Actes et Paroles, vol. I
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Victor Hugo >> Actes et Paroles, vol. I
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La tradition, messieurs, importe a ce pays. La France n'est pas une
colonie violemment faite nation; la France n'est pas une Amerique.
La France fait partie integrante de l'Europe. Elle ne peut pas plus
briser avec le passe que rompre avec le sol. Aussi, a mon sens, c'est
avec un admirable instinct que notre derniere revolution, si grave, si
forte, si intelligente, a compris que, les familles couronnees etant
faites pour les nations souveraines, a de certains ages des races
royales, il fallait substituer a l'heredite de prince a prince
l'heredite de branche a branche; c'est avec un profond bon sens
qu'elle a choisi pour chef constitutionnel un ancien lieutenant
de Dumouriez et de Kellermann qui etait petit-fils de Henri IV et
petit-neveu de Louis XIV; c'est avec une haute raison qu'elle a
transforme en jeune dynastie une vieille famille, monarchique et
populaire a la fois, pleine de passe par son histoire et pleine
d'avenir par sa mission.
Mais si la tradition historique importe a la France, l'expansion
liberale ne lui importe pas moins. L'expansion des idees, c'est le
mouvement qui lui est propre. Elle est par la tradition et elle vit
par l'expansion. A Dieu ne plaise, messieurs, qu'en vous rappelant
tout a l'heure combien la France etait puissante et superbe il y a
trente ans, j'aie eu un seul moment l'intention impie d'abaisser,
d'humilier ou de decourager, par le sous-entendu d'un pretendu
contraste, la France d'a present! Nous pouvons le dire avec calme, et
nous n'avons pas besoin de hausser la voix pour une chose si simple et
si vraie, la France est aussi grande aujourd'hui qu'elle l'a jamais
ete. Depuis cinquante annees qu'en commencant sa propre transformation
elle a commence le rajeunissement de toutes les societes vieillies,
la France semble avoir fait deux parts egales de sa tache et de son
temps. Pendant vingt-cinq ans elle a impose ses armes a l'Europe;
depuis vingt-cinq ans elle lui impose ses idees. Par sa presse, elle
gouverne les peuples; par ses livres, elle gouverne les esprits. Si
elle n'a plus la conquete, cette domination par la guerre, elle a
l'initiative, cette domination par la paix. C'est elle qui redige
l'ordre du jour de la pensee universelle. Ce qu'elle propose est a
l'instant meme mis en discussion par l'humanite tout entiere; ce
qu'elle conclut fait loi. Son esprit s'introduit peu a peu dans les
gouvernements, et les assainit. C'est d'elle que viennent toutes les
palpitations genereuses des autres peuples, tous les changements
insensibles du mal au bien qui s'accomplissent parmi les hommes en ce
moment et qui epargnent aux etats des secousses violentes. Les nations
prudentes et qui ont souci de l'avenir tachent de faire penetrer dans
leur vieux sang l'utile fievre des idees francaises, non comme une
maladie, mais, permettez-moi cette expression, comme une vaccine qui
inocule le progres et qui preserve des revolutions. Peut-etre les
limites materielles de la France sont-elles momentanement restreintes,
non, certes, sur la mappemonde eternelle dont Dieu a marque les
compartiments avec des fleuves, des oceans et des montagnes, mais sur
cette carte ephemere, bariolee de rouge et de bleu, que la victoire
ou la diplomatie refont tous les vingt ans. Qu'importe! Dans un temps
donne, l'avenir remet toujours tout dans le moule de Dieu. La forme de
la France est fatale. Et puis, si les coalitions, les reactions et les
congres ont bati une France, les poetes et les ecrivains en ont fait
une autre. Outre ses frontieres visibles, la grande nation a des
frontieres invisibles qui ne s'arretent que la ou le genre humain
cesse de parler sa langue, c'est-a-dire aux bornes memes du monde
civilise.
