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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Actes et Paroles, vol. I

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Felicitez-vous des forces nouvelles que vous acquerrez ainsi pres de
vos venerables confreres pour votre delicate et difficile mission.
Quoi de plus efficace et de plus eleve qu'un enseignement litteraire
penetre de l'esprit si impartial, si sympathique et si bienveillant,
qui anime a l'heure ou nous sommes cette antique et illustre
compagnie! Quoi de plus utile qu'un enseignement litteraire, docte,
large, desinteresse, digne d'un grand corps comme l'institut et d'un
grand peuple comme la France, sujet d'etude pour les intelligences
neuves, sujet de meditation pour les talents faits et les esprits
murs! Quoi de plus fecond que des lecons pareilles qui seraient
composees de sagesse autant que de science, qui apprendraient tout aux
jeunes gens, et quelque chose aux vieillards!

Ce n'est pas une mediocre fonction, monsieur, de porter le poids d'un
grand enseignement public dans cette memorable et illustre epoque, ou
de toutes parts l'esprit humain se renouvelle. A une generation de
soldats ce siecle a vu succeder une generation d'ecrivains. Il a
commence par les victoires de l'epee, il continue par les victoires de
la pensee. Grand spectacle!

A tout prendre, en jugeant d'un point de vue eleve l'immense
travail qui s'opere de tous cotes, toutes critiques faites, toutes
restrictions admises, dans le temps ou nous sommes, ce qui est au
fond des intelligences est bon. Tous font leur tache et leur devoir,
l'industriel comme le lettre, l'homme de presse comme l'homme de
tribune, tous, depuis l'humble ouvrier, bienveillant et laborieux, qui
se leve avant le jour dans sa cellule obscure, qui accepte la societe
et qui la sert, quoique place en bas, jusqu'au roi, sage couronne, qui
du haut de son trone laisse tomber sur toutes les nations les graves
et saintes paroles de la concorde universelle!

A une epoque aussi serieuse, il faut de serieux conseils. Quoiqu'il
soit presque temeraire d'entreprendre une pareille tache,
permettez-moi, monsieur, a moi qui n'ai jamais eu le bonheur d'etre du
nombre de vos auditeurs, et qui le regrette, de me representer, tel
qu'il doit etre, tel qu'il est sans nul doute, et d'essayer de faire
parler un moment en votre presence, ainsi que je le comprendrais, du
moins a son point de depart, ce haut enseignement de l'etat, toujours
recueilli, j'insiste sur ce point, comme une lecon par la foule
studieuse et par les jeunes generations, parfois meme meritant
l'insigne honneur d'etre accepte comme un avertissement par l'erudit,
par le savant, par le publiciste, par le talent qui fertilise le vieux
sillon litteraire, meme par ces hommes eminents et solitaires qui
dominent toute une epoque, appuyes a la fois sur l'idee dont Dieu a
compose leur siecle et sur l'idee dont Dieu a compose leur esprit.

Lettres! vous etes l'elite des generations, l'intelligence des
multitudes resumee en quelques hommes, la tete meme de la nation.
Vous etes les instruments vivants, les chefs visibles d'un pouvoir
spirituel redoutable et libre. Pour n'oublier jamais quelle est votre
responsabilite, n'oubliez jamais quelle est votre influence. Regardez
vos aieux, et ce qu'ils ont fait; car vous avez pour ancetres tous
les genies qui depuis trois mille ans ont guide ou egare, eclaire ou
trouble le genre humain. Ce qui se degage de tous leurs travaux, ce
qui resulte de toutes leurs epreuves, ce qui sort de toutes leurs
oeuvres, c'est l'idee de leur puissance. Homere a fait plus
qu'Achille, il a fait Alexandre; Virgile a calme l'Italie apres les
guerres civiles; Dante l'a agitee; Lucain etait l'insomnie de Neron;
Tacite a fait de Capree le pilori de Tibere. Au moyen age, qui etait,
apres Jesus-Christ, la loi des intelligences? Aristote. Cervantes
a detruit la chevalerie; Moliere a corrige la noblesse par la
bourgeoisie, et la bourgeoisie par la noblesse; Corneille a verse de
l'esprit romain dans l'esprit francais; Racine, qui pourtant est mort
d'un regard de Louis XIV, a fait descendre Louis XIV du theatre;
on demandait au grand Frederic quel roi il craignait en Europe, il
repondit: _Le roi Voltaire_. Les lettres du XVIIIe siecle, Voltaire en
tete, ont battu en breche et jete bas la societe ancienne; les lettres
du XIXe peuvent consolider ou ebranler la nouvelle. Que vous dirai-je
enfin? le premier de tous les livres et de tous les codes, la Bible,
est un poeme. Partout et toujours ces grands reveurs qu'on nomme les
penseurs et les poetes se melent a la vie universelle, et, pour ainsi
parler, a la respiration meme de l'humanite. La pensee n'est qu'un
souffle, mais ce souffle remue le monde.

