Actes et Paroles, vol. I
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Victor Hugo >> Actes et Paroles, vol. I
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Je reprends. On veut donc simplement remplacer la peine de mort. Et
que fait-on? On combine le climat, l'exil et la prison. Le climat
donne sa malignite, l'exil son accablement, la prison son desespoir;
au lieu d'un bourreau on en a trois. La peine de mort est remplacee.
(_Profonde sensation._) Ah! quittez ces precautions de paroles,
quittez cette phraseologie hypocrite; soyez du moins sinceres, et
dites avec nous: La peine de mort est retablie! (_Bravo! a gauche._)
Oui, retablie; oui, c'est la peine de mort! et, je vais vous le
prouver tout a l'heure, moins terrible en apparence, plus horrible en
realite! (_C'est vrai! c'est cela._)
Mais, voyons, discutons froidement. Apparemment vous ne voulez pas
faire seulement une loi severe, vous voulez faire aussi une loi
executable, une loi qui ne tombe pas en desuetude le lendemain de sa
promulgation? Eh bien! pesez ceci:
Quand vous deposez un exces de severite dans la loi, vous y deposez
l'impuissance. (_Oui! oui! c'est vrai!_) Vouloir faire rendre trop a
la severite de la loi, c'est le plus sur moyen de ne lui faire rendre
rien. Savez-vous pourquoi? C'est parce que la peine juste a, au fond
de toutes les consciences, de certaines limites qu'il n'est pas au
pouvoir du legislateur de deplacer. Le jour ou, par votre ordre, la
loi veut transgresser cette limite, cette limite sacree, cette limite
tracee dans l'equite de l'homme par le doigt meme de Dieu, la loi
rencontre la conscience qui lui defend de passer outre. D'accord avec
l'opinion, avec l'etat des esprits, avec le sentiment public, avec les
moeurs, la loi peut tout. En lutte avec ces forces vives de la societe
et de la civilisation, elle ne peut rien. Les tribunaux hesitent,
les jurys acquittent, les textes defaillent et meurent sous l'oeil
stupefait des juges. (_Mouvement._) Songez-y, messieurs, tout ce que
la penalite construit en dehors de la justice s'ecroule promptement,
et, je le dis pour tous les partis, eussiez-vous bati vos iniquites en
granit, a chaux et a ciment, il suffira pour les jeter a terre d'un
souffle (_Oui! oui!_), de ce souffle qui sort de toutes les bouches
et qu'on appelle l'opinion. (_Sensation._) Je le repete, et voici la
formule du vrai dans cette matiere: Toute loi penale a de moins en
puissance ce qu'elle a de trop en severite. (_C'est vrai!_)
Mais je suppose que je me trompe dans mon raisonnement, raisonnement,
remarquez-le bien, que je pourrais appuyer d'une foule de preuves.
J'admets que je me trompe. Je suppose que cette nouveaute penale ne
tombera pas immediatement en desuetude. Je vous accorde qu'apres
avoir vote une pareille loi, vous aurez ce grand malheur de la voir
executee. C'est bien. Maintenant, permettez-moi deux questions: Ou est
l'opportunite d'une telle loi? ou en est la necessite? L'opportunite?
nous dit-on. Oubliez-vous les attentats d'hier, de tous les jours, le
15 mai, le 23 juin, le 13 juin? La necessite? Mais est-ce qu'il n'est
pas necessaire d'opposer a ces attentats, toujours possibles, toujours
flagrants, une repression enorme, une immense intimidation? La
revolution de fevrier nous a ote la guillotine. Nous faisons comme
nous pouvons pour la remplacer; nous faisons de notre mieux.
(_Mouvement prolonge_.)
Je m'en apercois. (_On rit_.)
Avant d'aller plus loin, un mot d'explication.
Messieurs, autant que qui que ce soit, et j'ai le droit de le dire, et
je crois l'avoir prouve, autant que qui que ce soit, je repousse et je
condamne, sous un regime de suffrage universel, les actes de rebellion
et de desordre, les recours a la force brutale. Ce qui convient a un
grand peuple souverain de lui-meme, a un grand peuple intelligent, ce
n'est pas l'appel aux armes, c'est l'appel aux idees. (_Sensation_.)