Encore quelques mots, messieurs, encore quelques instants de votre
bienveillante attention, et j'ai fini.
Vous le voyez, je ne suis pas de ceux qui desesperent. Qu'on me
pardonne cette faiblesse, j'admire mon pays et j'aime mon temps. Quoi
qu'on en puisse dire, je ne crois pas plus a l'affaiblissement graduel
de la France qu'a l'amoindrissement progressif de la race humaine. Il
me semble que cela ne peut etre dans les desseins du Seigneur, qui
successivement a fait Rome pour l'homme ancien et Paris pour l'homme
nouveau. Le doigt eternel, visible, ce me semble, en toute chose,
ameliore perpetuellement l'univers par l'exemple des nations choisies
et les nations choisies par le travail des intelligences elues. Oui,
messieurs, n'en deplaise a l'esprit de diatribe et de denigrement, cet
aveugle qui regarde, je crois en l'humanite et j'ai foi en mon siecle;
n'en deplaise a l'esprit de doute et d'examen, ce sourd qui ecoute, je
crois en Dieu et j'ai foi en sa providence.
Rien donc, non, rien n'a degenere chez nous. La France tient toujours
le flambeau des nations. Cette epoque est grande, je le pense,--moi
qui ne suis rien, j'ai le droit de le dire!--elle est grande par la
science, grande par l'industrie, grande par l'eloquence, grande par la
poesie et par l'art. Les hommes des nouvelles generations, que cette
justice tardive leur soit du moins rendue par le moindre et le dernier
d'entre eux, les hommes des nouvelles generations ont pieusement et
courageusement continue l'oeuvre de leurs peres. Depuis la mort du
grand Goethe, la pensee allemande est rentree dans l'ombre; depuis la
mort de Byron et de Walter Scott, la poesie anglaise s'est eteinte;
il n'y a plus a cette heure dans l'univers qu'une seule litterature
allumee et vivante, c'est la litterature francaise. On ne lit plus que
des livres francais de Petersbourg a Cadix, de Calcutta a New-York. Le
monde s'en inspire, la Belgique en vit. Sur toute la surface des trois
continents, partout ou germe une idee un livre francais a ete seme.
Honneur donc aux travaux des jeunes generations! Les puissants
ecrivains, les nobles poetes, les maitres eminents qui sont parmi
vous, regardent avec douceur et avec joie de belles renommees surgir
de toutes parts dans le champ eternel de la pensee. Oh! qu'elles se
tournent avec confiance vers cette enceinte! Comme vous le disait il
y a onze ans, en prenant seance parmi vous, mon illustre ami. M. de
Lamartine, _vous n'en laisserez aucune sur le seuil!_
Mais que ces jeunes renommees, que ces beaux talents, que ces
continuateurs de la grande tradition litteraire francaise ne
l'oublient pas: a temps nouveaux, devoirs nouveaux. La tache de
l'ecrivain aujourd'hui est moins perilleuse qu'autrefois, mais n'est
pas moins auguste. Il n'a plus la royaute a defendre contre l'echafaud
comme en 93, ou la liberte a sauver du baillon comme en 1810, il a la
civilisation a propager. Il n'est plus necessaire qu'il donne sa tete,
comme Andre Chenier, ni qu'il sacrifie son oeuvre, comme Lemercier, il
suffit qu'il devoue sa pensee.
