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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Actes et Paroles, vol. I

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Comme vous le voyez, messieurs, son opinion politique, dedaigneuse de
ce qui lui semblait le caprice du jour, etait toujours mise a la mode
de l'an passe.

Veuillez me permettre ici quelques details sur le milieu dans lequel
s'ecoula la jeunesse de M. Lemercier. Ce n'est qu'en explorant
les commencements d'une vie qu'on peut etudier la formation d'un
caractere. Or, quand on veut connaitre a fond ces hommes qui repandent
de la lumiere, il ne faut pas moins s'eclairer de leur caractere que
de leur genie. Le genie, c'est le flambeau du dehors; le caractere,
c'est la lampe interieure.

En 1793, au plus fort de la terreur, M. Lemercier, tout jeune homme
alors, suivait avec une assiduite remarquable les seances de la
Convention nationale. C'etait la, messieurs, un sujet de contemplation
sombre, lugubre, effrayant, mais sublime. Soyons justes, nous le
pouvons sans danger aujourd'hui, soyons justes envers ces choses
augustes et terribles qui ont passe sur la civilisation humaine et qui
ne reviendront plus! C'est, a mon sens, une volonte de la providence
que la France ait toujours a sa tete quelque chose de grand. Sous les
anciens rois, c'etait un principe; sous l'empire, ce fut un homme;
pendant la revolution, ce fut une assemblee. Assemblee qui a brise le
trone et qui a sauve le pays, qui a eu un duel avec la royaute comme
Cromwell et un duel avec l'univers comme Annibal, qui a eu a la fois
du genie comme tout un peuple et du genie comme un seul homme, en un
mot, qui a commis des attentats et qui a fait des prodiges, que nous
pouvons detester, que nous pouvons maudire, mais que nous devons
admirer!

Reconnaissons-le neanmoins, il se fit en France, dans ce temps-la,
une diminution de lumiere morale, et par consequent,--remarquons-le,
messieurs,--une diminution de lumiere intellectuelle. Cette espece de
demi-jour ou de demi-obscurite qui ressemble a la tombee de la nuit
et qui se repand sur de certaines epoques, est necessaire pour que la
providence puisse, dans l'interet ulterieur du genre humain, accomplir
sur les societes vieillies ces effrayantes voies de fait qui, si elles
etaient commises par des hommes, seraient des crimes, et qui, venant
de Dieu, s'appellent des revolutions.

Cette ombre, c'est l'ombre meme que fait la main du Seigneur quand
elle est sur un peuple.

Comme je l'indiquais tout a l'heure, 93 n'est pas l'epoque de
ces hautes individualites que leur genie isole. Il semble, en ce
moment-la, que la providence trouve l'homme trop petit pour ce qu'elle
veut faire, qu'elle le relegue sur le second plan, et qu'elle entre en
scene elle-meme. Eu effet, en 93, des trois geants qui ont fait de la
revolution francaise, le premier, un fait social, le deuxieme, un fait
geographique, le dernier, un fait europeen, l'un, Mirabeau, etait
mort; l'autre, Sieyes, avait disparu dans l'eclipse, il _reussissait
a vivre_, comme ce lache grand homme l'a dit plus tard; le troisieme,
Bonaparte, n'etait pas ne encore a la vie historique. Sieyes laisse
dans l'ombre et Danton peut-etre excepte, il n'y avait donc pas
d'hommes du premier ordre, pas d'intelligences capitales dans la
Convention, mais il y avait de grandes passions, de grandes luttes,
de grands eclairs, de grands fantomes. Cela suffisait, certes, pour
l'eblouissement du peuple, redoutable spectateur incline sur la
fatale assemblee. Ajoutons qu'a cette epoque ou chaque jour etait une
journee, les choses marchaient si vite, l'Europe et la France, Paris
et la frontiere, le champ de bataille et la place publique avaient
tant d'aventures, tout se developpait si rapidement, qu'a la tribune
de la Convention nationale l'evenement croissait pour ainsi dire sous
l'orateur a mesure qu'il parlait, et, tout en lui donnant le vertige,
lui communiquait sa grandeur. Et puis, comme Paris, comme la France,
la Convention se mouvait dans cette clarte crepusculaire de la fin du
siecle qui attachait des ombres immenses aux plus petits hommes, qui
pretait des contours indefinis et gigantesques aux plus chetives
figures, et qui, dans l'histoire meme, repand sur cette formidable
assemblee je ne sais quoi de sinistre et de surnaturel.

