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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Actes et Paroles, vol. I

V >> Victor Hugo >> Actes et Paroles, vol. I

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Il y a des saisons sociales, il y a pour la civilisation des
traversees climateriques, qu'importe notre fatigue dans l'ouragan! et
qu'est-ce que cela fait que nous ayons ete malheureux si c'est pour le
bien, si decidement le genre humain passe de son decembre a son avril,
si l'hiver des despotismes et des guerres est fini, s'il ne nous neige
plus de superstitions et de prejuges sur la tete, et si, apres toutes
les nuees evanouies, feodalites, monarchies, empires, tyrannies,
batailles et carnages, nous voyons enfin poindre a l'horizon rose cet
eblouissant floreal des peuples, la paix universelle!


X

Dans tout ce que nous disons ici, nous n'avons qu'une pretention,
affirmer l'avenir dans la mesure du possible.

Prevoir ressemble quelquefois a errer; le vrai trop lointain fait
sourire.

Dire qu'un oeuf a des ailes, cela semble absurde, et cela est pourtant
veritable.

L'effort du penseur, c'est de mediter utilement.

Il y a la meditation perdue qui est reverie, et la meditation feconde
qui est incubation. Le vrai penseur couve.

C'est de cette incubation que sortent, a des heures voulues, les
diverses formes du progres destinees a s'envoler dans le grand
possible humain, dans la realite, dans la vie.

Arrivera-t-on a l'extremite du progres?

Non.

Il ne faut pas rendre la mort inutile. L'homme ne sera complet
qu'apres la vie.

Approcher toujours, n'arriver jamais; telle est la loi. La
civilisation est une asymptote.

Toutes les formes du progres sont la Revolution.

La Revolution, c'est la ce que nous faisons, c'est la ce que nous
pensons, c'est la ce que nous parlons, c'est la ce que nous avons dans
la bouche, dans la poitrine, dans l'ame,

La Revolution, c'est la respiration nouvelle de l'humanite.

La Revolution, c'est hier, c'est aujourd'hui, et c'est demain.

De la, disons-le, la necessite et l'impossibilite d'en faire
l'histoire.

Pourquoi?

Parce qu'il est indispensable de raconter hier et parce qu'il est
impossible de raconter demain.

On ne peut que le deduire et le preparer. C'est ce que nous tachons de
faire.

Insistons, cela n'est jamais inutile, sur cette immensite de la
Revolution.


XI

La Revolution tente tous les puissants esprits, et c'est a qui s'en
approchera, les uns, comme Lamartine, pour la peindre, les autres,
comme Michelet, pour l'expliquer, les autres, comme Quinet, pour la
juger, les autres, comme Louis Blanc, pour la feconder.

Aucun fait humain n'a eu de plus magnifiques narrateurs, et pourtant
cette histoire sera toujours offerte aux historiens comme a faire.

Pourquoi? Parce que toutes les histoires sont l'histoire du passe,
et que, repetons-le, l'histoire de la Revolution est l'histoire de
l'avenir. La Revolution a conquis en avant, elle a decouvert et
annonce le grand Chanaan de l'humanite, il y a dans ce qu'elle nous a
apporte encore plus de terre promise que de terrain gagne, et a mesure
qu'une de ces conquetes faites d'avance entrera dans le domaine
humain, a mesure qu'une de ces promesses se realisera, un nouvel
aspect de la Revolution se revelera, et son histoire sera renouvelee.
Les histoires actuelles n'en seront pas moins definitives, chacune
a son point de vue, les historiens contemporains domineront meme
l'historien futur, comme Moise domine Cuvier, mais leurs travaux se
mettront en perspective et feront partie de l'ensemble complet. Quand
cet ensemble sera-t-il complet? Quand le phenomene sera termine,
c'est-a-dire quand la revolution de France sera devenue, comme nous
l'avons indique dans les premieres pages de cet ecrit, d'abord
revolution d'Europe, puis revolution de l'homme; quand l'utopie
se sera consolidee en progres, quand l'ebauche aura abouti au
chef-d'oeuvre; quand a la coalition fratricide des rois aura succede
la federation fraternelle des peuples, et a la guerre contre tous, la
paix pour tous. Impossible, a moins d'y ajouter le reve, de completer
des aujourd'hui ce qui ne se completera que demain, et d'achever
l'histoire d'un fait inacheve, surtout quand ce fait contient une
telle vegetation d'evenements futurs. Entre l'histoire et l'historien
la disproportion est trop grande.