Devouer sa pensee,--permettez-moi de repeter ici solennellement ce
que j'ai dit toujours, ce que j'ai ecrit partout, ce qui, dans la
proportion restreinte de mes efforts, n'a jamais cesse d'etre ma
regle, ma loi, mon principe et mon but;--devouer sa pensee au
developpement continu de la sociabilite humaine; avoir les populaces
en dedain et le peuple en amour; respecter dans les partis, tout en
s'ecartant d'eux quelquefois, les innombrables formes qu'a le droit de
prendre l'initiative multiple et feconde de la liberte; menager dans
le pouvoir, tout en lui resistant au besoin, le point d'appui, divin
selon les uns, humain selon les autres, mysterieux et salutaire selon
tous, sans lequel toute societe chancelle; confronter de temps en
temps les lois humaines avec la loi chretienne et la penalite avec
l'evangile; aider la presse par le livre toutes les fois qu'elle
travaille dans le vrai sens du siecle; repandre largement ses
encouragements et ses sympathies sur ces generations encore couvertes
d'ombre qui languissent faute d'air et d'espace, et que nous entendons
heurter tumultueusement de leurs passions, de leurs souffrances et de
leurs idees les portes profondes de l'avenir; verser par le theatre
sur la foule, a travers le rire et les pleurs, a travers les
solennelles lecons de l'histoire, a travers les hautes fantaisies de
l'imagination, cette emotion tendre et poignante qui se resout dans
l'ame, des spectateurs en pitie pour la femme et en veneration pour le
vieillard; faire penetrer la nature dans l'art comme la seve meme de
Dieu; en un mot, civiliser les hommes par le calme rayonnement de la
pensee sur leurs tetes, voila aujourd'hui, messieurs, la mission, la
fonction et la gloire du poete.
Ce que je dis du poete solitaire, ce que je dis de l'ecrivain isole,
si j'osais, je le dirais de vous-memes, messieurs. Vous avez sur
les coeurs et sur les ames une influence immense. Vous etes un des
principaux centres de ce pouvoir spirituel qui s'est deplace
depuis Luther et qui, depuis trois siecles, a cesse d'appartenir
exclusivement a l'eglise. Dans la civilisation actuelle deux domaines
relevent de vous, le domaine intellectuel et le domaine moral. Vos
prix et vos couronnes ne s'arretent pas au talent, ils atteignent
jusqu'a la vertu. L'academie francaise est en perpetuelle communion
avec les esprits speculatifs par ses philosophes, avec les esprits
pratiques par ses historiens, avec la jeunesse, avec les penseurs et
avec les femmes par ses poetes, avec le peuple par la langue qu'il
fait et qu'elle constate en la rectifiant. Vous etes places entre les
grands corps de l'etat et a leur niveau pour completer leur action,
pour rayonner dans toutes les ombres sociales, et pour faire penetrer
la pensee, cette puissance subtile et, pour ainsi dire, respirable, la
ou ne peut penetrer le code, ce texte rigide et materiel. Les autres
pouvoirs assurent et reglent la vie exterieure de la nation, vous
gouvernez la vie interieure. Ils font les lois, vous faites les
moeurs.
Cependant, messieurs, n'allons pas au dela du possible. Ni dans les
questions religieuses, ni dans les questions sociales, ni meme dans
les questions politiques, la solution definitive n'est donnee a
personne Le miroir de la verite s'est brise au milieu des societes
modernes. Chaque parti en a ramasse un morceau. Le penseur cherche a
rapprocher ces fragments, rompus la plupart selon les formes les plus
etranges, quelques-uns souilles de boue, d'autres, helas! taches de
sang. Pour les rajuster tant bien que mal et y retrouver, a quelques
lacunes pres, la verite totale, il suffit d'un sage; pour les souder
ensemble et leur rendre l'unite, il faudrait Dieu.