Ces monstrueuses reunions d'hommes ont souvent fascine les poetes
comme l'hydre fascine l'oiseau. Le Long-Parlement absorbait Milton,
la Convention attirait Lemercier. Tous deux plus tard ont illumine
l'interieur d'une sombre epopee avec je ne sais quelle vague
reverberation de ces deux pandemoniums. On sent Cromwell dans _le
Paradis perdu_, et 93 dans la _Panhypocrisiade_. La Convention, pour
le jeune Lemercier, c'etait la revolution faite vision et reunie tout
entiere sous son regard. Tous les jours il venait voir la, comme il
l'a dit admirablement, _mettre les lois hors la loi_. Chaque matin
il arrivait a l'ouverture de la seance et s'asseyait a la tribune
publique parmi ces femmes etranges qui melaient je ne sais quelle
besogne domestique aux plus terribles spectacles, et auxquelles
l'histoire conservera leur hideux surnom de _tricoteuses_. Elles
le connaissaient, elles l'attendaient et lui gardaient sa place.
Seulement il y avait dans sa jeunesse, dans le desordre de ses
vetements, dans son attention effaree, dans son anxiete pendant les
discussions, dans la fixite profonde de son regard, dans les paroles
entrecoupees qui lui echappaient par moments, quelque chose de si
singulier pour elles, qu'elles le croyaient prive de raison. Un jour,
arrivant plus tard qu'a l'ordinaire, il entendit une de ces femmes
dire a l'autre: _Ne te mets pas la, c'est la place de l'idiot_.

Quatre ans plus tard, en 1797, l'idiot donnait a la France
_Agamemnon_.

Est-ce que par hasard cette assemblee aurait fait faire au poete cette
tragedie? Qu'y a-t-il de commun entre Egisthe et Danton, entre
Argos et Paris, entre la barbarie homerique et la demoralisation
voltairienne? Quelle etrange idee de donner pour miroir aux attentats
d'une civilisation decrepite et corrompue les crimes naifs et simples
d'une epoque primitive, de faire errer, pour ainsi dire, a quelques
pas des echafauds de la revolution francaise, les spectres grandioses
de la tragedie grecque, et de confronter au regicide moderne, tel que
l'accomplissent les passions populaires, l'antique regicide tel que le
font les passions domestiques! Je l'avouerai, messieurs, en songeant
a cette remarquable epoque du talent de M. Lemercier, entre les
discussions de la Convention et les querelles des Atrides, entre ce
qu'il voyait et ce qu'il revait, j'ai souvent cherche un rapport,
je n'ai trouve tout au plus qu'une harmonie. Pourquoi, par quelle
mysterieuse transformation de la pensee dans le cerveau, _Agamemnon_
est-il ne ainsi? C'est la un de ces sombres caprices de l'inspiration
dont les poetes seuls ont le secret. Quoi qu'il en soit, _Agamemnon_
est une oeuvre, une des plus belles tragedies de notre theatre, sans
contredit, par l'horreur et par la pitie a la fois, par la simplicite
de l'element tragique, par la gravite austere du style. Ce severe
poeme a vraiment le profil grec. On sent, en le considerant, que c'est
l'epoque ou David donne la couleur aux bas-reliefs d'Athenes et
ou Talma leur donne la parole et le mouvement. On y sent plus que
l'epoque, on y sent l'homme. On devine que le poete a souffert en
l'ecrivant. En effet, une melancolie profonde, melee a je ne sais
quelle terreur presque revolutionnaire, couvre toute cette grande
oeuvre. Examinez-la,--elle le merite, messieurs,--voyez l'ensemble et
les details, Agamemnon et Strophus, la galere qui aborde au port, les
acclamations du peuple, le tutoiement heroique des rois. Contemplez
surtout Clytemnestre, la pale et sanglante figure, l'adultere devouee
au parricide, qui regarde a cote d'elle sans les comprendre et, chose
terrible! sans en etre epouvantee, la captive Cassandre et le petit
Oreste; deux etres faibles en apparence, en realite formidables!
L'avenir parle dans l'un et vit dans l'autre. Cassandre, c'est la
menace sous la forme d'une esclave; Oreste, c'est le chatiment sous
les traits d'un enfant.--