Rien de plus colossal. Le total echappe. Regardez ce qui est deja
derriere nous. La Terreur est un cratere, la Convention est un sommet.
Tout l'avenir est en fermentation dans ces profondeurs. Le peintre
est effare par l'inattendu des escarpements. Les lignes trop vastes
depassent l'horizon. Le regard humain a des limites, le procede divin
n'en a pas. Dans ce tableau a faire vous vous borneriez a un seul
personnage, prenez qui vous voudrez, que vous y sentiriez l'infini.
D'autres horizons sont moins demesures. Ainsi, par exemple, a un
moment donne de l'histoire, il y a d'un cote Tibere et de l'autre
Jesus. Mais le jour ou Tibere et Jesus font leur jonction dans un
homme et s'amalgament dans un etre formidable ensanglantant la terre
et sauvant le monde, l'historien romain lui-meme aurait un frisson, et
Robespierre deconcerterait Tacite. Par moments on craint de finir par
etre force d'admettre une sorte de loi morale mixte qui semble se
degager de tout cet inconnu. Aucune des dimensions du phenomene
ne s'ajuste a la notre. La hauteur est inouie et se derobe a
l'observation. Si grand que soit l'historien, cette enormite le
deborde. La Revolution francaise racontee par un homme, c'est un
volcan explique par une fourmi.


XII

Que conclure? Une seule chose. En presence de cet ouragan enorme, pas
encore fini, entr'aidons-nous les uns les autres.

Nous ne sommes pas assez hors de danger pour ne point nous tendre la
main.

O mes freres, reconcilions-nous.

Prenons la route immense de l'apaisement. On s'est assez hai. Treve.
Oui, tendons-nous tous la main. Que les grands aient pitie des petits,
et que les petits fassent grace aux grands. Quand donc comprendra-t-on
que nous sommes sur le meme navire, et que le naufrage est
indivisible? Cette mer qui nous menace est assez grande pour tous, il
y a de l'abime pour vous comme pour moi. Je l'ai dit deja ailleurs,
et je le repete. Sauver les autres, c'est se sauver soi-meme. La
solidarite est terrible, mais la fraternite est douce. L'une engendre
l'autre. O mes freres, soyons freres!

Voulons-nous terminer notre malheur? renoncons a notre colere.
Reconcilions-nous. Vous verrez comme ce sourire sera beau.

Envoyons aux exils lointains la flotte lumineuse du retour, restituons
les maris aux femmes, les travailleurs aux ateliers, les familles aux
foyers, restituons-nous a nous-memes ceux qui ont ete nos ennemis.
Est-ce qu'il n'est pas enfin temps de s'aimer? Voulez-vous qu'on ne
recommence pas? finissez. Finir, c'est absoudre. En sevissant, on
perpetue. Qui tue son ennemi fait vivre la haine. Il n'y a qu'une
facon d'achever les vaincus, leur pardonner. Les guerres civiles
s'ouvrent par toutes les portes et se ferment par une seule, la
clemence. La plus efficace des repressions, c'est l'amnistie. O femmes
qui pleurez, je voudrais vous rendre vos enfants.

Ah! je songe aux exiles. J'ai par moments le coeur serre. Je songe
au mal du pays. J'en ai eu ma part peut-etre. Sait-on de quelle nuit
tombante se compose la nostalgie? Je me figure la sombre ame d'un
pauvre enfant de vingt ans qui sait a peine ce que la societe lui
veut, qui subit pour ou ne sait quoi, pour un article de journal, pour
une page fievreuse ecrite dans la folie, ce supplice demesure, l'exil
eternel, et qui, apres une journee de bagne, le crepuscule venu,
s'assied sur la falaise severe, accable sous l'enormite de la guerre
civile et sous la serenite des etoiles! Chose horrible, le soir et
l'ocean a cinq mille lieues de sa mere!