Nul n'a plus ressemble a ce sage,--souffrez, messieurs, que je
prononce en terminant un nom venerable pour lequel j'ai toujours eu
une piete particuliere,--nul n'a plus ressemble a ce sage que ce
noble Malesherbes qui fut tout a la fois un grand lettre, un grand
magistrat, un grand ministre et un grand citoyen. Seulement il est
venu trop tot. Il etait plutot l'homme qui ferme les revolutions que
l'homme qui les ouvre. L'absorption insensible des commotions de
l'avenir par les progres du present, l'adoucissement des moeurs,
l'education des masses par les ecoles, les ateliers et les
bibliotheques, l'amelioration graduelle de l'homme par la loi et par
l'enseignement, voila le but serieux que doit se proposer tout bon
gouvernement et tout vrai penseur; voila la tache que s'etait donnee
Malesherbes durant ses trop courts ministeres. Des 1776, sentant venir
la tourmente qui, dix-sept ans plus tard, a tout arrache, il s'etait
hate de rattacher la monarchie chancelante a ce fond solide. Il eut
ainsi sauve l'etat et le roi si le cable n'avait pas casse. Mais--et
que cecien courage quiconque voudra l'imiter--si Malesherbes lui-meme
a peri, son souvenir du moins est reste indestructible dans la memoire
orageuse de ce peuple en revolution qui oubliait tout, comme reste au
fond de l'ocean, a demi enfouie sous le sable, la vieille ancre de fer
d'un vaisseau disparu dans la tempete!
REPONSE DE M. VICTOR HUGO
DIRECTEUR DE L'ACADEMIE FRANCAISE
AU DISCOURS DE M. SAINT-MARC GIRARDIN
16 janvier 1845.
Monsieur,
Votre pensee a devance la mienne. Au moment ou j'eleve la voix dans
cette enceinte pour vous repondre, je ne puis maitriser une profonde
et douloureuse emotion. Vous la comprenez, monsieur; vous comprenez
que mon premier mouvement ne saurait se porter d'abord vers vous, ni
meme vers le confrere honorable et regrette auquel vous succedez.
En cet instant ou je parle au nom de l'academie entiere, comment
pourrais-je voir une place vide dans ses rangs sans songer a l'homme
eminent et rare qui devrait y etre assis, a cet integre serviteur de
la patrie et des lettres, epuise par ses travaux memes, hier en
butte a tant de haines, aujourd'hui entoure de cette respectueuse et
universelle sympathie, qui n'a qu'un tort, c'est de toujours attendre,
pour se declarer en faveur des hommes illustres, l'heure supreme du
malheur? Laissez-moi, monsieur, vous parler de lui un moment. Ce qu'il
est dans l'estime de tous, ce qu'il est dans cette academie, vous le
savez, le maitre de la critique moderne, l'ecrivain eleve, eloquent,
gracieux et severe, le juste et sage esprit devoue a la ferme et
droite raison, le confrere affectueux, l'ami fidele et sur; et il
m'est impossible de le sentir absent d'aupres de moi aujourd'hui sans
un inexprimable serrement de coeur. Cette absence, n'en doutons pas,
aura un terme; il nous reviendra. Confions-nous a Dieu, qui tient dans
sa main nos intelligences et nos destinees, mais qui ne cree pas
de pareils hommes pour qu'ils laissent leur tache inachevee. Homme
excellent et cher! il partageait sa vie noble et serieuse entre les
plus hautes affaires et les soins les plus touchants. Il avait l'ame
aussi inepuisable que l'esprit. Son eloge, on pourrait le faire avec
un mot. Le jour ou cela fut necessaire, il se trouva que dans ce grand
lettre, dans cet homme public, dans cet orateur, dans ce ministre, il
y avait une mere!
Au milieu de ces regrets unanimes qui se tournent vers lui, je sens
plus vivement que jamais toute sa valeur et toute mon insuffisance.
Que ne me remplace-t-il a cette heure! S'il avait pu etre donne a
l'academie, s'il avait pu etre donne a cet auditoire si illustre et si
charmant qui m'environne, de l'entendre en cette occasion parler de la
place ou je suis, avec quelle surete degout, avec quelle elevation de
langage, avec quelle autorite de bon sens il aurait su apprecier vos
merites, monsieur, et rendre hommage au talent de M. Campenon!
