A / B / C / D / E /  F / G / H / I / J /  K / L / M / N / O /  P / R / S / T / UV / W / Z

Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Actes et Paroles, vol. I

V >> Victor Hugo >> Actes et Paroles, vol. I

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20



On les persecutait, mais ils y songeaient a peine. Ils etaient plus
occupes des perils de leur foi dans l'avenir que des douleurs de leur
communaute dans le present. Ils ne demandaient rien, ils ne
voulaient rien, ils n'ambitionnaient rien; ils travaillaient et ils
contemplaient. Ils vivaient dans l'ombre du monde et dans la clarte de
l'esprit. Spectacle auguste et qui emeut l'ame en frappant la pensee!
Tandis que Louis XIV domptait l'Europe, que Versailles emerveillait
Paris, que la cour applaudissait Racine, que la ville applaudissait
Moliere; tandis que le siecle retentissait d'un bruit de fete et de
victoire; tandis que tous les yeux admiraient le grand roi et tous les
esprits le grand regne, eux, ces reveurs, ces solitaires, promis a
l'exil, a la captivite, a la mort obscure et lointaine, enfermes dans
un cloitre devoue a la ruine et dont la charrue devait effacer
les derniers vestiges, perdus dans un desert a quelques pas de ce
Versailles, de ce Paris, de ce grand regne, de ce grand roi,
laboureurs et penseurs, cultivant la terre, etudiant les textes,
ignorant ce que faisaient la France et l'Europe, cherchant dans
l'ecriture sainte les preuves de la divinite de Jesus, cherchant dans
la creation la glorification du createur, l'oeil fixe uniquement sur
Dieu, meditaient les livres sacres et la nature eternelle, la bible
ouverte dans l'eglise et le soleil epanoui dans les cieux!

Leur passage n'a pas ete inutile. Vous l'avez dit, monsieur, dans le
livre remarquable qu'ils vous ont inspire, ils ont laisse leur trace
dans la theologie, dans la philosophie, dans la langue, dans la
litterature, et, aujourd'hui encore, Port-Royal est, pour ainsi dire,
la lumiere interieure et secrete de quelques grands esprits. Leur
maison a ete demolie, leur champ a ete ravage, leurs tombes ont ete
violees, mais leur memoire est sainte, mais leurs idees sont debout,
mais des choses qu'ils ont semees, beaucoup ont germe dans les ames,
quelques-unes ont germe dans les coeurs. Pourquoi cette victoire a
travers ces calamites? Pourquoi ce triomphe malgre cette persecution?
Ce n'est pas seulement parce qu'ils etaient superieurs, c'est aussi,
c'est surtout parce qu'ils etaient sinceres! C'est qu'ils croyaient,
c'est qu'ils etaient convaincus, c'est qu'ils allaient a leur but
pleins d'une volonte unique et d'une foi profonde. Apres avoir lu
et medite leur histoire, on serait tente de s'ecrier:--Qui que vous
soyez, voulez-vous avoir de grandes idees et faire de grandes choses?
Croyez! ayez foi! Ayez une foi religieuse, une foi patriotique,
une foi litteraire. Croyez a l'humanite, au genie, a l'avenir, a
vous-memes. Sachez d'ou vous venez pour savoir ou vous allez. La foi
est bonne et saine a l'esprit. Il ne suffit pas de penser, il faut
croire. C'est de foi et de conviction que sont faites en morale les
actions saintes et en poesie les idees sublimes.