Comme je viens de le dire, a l'age ou l'on ne souffre pas encore et ou
l'on reve a peine, M. Lemercier souffrit et crea. Cherchant a composer
sa pensee, curieux de cette curiosite profonde qui attire les esprits
courageux aux spectacles effrayants, il s'approcha le plus pres qu'il
put de la Convention, c'est-a-dire de la revolution. Il se pencha sur
la fournaise pendant que la statue de l'avenir y bouillonnait encore,
et il y vit flamboyer et il y entendit rugir, comme la lave dans le
cratere, les grands principes revolutionnaires, ce bronze dont sont
faites aujourd'hui toutes les bases de nos idees, de nos libertes
et de nos lois. La civilisation future etait alors le secret de la
providence, M. Lemercier n'essaya pas de le deviner. Il se borna a
recevoir en silence, avec une resignation stoique, son contrecoup de
toutes les calamites. Chose digne d'attention, et sur laquelle je ne
puis m'empecher d'insister, si jeune, si obscur, si inapercu encore,
perdu dans cette foule qui, pendant la terreur, regardait les
evenements traverser la rue conduits par le bourreau, il fut frappe
dans toutes ses affections les plus intimes par les catastrophes
publiques. Sujet devoue et presque serviteur personnel de Louis XVI,
il vit passer le fiacre du 21 janvier; filleul de madame de Lamballe,
il vit passer la pique du 2 septembre; ami d'Andre Chenier, il vit
passer la charrette du 7 thermidor. Ainsi, a vingt ans, il avait deja
vu decapiter, dans les trois etres les plus sacres pour lui apres son
pere, les trois choses de ce monde les plus rayonnantes apres Dieu, la
royaute, la beaute et le genie!

Quand ils ont subi de pareilles impressions, les esprits tendres et
faibles restent tristes toute leur vie, les esprits eleves et fermes
demeurent serieux. M. Lemercier accepta donc la vie avec gravite. Le
9 thermidor avait ouvert pour la France cette ere nouvelle qui est la
seconde phase de toute revolution. Apres avoir regarde la societe
se dissoudre, M. Lemercier la regarda se reformer. Il mena la vie
mondaine et litteraire. Il etudia et partagea, en souriant parfois,
les moeurs de cette epoque du directoire qui est apres Robespierre ce
que la regence est apres Louis XIV, le tumulte joyeux d'une nation
intelligente echappee a l'ennui ou a la peur, l'esprit, la gaite et
la licence protestant par une orgie, ici, contre la tristesse d'un
despotisme devot, la, contre l'abrutissement d'une tyrannie puritaine.
M. Lemercier, celebre alors par le succes d'_Agamemnon_, rechercha
tous les hommes d'elite de ce temps, et en fut recherche. Il connut
Ecouchard-Lebrun chez Ducis, comme il avait connu Andre Chenier chez
madame Pourat. Lebrun l'aima tant, qu'il n'a pas fait une seule
epigramme contre lui. Le duc de Fitz-James et le prince de Talleyrand,
madame de Lameth et M. de Florian, la duchesse d'Aiguillon et madame
Tallien, Bernardin de Saint-Pierre et madame de Stael lui firent fete
et l'accueillirent. Beaumarchais voulut etre son editeur, comme vingt
ans plus tard Dupuytren voulut etre son professeur. Deja place trop
haut pour descendre aux exclusions de partis, de plain-pied avec tout
ce qui etait superieur, il devint en meme temps l'ami de David qui
avait juge le roi et de Delille qui l'avait pleure. C'est ainsi qu'en
ces annees-la, de cet echange d'idees avec tant de natures diverses,
de la contemplation des moeurs et de l'observation des individus,
naquirent et se developperent dans M. Lemercier, pour faire face a
toutes les rencontres de la vie, deux hommes,--deux hommes libres,--un
homme politique independant, un homme litteraire original.