Pour moi, et ce doit etre, du reste, l'axiome de la democratie, le
droit de suffrage abolit le droit d'insurrection. C'est en cela que
le suffrage universel resout et dissout les revolutions.
(_Applaudissements_.)
Voila le principe, principe incontestable et absolu; j'y insiste.
Pourtant, je dois le dire, dans l'application penale, les incertitudes
naissent. Quand de funestes et deplorables violations de la paix
publique donnent lieu a des poursuites juridiques, rien n'est plus
difficile que de preciser les faits et de proportionner la peine au
delit. Tous nos proces politiques l'ont prouve.
Quoi qu'il en soit, la societe doit se defendre. Je suis sur ce point
pleinement d'accord avec vous. La societe doit se defendre, et vous
devez la proteger. Ces troubles, ces emeutes, ces insurrections, ces
complots, ces attentats, vous voulez les empecher, les prevenir, les
reprimer. Soit; je le veux comme vous.
Mais est-ce que vous avez besoin d'une penalite nouvelle pour cela?
Lisez le code. Voyez-y la definition de la deportation. Quel immense
pouvoir pour l'intimidation et pour le chatiment!
Tournez-vous donc vers la penalite actuelle! remarquez tout ce qu'elle
remet de terrible entre vos mains!
Quoi! voila un homme, un homme que le tribunal special a condamne!
un homme frappe pour le plus incertain de tous les delits, un delit
politique, par la plus incertaine de toutes les justices, la justice
politique!.... (_Rumeurs a droite.--Longue interruption_.)
Messieurs, je m'etonne de cette interruption. Je respecte toutes les
juridictions legales et constitutionnelles; mais quand je qualifie la
justice politique en general comme je viens de le faire, je ne fais
que repeter ce qu'a dit dans tous les siecles la philosophie de tous
les peuples, et je ne suis que l'echo de l'histoire.
Je poursuis.
Voila un homme que le tribunal special a condamne.
Cet homme, un arret de deportation vous le livre. Remarquez ce que
vous pouvez en faire, remarquez le pouvoir que la loi vous donne! Je
dis le code penal actuel, la loi actuelle, avec sa definition de la
deportation.
Cet homme, ce condamne, ce criminel selon les uns, ce heros selon les
autres, car c'est la le malheur des temps.... (_Explosion de murmures
a droite_.)
M. LE PRESIDENT.--Quand la justice a prononce, le criminel est
criminel pour tout le monde, et ne peut etre un heros que pour ses
complices. (_Bravos a droite_.)
M. VICTOR HUGO.--Je ferai remarquer ceci a monsieur le president
Dupin: le marechal Ney, juge en 1815, a ete declare criminel par la
justice. Il est un heros, pour moi, et je ne suis pas son complice.
(_Longs applaudissements a gauche._)
Je reprends. Ce condamne, ce criminel selon les uns, ce heros selon
les autres, vous le saisissez; vous le saisissez au milieu de sa
renommee, de son influence, de sa popularite; vous l'arrachez a tout,
a sa femme, a ses enfants, a ses amis, a sa famille, a sa patrie;
vous le deracinez violemment de tous ses interets et de toutes ses
affections; vous le saisissez encore tout plein du bruit qu'il faisait
et de la clarte qu'il repandait, et vous le jetez dans les tenebres,
dans le silence, a on ne sait quelle distance effrayante du sol natal.
(_Sensation._) Vous le tenez la, seul, en proie a lui-meme, a ses
regrets, s'il croit avoir ete un homme necessaire a son pays; a ses
remords, s'il reconnait avoir ete un homme fatal. Vous le tenez la,
libre, mais garde, nul moyen d'evasion, garde par une garnison qui
occupe l'ile, garde par un stationnaire qui surveille la cote, garde
par l'ocean, qui ouvre entre cet homme et la patrie un gouffre de
quatre mille lieues. Vous tenez cet homme la, incapable de nuire, sans
echos autour de lui, ronge par l'isolement, par l'impuissance et par
l'oubli, decouronne, desarme, brise, aneanti!