Nous ne sommes plus, monsieur, au temps de ces grands devouements a
une pensee purement religieuse. Ce sont la de ces enthousiasmes sur
lesquels Voltaire et l'ironie ont passe. Mais, disons-le bien haut, et
ayons quelque fierte de ce qui nous reste, il y a place encore dans
nos ames pour des croyances efficaces, et la flamme genereuse n'est
pas eteinte en nous. Ce don, une conviction, constitue aujourd'hui
comme autrefois l'identite meme de l'ecrivain. Le penseur, en ce
siecle, peut avoir aussi sa foi sainte, sa foi utile, et croire, je le
repete, a la patrie, a l'intelligence, a la poesie, a la liberte. Le
sentiment national, par exemple, n'est-il pas a lui seul toute une
religion? Telle heure peut sonner ou la foi au pays, le sentiment
patriotique, profondement exalte, fait tout a coup, d'un jeune homme
qui s'ignorait lui-meme, un Tyrtee, rallie d'innombrables ames avec
le cri d'une seule, et donne a la parole d'un adolescent l'etrange
puissance d'emouvoir tout un peuple.

Et a ce propos, puisque j'y suis naturellement amene par mon sujet,
permettez-moi, au moment de terminer, de rappeler, apres vous,
monsieur, un souvenir.

Il est une epoque, une epoque fatale, que n'ont pu effacer de nos
memoires quinze ans de luttes pour la liberte, quinze ans de luttes
pour la civilisation, trente annees d'une paix feconde. C'est le
moment ou tomba celui qui etait si grand que sa chute parut etre la
chute meme de la France. La catastrophe fut decisive et complete. En
un jour tout fut consomme. La Rome moderne fut livree aux hommes du
nord comme l'avait ete la Rome ancienne; l'armee de l'Europe entra
dans la capitale du monde; les drapeaux de vingt nations flotterent
deployes au milieu des fanfares sur nos places publiques; naguere ils
venaient aussi chez nous, mais ils changeaient de maitres en route.
Les chevaux des cosaques brouterent l'herbe des Tuileries. Voila ce
que nos yeux ont vu! Ceux d'entre nous qui etaient des hommes se
souviennent de leur indignation profonde; ceux d'entre nous qui
etaient des enfants se souviennent de leur etonnement douloureux.

L'humiliation etait poignante. La France courbait la tete dans le
sombre silence de Niobe. Elle venait de voir tomber, a quatre journees
de Paris, sur le dernier champ de bataille de l'empire, les veterans
jusque-la invincibles qui rappelaient au monde ces legions romaines
qu'a glorifiees Cesar et cette infanterie espagnole dont Bossuet a
parle. Ils etaient morts d'une mort sublime, ces vaincus heroiques,
et nul n'osait prononcer leurs noms. Tout se taisait; pas un cri de
regret; pas une parole de consolation. Il semblait qu'on eut peur du
courage et qu'on eut honte de la gloire.

Tout a coup, au milieu de ce silence, une voix s'eleva, une voix
inattendue, une voix inconnue, parlant a toutes les ames avec un
accent sympathique, pleine de foi pour la patrie et de religion pour
les heros. Cette voix honorait les vaincus, et disait:

Parmi des tourbillons de flamme et de fumee,
O douleur! quel spectacle a mes yeux vient s'offrir?
Le bataillon sacre, seul devant une armee,
S'arrete pour mourir!

Cette voix relevait la France abattue, et disait:

Malheureux de ses maux et fier de ses victoires,
Je depose a ses pieds ma joie et mes douleurs;
J'ai des chants pour toutes ses gloires,
Des larmes pour tous ses malheurs!

Qui pourrait dire l'inexprimable effet de ces douces et fieres
paroles? Ce fut dans toutes les ames un enthousiasme electrique et
puissant, dans toutes les bouches une acclamation fremissante qui
saisit ces nobles strophes au passage avec je ne sais quel melange de
colere et d'amour, et qui fit en un jour d'un jeune homme inconnu un
poete national. La France redressa la tete, et, a dater de ce moment,
en ce pays qui fait toujours marcher de front sa grandeur militaire
et sa grandeur litteraire, la renommee du poete se rattacha dans la
pensee de tous a la catastrophe meme, comme pour la voiler et
l'amoindrir. Disons-le, parce que c'est glorieux a dire, le lendemain
du jour ou la France inscrivit dans son histoire ce mot nouveau et
funebre, _Waterloo_, elle grava dans ses fastes ce nom jeune et
eclatant, _Casimir Delavigne_.