Que les ecrivains donc se prennent au serieux. Dans leur action
publique, qu'ils soient graves, moderes, independants et dignes. Dans
leur action litteraire, dans les libres caprices de leur inspiration,
qu'ils respectent toujours les lois radicales de la langue qui est
l'expression du vrai, et du style qui est la forme du beau. En l'etat
ou sont aujourd'hui les esprits, le lettre doit sa sympathie a tous
les malaises individuels, sa pensee a tous les problemes sociaux, son
respect a toutes les enigmes religieuses. Il appartient a ceux qui
souffrent, a ceux qui errent, a ceux qui cherchent. Il faut qu'il
laisse aux uns un conseil, aux autres une solution, a tous une parole.
S'il est fort, qu'il pese et qu'il juge; s'il est plus fort encore,
qu'il examine et qu'il enseigne; s'il est le plus grand de tous, qu'il
console. Selon ce que vaut l'ecrivain, la table ou il s'accoude,
et d'ou il parle aux intelligences, est quelquefois un tribunal,
quelquefois une chaire. Le talent est une magistrature; le genie est
un sacerdoce.

Ecrivains qui voulez etre dignes de ce noble titre et de cette
fonction severe, augmentez chaque jour, s'il vous est possible, la
gravite de votre raison; descendez dans les entrailles de toutes les
grandes questions humaines; posez sur votre pensee, comme des fardeaux
sublimes, l'art, l'histoire, la science, la philosophie. C'est beau,
c'est louable, et c'est utile. En devenant plus grands, vous devenez
meilleurs. Par une sorte de double travail divin et mysterieux, il se
trouve qu'en ameliorant en vous ce qui pense, vous ameliorez aussi ce
qui aime.

La hauteur des sentiments est en raison directe de la profondeur de
l'intelligence. Le coeur et l'esprit sont les deux plateaux d'une
balance. Plongez l'esprit dans l'etude, vous elevez le coeur dans les
cieux.

Vivez dans la meditation du beau moral, et, par la secrete puissance
de transformation qui est dans votre cerveau, faites-en, pour les yeux
de tous, le beau poetique et litteraire, cette chose rayonnante et
splendide! N'entendez pas ces mots, le _beau moral_, dans le sens
etroit et petit, comme les interprete la pedanterie scolastique ou
la pedanterie devote; entendez-les grandement, comme les entendaient
Shakespeare et Moliere, ces genies si libres a la surface, au fond si
austeres.

Encore un mot, et j'ai fini.

Soit que sur le theatre vous rendiez visible, pour l'enseignement
de la foule, la triple lutte, tantot ridicule, tantot terrible, des
caracteres, des passions et des evenements; soit que dans l'histoire
vous cherchiez, glaneur attentif et courbe, quelle est l'idee qui
germe sous chaque fait; soit que, par la poesie pure, vous repandiez
votre ame dans toutes les ames pour sentir ensuite tous les coeurs se
verser dans votre coeur; quoi que vous fassiez, quoi que vous disiez,
rapportez tout a Dieu. Que dans votre intelligence, ainsi que dans la
creation, tout commence a Dieu, _ab Jove_. Croyez en lui comme les
femmes et comme les enfants. Faites de cette grande foi toute simple
le fond et comme le sol de toutes vos oeuvres. Qu'on les sente marcher
fermement sur ce terrain solide. C'est Dieu, Dieu seul! qui donne au
genie ces profondes lueurs du vrai qui nous eblouissent. Sachez-le
bien, penseurs! depuis quatre mille ans qu'elle reve, la sagesse
humaine n'a rien trouve hors de lui. Parce que, dans le sombre et
inextricable reseau des philosophies inventees par l'homme, vous
voyez rayonner ca et la quelques verites eternelles, gardez-vous d'en
conclure qu'elles ont meme origine, et que ces verites sont nees de
ces philosophies. Ce serait l'erreur de gens-qui apercevraient les
etoiles a travers des arbres, et qui s'imagineraient que ce sont la
les fleurs de ces noirs rameaux.