Ah! pardonnons!

Ce cri de nos ames n'est pas seulement tendre, il est raisonnable. La
douceur n'est pas seulement la douceur, elle est l'habilete. Pourquoi
condamner l'avenir au grossissement des vengeances gonflees de pleurs
et a la sinistre repercussion des rancunes! Allez dans les bois,
ecoutez les echos, et songez aux represailles; cette voix obscure et
lointaine qui vous repond, c'est votre haine qui revient contre vous.
Prenez garde, l'avenir est bon debiteur, et votre colere, il vous la
rendra. Regardez les berceaux, ne leur noircissez pas la vie qui les
attend. Si nous n'avons pas pitie des enfants, des autres, ayons pitie
de nos enfants. Apaisement! apaisement! Helas! nous ecoutera-t-on?

N'importe, persistons, nous qui voulons qu'on promette et non qu'on
menace, nous qui voulons qu'on guerisse et non qu'on mutile, nous qui
voulons qu'on vive et non qu'on meure. Les grandes lois d'en haut sont
avec nous. Il y a un profond parallelisme entre la lumiere qui nous
vient du soleil et la clemence qui nous vient de Dieu. Il y aura une
heure de pleine fraternite, comme il y a une heure de plein midi. Ne
perds pas courage, o pitie! Quant a moi, je ne me lasserai pas, et ce
que j'ai ecrit dans tous mes livres, ce que j'ai atteste par tous mes
actes, ce que j'ai dit a tous les auditoires, a la tribune des pairs
comme dans le cimetiere des proscrits, a l'assemblee nationale de
France comme a la fenetre lapidee de la place des Barricades de
Bruxelles, je l'attesterai, je l'ecrirai, et je le dirai sans cesse:
il faut s'aimer, s'aimer, s'aimer! Les heureux doivent avoir pour
malheur les malheureux. L'egoisme social est un commencement de
sepulcre. Voulons-nous vivre, melons nos coeurs, et soyons l'immense
genre humain. Marchons en avant, remorquons en arriere. La prosperite
materielle n'est pas la felicite morale, l'etourdissement n'est pas
la guerison, l'oubli n'est pas le paiement. Aidons, protegeons,
secourons, avouons la faute publique et reparons-la. Tout ce qui
souffre accuse, tout ce qui pleure dans l'individu saigne dans
la societe, personne n'est tout seul, toutes les fibres vivantes
tressaillent ensemble et se confondent, les petits doivent etre sacres
aux grands, et c'est du droit de tous les faibles que se compose le
devoir de tous les forts. J'ai dit.

Paris, juin 1875.




ACTES ET PAROLES


AVANT L'EXIL

1841-1851

_Institut.--Chambre des Pairs Reunions electorales.--Enterrements.--
Cour d'assises Conseils de guerre.--Congres de la Paix Assemblee
constituante.--Assemblee legislative Le Deux decembre 1851_.


ACADEMIE FRANCAISE

1841-1844


DISCOURS DE RECEPTION

2 JUIN 1841.

[Note: M. Victor Hugo fut nomme membre de l'academie francaise, par 18
voix contre 16, le 7 janvier 1841. Il prit seance le 2 juin.]

Messieurs,

Au commencement de ce siecle, la France etait pour les nations un
magnifique spectacle. Un homme la remplissait alors et la faisait si
grande qu'elle remplissait l'Europe. Cet homme, sorti de l'ombre, fils
d'un pauvre gentilhomme corse, produit de deux republiques, par sa
famille de la republique de Florence, par lui-meme de la republique
francaise, etait arrive en peu d'annees a la plus haute royaute qui
jamais peut-etre ait etonne l'histoire. Il etait prince par le
genie, par la destinee et par les actions. Tout en lui indiquait le
possesseur legitime d'un pouvoir providentiel. Il avait eu pour lui
les trois conditions supremes, l'evenement, l'acclamation et la
consecration. Une revolution l'avait enfante, un peuple l'avait
choisi, un pape l'avait couronne. Des rois et des generaux, marques
eux-memes par la fatalite, avaient reconnu en lui, avec l'instinct que
leur donnait leur sombre et mysterieux avenir, l'elu du destin. Il
etait l'homme auquel Alexandre de Russie, qui devait perir a Taganrog,
avait dit: _Vous etes predestine du ciel_; auquel Kleber, qui devait
mourir en Egypte, avait dit: _Vous etes grand comme le monde_; auquel
Desaix, tombe a Marengo, avait dit: _Je suis le soldat et vous etes le
general_; auquel Valhubert, expirant a Austerlitz, avait dit: _Je vais
mourir, mais vous allez regner_. Sa renommee militaire etait immense,
ses conquetes etaient colossales.