M. Campenon, en effet, avait une de ces natures d'esprit qui reclament
le coup d'oeil du critique le plus exerce et le plus delicat. Ce
travail d'analyse intelligente et attentive, vous me l'avez rendu
facile, monsieur, en le faisant vous-meme, et, apres votre excellent
discours, il me reste peu de chose a dire de l'auteur de _l'Enfant
Prodigue_ et de _la Maison des Champs_. Etudier M. Campenon comme je
l'ai fait, c'est l'aimer; l'expliquer comme vous l'avez fait, c'est le
faire aimer. Pour le bien lire, il faut le bien connaitre. Chez lui,
comme dans toutes les natures franches et sinceres, l'ecrivain derive
du philosophe, le poete derive de l'homme, simplement, aisement, sans
deviation, sans effort. De son caractere on peut conclure sa poesie,
et de sa vie ses poemes. Ses ouvrages sont tout ce qu'est son esprit.
Il etait doux, facile, calme, bienveillant, plein de grace dans sa
personne et d'amenite dans sa parole, indulgent a tout homme, resigne
a toute chose; il aimait la famille, la maison, le foyer domestique,
le toit paternel; il aimait la retraite, les livres, le loisir comme
un poete, l'intimite comme un sage; il aimait les champs, mais comme
il faut aimer les champs, pour eux-memes, plutot pour les fleurs qu'il
y trouvait que pour les vers qu'il y faisait, plutot en bonhomme qu'en
academicien, plutot comme La Fontaine que comme Delille. Rien ne
depassait l'excellence de son esprit, si ce n'est l'excellence de son
coeur. Il avait le gout de l'admiration; il recherchait les grandes
amities litteraires, et s'y plaisait. Le ciel ne lui avait pas donne
sans doute la splendeur du genie, mais il lui avait donne ce qui
l'accompagne presque toujours, ce qui en tient lieu quelquefois, la
dignite de l'ame. M. Campenon etait sans envie devant les grandes
intelligences comme sans ambition devant les grandes destinees. Il
etait, chose admirable et rare, du petit nombre de ces hommes du
second rang qui aiment les hommes du premier.
Je le repete, son caractere une fois connu, on connait son talent, et
en cela il participait de ce noble privilege de revelation de soi-meme
qui semble n'appartenir qu'au genie. Chacune de ses oeuvres est comme
une production necessaire, dont on retrouve la racine dans quelque
coin de son coeur. Son amour pour la famille engendre ce doux et
touchant poeme de _l'Enfant Prodigue_; son gout pour la campagne fait
naitre _la Maison des Champs_, cette gracieuse idylle; son culte pour
les esprits eminents determine les _Etudes sur Ducis_, livre curieux
et interessant au plus haut degre, par tout ce qu'il fait voir et par
tout ce qu'il laisse entrevoir; portrait fidele et soigneux d'une
figure isolee, peinture involontaire de toute une epoque.
Vous le voyez, le lettre refletant l'homme, le talent, miroir de
l'ame, le coeur toujours etroitement mele a l'imagination, tel fut
M. Campenon. Il aima, il songea, il ecrivit. Il fut reveur dans sa
jeunesse, il devint pensif dans ses vieux jours. Maintenant, a ceux
qui nous demanderaient s'il fut grand et s'il fut illustre, nous
repondrons: il fut bon et il fut heureux!
Un des caracteres du talent de M. Campenon, c'est la presence de la
femme dans toutes ses oeuvres. En 1810, il ecrivait dans une lettre
a M. Legouve, auteur du _Merite des femmes_, ces paroles
remarquables:--"Quand donc les gens de lettres comprendront-ils le
parti qu'ils pourraient tirer dans leurs vers des qualites infinies et
des graces de la femme, qui a tant de soucis et si peu de veritable
bonheur ici-bas? Ce serait honorable pour nous, litterateurs et
philosophes, de chercher dans nos ouvrages a eveiller l'interet en
faveur des femmes, un peu desheritees par les hommes, convenons-en,
dans l'ordre de societe que nous avons fait pour nous plutot que pour
elles. Vous avez dedie aux femmes tout un poeme; je leur dedierais
volontiers toute ma poesie." Il y a, dans ce peu de lignes, une
lumiere jetee sur cette nature tendre, compatissante et affectueuse.