REPONSE DE M. VICTOR HUGO

DIRECTEUR DE L'ACADEMIE FRANCAISE

AU DISCOURS DE M. SAINTE-BEUVE

27 fevrier 1845.


Monsieur,

Vous venez de rappeler avec de dignes paroles un jour que n'oubliera
aucun de ceux qui l'ont vu. Jamais regrets publics ne furent plus
vrais et plus unanimes que ceux qui accompagnerent jusqu'a sa derniere
demeure le poete eminent dont vous venez aujourd'hui occuper la place.
Il faut avoir bien vecu, il faut avoir bien accompli son oeuvre et
bien rempli sa tache pour etre pleure ainsi. Ce serait une chose
grande et morale que de rendre a jamais presentes a tous les esprits
ces graves et touchantes funerailles. Beau et consolant spectacle, en
effet! cette foule qui encombrait les rues, aussi nombreuse qu'un jour
de fete, aussi desolee qu'un jour de calamite publique; l'affliction
royale manifestee en meme temps que l'attendrissement populaire;
toutes les tetes nues sur le passage du poete, malgre le ciel
pluvieux, malgre la froide journee d'hiver; la douleur partout, le
respect partout; le nom d'un seul homme dans toutes les bouches, le
deuil d'une seule famille dans tous les coeurs!

C'est qu'il nous etait cher a tous! c'est qu'il y avait dans son
talent cette dignite serieuse, c'est qu'il y avait dans ses oeuvres
cette empreinte de meditation severe qui appelle la sympathie, et qui
frappe de respect quiconque a une conscience, depuis l'homme du peuple
jusqu'a l'homme de lettres, depuis l'ouvrier jusqu'au penseur, cet
autre ouvrier! C'est que tous, nous qui etions enfants lorsque M.
Delavigne etait homme, nous qui etions obscurs lorsqu'il etait
celebre, nous qui luttions lorsqu'on le couronnait, quelle que
fut l'ecole, quel que fut le parti, quel que fut le drapeau, nous
l'estimions et nous l'aimions! C'est que, depuis ses premiers jours
jusqu'aux derniers, sentant qu'il honorait les lettres, nous avions,
meme en restant fideles a d'autres idees que les siennes, applaudi du
fond du coeur a tous ses pas dans sa radieuse carriere, et que nous
l'avions suivi de triomphe en triomphe avec cette joie profonde
qu'eprouve toute ame elevee et honnete a voir le talent monter au
succes et le genie monter a la gloire!

Vous avez apprecie, monsieur, selon la variete d'apercus et
l'excellent tour d'esprit qui vous est propre, cette riche nature,
ce rare et beau talent. Permettez-moi de le glorifier a mon tour,
quoiqu'il soit dangereux d'en parler apres vous.

Dans M. Casimir Delavigne il y avait deux poetes, le poete lyrique et
le poete dramatique. Ces deux formes du meme esprit se completaient
l'une par l'autre. Dans tous ses poemes, dans toutes ses messeniennes,
il y a de petits drames; dans ses tragedies, comme chez tous les
grands poetes dramatiques, on sent a chaque instant passer le souffle
lyrique. Disons-le a cette occasion, ce cote par lequel le drame est
lyrique, c'est tout simplement le cote par lequel il est humain.
C'est, en presence des fatalites qui viennent d'en haut, l'amour qui
se plaint, la terreur qui se recrie, la haine qui blaspheme, la pitie
qui pleure, l'ambition qui aspire, la virilite qui lutte, la jeunesse
qui reve, la vieillesse qui se resigne; c'est le moi de chaque
personnage qui parle. Or, je le repete, c'est la le cote humain du
drame. Les evenements sont dans la main de Dieu; les sentiments et les
passions sont dans le coeur de l'homme. Dieu frappe le coup, l'homme
pousse le cri. Au theatre, c'est le cri surtout que nous voulons
entendre. Cri humain et profond qui emeut une foule comme une seule
ame; douloureux dans Moliere quand il se fait jour a travers les
rires, terrible dans Shakespeare quand il sort du milieu des
catastrophes!

