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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Actes et Paroles, vol. I

V >> Victor Hugo >> Actes et Paroles, vol. I

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Nous les enfants, nous ne savions rien de lui, sinon qu'il etait mon
parrain. Il m'avait vu naitre; il avait dit a mon pere: _Hugo est un
mot du nord, il faut l'adoucir par un mot du midi, et completer le
germain par le romain_. Et il me donna le nom de Victor, qui du reste
etait le sien. Quant a son nom historique, je l'ignorais. Ma mere lui
disait _general_, je l'appelais _mon parrain_ Il habitait toujours la
masure du fond du jardin, peu soucieux de la pluie et de la neige qui,
l'hiver, entraient par les croisees sans vitres; il continuait dans
cette chapelle son bivouac. Il avait derriere l'autel un lit de
camp, avec ses pistolets dans un coin, et un Tacite qu'il me faisait
expliquer.

J'aurai toujours present a la memoire le jour ou il me prit sur ses
genoux, ouvrit ce Tacite qu'il avait, un in-octavo relie en parchemin,
edition Herhan, et me lut cette ligne: _Urbem Romam a principio reges
habuere_.

Il s'interrompit et murmura a demi-voix:

--Si Rome eut garde ses rois, elle n'eut pas ete Rome.

Et, me regardant tendrement, il redit cette grande parole:

--Enfant, avant tout la liberte.

Un jour il disparut de la maison. J'ignorais alors pourquoi.[4] Des
evenements survinrent, il y eut Moscou, la Beresina, un commencement
d'ombre terrible. Nous allames rejoindre mon pere en Espagne. Puis
nous revinmes aux Feuillantines. Un soir d'octobre 1812, je passais,
donnant la main a ma mere, devant l'eglise Saint-Jacques-du-Haut-Pas.
Une grande affiche blanche etait placardee sur une des colonnes du
portail, celle de droite; je vais quelquefois revoir cette colonne.
Les passants regardaient obliquement cette affiche, semblaient en
avoir un peu peur, et, apres l'avoir entrevue, doublaient le pas.
Ma mere s'arreta, et me dit: Lis. Je lus. Je lus ceci: "--Empire
francais.--Par sentence du premier conseil de guerre, ont ete fusilles
en plaine de Grenelle, pour crime de conspiration contre l'empire
et l'empereur, les trois ex-generaux Malet, Guidal et Lahorie."
--Lahorie, me dit ma mere. Retiens ce nom.

Et elle ajouta:

--C'est ton parrain.


Notes:

[1] Depuis comte de Sopetran.

[2] Depuis comte d'Erlon.

[3] Depuis gouverneur de Segovie.

[4] Voir le livre _Victor Hugo raconte par un temoin de sa vie_.


V

Tel est le fantome que j'apercois dans les profondeurs de mon enfance.

Cette figure est une de celles qui n'ont jamais disparu de mon
horizon.

Le temps, loin de la diminuer, l'a accrue.

En s'eloignant, elle s'est augmentee, d'autant plus haute qu'elle
etait plus lointaine, ce qui n'est propre qu'aux grandeurs morales.

L'influence sur moi a ete ineffacable.

Ce n'est pas vainement que j'ai eu, tout petit, de l'ombre de proscrit
sur ma tete, et que j'ai entendu la voix de celui qui devait mourir
dire ce mot du droit et du devoir: Liberte.

Un mot a ete le contre-poids de toute une education.