Oh! que c'est la un beau souvenir pour le genereux poete, et une
gloire digne d'envie! Quel homme de genie ne donnerait pas sa plus
belle oeuvre pour cet insigne honneur d'avoir fait battre alors d'un
mouvement de joie et d'orgueil le coeur de la France accablee et
desesperee? Aujourd'hui que la belle ame du poete a disparu derriere
l'horizon d'ou elle nous envoie encore tant de lumiere, rappelons-nous
avec attendrissement son aube si eblouissante et si pure. Qu'une
pieuse reconnaissance s'attache a jamais a cette noble poesie qui fut
une noble action! Qu'elle suive Casimir Delavigne, et qu'apres avoir
fait une couronne a sa vie, elle fasse une aureole a son tombeau!
Envions-le et aimons-le! Heureux le fils dont on peut dire: Il a
console sa mere! Heureux le poete dont on peut dire: Il a console la
patrie!




CHAMBRE DES PAIRS

1845-1848


I

LA POLOGNE


[Note: Dans la discussion du projet de loi relatif aux depenses
secretes M. de Montalembert vint plaider la cause de la Pologne et
adjurer le Gouvernement de sortir de sa politique egoiste. M. Guizot
repondit que le gouvernement du roi persistait et persisterait
dans les deux regles de conduite qu'il s'etait imposees: la
non-intervention dans les affaires de Pologne; les secours, l'asile
offert aux malheureux polonais. "L'opposition, disait M. Guizot, peut
tenir le langage qui lui plait; elle peut, sans rien faire, sans rien
proposer, donner a ses reproches toute l'amertume, a ses esperances
toute la latitude qui lui conviennent. Il y a, croyez-moi, bien
autant, et c'est par egard que je ne dis pas bien plus, de moralite,
de dignite, de vraie charite meme envers les polonais, a ne promettre
et a ne dire que ce qu'on fait reellement."--En somme, M. Guizot
tenait le debat engage pour inutile et ne pensait pas que la
discussion des droits de la Pologne, que l'expression du jugement de
la France pussent produire aucun effet heureux pour la reconstitution
de la nationalite polonaise. Le gouvernement francais, selon M.
Guizot, devait remplir son devoir de neutralite _en contenant, pour
obeir a l'interet legitime de son pays, les sentiments qui s'elevaient
aussi dans son ame_.--Apres M. le prince de la Moskowa qui repondit a
M. Guizot, M. Victor Hugo monta a la tribune. Ce discours, le premier
discours politique qu'ait prononce Victor Hugo, fut tres froidement
accueilli. (_Note de l'editeur_.)]


19 mars 1846.

Messieurs,

Je dirai tres peu de mots. Je cede a un sentiment irresistible qui
m'appelle a cette tribune.

La question qui se debat en ce moment devant cette noble assemblee
n'est pas une question ordinaire, elle depasse la portee habituelle
des questions politiques; elle reunit dans une commune et universelle
adhesion les dissidences les plus declarees, les opinions les plus
contraires, et l'on peut dire, sans craindre d'etre dementi, que
personne dans cette enceinte, personne, n'est etranger a ces nobles
emotions, a ces profondes sympathies.

D'ou vient ce sentiment unanime? Est-ce que vous ne sentez pas tous
qu'il y a une certaine grandeur dans la question qui s'agite? C'est la
civilisation meme qui est compromise, qui est offensee par certains
actes que nous avons vu s'accomplir dans un coin de l'Europe. Ces
actes, messieurs, je ne veux pas les qualifier, je n'envenimerai pas
une plaie vive et saignante. Cependant je le dis, et je le dis tres
haut, la civilisation europeenne recevrait une serieuse atteinte, si
aucune protestation ne s'elevait contre le procede du gouvernement
autrichien envers la Gallicie.