Toutes ses compositions, en effet, sont pour ainsi dire doucement
eclairees par une figure de femme, belle et lumineuse, penchee comme
une muse sur le front souffrant et douloureux du poete. C'est Eleonore
dans son poeme du _Tasse_, malheureusement inacheve; c'est, dans ses
elegies, la jeune fille malade, la juive de Cambrai, Marie Stuart,
mademoiselle de la Valliere; ailleurs, madame de Sevigne. Toi,
Sevigne, dit-il,
Toi qui fus mere et ne fus pas auteur.
C'est, dans la parabole de _l'Enfant Prodigue_, cette intervention de
la mere que vous lui avez d'ailleurs, monsieur, justement reprochee;
anachronisme d'un coeur irreflechi et bon, qui se montre chretien et
moderne la ou il faudrait etre juif et antique; et qui reste indulgent
dans un sujet severe; faute reelle, mais charmante.
Quant a moi, je ne puis, je l'avoue, lire sans un certain
attendrissement ce voeu touchant de M. Campenon en faveur de la femme
_qui a_, je redis ses propres paroles, _tant de soucis et si peu de
bonheur ici-bas_. Cet appel aux ecrivains vient, on le sent, du plus
profond de son ame. Il l'a souvent repete ca et la, sous des formes
variees, dans tous ses ouvrages, et chaque fois qu'on retrouve
ce sentiment, il plait et il emeut, car rien ne charme comme de
rencontrer dans un livre des choses douces qui sont en meme temps des
choses justes.
Oh! que ce voeu soit entendu! que cet appel ne soit pas fait en vain!
Que le poete et le penseur achevent de rendre de plus en plus sainte
et venerable aux yeux de la foule, trop prompte a l'ironie et trop
disposee a l'insouciance, cette pure et noble compagne de l'homme, si
forte quelquefois, souvent si accablee, toujours si resignee, presque
egale a l'homme par la pensee, superieure a l'homme par tous les
instincts mysterieux de la tendresse et du sentiment, n'ayant pas a
un aussi haut degre, si l'on veut, la faculte virile de creer par
l'esprit, mais sachant mieux aimer, moins grande intelligence
peut-etre, mais a coup sur plus grand coeur. Les esprits legers la
blament et la raillent aisement; le vulgaire est encore paien dans
tout ce qui la touche, meme dans le culte grossier qu'il lui rend;
les lois sociales sont rudes et avares pour elle; pauvre, elle est
condamnee au labeur; riche, a la contrainte; les prejuges, meme en ce
qu'ils ont de bon et d'utile, pesent plus durement sur elle que sur
l'homme; son coeur meme, si eleve et si sublime, n'est pas toujours
pour elle une consolation et un asile; comme elle aime mieux, elle
souffre davantage; il semble que Dieu ait voulu lui donner en ce monde
tous les martyres, sans doute parce qu'il lui reserve ailleurs toutes
les couronnes. Mais aussi quel role elle joue dans l'ensemble des
faits providentiels d'ou resulte l'amelioration continue du genre
humain! Comme elle est grande dans l'enthousiasme serieux des
contemplateurs et des poetes, la femme de la civilisation chretienne;
figure angelique et sacree, belle a la fois de la beaute physique et
de la beaute morale, car la beaute exterieure n'est que la revelation
et le rayonnement de la beaute interieure; toujours prete a
developper, selon l'occasion ou une grace qui nous charme ou une
perfection qui nous conseille; acceptant tout du malheur, excepte
le fiel, devenant plus douce a mesure qu'elle devient plus triste;
sanctifiee enfin, a chaque age de la vie, jeune fille, par
l'innocence, epouse, par le devoir, mere, par le devouement!