Chaque annee il reculait les frontieres de son empire au dela meme des
limites majestueuses et necessaires que Dieu a donnees a la France. Il
avait efface les Alpes comme Charlemagne, et les Pyrenees comme Louis
XIV; il avait passe le Rhin comme Cesar, et il avait failli franchir
la Manche comme Guillaume le Conquerant. Sous cet homme, la France
avait cent trente departements; d'un cote elle touchait aux bouches de
l'Elbe, de l'autre elle atteignait le Tibre. Il etait le souverain de
quarante-quatre millions de francais et le protecteur de cent millions
d'europeens. Dans la composition hardie de ses frontieres, il avait
employe comme materiaux deux grands-duches souverains, la Savoie et la
Toscane, et cinq anciennes republiques, Genes, les Etats romains, les
Etats venitiens, le Valais et les Provinces-Unies. Il avait construit
son etat au centre de l'Europe comme une citadelle, lui donnant pour
bastions et pour ouvrages avances dix monarchies qu'il avait fait
entrer a la fois dans son empire et dans sa famille. De tous les
enfants, ses cousins et ses freres, qui avaient joue avec lui dans la
petite cour de la maison natale d'Ajaccio, il avait fait des tetes
couronnees. Il avait marie son fils adoptif a une princesse de Baviere
et son plus jeune frere a une princesse de Wurtemberg. Quant a lui,
apres avoir ote a l'Autriche l'empire d'Allemagne qu'il s'etait a peu
pres arroge sous le nom de Confederation du Rhin, apres lui avoir pris
le Tyrol pour l'ajouter a la Baviere et l'Illyrie pour la reunir a la
France, il avait daigne epouser une archiduchesse. Tout dans cet homme
etait demesure et splendide. Il etait au-dessus de l'Europe comme
une vision extraordinaire. Une fois on le vit au milieu de quatorze
personnes souveraines, sacrees et couronnees, assis entre le cesar et
le czar sur un fauteuil plus eleve que le leur. Un jour il donna a
Talma le spectacle d'un parterre de rois. N'etant encore qu'a l'aube
de sa puissance, il lui avait pris fantaisie de toucher au nom de
Bourbon dans un coin de l'Italie et de l'agrandir a sa maniere; de
Louis, duc de Parme, il avait fait un roi d'Etrurie. A la meme epoque,
il avait profite d'une treve, puissamment imposee par son influence et
par ses armes, pour faire quitter aux rois de la Grande-Bretagne ce
titre de _rois de France_ qu'ils avaient usurpe quatre cents ans, et
qu'ils n'ont pas ose reprendre depuis, tant il leur fut alors bien
arrache. La revolution avait efface les fleurs de lys de l'ecusson de
France; lui aussi, il les avait effacees, mais du blason d'Angleterre;
trouvant ainsi moyen de leur faire honneur de la meme maniere dont on
leur avait fait affront. Par decret imperial il divisait la Prusse
en quatre departements, il mettait les Iles Britanniques en etat de
blocus, il declarait Amsterdam troisieme ville de l'empire,--Rome
n'etait que la seconde,--ou bien il affirmait au monde que la maison
de Bragance avait cesse de regner. Quand il passait le Rhin, les
electeurs d'Allemagne, ces hommes qui avaient fait des empereurs,
venaient au-devant de lui jusqu'a leurs frontieres dans l'esperance
qu'il les ferait peut-etre rois. L'antique royaume de Gustave Wasa,
manquant d'heritier et cherchant un maitre, lui demandait pour
prince un de ses marechaux. Le successeur de Charles-Quint,
l'arriere-petit-fils de Louis XIV, le roi des Espagnes et des Indes,
lui demandait pour femme une de ses soeurs. Il etait compris, gronde
et adore de ses soldats, vieux grenadiers familiers avec leur empereur
et avec la mort. Le lendemain des batailles, il avait avec eux de ces
grands dialogues qui commentent superbement les grandes actions et qui
transforment l'histoire en epopee. Il entrait dans sa puissance comme
dans sa majeste quelque chose de simple, de brusque et de formidable.
Il n'avait pas, comme les empereurs d'Orient, le doge de Venise pour
grand echanson, ou, comme les empereurs d'Allemagne, le duc de Baviere
pour grand ecuyer; mais il lui arrivait parfois de mettre aux arrets
le roi qui commandait sa cavalerie. Entre deux guerres, il creusait
des canaux, il percait des routes, il dotait des theatres, il
enrichissait des academies, il provoquait des decouvertes, il fondait
des monuments grandioses, ou bien il redigeait des codes dans un salon
des Tuileries, et il querellait ses conseillers d'etat jusqu'a ce
qu'il eut reussi a substituer, dans quelque texte de loi, aux routines
de la procedure, la raison supreme et naive du genie. Enfin, dernier
trait qui complete a mon sens la configuration singuliere de cette
grande gloire, il etait entre si avant dans l'histoire par ses actions
qu'il pouvait dire et qu'il disait: _Mon predecesseur l'empereur
Charlemagne_; et il s'etait par ses alliances tellement mele a la
monarchie, qu'il pouvait dire et qu'il disait: _Mon oncle le roi Louis
XVI_.