Et cela ne vous suffit pas! (_Mouvement._)
Ce vaincu, ce proscrit, ce condamne de la fortune, cet homme politique
detruit, cet homme populaire terrasse, vous voulez l'enfermer! Vous
voulez faire cette chose sans nom qu'aucune legislation n'a encore
faite, joindre aux tortures de l'exil les tortures de la prison!
multiplier une rigueur par une cruaute! (_C'est vrai!_) Il ne vous
suffit pas d'avoir mis sur cette tete la voute du ciel tropical,
vous voulez y ajouter encore le plafond du cabanon! Cet homme, ce
malheureux homme, vous voulez le murer vivant dans une forteresse qui,
a cette distance, nous apparait avec un aspect si funebre, que vous
qui la construisez, oui, je vous le dis, vous n'etes pas surs de ce
que vous batissez la, et que vous ne savez pas vous-memes si c'est un
cachot ou si c'est un tombeau! (_Mouvement prolonge._)
Vous voulez que lentement, jour par jour, heure par heure, a petit
feu, cette ame, cette intelligence, cette activite,--cette ambition,
soit!--ensevelie toute vivante, toute vivante, je le repete, a quatre
mille lieues de la patrie, sous ce soleil etouffant, sous l'horrible
pression de cette prison-sepulcre, se torde, se creuse, se devore,
desespere, demande grace, appelle la France, implore l'air, la vie,
la liberte, et agonise et expire miserablement! Ah! c'est monstrueux!
(_Profonde sensation._) Ah! je proteste d'avance au nom de l'humanite!
Ah! vous etes sans pitie et sans coeur! Ce que vous appelez une
expiation, je l'appelle un martyre; et ce que vous appelez une
justice, je l'appelle un assassinat! (_Acclamations a gauche_.)
Mais levez-vous donc, catholiques, pretres, eveques, hommes de la
religion qui siegez dans cette assemblee et que je vois au milieu de
nous! levez-vous, c'est votre role! Qu'est-ce que vous faites sur
vos bancs? Montez a cette tribune, et venez, avec l'autorite de vos
saintes croyances, avec l'autorite de vos saintes traditions, venez
dire a ces inspirateurs de mesures cruelles, a ces applaudisseurs
de lois barbares, a ceux qui poussent la majorite dans cette voie
funeste, dites-leur que ce qu'ils font la est mauvais, que ce qu'ils
font la est detestable, que ce qu'ils font la est impie! (_Oui! oui!_)
Rappelez-leur que c'est une loi de mansuetude que le Christ est venu
apporter au monde, et non une loi de cruaute; dites-leur que le jour
ou l'Homme-Dieu a subi la peine de mort, il l'a abolie (_Bravo! a
gauche_); car il a montre que la folle justice humaine pouvait frapper
plus qu'une tete innocente, qu'elle pouvait frapper une tete divine!
(_Sensation_.)
Dites aux auteurs, dites aux defenseurs de ce projet, dites a ces
grands politiques que ce n'est pas en faisant agoniser des miserables
dans une cellule, a quatre mille lieues de leur pays, qu'ils
apaiseront la place publique; que, bien au contraire, ils creent un
danger, le danger d'exasperer la pitie du peuple et de la changer en
colere. (_Oui! oui!_) Dites a ces hommes d'etre humains; ordonnez-leur
de redevenir chretiens; enseignez-leur que ce n'est pas avec des
lois impitoyables qu'on defend les gouvernements et qu'on sauve les
societes; que ce qu'il faut aux temps douloureux que nous traversons,
aux coeurs et aux esprits malades, ce qu'il faut pour resoudre une
situation qui resulte surtout de beaucoup de malentendus et de
beaucoup de definitions mal faites, ce ne sont pas des mesures de
represailles, de reaction, de rancune et d'acharnement, mais des lois
genereuses, des lois cordiales, des lois de concorde et de sagesse,
et que le dernier mot de la crise sociale ou nous sommes, je ne me
lasserai pas de le repeter, non! ce n'est pas la compression, c'est la
fraternite; car la fraternite, avant d'etre la pensee du peuple, etait
la pensee de Dieu! (_Nouvelles acclamations._)
Vous vous taisez!--Eh bien! je continue. Je m'adresse a vous,
messieurs les ministres, je m'adresse a vous, messieurs les membres
de la commission. Je presse de plus pres encore l'idee de votre
citadelle, ou de votre forteresse, puisqu'on choque votre sensibilite
en appelant cela une citadelle. (_On rit_.)