L'homme qui publie aujourd'hui ce recueil, _Actes et Paroles_, et qui
dans ces volumes, _Avant l'exil, Pendant l'exil, Depuis l'exil_, ouvre
a deux battants sa vie a ses contemporains, cet homme a traverse
beaucoup d'erreurs. Il compte, si Dieu lui en accorde le temps, en
raconter les peripeties sous ce titre: _Histoire des revolutions
interieures d'une conscience honnete_. Tout homme peut, s'il est
sincere, refaire l'itineraire, variable pour chaque esprit, du chemin
de Damas. Lui, comme il l'a dit quelque part, il est fils d'une
vendeenne, amie de madame de la Rochejaquelein, et d'un soldat de la
revolution et de l'empire, ami de Desaix, de Jourdan et de Joseph
Bonaparte; il a subi les consequences d'une education solitaire et
complexe ou un proscrit republicain donnait la replique a un proscrit
pretre. Il y a toujours eu en lui le patriote sous le vendeen; il a
ete napoleonien en 1813, bourbonnien en 1814; comme presque tous les
hommes du commencement de ce siecle, il a ete tout ce qu'a ete le
siecle; illogique et probe, legitimiste et voltairien, chretien
litteraire, bonapartiste liberal, socialiste a tatons dans la royaute;
nuances bizarrement reelles, surprenantes aujourd'hui; il a ete de
bonne foi toujours; il a eu pour effort de rectifier son rayon visuel
au milieu de tous ces mirages; toutes les approximations possibles
du vrai ont tente tour a tour et quelquefois trompe son esprit; ces
aberrations successives, ou, disons-le, il n'y a jamais eu un pas en
arriere, ont laisse trace dans ses oeuvres; on peut en constater ca et
la l'influence; mais, il le declare ici, jamais, dans tout ce qu'il
a ecrit, meme dans ses livres d'enfant et d'adolescent, jamais on ne
trouvera une ligne contre la liberte. Il y a eu lutte dans son ame
entre la royaute que lui avait imposee le pretre catholique et la
liberte que lui avait recommandee le soldat republicain; la liberte a
vaincu.

La est l'unite de sa vie.

Il cherche a faire en tout prevaloir la liberte. La liberte, c'est,
dans la philosophie, la Raison, dans l'art, l'Inspiration, dans la
politique, le Droit.


VI

En 1848, son parti n'etait pas pris sur la forme sociale definitive.
Chose singuliere, on pourrait presque dire qu'a cette epoque la
liberte lui masqua la republique. Sortant d'une serie de monarchies
essayees et mises au rebut tour a tour, monarchie imperiale, monarchie
legitime, monarchie constitutionnelle, jete dans des faits inattendus
qui lui semblaient illogiques, oblige de constater a la fois dans les
chefs guerriers qui dirigeaient l'etat l'honnetete et l'arbitraire,
ayant malgre lui sa part de l'immense dictature anonyme qui est le
danger des assemblees uniques, il se decida a observer, sans adhesion,
ce gouvernement militaire ou il ne pouvait reconnaitre un gouvernement
democratique, se borna a proteger les principes quand ils lui parurent
menaces et se retrancha dans la defense du droit meconnu. En 1848, il
y eut presque un dix-huit fructidor; les dix-huit fructidor ont cela
de funeste qu'ils donnent le modele et le pretexte aux dix-huit
brumaire, et qu'ils font faire par la republique des blessures a la
liberte; ce qui, prolonge, serait un suicide. L'insurrection de juin
fut fatale, fatale par ceux qui l'allumerent, fatale par ceux qui
l'eteignirent; il la combattit; il fut un des soixante representants
envoyes par l'assemblee aux barricades. Mais, apres la victoire,
il dut se separer des vainqueurs. Vaincre, puis tendre la main aux
vaincus, telle est la loi de sa vie. On fit le contraire. Il y a bien
vaincre et mal vaincre. L'insurrection de 1848 fut mal vaincue. Au
lieu de pacifier, on envenima; au lieu de relever, on foudroya;
on acheva l'ecrasement; toute la violence soldatesque se deploya;
Cayenne, Lambessa, deportation sans jugement; il s'indigna; il prit
fait et cause pour les accables; il eleva la voix pour toutes ces
pauvres familles desesperees; il repoussa cette fausse republique de
conseils de guerre et d'etat de siege. Un jour, a l'assemblee, le
representant Lagrange, homme vaillant, l'aborda et lui dit: "Avec qui
etes-vous ici? il repondit: Avec la liberte.--Et que faites-vous?
reprit Lagrange; il repondit: J'attends."