Cet homme etait prodigieux. Sa fortune, messieurs, avait tout
surmonte. Comme je viens de vous le rappeler, les plus illustres
princes sollicitaient son amitie, les plus anciennes races royales
cherchaient son alliance, les plus vieux gentilshommes briguaient son
service. Il n'y avait pas une tete, si haute ou si fiere qu'elle fut,
qui ne saluat ce front sur lequel la main de Dieu, presque visible,
avait pose deux couronnes, l'une qui est faite d'or et qu'on appelle
la royaute, l'autre qui est faite de lumiere et qu'on appelle le genie.
Tout dans le continent s'inclinait devant Napoleon, tout,--excepte six
poetes, messieurs,--permettez-moi de le dire et d'en etre fier dans
cette enceinte,--excepte six penseurs restes seuls debout dans
l'univers agenouille; et ces noms glorieux, j'ai hate de les prononcer
devant vous, les voici: DUCIS, DELILLE, Mme DE STAEL, BENJAMIN CONSTANT,
CHATEAUBRIAND, LEMERCIER.

Que signifiait cette resistance? Au milieu de cette France qui avait
la victoire, la force, la puissance, l'empire, la domination, la
splendeur; au milieu de cette Europe emerveillee et vaincue qui,
devenue presque francaise, participait elle-meme du rayonnement de la
France, que representaient ces six esprits revoltes contre un genie,
ces six renommees indignees contre la gloire, ces six poetes irrites
contre un heros? Messieurs, ils representaient en Europe la seule
chose qui manquat alors a l'Europe, l'independance; ils representaient
en France la seule chose qui manquat alors a la France, la liberte.