Quand vous aurez institue ce penitentiaire des deportes, quand vous
aurez cree ce cimetiere, avez-vous essaye de vous imaginer ce qui
arriverait la-bas? Avez-vous la moindre idee de ce qui s'y passera?
Vous etes-vous dit que vous livriez les hommes frappes par la justice
politique a l'inconnu et a ce qu'il y a de plus horrible dans
l'inconnu? Etes-vous entres avec vous-memes dans le detail de tout
ce que renferme d'abominable cette idee, cette affreuse idee de la
reclusion dans la deportation? (_Murmures a droite_.)
Tenez, en commencant, j'ai essaye de vous indiquer et de caracteriser
d'un mot ce que serait ce climat, ce que serait cet exil, ce que
serait ce cabanon. Je vous ai dit que ce seraient trois bourreaux. Il
y en a un quatrieme que j'oubliais, c'est le directeur du penitencier.
Vous etes-vous rappele Jeannet, le bourreau de Sinnamari? Vous
etes-vous rendu compte de ce que serait, je dirais presque
necessairement, l'homme quelconque qui acceptera, a la face du monde
civilise, la charge morale de cet odieux etablissement des iles
Marquises, l'homme qui consentira a etre le fossoyeur de cette prison
et le geolier de cette tombe? (_Long mouvement_.)
Vous etes-vous figure, si loin de tout controle et de tout
redressement, dans cette irresponsabilite complete, avec une autorite
sans limite et des victimes sans defense, la tyrannie possible d'une
ame mechante et basse? Messieurs, les Sainte-Helene produisent les
Hudson Lowe. (_Bravo!_) Eh bien! vous etes-vous represente toutes les
tortures, tous les raffinements, tous les desespoirs qu'un homme qui
aurait le temperament de Hudson Lowe pourrait inventer pour des hommes
qui n'auraient pas l'aureole de Napoleon?
Ici, du moins, en France, a Doullens, au Mont-Saint-Michel....
(_L'orateur s'interrompt. Mouvement d'attention_.)
Et puisque ce nom m'est venu a la bouche, je saisis cette occasion
pour annoncer a M. le ministre de l'interieur que je compte
prochainement lui adresser une question sur des faits monstrueux
qui se seraient accomplis dans cette prison du Mont-Saint-Michel.
(_Chuchotements.--A gauche: Tres bien!--L'orateur reprend._) Dans nos
prisons de France, a Doullens, au Mont-Saint-Michel, qu'un abus
se produise, qu'une iniquite se tente, les journaux s'inquietent,
l'assemblee s'emeut, et le cri du prisonnier parvient au gouvernement
et au peuple, repercute par le double echo de la presse et de la
tribune. Mais dans votre citadelle des iles Marquises, le patient sera
reduit a soupirer douloureusement:
Ah! si le peuple le savait! (_Tres bien!_) Oui, la, la-bas, a cette
epouvantable distance, dans ce silence, dans cette solitude muree, ou
n'arrivera et d'ou ne sortira aucune voix humaine, a qui se plaindra
le miserable prisonnier? qui l'entendra? Il y aura entre sa plainte et
vous le bruit de toutes les vagues de l'ocean. (_Sensation profonde_.)
Messieurs, l'ombre et le silence de la mort peseront sur cet
effroyable bagne politique.
