l'unite du dogme, l'unite de la chretiente,
entre en travail encore une fois, et va enfanter peut-etre, aux
acclamations du monde, l'unite de l'Italie. (_Mouvements divers_.)
Ce nom merveilleux, ce mot magique, l'Italie, qui a si longtemps
exprime parmi les hommes la gloire des armes, le genie conquerant
et civilisateur, la grandeur des lettres, la splendeur des arts, la
double domination par le glaive et par l'esprit, va reprendre, avant
un quart de siecle peut-etre, sa signification sublime, et redevenir,
avec l'aide de Dieu et de celui qui n'aura jamais ete mieux nomme son
vicaire, non-seulement le resume d'une grande histoire morte, mais le
symbole d'un grand peuple vivant!
Aidons de toutes nos forces a ce desirable resultat. (_Interruption.
Les protestations redoublent_.) Et puis, en outre, comme une pensee
patriotique est toujours bonne, ayons ceci present a l'esprit,
que nous, les mutiles de 1815, nous n'avons rien a perdre a ces
remaniements providentiels de l'Europe, qui tendent a rendre aux
nations leur forme naturelle et necessaire. (_Mouvement_.)
Je ne veux pas faire rentrer la chambre dans le detail de toutes ces
questions. Au point ou la discussion est arrivee, avec la fatigue
de l'assemblee, ce qu'on aurait pu dire hier n'est plus possible
aujourd'hui; je le regrette, et je me borne a indiquer l'ensemble de
la question, et a en marquer le point culminant. Il importe qu'il
parte de la tribune francaise un encouragement grave, serieux,
puissant, a ce noble pape, et a cette noble nation! un encouragement
aux princes intelligents qui suivent le pretre inspire, un
decouragement aux autres, s'il est possible! (_Agitation_.)
Ne l'oublions pas, ne l'oublions jamais, la civilisation du monde a
une aieule qui s'appelle la Grece, une mere qui s'appelle l'Italie,
et une fille ainee qui s'appelle la France. Ceci nous indique, a nous
chambres francaises, notre droit qui ressemble beaucoup a notre
devoir.
Messieurs les pairs, en d'autres temps nous avons tendu la main a
la Grece, tendons aujourd'hui la main a l'Italie. (_Mouvements
divers.--Aux voix! aux voix!_)
REUNIONS ELECTORALES
1848-1849
I
LETTRE AUX ELECTEURS
20 juin 1848.
Des electeurs ecrivent a M. Victor Hugo pour lui proposer la
candidature a l'assemblee nationale constituante. Il repond:
Messieurs,
J'appartiens a mon pays, il peut disposer de moi.
J'ai un respect, exagere peut-etre, pour la liberte du choix; trouvez
bon que je pousse ce respect jusqu'a ne pas m'offrir.
J'ai ecrit trente-deux volumes, j'ai fait jouer huit pieces de
theatre; j'ai parle six fois a la chambre des pairs, quatre fois en
1846, le 14 fevrier, le 20 mars, le 1er avril, le 5 juillet, une fois
en 1847, le 14 juin, une fois en 1848, le 13 janvier. Mes discours
sont au _Moniteur_.
Tout cela est au grand jour. Tout cela est livre a tous. Je n'ai rien
a y retrancher, rien a y ajouter.
Je ne me presente pas. A quoi bon? Tout homme qui a ecrit une page
en sa vie est naturellement presente par cette page s'il y a mis sa
conscience et son coeur.
Mon nom et mes travaux ne sont peut-etre pas absolument inconnus de
mes concitoyens. Si mes concitoyens jugent a propos, dans leur
liberte et dans leur souverainete, de m'appeler a sieger, comme leur
representant, dans l'assemblee qui va tenir en ses mains les destinees
de la France et de l'Europe, j'accepterai avec recueillement cet
austere mandat. Je le remplirai avec tout ce que j'ai en moi de
devouement, de desinteressement et de courage.
S'ils ne me designent pas, je remercierai le ciel, comme ce spartiate,
qu'il se soit trouve dans ma patrie neuf cents citoyens meilleurs que
moi.
En ce moment, je me tais, j'attends et j'admire les grandes actions
que fait la providence.
Je suis pret,--si mes concitoyens songent a moi et m'imposent ce grand
devoir public, a rentrer dans la vie politique;--sinon, a rester dans
la vie litteraire.
Dans les deux cas, et quel que soit le resultat, je continuerai a
donner, comme je le fais depuis vingt-cinq ans, mon coeur, ma pensee,
ma vie et mon ame a mon pays.
Recevez, messieurs, l'assurance fraternelle de mon devouement et de ma
cordialite.
II
PLANTATION DE L'ARBRE DE LA LIBERTE
PLACE DES VOSGES
C'est avec joie que je me rends a l'appel de mes concitoyens et que je
viens saluer au milieu d'eux les esperances d'emancipation, d'ordre
et de paix qui vont germer, melees aux racines de cet arbre de la
liberte. C'est un beau et vrai symbole pour la liberte qu'un arbre! La
liberte a ses racines dans le coeur du peuple, comme l'arbre dans le
coeur de la terre; comme l'arbre, elle eleve et deploie ses rameaux
dans le ciel; comme l'arbre, elle grandit sans cesse et couvre les
generations de son ombre. (_Acclamations_.)
Le premier arbre de la liberte a ete plante, il y a dix-huit cents
ans, par Dieu meme sur le Golgotha. (_Acclamations_.) Le premier arbre
de la liberte, c'est cette croix sur laquelle Jesus-Christ s'est
offert en sacrifice pour la liberte, l'egalite et la fraternite du
genre humain. (_Bravos et longs applaudissements_.)