Apres juin 1848, il attendait; mais, apres juin 1849, il n'attendit
plus.

L'eclair qui jaillit des evenements lui entra dans l'esprit. Ce genre
d'eclair, une fois qu'il a brille, ne s'efface pas. Un eclair qui
reste, c'est la la lumiere du vrai dans la conscience.

En 1849, cette clarte definitive se fit en lui.

Quand il vit Rome terrassee au nom de la France, quand il vit la
majorite, jusqu'alors hypocrite, jeter tout a coup le masque par la
bouche duquel, le 4 mai 1848, elle avait dix-sept fois crie: Vive la
republique! quand il vit, apres le 13 juin, le triomphe de toutes les
coalitions ennemies du progres, quand il vit cette joie cynique,
il fut triste, il comprit, et, au moment ou toutes les mains des
vainqueurs se tendaient vers lui pour l'attirer dans leurs rangs, il
sentit dans le fond de son ame qu'il etait un vaincu. Une morte etait
a terre, on criait: c'est la republique! il alla a cette morte, et
reconnut que c'etait la liberte. Alors il se pencha vers ce cadavre,
et il l'epousa. Il vit devant lui la chute, la defaite, la ruine,
l'affront, la proscription, et il dit: C'est bien.

Tout de suite, le 15 juin, il monta a la tribune, et il protesta.
A partir de ce jour, la jonction fut faite dans son ame entre la
republique et la liberte. A partir de ce jour, sans treve, sans
relache, presque sans reprise d'haleine, opiniatrement, pied a pied,
il lutta pour ces deux grandes calomniees. Enfin, le 2 decembre 1851,
ce qu'il attendait, il l'eut; vingt ans d'exil.

Telle est l'histoire de ce qu'on a appele son apostasie.


VII

1849. Grande date pour lui.

Alors commencerent les luttes tragiques.

Il y eut de memorables orages; l'avenir attaquait, le passe resistait.

A cette etrange epoque le passe etait tout-puissant. Il etait
omnipotent, ce qui ne l'empechait pas d'etre mort. Effrayant fantome
combattant.

Toutes les questions se presenterent; independance nationale, liberte
individuelle, liberte de conscience, liberte de pensee, liberte de
parole, liberte de tribune et de presse, question du mariage dans
la femme, question de l'education dans l'enfant, droit au travail a
propos du salaire, droit a la patrie a propos de la deportation, droit
a la vie a propos de la reforme du code, penalite decroissante par
l'education croissante, separation de l'eglise et de l'etat, la
propriete des monuments, eglises, musees, palais dits royaux, rendue
a la nation, la magistrature restreinte, le jury augmente, l'armee
europeenne licenciee par la federation continentale, l'impot de
l'argent diminue, l'impot du sang aboli, les soldats retires au champ
de bataille et restitues au sillon comme travailleurs, les douanes
supprimees, les frontieres effacees, les isthmes coupes, toutes
les ligatures disparues, aucune entrave a aucun progres, les idees
circulant dans la civilisation comme le sang dans l'homme. Tout cela
fut debattu, propose, impose parfois. On trouvera ces luttes dans ce
livre.

L'homme qui esquisse en ce moment sa vie parlementaire, entendant un
jour les membres de la droite exagerer le droit du pere, leur jeta
ce mot inattendu, _le droit de l'enfant_. Un autre jour, sans cesse
preoccupe du peuple et du pauvre, il les stupefia par cette
affirmation: _On peut detruire la misere_.

C'est une vie violente que celle des orateurs. Dans les assemblees
ivres de leur triomphe et de leur pouvoir, les minorites etant les
trouble-fete sont les souffre-douleurs. C'est dur de rouler cet
inexorable rocher de Sisyphe, le droit; on le monte, il retombe. C'est
la l'effort des minorites.