Rien n'en transpirera, rien n'en arrivera jusqu'a vous, rien! ... si
ce n'est de temps en temps, par intervalles, une nouvelle lugubre qui
traversera les mers, qui viendra frapper en France et en Europe, comme
un glas funebre, sur le timbre vivant et douloureux de l'opinion, et
qui vous dira: Tel condamne est mort! (_Agitation_.)
Ce condamne, ce sera, car a cette heure supreme on ne voit plus que
le merite d'un homme, ce sera un publiciste celebre, un historien
renomme, un ecrivain illustre, un orateur fameux. Vous preterez
l'oreille a ce bruit sinistre, vous calculerez le petit nombre de
mois ecoules, et vous frissonnerez! (_Long mouvement.--A gauche: Ils
riront!_)
Ah! vous le voyez bien! c'est la peine de mort! la peine de mort
desesperee! c'est quelque chose de pire que l'echafaud! c'est la peine
de mort sans le dernier regard au ciel de la patrie! (_Bravos repetes
a gauche_.)
Vous ne le voudrez pas! vous rejetterez la loi! (_Mouvement_.) Ce
grand principe, l'abolition de la peine de mort en matiere politique,
ce genereux principe tombe de la large main du peuple, vous ne voudrez
pas le ressaisir! Vous ne voudrez pas le reprendre furtivement a la
France, qui, loin d'en attendre de vous l'abolition, en attend de vous
le complement! Vous ne voudrez pas raturer ce decret, l'honneur de la
revolution de fevrier! Vous ne voudrez pas donner un dementi a ce qui
etait plus meme que le cri de la conscience populaire, a ce qui etait
le cri de la conscience humaine! (_Vive adhesion a gauche.--Murmures a
droite_.)
Je sais, messieurs, que toutes les fois que nous tirons de ce mot, la
conscience, tout ce qu'on en doit tirer, selon nous, nous avons le
malheur de faire sourire de bien grands politiques. (_A droite: C'est
vrai!--A gauche: Ils en conviennent!_) Dans le premier moment, ces
grands politiques ne nous croient pas incurables, ils prennent pitie
de nous, ils consentent a traiter cette infirmite dont nous sommes
atteints, la conscience, et ils nous opposent avec bonte la raison
d'etat. Si nous persistons, oh! alors ils se fachent, ils nous
declarent que nous n'entendons rien aux affaires, que nous n'avons pas
le sens politique, que nous ne sommes pas des hommes serieux, et ...
comment vous dirai-je cela? ma foi! ils nous disent un gros mot, la
plus grosse injure qu'ils puissent trouver, ils nous appellent poetes!
(_On rit_.)
Ils nous affirment que tout ce que nous croyons trouver dans notre
conscience, la foi au progres, l'adoucissement des lois et des moeurs,
l'acceptation des principes degages par les revolutions, l'amour
du peuple, le devouement a la liberte, le fanatisme de la grandeur
nationale, que tout cela, bon en soi sans doute, mene, dans
l'application, droit aux deceptions et aux chimeres, et que, sur
toutes ces choses, il faut s'en rapporter, selon l'occasion et la
conjoncture, a ce que conseille la raison d'etat. La raison d'etat!
ah! c'est la le grand mot! et tout a l'heure je le distinguais au
milieu d'une interruption.
Messieurs, j'examine la raison d'etat, je me rappelle tous les mauvais
conseils qu'elle a deja donnes. J'ouvre l'histoire, je vois dans tous
les temps toutes les bassesses, toutes les indignites, toutes les
turpitudes, toutes les lachetes, toutes les cruautes que la raison
d'etat a autorisees ou qu'elle a faites. Marat l'invoquait aussi
bien que Louis XI; elle a fait le deux septembre apres avoir fait la
Saint-Barthelemy; elle a laisse sa trace dans les Cevennes, et elle
l'a laissee a Sinnamari; c'est elle qui a dresse les guillotines
de Robespierre, et c'est elle qui dresse les potences de Haynau!
(_Mouvement_.)