Nul ne saurait calculer ce que peut, sur la multitude assemblee et
palpitante, ce cri de l'homme qui souffre sous la destinee. Extraire
une lecon utile de cette emotion poignante, c'est le devoir rigoureux
du poete. Cette premiere loi de la scene, M. Casimir Delavigne l'avait
comprise ou, pour mieux dire, il l'avait trouvee en lui-meme. Nous
devenons artistes ou poetes par les choses que nous trouvons en nous.
M. Delavigne etait du nombre de ces hommes vrais ou probes, qui savent
que leur pensee peut faire le mal ou le bien, qui sont fiers parce
qu'ils se sentent libres, et serieux parce qu'ils se sentent
responsables. Partout, dans les treize pieces qu'il a donnees au
theatre, on sent le respect profond de son art et le sentiment
profond de sa mission. Il sait que tout lecteur commente, et que tout
spectateur interprete; il sait que, lorsqu'un poete est universel,
illustre et populaire, beaucoup d'hommes en portent au fond de leur
pensee un exemplaire qu'ils traduisent dans les conseils de leur
conscience et dans les actions de leur vie. Aussi lui, le poete
integre et attentif, il tire de chaque chose un enseignement et une
explication; Il donne un sens philosophique et moral a la fantaisie,
dans _la Princesse Aurelie_ et _le Conseiller rapporteur_; a
l'observation, dans _les Comediens_; aux recits legendaires, dans _la
Fille du Cid_; aux faits historiques, dans _les Vepres siciliennes_,
dans _Louis XI,_ dans _les Enfants d'Edouard_, dans _Don Juan
d'Autriche_, dans _la Famille au temps de Luther_. Dans _le Paria_, il
conseille les castes; dans _la Popularite_, il conseille le peuple.
Frappe de tout ce que l'age peut amener de disproportion et de perils
dans la lutte de l'homme avec la vie, de l'ame avec les passions,
preoccupe un jour du cote ridicule des choses et le lendemain de leur
cote terrible, il fit deux fois _l'Ecole des Vieillards_; la premiere
fois il l'appela _l'Ecole des Vieillards_, la seconde fois il
l'intitula _Marino Faliero_.

Je n'analyse pas ces compositions excellentes, je les cite. A quoi
bon analyser ce que tous ont lu et applaudi? Enumerer simplement ces
titres glorieux, c'est rappeler a tous les esprits de beaux ouvrages
et a toutes les memoires de grands triomphes.

Quoique la faculte du beau et de l'ideal fut developpee a un rare
degre chez M. Delavigne, l'essor de la grande ambition litteraire, en
ce qu'il peut avoir parfois de temeraire et de supreme, etait arrete
en lui et comme limite par une sorte de reserve naturelle, qu'on peut
louer ou blamer, selon qu'on prefere dans les productions de l'esprit
le gout qui circonscrit ou le genie qui entreprend, mais qui etait une
qualite aimable et gracieuse, et qui se traduisait en modestie dans
son caractere et en prudence dans ses ouvrages. Son style avait toutes
les perfections de son esprit, l'elevation, la precision, la maturite,
la dignite, l'elegance habituelle, et, par instants, la grace, la
clarte continue, et, par moments, l'eclat. Sa vie etait mieux que la
vie d'un philosophe, c'etait la vie d'un sage. Il avait, pour ainsi
dire, trace un cercle autour de sa destinee, comme il en avait trace
un autour de son inspiration. Il vivait comme il pensait, abrite.
Il aimait son champ, son jardin, sa maison, sa retraite; le soleil
d'avril sur ses roses, le soleil d'aout sur ses treilles. Il tenait
sans cesse pres de son coeur, comme pour le rechauffer, sa famille,
son enfant, ses freres, quelques amis. Il avait ce gout charmant de
l'obscurite qui est la soif de ceux qui sont celebres. Il composait
dans la solitude ces poemes qui plus tard remuaient la foule. Aussi
tous ses ouvrages, tragedies, comedies, messeniennes, eclos dans tant
de calme, couronnes de tant de succes, conservent-ils toujours, pour
qui les lit avec attention, je ne sais quelle fraicheur d'ombre et
de silence qui les suit meme dans la lumiere et dans le bruit.
Appartenant a tous et se reservant pour quelques-uns, il partageait
son existence entre son pays, auquel il dediait toute son
intelligence, et sa famille, a laquelle il donnait toute son ame.
C'est ainsi qu'il a obtenu la double palme, l'une bien eclatante,
l'autre bien douce; comme poete, la renommee, comme homme, le bonheur.