Deux nations entre toutes, depuis quatre siecles, ont joue dans la
civilisation europeenne un role desinteresse; ces deux nations sont la
France et la Pologne. Notez ceci, messieurs: la France dissipait les
tenebres, la Pologne repoussait la barbarie; la France repandait les
idees, la Pologne couvrait la frontiere. Le peuple francais a ete le
missionnaire de la civilisation en Europe; le peuple polonais en a ete
le chevalier.

Si le peuple polonais n'avait pas accompli son oeuvre, le peuple
francais n'aurait pas pu accomplir la sienne. A un certain jour, a
une certaine heure, devant une invasion formidable de la barbarie, la
Pologne a eu Sobieski comme la Grece avait eu Leonidas.

Ce sont la, messieurs, des faits qui ne peuvent s'effacer de la
memoire des nations. Quand un peuple a travaille pour les autres
peuples, il est comme un homme qui a travaille pour les autres hommes,
la reconnaissance de tous l'entoure, la sympathie de tous lui est
acquise, il est glorifie dans sa puissance, il est respecte dans son
malheur, et si, par la durete des temps, ce peuple, qui n'a jamais eu
l'egoisme pour loi, qui n'a jamais consulte que sa generosite, que
les nobles et puissants instincts qui le portaient a defendre la
civilisation, si ce peuple devient un petit peuple, il reste une
grande nation.

C'est la, messieurs, la destinee de la Pologne. Mais la Pologne,
messieurs les pairs, est grande encore parmi vous; elle est grande
dans les sympathies de la France; elle est grande dans les respects de
l'Europe! Pourquoi? C'est qu'elle a servi la communaute europeenne;
c'est qu'a certains jours, elle a rendu a toute l'Europe de ces
services qui ne s'oublient pas.

Aussi, lorsque, il y a quatrevingts ans, cette nation a ete rayee du
nombre des nations, un sentiment douloureux, un sentiment de profond
respect s'est manifeste dans l'Europe entiere.

En 1773, la Pologne est condamnee; quatrevingts ans ont passe, et
personne ne pourrait dire que ce fait soit accompli. Au bout de
quatrevingts ans, ce grave fait de la radiation d'un peuple, non, ce
n'est point un fait accompli! Avoir demembre la Pologne, c'etait le
remords de Frederic II; n'avoir pas releve la Pologne, c'etait le
regret de Napoleon.

Je le repete, lorsqu'une nation a rendu au groupe des autres nations
de ces services eclatants, elle ne peut plus disparaitre; elle vit,
elle vit a jamais! Opprimee ou heureuse, elle rencontre la sympathie;
elle la trouve toutes les fois qu'elle se leve.

Certes, je pourrais presque me dispenser de le dire, je ne suis pas de
ceux qui appellent les conflits des puissances et les conflagrations
populaires. Les ecrivains, les artistes, les poetes, les philosophes,
sont les hommes de la paix. La paix fait fructifier les idees en meme
temps que les interets. C'est un magnifique spectacle depuis trente
ans que cette immense paix europeenne, que cette union profonde des
nations dans le travail universel de l'industrie, de la science et de
la pensee. Ce travail, c'est la civilisation meme.

Je suis heureux de la part que mon pays prend a cette paix feconde, je
suis heureux de sa situation libre et prospere sous le roi illustre
qu'il s'est donne; mais je suis fier aussi des fremissements genereux
qui l'agitent quand l'humanite est violee, quand la liberte est
opprimee sur un point quelconque du globe; je suis fier de voir, au
milieu de la paix de l'Europe, mon pays prendre et garder une
attitude a la fois sereine et redoutable, sereine parce qu'il espere,
redoutable parce qu'il se souvient.