Ah! mon coeur se souleve! Ah! je ne veux, je ne veux, moi, ni de la
politique de la guillotine, ni de la politique de la potence, ni
de Marat, ni de Haynau, ni de votre loi de deportation! (_Bravos
prolonges_.) Et quoi qu'on fasse, quoi qu'il arrive, toutes les fois
qu'il s'agira de chercher une inspiration ou un conseil, je suis de
ceux qui n'hesiteront jamais entre cette vierge qu'on appelle la
conscience et cette prostituee qu'on appelle la raison d'etat.
(_Immense acclamation a gauche_.)
Je ne suis qu'un poete, je le vois bien!
Messieurs, s'il etait possible, ce qu'a Dieu ne plaise, ce que
j'eloigne pour ma part de toutes mes forces, s'il etait possible que
cette assemblee adoptat la loi qu'on lui propose, il y aurait, je le
dis a regret, il y aurait un spectacle douloureux a mettre en regard
de la memorable journee que je vous rappelais en commencant. Ce serait
une epoque de calme defaisant a loisir ce qu'a fait de grand et de
bon, dans une sorte d'improvisation sublime, une epoque de tempete.
(_Tres bien!_) Ce serait la violence dans le senat, contrastant avec
la sagesse dans la place publique. (_Bravo a gauche_.) Ce serait les
hommes d'etat se montrant aveugles et passionnes la ou les hommes du
peuple se sont montres intelligents et justes! (_Murmures a droite_.)
Oui, intelligents et justes! Messieurs, savez-vous ce que faisait le
peuple de fevrier en proclamant la clemence? Il fermait la porte
des revolutions. Et savez-vous ce que vous faites en decretant les
vengeances? Vous la rouvrez. (_Mouvement prolonge_.)
Messieurs, cette loi, dit-on, n'aura pas d'effet retroactif et est
destinee a ne regir que l'avenir. Ah! puisque vous prononcez ce mot,
l'avenir, c'est precisement sur ce mot et sur ce qu'il contient que je
vous engage a reflechir. Voyons, pour qui faites-vous cette loi? Le
savez-vous? (_Agitation sur tous les bancs_.)
Messieurs de la majorite, vous etes victorieux en ce moment, vous
etes les plus forts, mais etes-vous surs de l'etre toujours? (_Longue
rumeur a droite_.)
Ne l'oubliez pas, le glaive de la penalite politique n'appartient pas
a la justice, il appartient au hasard. (_L'agitation redouble_.)
Il passe au vainqueur avec la fortune. Il fait partie de ce hideux
mobilier revolutionnaire que tout coup d'etat heureux, que toute
emeute triomphante trouve dans la rue et ramasse le lendemain de la
victoire, et il a cela de fatal, ce terrible glaive, que chaque parti
est destine tour a tour a le tenir dans sa main et a le sentir sur sa
tete. (_Sensation generale_.)
Ah! quand vous combinez une de ces lois de vengeance (_Non! non! a
droite_), que les partis vainqueurs appellent lois de justice dans la
bonne foi de leur fanatisme (_mouvement_), vous etes bien imprudents
d'aggraver les peines et de multiplier les rigueurs. (_Nouveau
mouvement_.) Quant a moi, je ne sais pas moi-meme, dans cette epoque
de trouble, l'avenir qui m'est reserve. Je plains d'une pitie
fraternelle toutes les victimes actuelles, toutes les victimes
possibles de nos temps revolutionnaires. Je hais et je voudrais briser
tout ce qui peut servir d'arme aux violences. Or cette loi que vous
faites est une loi redoutable qui peut avoir d'etranges contre-coups,
c'est une loi perfide dont les retours sont inconnus. Et peut-etre, au
moment ou je vous parle, savez-vous qui je defends contre vous? C'est
vous! (_Profonde sensation_.)
Oui, j'y insiste, vous ne savez pas vous-memes ce qu'a un jour donne,
ce que, dans des circonstances possibles, votre propre loi fera de
vous! (_Agitation inexprimable. Les interruptions se croisent_.)
