A / B / C / D / E /  F / G / H / I / J /  K / L / M / N / O /  P / R / S / T / UV / W / Z

Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Actes et Paroles, Vol. 4

V >> Victor Hugo >> Actes et Paroles, Vol. 4

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J'ai devant moi la grande presse francaise.

Les hommes considerables qui la representent ici ont voulu prouver sa
concorde souveraine et montrer son indestructible unite. Vous vous
ralliez tous pour serrer la main du vieux combattant qui a commence
avec le siecle et qui continue avec lui. Je suis profondement emu. Je
remercie.

Toutes ces grandes et nobles paroles que vous venez d'entendre
ajoutent encore a mon emotion.

Les journaux, dans ces derniers jours, ont souvent repete certaines
dates.--26 _fevrier_ 1802, naissance de l'homme qui parle a cette
heure; 25 _fevrier_ 1830, bataille d'_Hernani_; 26 _fevrier_ 1880, la
date actuelle. Autrefois, il y a cinquante ans, l'homme qui vous parle
etait hai; il etait hue, execre, maudit. Aujourd'hui ... aujourd'hui,
il remercie.

Quel a ete, dans cette longue lutte, son grand et puissant auxiliaire?

C'est la presse francaise.

Messieurs, la presse francaise est une des maitresses de l'esprit
humain. Sa tache est quotidienne, son oeuvre est colossale. Elle agit
a la fois et a toute minute sur toutes les parties du monde civilise;
ses luttes, ses querelles, ses coleres se resolvent en progres, en
harmonie et en paix. Dans ses premeditations, elle veut la verite; par
ses polemiques, elle fait etinceler la lumiere.

Je bois a la presse francaise, qui rend de si grands services et qui
remplit de si grands devoirs.

Les acclamations et les cris de: Vive Victor Hugo! qui avaient
interrompu plusieurs fois le grand poete populaire et national,
ont eclate alors avec une energie incomparable, et n'ont cesse que
lorsqu'il a fallu se lever de table pour passer dans les salons, dont
un etait moins un salon qu'un jardin; M. Alphand, voulant participer
a l'hommage qu'on rendait au genie, l'avait magnifiquement et
artistement empli d'admirables fleurs.

On a complimente les orateurs, on a cause, et ainsi s'est termine ce
banquet, qui est plus qu'un banquet exceptionnel, qui est un banquet
unique.




II

DEUXIEME DISCOURS POUR L'AMNISTIE

SEANCE DU SENAT DU 3 JUILLET


Je ne veux dire qu'un mot.

J'ai souvent parle de l'amnistie, et mes paroles ne sont peut-etre pas
completement effacees de vos esprits; je ne les repeterai point.

Je vous laisse vous redire a vous-memes ce qui a ete dit, dans tous
les temps, contre l'amnistie et pour l'amnistie, dans les deux ordres
de faits, dans l'ordre politique et dans l'ordre moral.--Dans l'ordre
politique, toujours les memes crimes reproches par un cote a l'autre
cote; toujours, a toutes les epoques, quels que soient les accuses,
quels que soient les juges, les memes condamnations, sur lesquelles
on entrevoit au fond de l'ombre ce mot tranquille et sinistre: les
vainqueurs jugent les vaincus.--Dans l'ordre moral, toujours le
meme gemissement, toujours la meme invocation, toujours les memes
eloquences, irritees ou attendries, et, ce qui depasse toute
eloquence, des femmes qui levent les mains au ciel, des meres qui
pleurent. (_Sensation_.)

J'appellerai seulement votre attention sur un fait.

Messieurs, le 14 juillet est la grande fete; votre vote aujourd'hui
touche a cette fete.

Cette fete est une fete populaire; voyez la joie qui rayonne sur tous
les visages, ecoutez la rumeur qui sort de toutes les bouches. C'est
plus qu'une fete populaire, c'est une fete nationale; regardez
ces bannieres, entendez ces acclamations. C'est plus qu'une fete
nationale, c'est une fete universelle; constatez sur tous les fronts,
anglais, hongrois, espagnols, italiens, le meme enthousiasme; il n'y a
plus d'etrangers.

Messieurs, le 14 juillet, c'est la fete humaine.

Cette gloire est donnee a la France, que la grande fete francaise,
c'est la fete de toutes les nations.

Fete unique.

Ce jour-la, le 14 juillet, au-dessus de l'assemblee nationale,
au-dessus de Paris victorieux, s'est dressee, dans un resplendissement
supreme, une figure, plus grande que toi, Peuple, plus grande que toi,
Patrie,--l'Humanite! (_Applaudissements_.)