Un peu avant cette epoque, il avait connu l'officier de fortune qui
devait succeder plus tard au directoire. Leur vie se cotoya pendant
quelques annees. Tous deux etaient obscurs. L'un etait ruine, l'autre
etait pauvre. On reprochait a l'un sa premiere tragedie qui etait un
essai d'ecolier, et a l'autre sa premiere action qui etait un exploit
de jacobin. Leurs deux renommees commencerent en meme temps par un
sobriquet. On disait _M. Mercier-Meleagre_ au meme instant ou l'on
disait le _general Vendemiaire_. Loi etrange qui veut qu'en France le
ridicule s'essaye un moment a tous les hommes superieurs! Quand madame
de Beauharnais songea a epouser le protege de Barras, elle consulta M.
Lemercier sur cette mesalliance. M. Lemercier, qui portait interet au
jeune artilleur de Toulon, la lui conseilla. Puis tous deux, l'homme
de lettres et l'homme de guerre, grandirent presque parallelement. Ils
remporterent en meme temps leurs premieres victoires. M. Lemercier fit
jouer _Agamemnon_ dans l'annee d'Arcole et de Lodi, et _Pinto_ dans
l'annee de Marengo. Avant Marengo, leur liaison etait deja etroite.
Le salon de la rue Chantereine avait vu M. Lemercier lire sa tragedie
egyptienne d'_Ophis_ au general en chef de l'armee d'Egypte; Kleber
et Desaix ecoutaient assis dans un coin. Sous le consulat, la liaison
devint de l'amitie. A la Malmaison, le premier consul, avec cette
gaite d'enfant propre aux vrais grands hommes, entrait brusquement la
nuit dans la chambre ou veillait le poete, et s'amusait a lui eteindre
sa bougie, puis il s'echappait en riant aux eclats. Josephine avait
confie a M. Lemercier son projet de mariage; le premier consul lui
confia son projet d'empire. Ce jour-la, M. Lemercier sentit qu'il
perdait un ami. Il ne voulut pas d'un maitre. On ne renonce pas
aisement a l'egalite avec un pareil homme. Le poete s'eloigna
fierement. On pourrait dire que, le dernier en France, il tutoya
Napoleon. Le 14 floreal an XII, le jour meme ou le senat donnait pour
la premiere fois a l'elu de la nation le titre imperial: _Sire_, M.
Lemercier, dans une lettre memorable, l'appelait encore familierement
de ce grand nom: _Bonaparte!_