La beaute du devoir s'impose; une fois qu'on l'a comprise, on lui
obeit, plus d'hesitation; le sombre charme du devouement attire les
consciences, et l'on accepte les epreuves avec une joie severe.
L'approche de la lumiere a cela de terrible qu'elle devient flamme.
Elle eclaire d'abord, rechauffe ensuite, et devore enfin. N'importe,
on s'y precipite. On s'y ajoute. On augmente cette clarte du
rayonnement de son propre sacrifice; bruler, c'est briller; quiconque
souffre pour la verite la demontre.

Huer avant de proscrire, c'est le procede ordinaire des majorites
furieuses; elles preludent a la persecution materielle par la
persecution morale, l'imprecation commence ce que l'ostracisme
achevera; elles parent la victime pour l'immolation avec toute la
rhetorique de l'injure; et elles l'outragent, c'est leur facon de la
couronner.

Celui qui parle ici traversa ces diverses facons d'agir, et n'eut
qu'un merite, le dedain. Il fit son devoir, et, ayant pour salaire
l'affront, il s'en contenta.

Ce qu'etaient ces affronts, on le verra en lisant ce recueil de
verites insultees.

En veut-on quelques exemples?

Un jour, le 17 juillet 1851, il denonca a la tribune la conspiration
de Louis Bonaparte, et declara que le president voulait se faire
empereur. Une voix lui cria:

--Vous etes un infame calomniateur!

Cette voix a depuis prete serment a l'empire moyennant trente mille
francs par an.

Une autre fois, comme il combattait la feroce loi de deportation, une
voix lui jeta cette interruption:

--Et dire que ce discours coutera vingt-cinq francs a la France!

Cet interrupteur-la aussi a ete senateur de l'empire.

Une autre fois, on ne sait qui, senateur egalement plus tard,
l'apostrophait ainsi:

--Vous etes l'adorateur du soleil levant!

Du soleil levant de l'exil, oui.

Le jour ou il dit a la tribune ce mot que personne encore n'y avait
prononce: _les Etats-Unis d'Europe_, M. Mole fut remarquable. Il leva
les yeux au ciel, se dressa debout, traversa toute la salle, fit signe
aux membres de la majorite de le suivre, et sortit. On ne le suivit
pas, il rentra. Indigne.

Parfois les huees et les eclats de rire duraient un quart d'heure.
L'orateur qui parle ici en profitait pour se recueillir.

Pendant l'insulte, il s'adossait au mur de la tribune et meditait.

Ce meme 17 juillet 1851 fut le jour ou il prononca le mot: "Napoleon
le Petit". Sur ce mot, la fureur de la majorite fut telle et eclata en
de si menacantes rumeurs, que cela s'entendait du dehors et qu'il y
avait foule sur le pont de la Concorde pour ecouter ce bruit d'orage.

Ce jour-la, il monta a la tribune, croyant y rester vingt minutes, il
y resta trois heures.

Pour avoir entrevu et annonce le coup d'etat, tout le futur senat du
futur empire le declara "calomniateur". Il eut contre lui tout le
parti de l'ordre et toutes les nuances conservatrices, depuis M. de
Falloux, catholique, jusqu'a M. Vieillard, athee.

Etre un contre tous, cela est quelquefois laborieux.

Il ripostait dans l'occasion, tachant de rendre coup pour coup.

Une fois a propos d'une loi d'education clericale cachant
l'asservissement des etudes sous cette rubrique, _liberte de
l'enseignement_, il lui arriva de parler du moyen age, de
l'inquisition, de Savonarole, de Giordano Bruno, et de Campanella
applique vingt-sept fois a la torture pour ses opinions philosophiques,
les hommes de la droite lui crierent:

--A la question!

Il les regarda fixement, et leur dit:

--Vous voudriez bien m'y mettre.

Cela les fit taire.