M. Campenon faisait partie de l'universite; l'academie, pour le
remplacer, a cherche ce que l'universite pouvait lui offrir de plus
distingue; son choix, monsieur, s'est naturellement fixe sur vous.
Vos travaux litteraires sur l'Allemagne, vos recherches sur l'etat de
l'instruction intermediaire dans ce grand pays, vous recommandaient
hautement aux suffrages de l'academie. Deja un _Tableau de la
litterature francaise au seizieme siecle_, plein d'apercus ingenieux,
un remarquable _Eloge de Bossuet_, ecrit d'un style vigoureux, vous
avaient merite deux de ses couronnes. L'academie vous avait compte
parmi ses laureats les plus brillants; aujourd'hui elle vous admet
parmi les juges.
Dans cette position nouvelle, votre horizon, monsieur, s'agrandira.
Vous embrasserez d'un coup d'oeil a la fois plus ferme et plus etendu
de plus vastes espaces. Les esprits comme le votre se fortifient en
s'elevant. A mesure que leur point de vue se hausse, leur pensee
monte. De nouvelles perspectives, dont peut-etre vous serez surpris
vous-meme, s'ouvriront a votre regard. C'est ici, monsieur, une region
sereine. En entrant dans cette compagnie seculaire que tant de grands
noms ont honoree, ou il y a tant de gloire et par consequent tant de
calme, chacun depose sa passion personnelle, et prend la passion de
tous, la verite. Soyez le bienvenu, monsieur. Vous ne trouverez pas
ici l'echo des controverses qui emeuvent les esprits au dehors, et
dont le bruit n'arrive pas jusqu'a nous. Les membres de cette academie
habitent la sphere des idees pures. Qu'il me soit permis de leur
rendre cette justice, a moi, l'un des derniers d'entre eux par le
merite et par l'age. Ils ignorent tout sentiment qui pourrait troubler
la paix inalterable de leur pensee. Bientot, monsieur, appele a leurs
assemblees interieures, vous les connaitrez, vous les verrez tels
qu'ils sont, affectueux, bienveillants, paisibles, tous devoues aux
memes travaux et aux memes gouts; honorant les lettres, cultivant les
lettres, les uns avec plus de penchant pour le passe, les autres
avec plus de foi dans l'avenir; ceux-ci soigneux surtout de purete,
d'ornement et de correction, preferant Racine, Boileau et Fenelon;
ceux-la, preoccupes de philosophie et d'histoire, feuilletant
Descartes, Pascal, Bossuet et Voltaire; ceux-la encore, epris des
beautes hardies et males du genie libre, admirant avant tout la Bible,
Homere, Eschyle, Dante, Shakespeare et Moliere; tous d'accord, quoique
divers; mettant en commun leurs opinions avec cordialite et bonne foi;
cherchant le parfait, meditant le grand; vivant ensemble enfin, freres
plus encore que confreres, dans l'etude des livres et de la nature,
dans la religion du beau et de l'ideal, dans la contemplation des
maitres eternels.
Ce sera pour vous-meme, monsieur, un enseignement interieur qui
profitera, n'en doutez pas, a votre enseignement du dehors. Meme votre
intelligence si cultivee, meme votre parole si vive, si variee, si
spirituelle et si justement applaudie, pourront se nourrir et se
fortifier au commerce de tant d'esprits hauts et tranquilles, et en
particulier de ces nobles vieillards, vos anciens et vos maitres, qui
sont tout a la fois pleins d'autorite et de douceur, de gravite et de
grace, qui savent le vrai et qui veulent le bien.
Vous, monsieur, vous apporterez aux deliberations de l'academie
vos lumieres, votre erudition, votre esprit ingenieux, votre riche
memoire, votre langage elegant. Vous recevrez et vous donnerez.
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