Vous vous recriez de ce cote, vous ne croyez pas a mes paroles. (_A
droite: Non! non!_) Voyons. Vous pouvez fermer les yeux a l'avenir;
mais les fermerez-vous au passe? L'avenir se conteste, le passe ne se
recuse pas. Eh bien! tournez la tete, regardez a quelques annees en
arriere. Supposez que les deux revolutions survenues depuis vingt
ans aient ete vaincues par la royaute, supposez que votre loi de
deportation eut existe alors, Charles X aurait pu l'appliquer a M.
Thiers, et Louis-Philippe a M. Odilon Barrot. (_Applaudissements a
gauche_.)
M. ODILON BARROT, se levant.--Je demande a l'orateur la permission de
l'interrompre.
M. VICTOR HUGO.--Volontiers.
M. ODILON BARROT.--Je n'ai jamais conspire; j'ai soutenu le dernier la
monarchie; je ne conspirerai jamais, et aucune justice ne pourra pas
plus m'atteindre dans l'avenir qu'elle n'aurait pu m'atteindre dans le
passe. (_Tres bien! a droite_.)
M. VICTOR HUGO.--M. Odilon Barrot, dont j'honore le noble caractere,
s'est mepris sur le sens de mes paroles. Il a oublie qu'au moment ou
je parlais, je ne parlais pas de la justice juste, mais de la justice
injuste, de la justice politique, de la justice des partis. Or la
justice injuste frappe l'homme juste, et pouvait et peut encore
frapper M. Odilon Barrot. C'est ce que j'ai dit, et c'est ce que je
maintiens. (_Reclamations a droite_.)
Quand je vous parle des revanches de la destinee et de tout ce qu'une
pareille loi peut contenir de contrecoups, vous murmurez. Eh bien!
j'insiste encore! et je vous previens seulement que, si vous murmurez
maintenant, vous murmurerez contre l'histoire. (_Le silence se
retablit.--Ecoutez!_)
De tous les hommes qui ont dirige le gouvernement ou domine l'opinion
depuis soixante ans, il n'en est pas un, pas un, entendez-vous bien?
qui n'ait ete precipite, soit avant, soit apres. Tous les noms qui
rappellent des triomphes rappellent aussi des catastrophes; l'histoire
les designe par des synonymes ou sont empreintes leurs disgraces,
tous, depuis le captif d'Olmutz, qui avait ete La Fayette, jusqu'au
deporte de Sainte-Helene, qui avait ete Napoleon. (_Mouvement._)
Voyez et reflechissez. Qui a repris le trone de France en 1814?
L'exile de Hartwell. Qui a regne apres 1830? Le proscrit de Reichenau,
redevenu aujourd'hui le banni de Claremont. Qui gouverne en ce moment?
Le prisonnier de Ham. (_Profonde sensation._) Faites des lois de
proscription maintenant! (_Bravo! a gauche._)
Ah! que ceci vous instruise! Que la lecon des uns ne soit pas perdue
pour l'orgueil des autres!
L'avenir est un edifice mysterieux que nous batissons nous-memes de
nos propres mains dans l'obscurite, et qui doit plus tard nous servir
a tous de demeure. Un jour vient ou il se referme sur ceux qui l'ont
bati. Ah! puisque nous le construisons aujourd'hui pour l'habiter
demain, puisqu'il nous attend, puisqu'il nous saisira sans nul doute,
composons-le donc, cet avenir, avec ce que nous avons de meilleur dans
l'ame, et non avec ce que nous avons de pire; avec l'amour, et non
avec la colere!
Faisons-le rayonnant et non tenebreux! faisons-en un palais et non une
prison!
Messieurs, la loi qu'on vous propose est mauvaise, barbare, inique.
Vous la repousserez. J'ai foi dans votre sagesse et dans votre
humanite. Songez-y au moment du vote. Quand les hommes mettent dans
une loi l'injustice, Dieu y met la justice, et il frappe avec cette
loi ceux qui l'ont faite. (_Mouvement general et prolonge._)
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