Un autre jour, je repliquais a je ne sais quelle attaque d'un
Montalembert quelconque, la droite entiere s'associa a l'attaque, qui
etait, cela va sans dire, un mensonge, quel mensonge? je l'ai oublie,
on trouvera cela dans ce livre; les cinq cents myopes de la majorite
s'ajouterent a leur orateur, lequel n'etait pas du reste sans quelque
valeur, et avait l'espece de talent possible a une ame mediocre; on me
donna l'assaut a la tribune, et j'y fus quelque temps comme aboye
par toutes les vociferations folles et pardonnables de la colere
inconsciente; c'etait un vacarme de meute; j'ecoutais ce tumulte
avec indulgence, attendant que le bruit cessat pour continuer ce que
j'avais a dire; subitement, il y eut un mouvement au banc des
ministres; c'etait le duc de Montebello, ministre de la marine, qui se
levait; le duc quitta sa place, ecarta frenetiquement les huissiers,
s'avanca vers moi et me jeta une phrase qu'il comprenait peut-etre et
qui avait evidemment la volonte d'etre hostile; c'etait quelque chose
comme: _Vous etes un empoisonneur public!_ Ainsi caracterise a bout
portant et effleure par cette intention de meurtrissure, je fis un
signe de la main, les clameurs s'interrompirent, on est furieux mais
curieux, on se tut, et, dans ce silence d'attente, de ma voix la plus
polie, je dis:

--Je ne m'attendais pas, je l'avoue, a recevoir le coup de pied de....

Le silence redoubla et j'ajoutai:

--....monsieur de Montebello.

Et la tempete s'acheva par un rire qui, cette fois, ne fut pas contre
moi.

Ces choses-la ne sont pas toujours au _Moniteur_. Habituellement la
droite avait beaucoup de verve.

--Vous ne parlez pas francais!--Portez cela a la Porte-Saint-Martin!--
Imposteur!--Corrupteur! --Apostat!--Renegat!--Buveur de sang!--Bete
feroce!--Poete!

Tel etait le crescendo.

Injure, ironie, sarcasme, et ca et la la calomnie, S'en facher,
pourquoi? Washington, traite par la presse hostile d'_escroc_ et de
_filou_ (pick-pocket), en rit dans ses lettres. Un jour, un celebre
ministre anglais; eclabousse a la tribune de la meme facon, donna une
chiquenaude a sa manche, et dit: _Cela se brosse_. Il avait raison.
Les haines, les noirceurs, les mensonges, boue aujourd'hui, poussiere
demain.

Ne repondons pas a la colere par la colere.

Ne soyons pas severes pour des cecites.

"Ils ne savent ce qu'ils font", a dit quelqu'un sur le calvaire. "Ils
ne savent ce qu'ils disent", n'est pas moins melancolique ni moins
vrai. Le crieur ignore son cri. L'insulteur est-il responsable de
l'insulte? A peine.

Pour etre responsable il faut etre intelligent.

Les chefs comprenaient jusqu'a un certain point les actions qu'ils
commettaient; les autres, non. La main est responsable, la fronde
l'est peu, la pierre ne l'est pas.

Fureurs, injustices, calomnies, soit.

Oublions ces brouhaha.


VIII

Et puis, car il faut tout dire, c'est si bon la bonne foi, dans les
collisions d'assemblee rappelees ici, l'orateur n'a-t-il rien a se
reprocher? Ne lui est-il jamais arrive de se laisser conduire par le
mouvement de la parole au dela de sa pensee? Avouons-le, c'est dans
la parole qu'il y a du hasard. On ne sait quel trepied est mele a la
tribune, ce lieu sonore est un lieu mysterieux, on y sent l'effluve
inconnu, le vaste esprit de tout un peuple vous enveloppe et s'infiltre
dans votre esprit, la colere des irrites vous gagne, l'injustice des
injustes vous penetre, vous sentez monter en vous la grande indignation
sombre, la parole va et vient de la conviction fixe et sereine a la
revolte plus ou moins mesuree contre l'incident inattendu. De la des
oscillations redoutables. On se laisse entrainer, ce qui est un danger,
et emporter, ce qui est un tort. On fait des fautes de tribune.
L'orateur qui se confesse ici n'y a point echappe.