A Dieu ne plaise que je pretende jeter ici le blame sur les esprits
moins severes qui entouraient alors le maitre du monde de leurs
acclamations! Cet homme, apres avoir ete l'etoile d'une nation, en
etait devenu le soleil. On pouvait sans crime se laisser eblouir.
Il etait plus malaise peut-etre qu'on ne pense, pour l'individu que
Napoleon voulait gagner, de defendre sa frontiere contre cet
envahisseur irresistible qui savait le grand art de subjuguer un
peuple et qui savait aussi le grand art de seduire un homme. Que
suis-je, d'ailleurs, messieurs, pour m'arroger ce droit de critique
supreme? Quel est mon titre? N'ai-je pas bien plutot besoin moi-meme
de bienveillance et d'indulgence a l'heure ou j'entre dans cette
compagnie, emu de toutes les emotions ensemble, fier des suffrages qui
m'ont appele, heureux des sympathies qui m'accueillent, trouble par
cet auditoire si imposant et si charmant, triste de la grande perte
que vous avez faite et dont il ne me sera pas donne de vous consoler,
confus enfin d'etre si peu de chose dans ce lieu venerable que
remplissent a la fois de leur eclat serein et fraternel d'augustes
morts et d'illustres vivants? Et puis, pour dire toute ma pensee, en
aucun cas je ne reconnaitrais aux generations nouvelles ce droit de
blame rigoureux envers nos anciens et nos aines. Qui n'a pas combattu
a-t-il le droit de juger? Nous devons nous souvenir que nous etions
enfants alors, et que la vie etait legere et insouciante pour nous
lorsqu'elle etait si grave et si laborieuse pour d'autres. Nous
arrivons apres nos peres; ils sont fatigues, soyons respectueux. Nous
profitons a la fois des grandes idees qui ont lutte et des grandes
choses qui ont prevalu. Soyons justes envers tous, envers ceux qui ont
accepte l'empereur pour maitre comme envers ceux qui l'ont accepte
pour adversaire. Comprenons l'enthousiasme et honorons la resistance.
L'un et l'autre ont ete legitimes.

Pourtant, redisons-le, messieurs, la resistance n'etait pas seulement
legitime; elle etait glorieuse.

Elle affligeait l'empereur. L'homme qui, comme il l'a dit plus tard a
Sainte-Helene, _eut fait Pascal senateur et Corneille ministre_, cet
homme-la, messieurs, avait trop de grandeur en lui-meme pour ne pas
comprendre la grandeur dans autrui. Un esprit vulgaire, appuye sur la
toute-puissance, eut dedaigne peut-etre cette rebellion du talent;
Napoleon s'en preoccupait. Il se savait trop historique pour ne point
avoir souci de l'histoire; il se sentait trop poetique pour ne pas
s'inquieter des poetes. Il faut le reconnaitre hautement, c'etait un
vrai prince que ce sous-lieutenant d'artillerie qui avait gagne sur la
jeune republique francaise la bataille du dix-huit brumaire et sur les
vieilles monarchies europeennes la bataille d'Austerlitz. C'etait un
victorieux, et, comme tous les victorieux, c'etait un ami des lettres.
Napoleon avait tous les gouts et tous les instincts du trone,
autrement que Louis XIV sans doute, mais autant que lui. Il y avait
du grand roi dans le grand empereur. Rallier la litterature a son
sceptre, c'etait une de ses premieres ambitions. Il ne lui suffisait
pas d'avoir musele les passions populaires, il eut voulu soumettre
Benjamin Constant; il ne lui suffisait pas d'avoir vaincu trente
armees, il eut voulu vaincre Lemercier; il ne lui suffisait pas
d'avoir conquis dix royaumes, il eut voulu conquerir Chateaubriand.

Ce n'est pas, messieurs, que tout en jugeant le premier consul ou
l'empereur chacun sous l'influence de leurs sympathies particulieres,
ces hommes-la contestassent ce qu'il y avait de genereux, de rare et
d'illustre dans Napoleon. Mais, selon eux, le politique ternissait
le victorieux, le heros etait double d'un tyran, le Scipion se
compliquait d'un Cromwell; une moitie de sa vie faisait a l'autre
moitie des repliques ameres. Bonaparte avait fait porter aux drapeaux
de son armee le deuil de Washington; mais il n'avait pas imite
Washington. Il avait nomme La Tour d'Auvergne premier grenadier de la
republique; mais il avait aboli la republique. Il avait donne le dome
des Invalides pour sepulcre au grand Turenne; mais il avait donne le
fosse de Vincennes pour tombe au petit-fils du grand Conde.

Malgre leur fiere et chaste attitude, l'empereur n'hesita devant
aucune avance. Les ambassades, les dotations, les hauts grades de la
legion d'honneur, le senat, tout fut offert, disons-le a la gloire de
l'empereur, et, disons-le a la gloire de ces nobles refractaires, tout
fut refuse.