Cette vie pourtant, si sereine au dedans, si brillant eau dehors, ne
fut ni sans epreuves, ni sans traverses. Tout jeune encore, M. Casimir
Delavigne eut a lutter par le travail contre la gene. Ses premieres
annees furent rudes et severes. Plus tard son talent lui fit des amis,
son succes lui fit un public, son caractere lui fit une autorite. Par
la hauteur de son esprit, il etait, des sa jeunesse meme, au niveau
des plus illustres amities. Deux hommes eminents, vous l'avez dit,
monsieur, le rechercherent et eurent la joie, qui est aujourd'hui
une gloire, de l'aider et de le servir, M. Francais de Nantes sous
l'empire, M. Pasquier sous la restauration. Il put ainsi se livrer
paisiblement a ses travaux, sans inquietude, sans trop de souci de la
vie materielle, heureux, admire, entoure de l'affection publique, et,
en particulier, de l'affection populaire. Un jour arriva cependant ou
une injuste et impolitique defaveur vint frapper ce poete dont le nom
europeen faisait tant d'honneur a la France; il fut alors noblement
recueilli et soutenu par le prince dont Napoleon a dit: Le duc
d'Orleans est toujours reste national; grand et juste esprit qui
comprenait des lors comme prince, et qui depuis a reconnu comme roi,
que la pensee est une puissance et que le talent est une liberte.

Quand la meditation se fixe sur M. Casimir Delavigne, quand on etudie
attentivement cette heureuse nature, on est frappe du rapport etroit
et intime qui existe entre la qualite propre de son esprit, qui etait
la clarte, et le principal trait de son caractere, qui etait la
douceur. La douceur, en effet, est une clarte de l'ame qui se repand
sur les actions de la vie. Chez M. Delavigne, cette douceur ne s'est
jamais dementie. Il etait doux a toute chose, a la vie, au succes, a
la souffrance; doux a ses amis, doux a ses ennemis. En butte, surtout
dans ses dernieres annees, a de violentes critiques, a un denigrement
amer et passionne, il semblait, c'est son frere qui nous l'apprend
dans une interessante biographie, il semblait ne pas s'en douter. Sa
serenite n'en etait pas alteree un instant. Il avait toujours le meme
calme, la meme expansion, la meme bienveillance, le meme sourire. Le
noble poete avait cette candide ignorance de la haine qui est propre
aux ames delicates et fieres. Il savait d'ailleurs que tout ce qui est
bon, grand, fecond, eleve, utile, est necessairement attaque; et il
se souvenait du proverbe arabe: _On ne jette de pierres qu'aux arbres
charges de fruits d'or_.

Tel etait, monsieur, l'homme justement admire que vous remplacez dans
cette compagnie.