En dehors des discours purement de replique et de combat, tous les
discours de tribune qu'on trouvera dans ce livre ont ete ce
qu'on appelle improvises. Expliquons-nous sur l'improvisation.
L'improvisation, dans les graves questions politiques, implique la
premeditation, _provisam rem_, dit Horace. La premeditation fait
que, lorsqu'on parle, les mots ne viennent pas malgre eux; la longue
incubation de l'idee facilite l'eclosion immediate de l'expression.
L'improvisation n'est pas autre chose que l'ouverture subite et a
volonte de ce reservoir, le cerveau, mais il faut que le reservoir
soit plein. De la plenitude de la pensee resulte l'abondance de la
parole. Au fond, ce que vous improvisez semble nouveau a l'auditoire,
mais est ancien chez vous. Celui-la parle bien qui depense la
meditation d'un jour, d'une semaine, d'un mois, de toute sa vie
parfois, en une parole d'une heure. Les mots arrivent aisement surtout
a l'orateur qui est ecrivain, qui a l'habitude de leur commander et
d'etre servi par eux, et qui, lorsqu'il les sonne, les fait venir.
L'improvisation, c'est la veine piquee, l'idee jaillit. Mais cette
facilite meme est un peril. Toute rapidite est dangereuse. Vous avez
chance et vous courez risque de mettre la main sur l'exageration et
de la lancer a vos ennemis. Le premier mot venu est quelquefois un
projectile. De la l'excellence des discours ecrits.

Les assemblees y reviendront peut-etre.

Est-ce qu'on peut etre orateur avec un discours ecrit? On a fait cette
question. Elle est etrange. Tous les discours de Demosthene et de
Ciceron sont des discours ecrits. _Ce discours sent l'huile_, disait
le zoile quelconque de Demosthene. Royer-Collard, ce pedant charmant,
ce grand esprit etroit, etait un orateur; il n'a prononce que des
discours ecrits; il arrivait, et posait son cahier sur la tribune. Les
trois quarts des harangues de Mirabeau sont des harangues ecrites, qui
parfois meme, et nous le blamons de ceci, ne sont pas de Mirabeau;
il debitait a la tribune, comme de lui, tel discours qui etait de
Talleyrand, tel discours qui etait de Malouet, tel discours qui etait
de je ne sais plus quel suisse dont le nom nous echappe. Danton
ecrivait souvent ses discours; on en a retrouve des pages, toutes de
sa main, dans son logis de la cour du Commerce. Quant a Robespierre,
sur dix harangues, neuf sont ecrites. Dans les nuits qui precedaient
son apparition a la tribune, il ecrivait ce qu'il devait dire,
lentement, correctement, sur sa petite table de sapin, avec un Racine
ouvert sous les yeux.

L'improvisation a un avantage, elle saisit l'auditoire; elle saisit
aussi l'orateur, c'est la son inconvenient; Elle le pousse a ces exces
de polemique oratoire qui sont comme le pugilat de la tribune. Celui
qui parle ici, reserve faite de la meditation prealable, n'a prononce
dans les assemblees que des discours improvises. De la des violences
de paroles, de la des fautes. Il s'en accuse.