Apres les caresses, je l'ajoute a regret, vinrent les persecutions.
Aucun ne ceda. Grace a ces six talents, grace a ces six caracteres,
sous ce regne qui supprima tant de libertes et qui humilia tant de
couronnes, la dignite royale de la pensee libre fut maintenue.

Il n'y eut pas que cela, messieurs, il y eut aussi service rendu a
l'humanite. Il n'y eut pas seulement resistance au despotisme, il y
eut aussi resistance a la guerre. Et qu'on ne se meprenne pas ici sur
le sens et sur la portee de mes paroles, je suis de ceux qui pensent
que la guerre est souvent bonne. A ce point de vue superieur d'ou l'on
voit toute l'histoire comme un seul groupe et toute la philosophie
comme une seule idee, les batailles ne sont pas plus des plaies faites
au genre humain que les sillons ne sont des plaies faites a la terre.
Depuis cinq mille ans, toutes les moissons s'ebauchent par la charrue
et toutes les civilisations par la guerre. Mais lorsque la guerre tend
a dominer, lorsqu'elle devient l'etat normal d'une nation, lorsqu'elle
passe a l'etat chronique, pour ainsi dire, quand il y a, par exemple,
treize grandes guerres en quatorze ans, alors, messieurs, quelque
magnifiques que soient les resultats ulterieurs, il vient un moment ou
l'humanite souffre. Le cote delicat des moeurs s'use et s'amoindrit au
frottement des idees brutales; le sabre devient le seul outil de la
societe; la force se forge un droit a elle; le rayonnement divin de la
bonne foi, qui doit toujours eclairer la face des nations, s'eclipse a
chaque instant dans l'ombre ou s'elaborent les traites et les partages
de royaumes; le commerce, l'industrie, le developpement radieux des
intelligences, toute l'activite pacifique disparait; la sociabilite
humaine est en peril. Dans ces moments-la, messieurs, il sied qu'une
imposante reclamation s'eleve; il est moral que l'intelligence dise
hardiment son fait a la force; il est bon qu'en presence meme de leur
victoire et de leur puissance, les penseurs fassent des remontrances
aux heros, et que les poetes, ces civilisateurs sereins, patients
et paisibles, protestent contre les conquerants, ces civilisateurs
violents.

Parmi ces illustres protestants, il etait un homme que Bonaparte avait
aime, et auquel il aurait pu dire, comme un autre dictateur a un autre
republicain: _Tu quoque!_ Cet homme, messieurs, c'etait M. Lemercier.
Nature probe, reservee et sobre; intelligence droite et logique;
imagination exacte et, pour ainsi dire, algebrique jusque dans ses
fantaisies; ne gentilhomme, mais ne croyant qu'a l'aristocratie du
talent; ne riche, mais ayant la science d'etre noblement pauvre;
modeste d'une sorte de modestie hautaine; doux, mais ayant dans sa
douceur je ne sais quoi d'obstine, de silencieux et d'inflexible;
austere dans les choses publiques, difficile a entrainer, offusque de
ce qui eblouit les autres, M. Lemercier, detail remarquable dans un
homme qui avait livre tout un cote de sa pensee aux theories, M.
Lemercier n'avait laisse construire son opinion politique que par les
faits. Et encore voyait-il les faits a sa maniere. C'etait un de ces
esprits qui donnent plus d'attention aux causes qu'aux effets, et qui
critiqueraient volontiers la plante sur sa racine et le fleuve sur sa
source. Ombrageux et sans cesse pret a se cabrer, plein d'une haine
secrete et souvent vaillante contre tout ce qui tend a dominer, il
paraissait avoir mis autant d'amour-propre a se tenir toujours de
plusieurs annees en arriere des evenements que d'autres en mettent
a se precipiter en avant. En 1789, il etait royaliste, ou, comme on
parlait alors, _monarchien_, de 1785; en 93 il devint, comme il l'a
dit lui-meme, liberal de 89; en 1804, au moment ou Bonaparte se trouva
mur pour l'empire, Lemercier se sentit mur pour la republique.

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