Ce qui fait qu'aujourd'hui j'eleve la parole, c'est que le
fremissement genereux de la France, je le sens comme vous tous; c'est
que la Pologne ne doit jamais appeler la France en vain; c'est que je
sens la civilisation offensee par les actes recents du gouvernement
autrichien. Dans ce qui vient de se faire en Gallicie, les paysans
n'ont pas ete payes, on le nie du moins; mais ils ont ete provoques
et encourages, cela est certain. J'ajoute que cela est fatal. Quelle
imprudence! s'abriter d'une revolution politique dans une revolution
sociale! Redouter des rebelles et creer des bandits!

Que faire maintenant? Voila la question qui nait des faits eux-memes
et qu'on s'adresse de toutes parts. Messieurs les pairs, cette tribune
a un devoir. Il faut qu'elle le remplisse. Si elle se taisait, M. le
ministre des affaires etrangeres, ce grand esprit, serait le premier,
je n'en doute pas, a deplorer son silence.

Messieurs, les elements du pouvoir d'une grande nation ne se composent
pas seulement de ses flottes, de ses armees, de la sagesse de ses
lois, de l'etendue de son territoire. Les elements du pouvoir d'une
grande nation sont, outre ce que je viens de dire, son influence
morale, l'autorite de sa raison et de ses lumieres, son ascendant
parmi les nations civilisatrices.

Eh bien, messieurs, ce qu'on vous demande, ce n'est pas de jeter la
France dans l'impossible et dans l'inconnu; ce qu'on vous demande
d'engager dans cette question, ce ne sont pas les armees et les
flottes de la France, ce n'est pas sa puissance continentale et
militaire, c'est son ascendant moral, c'est l'autorite qu'elle a si
legitimement parmi les peuples, cette grande nation qui fait au profit
du monde entier depuis trois siecles toutes les experiences de la
civilisation et du progres.

Mais qu'est-ce que c'est, dira-t-on, qu'une intervention morale?
Peut-elle avoir des resultats materiels et positifs?

Pour toute reponse, un exemple.

Au commencement du dernier siecle, l'inquisition espagnole etait
encore toute-puissante. C'etait un pouvoir formidable qui dominait
la royaute elle-meme, et qui, des lois, avait presque passe dans les
moeurs. Dans la premiere moitie du dix-huitieme siecle, de 1700 a
1750, le saint-office n'a pas fait moins de douze mille victimes, dont
seize cents moururent sur le bucher. Eh bien, ecoutez ceci. Dans la
seconde moitie du meme siecle, cette meme inquisition n'a fait que
quatrevingt-dix-sept victimes. Et, sur ce nombre, combien de buchers
a-t-elle dresses? Pas un seul. Pas un seul! Entre ces deux chiffres,
douze mille et quatrevingt-dix-sept, seize cents buchers et pas un
seul, qu'y a-t-il? Y a-t-il une guerre? y a-t-il intervention directe
et armee d'une nation? y a-t-il effort de nos flottes et de nos
armees, ou meme simplement de notre diplomatie? Non, messieurs, il
n'y a eu que ceci, une intervention morale. Voltaire et la France ont
parle, l'inquisition est morte.

Aujourd'hui comme alors une intervention morale peut suffire. Que la
presse et la tribune francaises elevent la voix, que la France parle,
et, dans un temps donne, la Pologne renaitra.

Que la France parle, et les actes sauvages que nous deplorons seront
impossibles, et l'Autriche et la Russie seront contraintes d'imiter
le noble exemple de la Prusse, d'accepter les nobles sympathies de
l'Allemagne pour la Pologne.

Messieurs, je ne dis plus qu'un mot. L'unite des peuples s'incarne de
deux facons, dans les dynasties et dans les nationalites. C'est de
cette maniere, sous cette double forme, que s'accomplit ce difficile
labeur de la civilisation, oeuvre commune de l'humanite; c'est de
cette maniere que se produisent les rois illustres et les peuples
puissants. C'est en se faisant nationalite ou dynastie que le passe
d'un empire devient fecond et peut produire l'avenir. Aussi c'est une
chose fatale quand les peuples brisent des dynasties; c'est une chose
plus fatale encore quand les princes brisent des nationalites.