IX

Ces hommes des anciennes majorites ont fait tout le mal qu'ils ont
pu. Voulaient-ils faire le mal? Non; ils trompaient, mais ils se
trompaient, c'est la leur circonstance attenuante. Ils croyaient avoir
la verite, et ils mentaient au service de la verite. Leur pitie pour
la societe etait impitoyable pour le peuple. De la tant de lois et
tant d'actes aveuglement feroces. Ces hommes, plutot cohue que senat,
assez innocents au fond, criaient pele-mele sur leurs bancs, ayant des
ressorts qui les faisaient mouvoir, huant ou applaudissant selon le
fil tire, proscrivant au besoin, pantins pouvant mordre. Ils avaient
pour chefs les meilleurs d'entre eux, c'est-a-dire les pires.
Celui-ci, ancien liberal rallie aux servitudes, demandait qu'il n'y
eut plus qu'un seul journal, _le Moniteur_, ce qui faisait dire a son
voisin l'eveque Parisis: _Et encore!_ Cet autre, pesamment leger,
academicien de l'espece qui parle bien et ecrit mal. Cet autre,
habit noir, cravate blanche, cordon rouge, gros souliers, president,
procureur, tout ce qu'on veut, qui eut pu etre Ciceron s'il n'avait
ete Guy-Patin, jadis avocat spirituel, le dernier des laches. Cet
autre, homme de simarre et grand juge de l'empire a trente ans,
remarquable maintenant par son chapeau gris et son pantalon de nankin,
senile dans sa jeunesse, juvenile dans sa vieillesse, ayant commence
comme Lamoignon et finissant comme Brummel. Cet autre, ancien heros
deforme, interrupteur injurieux, vaillant soldat devenu clerical
trembleur, general devant Abd-el-Kader, caporal derriere Nonotte et
Patouillet, se donnant, lui si brave, la peine d'etre bravache, et
ridicule par ou il eut du etre admire, ayant reussi a faire de sa tres
reelle renommee militaire un epouvantail postiche, lion qui coupe
sa criniere et s'en fait une perruque. Cet autre, faux orateur, ne
sachant que lapider avec des grossieretes, et n'ayant de ce qui etait
dans la bouche de Demosthene que les cailloux. Celui-ci, deja nomme,
d'ou etait sortie l'odieuse parole _Expedition de Rome a l'interieur_,
vanite du premier ordre, parlant du nez par elegance, jargonnant, le
lorgnon a l'oeil, une petite eloquence impertinente, homme de bonne
compagnie un peu poissard, melant la halle a l'hotel de Rambouillet,
jesuite longtemps echappe dans la demagogie, abhorrant le czar en
Pologne et voulant le knout a Paris, poussant le peuple a l'eglise et
a l'abattoir, berger de l'espece bourreau. Cet autre, insulteur aussi,
et non moins zele serviteur de Rome, intrigant du bon Dieu, chef
paisible des choses souterraines, figure sinistre et douce avec le
sourire de la rage. Cet autre ...--Mais je m'arrete. A quoi bon ce
denombrement? _Et caetera_, dit l'histoire. Tous ces masques sont deja
des inconnus. Laissons tranquille l'oubli reprenant ce qui est a
lui. Laissons la nuit tomber sur les hommes de nuit. Le vent du soir
emporte de l'ombre, laissons-le faire. En quoi cela nous regarde-t-il,
un effacement de silhouette a l'horizon?

Passons.

Oui, soyons indulgents. S'il y a eu pour plusieurs d'entre nous
quelque labeur et quelque epreuve, une tempete plus ou moins longue,
quelques jets d'ecume sur l'ecueil, un peu de ruine, un peu d'exil,
qu'importe si la fin est bonne pour toi, France, pour toi, peuple!
qu'importe l'augmentation de souffrance de quelques-uns s'il y a
diminution de souffrance pour tous! La proscription est dure, la
calomnie est noire, la vie loin de la patrie est une insomnie lugubre,
mais qu'importe si l'humanite grandit et se delivre! qu'importe nos
douleurs si les questions avancent, si les problemes se simplifient,
si les solutions murissent, si a travers la claire-voie des impostures
et des illusions on apercoit de plus en plus distinctement la verite!
qu'importe dix-neuf ans de froide bise a l'etranger, qu'importe
l'absence mal recue au retour, si devant l'ennemi Paris charmant
devient Paris sublime, si la majeste de la grande nation s'accroit par
le malheur, si la France mutilee laisse couler par ses plaies de la
vie pour le monde entier! qu'importe si les ongles repoussent a cette
mutilee, et si l'heure de la restitution arrive! qu'importe si, dans
un prochain avenir, deja distinct et visible, chaque nationalite
reprend sa figure naturelle, la Russie jusqu'a l'Inde, l'Allemagne
jusqu'au Danube, l'Italie jusqu'aux Alpes, la France jusqu'au Rhin,
l'Espagne ayant Gibraltar, et Cuba ayant Cuba; rectifications
necessaires a l'immense amitie future des nations! C'est tout cela que
nous avons voulu. Nous l'aurons.

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