Oui, la chute de cette Bastille, c'etait la chute de toutes les
bastilles. L'ecroulement de cette citadelle, c'etait l'ecroulement
de toutes les tyrannies, de tous les despotismes, de toutes les
oppressions. C'etait la delivrance, la mise en lumiere, toute la terre
tiree de toute la nuit. C'etait l'eclosion de l'homme. La destruction
de cet edifice du mal, c'etait la construction de l'edifice du bien.
Ce jour-la, apres un long supplice, apres tant de siecles de torture,
l'immense et venerable Humanite s'est levee, avec ses chaines sous ses
pieds et sa couronne sur sa tete.

Le 14 juillet a marque la fin de tous les esclavages. Ce grand effort
humain a ete un effort divin. Quand on comprendra, pour employer les
mots dans leur sens absolu, que toute action humaine est une action
divine, alors tout sera dit, le monde n'aura plus qu'a marcher dans le
progres tranquille vers l'avenir superbe.

Eh bien, messieurs, ce jour-la, on vous demande de le celebrer, cette
annee, de deux facons, toutes deux augustes. Vous ne manquerez ni a
l'une ni a l'autre. Vous donnerez a l'armee le drapeau, qui exprime a
la fois la guerre glorieuse et la paix puissante, et vous donnerez a
la nation l'amnistie, qui signifie concorde, oubli, conciliation, et
qui, la-haut, dans la lumiere, place au-dessus de la guerre civile la
paix civile. (_Tres bien!--Bravos_.)

Oui, ce sera un double don de paix que vous ferez a ce grand pays:
le drapeau, qui exprime la fraternite du peuple et de l'armee;
l'amnistie, qui exprime la fraternite de la France et de l'humanite.

Quant a moi,--laissez-moi terminer par ce souvenir,--il y a
trente-quatre ans, je debutais a la tribune francaise,--a cette
tribune. Dieu permettait que mes premieres paroles fussent pour
la marche en avant et pour la verite; il permet aujourd'hui que
celles-ci,--les dernieres, si je songe a mon age, que je prononcerai
parmi vous peut-etre,--soient pour la clemence et pour la justice.
(_Profonde emotion et vifs applaudissements_.)




III

L'INSTRUCTION ELEMENTAIRE

--1er AOUT--


La Societe pour l'instruction elementaire (enseignement laique),
fondee en 1814 par J.-B. Say et Carnot, distribuait, dans la salle du
Trocadero, ses prix et recompenses, et celebrait en meme temps son 65e
anniversaire.

Victor Hugo presidait. Il a prononce, en ouvrant la seance, le
discours qui suit:

Il y a un combat qui dure encore, un combat desespere, un combat
supreme, entre deux enseignements, l'enseignement ecclesiastique et
l'enseignement universitaire. J'ai propose, il y a trente ans, a la
tribune de l'Assemblee legislative, une solution du probleme. Cette
solution, qui etait la vraie, a ete repoussee par la reaction, qui a
du en partie peut-etre a ce refus son desastreux triomphe.

Aujourd'hui, messieurs, je veux rester dans le calme philosophique.
Vous avez pu remarquer que, pour caracteriser les deux enseignements
qui se querellent, je n'ai voulu employer que les qualificatifs dont
ils se designent eux-memes: ecclesiastique, universitaire; j'ai laisse
de cote, vieux combattant, ces expressions vivement populaires dont la
polemique actuelle se sert avec tant d'eclat. Ne mettons pas de colere
dans les mots, il y a assez de colere dans les choses. L'avenir
avance, le passe resiste; la lutte est violente, les efforts sont
quelquefois excessifs; moderons-les. La certitude du triomphe se
mesure a la dignite du combat; la victoire est d'autant plus certaine
qu'elle est plus tranquille. (_Bravos_.)

Quelle fete celebrons-nous ici? La fete d'une societe pour
l'enseignement elementaire.

Qu'est-ce que cette societe? Je vais tacher de vous le dire.

Elle s'occupe peu de ce qui occupe particulierement l'ecole
ecclesiastique dont je viens de vous parler; cette societe est
absorbee, d'abord par ce premier art, lire et ecrire, puis par
l'histoire, la geographie, la morale, la litterature, la cosmographie,
l'hygiene, l'arithmetique, la geometrie, le droit usuel, la chimie,
la physique, la musique. Pendant que l'enseignement ecclesiastique,
inquiet pour l'erreur dont il est l'apotre, entre en folie et pousse
des cris de guerre et de rage, cette societe, profondement calme,
se tourne vers les enfants, les meres et les familles, et se laisse
penetrer par la serenite celeste des choses necessaires; elle
travaille. (_Applaudissements_.)

Elle travaille; elle eleve des esprits. Elle n'enseigne rien de ce
qu'il faudra plus tard oublier; elle laisse blanche la page ou la
conscience, eclairee par la vie, ecrira, quand l'heure sera venue.
(_Bravos repetes_.)