Messieurs, la nationalite polonaise etait glorieuse; elle eut du etre
respectee. Que la France avertisse les princes, qu'elle mette un terme
et qu'elle fasse obstacle aux barbaries. Quand la France parle,
le monde ecoute; quand la France conseille, il se fait un travail
mysterieux dans les esprits, et les idees de droit et de liberte,
d'humanite et de raison, germent chez tous les peuples.

Dans tous les temps, a toutes les epoques, la France a joue dans
la civilisation ce role considerable, et ceci n'est que du pouvoir
spirituel, c'est le pouvoir qu'exercait Rome au moyen age. Rome etait
alors un etat de quatrieme rang, mais une puissance de premier ordre.
Pourquoi? C'est que Rome s'appuyait sur la religion des peuples, sur
une chose d'ou toutes les civilisations decoulent.

Voila, messieurs, ce qui a fait Rome catholique puissante, a une
epoque ou l'Europe etait barbare.

Aujourd'hui la France a herite d'une partie de cette puissance
spirituelle de Rome; la France a, dans les choses de la civilisation,
l'autorite que Rome avait et a encore dans les choses de la religion.

Ne vous etonnez pas, messieurs, de m'entendre meler ces mots,
civilisation et religion; la civilisation, c'est la religion
appliquee.

La France a ete et est encore plus que jamais la nation qui preside au
developpement des autres peuples.

Que de cette discussion il resulte au moins ceci: les princes qui
possedent des peuples ne les possedent pas comme maitres, mais comme
peres; le seul maitre, le vrai maitre est ailleurs; la souverainete
n'est pas dans les dynasties, elle n'est pas dans les princes,
elle n'est pas dans les peuples non plus, elle est plus haut; la
souverainete est dans toutes les idees d'ordre et de justice, la
souverainete est dans la verite.

Quand un peuple est opprime, la justice souffre, la verite, la
souverainete du droit, est offensee; quand un prince est injustement
outrage ou precipite du trone, la justice souffre egalement, la
civilisation souffre egalement. Il y a une eternelle solidarite entre
les idees de justice qui font le droit des peuples et les idees de
justice qui font le droitdes princes. Dites-le aujourd'hui aux tetes
couronnees comme vous le diriez aux peuples dans l'occasion.

Que les hommes qui gouvernent les autres hommes le sachent, le pouvoir
moral de la France est immense. Autrefois, la malediction de Rome
pouvait placer un empire en dehors du monde religieux; aujourd'hui
l'indignation de la France peut jeter un prince en dehors du monde
civilise.

Il faut donc, il faut que la tribune francaise, a cette heure,
eleve en faveur de la nation polonaise une voix desinteressee et
independante; qu'elle proclame, en cette occasion, comme en toutes,
les eternelles idees d'ordre et de justice, et que ce soit au nom des
idees de stabilite et de civilisation qu'elle defende la cause de la
Pologne opprimee. Apres toutes nos discordes et toutes nos guerres,
les deux nations dont je parlais en commencant, cette France qui a
eleve et muri la civilisation de l'Europe, cette Pologne qui l'a
defendue, ont subi des destinees diverses; l'une a ete amoindrie, mais
elle est restee grande; l'autre a ete enchainee, mais elle est restee
fiere. Ces deux nations aujourd'hui doivent s'entendre, doivent avoir
l'une pour l'autre cette sympathie profonde de deux soeurs qui ont
lutte ensemble. Toutes deux, je l'ai dit et je le repete, ont beaucoup
fait pour l'Europe; l'une s'est prodiguee, l'autre s'est devouee.