Succeder a un poete que toute une nation regrette, quand cette nation
s'appelle la France et quand ce poete s'appelle Casimir Delavigne,
c'est plus qu'un honneur qu'on accepte, c'est un engagement qu'on
prend. Grave engagement envers la litterature, envers la renommee,
envers le pays! Cependant, monsieur, j'ai hate de rassurer votre
modestie. L'academie peut le proclamer hautement, et je suis heureux
de le dire en son nom, et le sentiment de tous sera ici pleinement
d'accord avec elle, en vous appelant dans son sein, elle a fait un
utile et excellent choix. Peu d'hommes ont donne plus de gages que
vous aux lettres et aux graves labeurs de l'intelligence. Poete, dans
ce siecle ou la poesie est si haute, si puissante et si feconde, entre
la messenienne epique et l'elegie lyrique, entre Casimir Delavigne
qui est si noble et Lamartine qui est si grand, vous avez su dans le
demi-jour decouvrir un sentier qui est le votre et creer une elegie
qui est vous-meme. Vous avez donne a certains epanchements de l'ame
un accent nouveau. Votre vers, presque toujours douloureux, souvent
profond, va chercher tous ceux qui souffrent, quels qu'ils soient,
honores ou dechus, bons ou mechants. Pour arriver jusqu'a eux, votre
pensee se voile, car vous ne voulez pas troubler l'ombre ou vous
allez les trouver. Vous savez, vous poete, que ceux qui souffrent se
retirent et se cachent avec je ne sais quel sentiment farouche et
inquiet qui est de la honte dans les ames tombees et de la pudeur dans
les ames pures. Vous le savez, et, pour etre un des leurs, vous vous
enveloppez comme eux. De la, une poesie penetrante et timide a la
fois, qui touche discretement les fibres mysterieuses du coeur. Comme
biographe, vous avez, dans vos _Portraits de femmes_, mele le charme
a l'erudition, et laisse entrevoir un moraliste qui egale parfois la
delicatesse de Vauvenargues et ne rappelle jamais la cruaute de La
Rochefoucauld. Comme romancier, vous avez sonde des cotes inconnus
de la vie possible, et dans vos analyses patientes et neuves on sent
toujours cette force secrete qui se cache dans la grace de voire
talent. Comme philosophe vous avez confronte tous les systemes; comme
critique, vous avez etudie toutes les litteratures. Un jour vous
completerez et vous couronnerez ces derniers travaux qu'on ne peut
juger aujourd'hui, parce que, dans votre esprit meme, ils sont encore
inacheves; vous constaterez, du meme coup d'oeil, comme conclusion
definitive, que, s'il y a toujours, au fond de tous les systemes
philosophiques, quelque chose d'humain, c'est-a-dire de vague et
d'indecis, en meme temps il y a toujours dans l'art, quel que soit le
siecle, quelle que soit la forme, quelque chose de divin, c'est-a-dire
de certain et d'absolu; de sorte que, tandis que l'etude de toutes les
philosophies mene au doute, l'etude de toutes les poesies conduit a
l'enthousiasme.

Par vos recherches sur la langue, par la souplesse et la variete de
votre esprit, par la vivacite de vos idees toujours fines, souvent
fecondes, par ce melange d'erudition et d'imagination qui fait qu'en
vous le poete ne disparait jamais tout a fait sous le critique, et le
critique ne depouille jamais entierement le poete, vous rappelez a
l'academie un de ses membres les plus chers et les plus regrettes, ce
bon et charmant Nodier, qui etait si superieur et si-doux. Vous
lui ressemblez par le cote ingenieux, comme lui-meme ressemblait a
d'autres grands esprits par le cote insouciant. Nodier nous rendait
quelque chose de La Fontaine; vous nous rendrez quelque chose de
Nodier.

Il etait impossible, monsieur, que, par la nature de vos travaux et la
pente de votre talent enclin surtout a la curiosite biographique et
litteraire, vous n'en vinssiez pas a arreter quelque jour vos
regards sur deux groupes celebres de grands esprits qui donnent au
dix-septieme siecle ses deux aspects les plus originaux, l'hotel de
Rambouillet et Port-Royal. L'un a ouvert le dix-septieme siecle,
l'autre l'a accompagne et ferme. L'un a introduit l'imagination dans
la langue, l'autre y a introduit l'austerite. Tous deux, places pour
ainsi dire aux extremites opposees de la pensee humaine, ont repandu
une lumiere diverse. Leurs influences se sont combattues heureusement,
et combinees plus heureusement encore; et dans certains chefs-d'oeuvre
de notre litterature, places en quelque sorte a egale distance de l'un
et de l'autre, dans quelques ouvrages immortels qui satisfont tout
ensemble l'esprit dans son besoin d'imagination et l'ame dans son
besoin de gravite, on voit se meler et se confondre leur double
rayonnement.