Cette amitie, a laquelle la lutte dut succeder, les honorait l'un et
l'autre. Le poete n'etait pas indigne du capitaine. C'etait un rare et
beau talent que M. Lemercier. On a plus de raisons que jamais de
le dire aujourd'hui que son monument est termine, aujourd'hui que
l'edifice construit par cet esprit a recu cette fatale derniere pierre
que la main de Dieu pose toujours sur tous les travaux de l'homme.
Vous n'attendez certes pas de moi, messieurs, que j'examine ici page
a page cette oeuvre immense et multiple qui, comme celle de Voltaire,
embrasse tout, l'ode, l'epitre, l'apologue, la chanson, la parodie, le
roman, le drame, l'histoire et le pamphlet, la prose et le vers, la
traduction et l'invention, l'enseignement politique, l'enseignement
philosophique et l'enseignement litteraire; vaste amas de volumes et
de brochures que couronnent avec quelque majeste dix poemes, douze
comedies et quatorze tragedies; riche et fantasque architecture,
parfois tenebreuse, parfois vivement eclairee, sous les arceaux
de laquelle apparaissent, etrangement meles dans un clair-obscur
singulier, tous les fantomes imposants de la fable, de la bible et de
l'histoire, Atride, Ismael, le levite d'Ephraim, Lycurgue, Camille,
Clovis, Charlemagne, Baudouin, saint Louis, Charles VI, Richard III,
Richelieu, Bonaparte, domines tous par ces quatre colosses symboliques
sculptes sur le fronton de l'oeuvre, Moise, Alexandre, Homere et
Newton; c'est-a-dire par la legislation, la guerre, la poesie et la
science. Ce groupe de figures et d'idees que le poete avait dans
l'esprit et qu'il a pose largement dans notre litterature, ce groupe,
messieurs, est plein de grandeur. Apres avoir degage la ligne
principale de l'oeuvre, permettez-moi d'en signaler quelques details
saillants et caracteristiques; cette comedie de la revolution
portugaise, si vive, si spirituelle, si ironique et si profonde; ce
_Plaute_, qui differe de l'_Harpagon_ de Moliere en ce que, comme le
dit ingenieusement l'auteur lui-meme, _le sujet de Moliere, c'est un
avare gui perd un tresor; mon sujet a moi, c'est Plaute qui trouve un
avare_; ce _Christophe Colomb_, ou l'unite de lieu est tout a la fois
si rigoureusement observee, car l'action se passe sur le pont d'un
vaisseau, et si audacieusement violee, car ce vaisseau--j'ai presque
dit ce drame--va de l'ancien monde au nouveau; cette _Fredegonde_,
concue comme un reve de Crebillon, executee comme une pensee de
Corneille; cette _Atlantiade_, que la nature penetre d'un assez vif
rayon, quoiqu'elle y soit plutot interpretee peut-etre selon la
science que selon la poesie; enfin, ce dernier poeme, l'homme donne
par Dieu en spectacle aux demons, cette _Panhypocrisiade_ qui est
tout ensemble une epopee, une comedie et une satire, sorte de chimere
litteraire, espece de monstre a trois tetes qui chante, qui rit et qui
aboie.

Apres avoir traverse tous ces livres, apres avoir monte et descendu
la double echelle, construite par lui-meme pour lui seul peut-etre, a
l'aide de laquelle ce penseur plongeait dans l'enfer ou penetrait dans
le ciel, il est impossible, messieurs, de ne pas se sentir au coeur
une sympathie sincere pour cette noble et travailleuse intelligence
qui, sans se rebuter, a courageusement essaye tant d'idees a ce
superbe gout francais si difficile a satisfaire; philosophe selon
Voltaire, qui a ete parfois un poete selon Shakespeare; ecrivain
precurseur qui dediait des epopees a Dante a l'epoque ou Dorat
refleurissait sous le nom de Demoustier; esprit a la vaste envergure,
qui a tout a la fois une aile dans la tragedie primitive et une aile
dans la comedie revolutionnaire, qui touche par _Agamemnon_ au poete
de Promethee et par _Pinto_ au poete de Figaro.

Le droit de critique, messieurs, parait au premier abord decouler
naturellement du droit d'apologie. L'oeil humain--est-ce perfection?
est-ce infirmite?--est ainsi fait qu'il cherche toujours le cote
defectueux de tout. Boileau n'a pas loue Moliere sans restriction.