Messieurs, je me resume et je finis par un mot. L'intervention de la
France dans la grande question qui nous occupe, cette intervention ne
doit pas etre une intervention materielle, directe, militaire, je ne
le pense pas. Cette intervention doit etre une intervention purement
morale; ce doit etre l'adhesion et la sympathie hautement exprimees
d'un grand peuple, heureux et prospere, pour un autre peuple opprime
et abattu. Rien de plus, mais rien de moins.


II

CONSOLIDATION ET DEFENSE DU LITTORAL


[Note: Dans la seance du 27 juin, un incident fut souleve, par M. de
Boissy, sur l'ordre du jour. La chambre avait a discuter deux projets
de loi: le premier etait relatif a des travaux a executer dans
differents ports de commerce, le second decretait le rachat du havre
de Courseulles. M. de Boissy voulait que la discussion du premier de
ces projets, qui emportait 13 millions de depense, fut remise apres le
vote du budget des recettes. La proposition de M. de Boissy, combattue
par M. Dumon, le ministre des travaux publics et par M. Tupinier,
rapporteur de la commission qui avait examine les projets de loi, fut
rejetee apres ce discours de M. Victor Hugo. La discussion eut lieu
dans la seance du 29. (_Note de l'editeur_.)]


27 juin et 1er juillet 1846.

Messieurs,

Je me reunis aux observations presentees par M. le ministre des
travaux publics. Les degradations auxquelles il s'agit d'obvier
marchent, il faut le dire, avec une effrayante rapidite. Il y a pour
moi, et pour ceux qui ont etudie cette matiere, il y a urgence. Dans
mon esprit meme, le projet de loi a une portee plus grande que dans
la pensee de ses auteurs. La loi qui vous est presentee n'est qu'une
parcelle d'une grande loi, d'une grande loi possible, d'une grande loi
necessaire; cette loi, je la provoque, je declare que je voudrais
la voir discuter par les chambres, je voudrais la voir presenter et
soutenir par l'excellent esprit et l'excellente parole de l'honorable
ministre qui tient en ce moment le portefeuille des travaux publics.

L'objet de cette grande loi dont je deplore l'absence, le voici:
maintenir, consolider et ameliorer au double point de vue militaire
et commercial la configuration du littoral de la France. (_Mouvement
d'attention._)

Messieurs, si on venait vous dire: Une de vos frontieres est menacee;
vous avez un ennemi qui, a toute heure, en toute saison, nuit et jour,
investit et assiege une de vos frontieres, qui l'envahit sans cesse,
qui empiete sans relache, qui aujourd'hui vous derobe une langue de
terre, demain une bourgade, apres-demain une ville frontiere; si
l'on vous disait cela, a l'instant meme cette chambre seleverait et
trouverait que ce n'est pas trop de toutes les forces du pays pour le
defendre contre un pareil danger. Eh bien, messieurs les pairs, cette
frontiere, elle existe, c'est votre littoral; cet ennemi, il existe,
c'est l'ocean. (_Mouvement._) Je ne veux rien exagerer. M. le ministre
des travaux publics sait comme moi que les degradations des cotes de
France sont nombreuses et rapides; il sait, par exemple, que cette
immense falaise, qui commence a l'embouchure de la Somme et qui
finit a l'embouchure de la Seine, est dans un etat de demolition
perpetuelle. Vous n'ignorez pas que la mer agit incessamment sur
les cotes; de meme que l'action de l'atmosphere use les montagnes,
l'action de la mer use les cotes. L'action atmospherique se complique
d'une multitude de phenomenes. Je demande pardon a la chambre si
j'entre dans ces details, mais je crois qu'ils sont utiles pour
demontrer l'urgence du projet actuel et l'urgence d'une plus grande
loi sur cette matiere. (_De toutes parts: Parlez! parlez!_)

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20
Copyright (c) 2007. topboookz.com. All rights reserved.