De ces deux grands faits qui caracterisent une epoque illustre et qui
ont si puissamment agi en France sur les lettres et sur les moeurs, le
premier, l'hotel de Rambouillet, a obtenu de vous, ca et la, quelques
coups de pinceau vifs et spirituels; le second, Port-Royal, a eveille
et fixe votre attention. Vous lui avez consacre un excellent livre,
qui, bien que non termine, est sans contredit le plus important de
vos ouvrages. Vous avez bien fait, monsieur. C'est un digne sujet de
meditation et d'etude que cette grave famille de solitaires qui a
traverse le dix-septieme siecle, persecutee et honoree, admiree et
haie, recherchee par les grands et poursuivie par les puissants,
trouvant moyen d'extraire de sa faiblesse et de son isolement meme je
ne sais quelle imposante et inexplicable autorite, et faisant servir
les grandeurs de l'intelligence a l'agrandissement de la foi. Nicole,
Lancelot, Lemaistre, Sacy, Tillemont, les Arnauld, Pascal, gloires
tranquilles, noms venerables, parmi lesquels brillent chastement trois
femmes, anges austeres, qui ont dans la saintete cette majeste que les
femmes romaines avaient dans l'heroisme! Belle et savante ecole qui
substituait, comme maitre et docteur de l'intelligence, saint Augustin
a Aristote, qui conquit la duchesse de Longueville, qui forma le
president de Harlay, qui convertit Turenne, et qui avait puise tout
ensemble dans saint Francois de Sales l'extreme douceur et dans l'abbe
de Saint-Cyran l'extreme severite! A vrai dire, et qui le sait mieux
que vous, monsieur (car dans tout ce que je dis en ce moment, j'ai
votre livre present a l'esprit)? l'oeuvre de Port-Royal ne fut
litteraire que par occasion, et de cote, pour ainsi parler; le
veritable but de ces penseurs attristes et rigides etait purement
religieux. Resserrer le lien de l'eglise au dedans et a l'exterieur
par plus de discipline chez le pretre et plus de croyance chez le
fidele; reformer Rome en lui obeissant; faire a l'interieur et avec
amour ce que Luther avait tente au dehors et avec colere; creer
en France, entre le peuple souffrant et ignorant et la noblesse
voluptueuse et corrompue, une classe intermediaire, saine, stoique et
forte, une haute bourgeoisie intelligente et chretienne; fonder une
eglise modele dans l'eglise, une nation modele dans la nation, telle
etait l'ambition secrete, tel etait le reve profond de ces hommes
qui etaient illustres alors par la tentative religieuse et qui sont
illustres aujourd'hui par le resultat litteraire. Et pour arriver a
ce but, pour fonder la societe selon la foi, entre les verites
necessaires, la plus necessaire a leurs yeux, la plus lumineuse, la
plus efficace, celle que leur demontraient le plus invinciblement leur
croyance et leur raison, c'etait l'infirmite de l'homme prouvee par la
tache originelle, la necessite d'un Dieu redempteur, la divinite du
Christ. Tous leurs efforts se tournaient de ce cote, comme s'ils
devinaient que la etait le peril. Ils entassaient livres sur livres,
preuves sur preuves, demonstrations sur demonstrations. Merveilleux
instinct de prescience qui n'appartient qu'aux serieux esprits!
Comment ne pas insister sur ce point? Ils batissaient cette grande
forteresse a la hate, comme s'ils pressentaient une grande attaque. On
eut dit que ces hommes du dix-septieme siecle prevoyaient les hommes
du dix-huitieme. On eut dit que, penches sur l'avenir, inquiets et
attentifs, sentant a je ne sais quel ebranlement sinistre qu'une
legion inconnue etait en marche dans les tenebres, ils entendaient
de loin venir dans l'ombre la sombre et tumultueuse armee de
l'Encyclopedie, et qu'au milieu de cette rumeur obscure ils
distinguaient deja confusement la parole triste et fatale de
Jean-Jacques et l'effrayant eclat de rire de Voltaire!

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