Cela est-il a l'honneur de Boileau? Je l'ignore, mais cela est. Il y
a deux cent trente ans que l'astronome Jean Fabricius a trouve des
taches dans le soleil; il y a deux mille deux cents ans que le
grammairien Zoile en avait trouve dans Homere. Il semble donc que
je pourrais ici, sans offenser vos usages et sans manquer a la
respectable memoire qui m'est confiee, meler quelques reproches a
mes louanges et prendre de certaines precautions conservatoires dans
l'interet de l'art. Je ne le ferai pourtant pas, messieurs. Et
vous-memes, en reflechissant que si, par hasard, moi qui ne peux
etre que fidele a des convictions hautement proclamees toute ma vie,
j'articulais une restriction au sujet de M. Lemercier, cette
restriction porterait peut-etre principalement sur un point delicat et
supreme, sur la condition qui, selon moi, ouvre ou ferme aux ecrivains
les portes de l'avenir, c'est-a-dire sur le style, en songeant a ceci,
je n'en doute pas, messieurs, vous comprendrez ma reserve et
vous approuverez mon silence. D'ailleurs, et ce que je disais en
commencant, ne dois-je pas le repeter ici surtout? qui suis-je? qui
m'a donne qualite pour trancher des questions si complexes et
si graves? Pourquoi la certitude que je crois sentir en moi se
resoudrait-elle en autorite pour autrui? La posterite seule--et c'est
la encore une de mes convictions a le droit definitif de critique et
de jugement envers les talents superieurs. Elle seule, qui voit leur
oeuvre dans son ensemble, dans sa proportion et dans sa perspective,
peut dire ou ils ont erre et decider ou ils ont failli. Pour prendre
ici devant vous le role auguste de la posterite, pour adresser un
reproche ou un blame a un grand esprit, il faudrait au moins etre
ou se croire un contemporain eminent. Je n'ai ni le bonheur de ce
privilege, ni le malheur de cette pretention.

Et puis, messieurs, et c'est toujours la qu'il en faut revenir quand
on parle de M. Lemercier, quel que soit son eclat litteraire, son
caractere etait peut-etre plus complet encore que son talent.

Du jour ou il crut de son devoir de lutter contre ce qui lui semblait
l'injustice faite gouvernement, il immola a cette lutte sa fortune,
qu'il avait retrouvee apres la revolution et que l'empire lui reprit,
son loisir, son repos, cette securite exterieure qui est comme la
muraille du bonheur domestique, et, chose admirable dans un poete,
jusqu'au succes de ses ouvrages. Jamais poete n'a fait combattre des
tragedies et des comedies avec une plus heroique bravoure. Il envoyait
ses pieces a la censure comme un general envoie ses soldats a
l'assaut. Un drame supprime etait immediatement remplace par un autre
qui avait le meme sort. J'ai eu, messieurs, la triste curiosite de
chercher et d'evaluer le dommage cause par cette lutte a la renommee
de l'auteur d'_Agamemnon_. Voulez-vous savoir le resultat?--Sans
compter _le Levite d'Ephraim_ proscrit par le comite de salut public,
comme dangereux pour la philosophie, _le Tartuffe revolutionnaire_
proscrit par la Convention, comme contraire a la republique, _la
Demence de Charles VI_ proscrite par la restauration, comme hostile a
la royaute; sans m'arreter au _Corrupteur_, siffle, dit-on, en 1823,
par les gardes du corps; en me bornant aux actes de la censure
imperiale, voici ce que j'ai trouve: _Pinto_, joue vingt fois, puis
defendu; _Plaute_, joue sept fois, puis defendu; _Christophe Colomb_,
joue onze fois militairement devant les bayonnettes, puis defendu;
_Charlemagne_, defendu; _Camille_, defendu. Dans cette guerre,
honteuse pour le pouvoir, honorable pour le poete, M. Lemercier eut en
dix ans cinq grands drames tues sous lui.