La signification de cet arbre n'a point change depuis dix-huit
siecles; seulement, ne l'oublions pas, a temps nouveaux devoirs
nouveaux. La revolution que nos peres ont faite il y a soixante ans a
ete grande par la guerre, la revolution que vous faites aujourd'hui
doit etre grande par la paix. La premiere a detruit, la seconde doit
organiser. L'oeuvre d'organisation est le complement necessaire de
l'oeuvre de destruction; c'est la ce qui rattache intimement 1848 a
1789. Fonder, creer, produire, pacifier; satisfaire a tous les droits,
developper tous les grands instincts de l'homme, pourvoir a tous les
besoins des societes; voila la tache de l'avenir. Or, dans les temps
ou nous sommes, l'avenir vient vite. (_Applaudissements_.)
On pourrait presque dire que l'avenir n'est plus demain, il commence
des aujourd'hui. (_Bravo!_) A l'oeuvre donc, a l'oeuvre, travailleurs
par le bras, travailleurs par l'intelligence, vous tous qui m'ecoutez
et qui m'entourez! mettez a fin cette grande oeuvre de l'organisation
fraternelle de tous les peuples, conduits au meme but, rattaches a la
meme idee, et vivant du meme coeur. Soyons tous des hommes de bonne
volonte, ne menageons ni notre peine ni nos sueurs. Repandons sur le
peuple qui nous entoure, et de la sur le monde entier, la sympathie,
la charite et la fraternite. Depuis trois siecles, le monde imite la
France. Depuis trois siecles, la France est la premiere des nations.
Et savez-vous ce que veut dire ce mot, la premiere des nations? Ce
mot veut dire, la plus grande; ce mot veut dire aussi, la meilleure.
(_Acclamations_.)
Mes amis, mes freres, mes concitoyens, etablissons dans le monde
entier, par la grandeur de nos exemples, l'empire de nos idees! Que
chaque nation soit heureuse et fiere de ressembler a la France!
(_Bravo!_)
Unissons-nous dans une pensee commune, et repetez avec moi ce cri:
Vive la liberte universelle! Vive la republique universelle! (_Vive la
republique! Vive Victor Hugo!--Longues acclamations_.)
III
REUNION DES AUTEURS DRAMATIQUES
Je suis profondement touche des sympathies qui m'environnent. Des voix
aimees, des confreres celebres m'ont glorifie bien au dela du peu que
je vaux. Permettez-moi de les remercier de cette cordiale eloquence
a laquelle je dois les applaudissements qui ont accueilli mon nom;
permettez-moi, en meme temps, de m'abstenir de tout ce qui pourrait
ressembler a une sollicitation de suffrages. Puisque la nation est
en train de chercher son ideal, voici quel serait le mien en fait
d'elections. Je voudrais les elections libres et pures; libres, en ce
qui touche les electeurs; pures, en ce qui touche les candidats.
Personnellement, je ne me presente pas. Mes raisons, vous les
connaissez, je les ai publiees; elles sont toutes puisees dans mon
respect pour la liberte electorale. Je dis aux electeurs: Choisissez
qui vous voudrez et comme vous voudrez; quant a moi, j'attends, et
j'applaudirai au resultat quel qu'il soit. Je serai fier d'etre
choisi, satisfait d'etre oublie. (_Approbation_.)
Ce n'est pas que je n'aie aussi, moi, mes ambitions. J'ai une ambition
pour mon pays,--c'est qu'il soit puissant, heureux, riche, prospere,
glorieux, sous cette simple formule, _Liberte, egalite, fraternite_;
c'est qu'il soit le plus grand dans la paix, comme il a ete le plus
grand dans la guerre. (_Bravo! bravo!_) Et puis, j'ai une ambition
pour moi,--c'est de rester ecrivain libre et simple citoyen.
Maintenant, s'il arrive que mon pays, connaissant ma pensee et ma
conscience qui sont publiques depuis vingt-cinq ans, m'appelle, dans
sa confiance, a l'assemblee nationale et m'assigne un poste ou il
faudra veiller et peut-etre combattre, j'accepterai son vote comme
un ordre et j'irai ou il m'enverra. Je suis a la disposition de mes
concitoyens. Je suis candidat a l'assemblee nationale comme tout
soldat est candidat au champ de bataille. (_Acclamations_.)
Le mandat de representant du peuple sera a la fois un honneur et un
danger; il suffit que ce soit un honneur pour que je ne le sollicite
pas, il suffit que ce soit un danger pour que je ne le refuse pas.
(_Longues acclamations_.)
Vous m'avez compris. Maintenant je vais vous parler de vous.
Il y a, en ce moment, en France, a Paris, deux classes d'ouvriers qui,
toutes deux, ont droit a etre representees dans l'assemblee nationale.
L'une ... a Dieu ne plaise que je parle autrement qu'avec la plus
cordiale effusion de ces braves ouvriers qui ont fait de si grandes
choses et qui en feront de plus grandes encore. Je ne suis pas de ceux
qui les flattent, mais je suis de ceux qui les aiment. Ils sauront
completer la haute idee qu'ils ont donnee au monde de leur bon sens
et de leur vertu. Ils ont montre le courage pendant le combat, ils
montreront la patience apres la victoire. Cette classe d'ouvriers,
dis-je, a fait de grandes choses, elle sera noblement et largement
representee a l'assemblee constituante, et, pour ma part, je reserve
aux ouvriers de Paris dix places sur mon bulletin.
Mais je veux, je veux pour l'honneur de la France, que l'autre classe
d'ouvriers, les ouvriers de l'intelligence, soit aussi noblement et
largement representee. Le jour ou l'on pourrait dire: Les ecrivains,
les poetes, les artistes, les hommes de la pensee, sont absents de la
representation nationale, ce serait une sombre et fatale eclipse, et
l'on verrait diminuer la lumiere de la France! (_Bravo_!)
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