Il plaida quelque temps pour son droit et pour sa pensee par
d'energiques reclamations directement adressees a Bonaparte lui-meme.
Un jour, au milieu d'une discussion delicate et presque blessante, le
maitre, s'interrompant, lui dit brusquement: _Qu'avez-vous donc? vous
devenez tout rouge_.--_Et vous tout pale_, repliqua fierement M.
Lemercier; _c'est notre maniere a tous deux quand quelque chose nous
irrite, vous ou moi. Je rougis et vous palissez_. Bientot il cessa
tout a fait de voir l'empereur. Une fois pourtant, en janvier 1812,
a l'epoque culminante des prosperites de Napoleon, quelques semaines
apres la suppression arbitraire de son _Camille_, dans un moment ou il
desesperait de jamais faire representer aucune de ses pieces tant que
l'empire durerait, il dut, comme membre de l'institut, se rendre aux
Tuileries. Des que Napoleon l'apercut, il vint droit a lui.--_Eh bien,
monsieur Lemercier, quand nous donnerez-vous une belle tragedie_? M.
Lemercier regarda l'empereur fixement et dit ce seul-mot: _Bientot.
J'attends_. Mot terrible! mot de prophete plus encore que de poete!
mot qui, prononce au commencement de 1812, contient Moscou, Waterloo
et Sainte-Helene!

Tout sentiment sympathique pour Bonaparte n'etait cependant pas eteint
dans ce coeur silencieux et severe. Vers ces derniers temps, l'age
avait plutot rallume qu'etouffe l'etincelle. L'an passe, presque a
pareille epoque, par une belle matinee de mai, le bruit se repandit
dans Paris que l'Angleterre, honteuse enfin de ce qu'elle a fait
a Sainte-Helene, rendait a la France le cercueil de Napoleon. M.
Lemercier, deja souffrant et malade depuis pres d'un mois, se fit
apporter le journal. Le journal, en effet, annoncait qu'une fregate
allait mettre a la voile pour Sainte-Helene. Pale et tremblant, le
vieux poete se leva, une larme brilla dans son oeil, et au moment ou
on lui lut que "le general Bertrand irait chercher l'empereur son
maitre...."--_Et moi_, s'ecria-t-il, _si j'allais chercher mon ami le
premier consul!_

Huit jours apres, il etait parti.

_Helas!_ me disait sa respectable veuve en me racontant ces douloureux
details, _il ne l'est pas alle chercher, il a fuit davantage, il l'est
alle rejoindre_.

Nous venons de parcourir du regard toute cette noble vie; tirons-en
maintenant l'enseignement qu'elle renferme.

M. Lemercier est un de ces hommes rares qui obligent l'esprit a
se poser et aident la pensee a resoudre ce grave et beau
probleme:--Quelle doit etre l'attitude de la litterature vis-a-vis
de la societe, selon les epoques, selon les peuples et selon les
gouvernements?

Aujourd'hui, vieux trone de Louis XIV, gouvernement des assemblees,
despotisme de la gloire, monarchie absolue, republique tyrannique,
dictature militaire, tout cela s'est evanoui. A mesure que nous,
generations nouvelles, nous voguons d'annee en annee vers l'inconnu,
les trois objets immenses que M. Lemercier rencontra sur sa route,
qu'il aima, contempla et combattit tour a tour, immobiles et morts
desormais, s'enfoncent peu a peu dans la brume epaisse du passe. Les
rois de la branche ainee ne sont plus que des ombres, la Convention
n'est plus qu'un souvenir, l'empereur n'est plus qu'un tombeau.

Seulement, les idees qu'ils contenaient leur ont survecu. La mort et
l'ecroulement ne servent qu'a degager cette valeur intrinseque et
essentielle des choses qui en est comme l'ame. Dieu met quelquefois
des idees dans certains faits et dans certains hommes comme des
parfums dans des vases. Quand le vase tombe, l'idee se repand.

Messieurs, la race ainee contenait la tradition historique, la
Convention contenait l'expansion revolutionnaire, Napoleon contenait
l'unite nationale. De la tradition nait la stabilite, de l'expansion
nait la liberte, de l'unite nait le pouvoir. Or la tradition, l'unite
et l'expansion, en d'autres termes, la stabilite, le pouvoir et
la liberte, c'est la civilisation meme. La racine, le tronc et le
feuillage, c'est tout l'arbre.

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