Elle travaille. Que produit-elle? Ecoutez, messieurs. Elle va donner,
cette annee:

Trois medailles de vermeil,

Trente-cinq medailles d'argent,

Cent dix medailles de bronze,

Deux cent dix-huit mentions honorables,

Et quinze cent quatrevingt-dix certificats d'etudes.

Ici, j'entends un cri unanime: Grand succes! Messieurs, j'aime mieux
dire: Grand effort!

Ce mot, grand effort, fait mieux que satisfaire l'amour-propre, il
engage l'avenir.

Oui, un noble, puissant et genereux effort! Et aucune bonne volonte
n'est inutile a la marche de l'humanite. La somme du progres,
qu'est-ce? le total de nos efforts.

Je suis un de ces passants qui vont partout ou il y a un conseil
a donner ou a recevoir, et qui s'arretent emus devant ces choses
saintes, l'enfance, la jeunesse, l'esperance, le travail. On se sent
satisfait et tranquillise, quand on est de ceux qui s'en vont, de
pouvoir, de ce point extreme de la vie, jeter au loin les yeux sur
l'horizon, et dire aux hommes:

"Tout va bien. Vous etes dans la bonne voie. Le mal est derriere
vous, le bien est devant vous. Continuez. Les volontes supremes
s'accomplissent." (_Vive sensation_.)

Messieurs, nous achevons un grand siecle.

Ce siecle a vaillamment et ardemment produit les premiers fruits
de cette immense revolution qui, meme lorsqu'elle sera devenue la
revolution humaine, s'appellera toujours la Revolution francaise.
(_Bravos prolonges_.)

La vieille Europe est finie; une nouvelle Europe commence.

L'Europe nouvelle sera une Europe de paix, de labeur, de concorde,
de bonne volonte. Elle apprendra, elle saura. Elle marchera a ce but
superbe: l'homme sachant ce qu'il veut, l'homme voulant ce qu'il peut.
(_Applaudissements_.)

Nous ne ferons entendre que des paroles de conciliation. Nous sommes
les ennemis du massacre qui est dans la guerre, de l'echafaud qui est
dans la penalite, de l'enfer qui est dans le dogme; mais notre haine
ne va pas jusqu'aux hommes. Nous plaignons le soldat, nous plaignons
le juge, nous plaignons le pretre. Grace au glorieux drapeau du 14
juillet, le soldat est desormais hors de notre inquietude, car il est
reserve aux seules guerres nationales; on ne ment pas au drapeau.
Notre pitie reste sur le pretre et sur le juge. Qu'ils nous fassent la
guerre, nous leur offrons la paix. Ils veulent obscurcir notre ame,
nous voulons eclairer la leur. Toute notre revanche, c'est la lumiere.
(_Longue acclamation_.)

Allez donc, je ne me lasserai pas de le redire, allez, et
efforcez-vous, vous tous, mes contemporains! Que personne ne se
menage, que personne ne s'epargne! Faites chacun ce que vous pouvez
faire. L'Etre immense sera content. Il egalise l'importance des
resultats devant l'energie des intentions. L'effort du plus petit est
aussi venerable que l'effort du plus grand. (_Bravos_.)

Allez, marchez, avancez. Ayez dans les yeux la clarte de l'aurore.
Ayez en vous la vision du droit, la bonne resolution, la volonte
ferme, la conscience, qui est le grand conseil. Ayez en vous--c'est
par la que je termine--ces deux choses, qui toutes deux sont
l'expression du plus court chemin de l'homme a la verite, la
rectitude dans l'esprit, la droiture dans le coeur. (_Triple salve
d'applaudissements. Cri unanime de: Vive Victor Hugo! Toute la salle
se leve et fait une ovation a l'orateur_.)




IV

LA FETE DE BESANCON

--27 DECEMBRE 1880--


En mai 1879, M. le senateur Oudet, maire de Besancon, transmettait
a Victor Hugo un extrait d'une deliberation du conseil municipal de
Besancon, lequel decidait:


"Une plaque en bronze sera placee sur la facade et contre le jambage
separatif des deux fenetres de la chambre ou est ne Victor Hugo,
au premier etage de la maison Arthaud; cette plaque portant une
inscription qui rappellera la naissance de notre illustre compatriote.

"La rue du Rondot-Saint-Quentin recevra a l'avenir le nom de rue
Victor Hugo."

En consequence de cette decision, la ville de Besancon celebrait,
le 27 decembre 1880, par une fete en l'honneur de Victor Hugo,
l'inauguration de la plaque commemorative.

A une heure, le cortege officiel se reunissait a l'hotel de ville: le
maire, M. Beauquier, depute, M. Alfred Rambaud, delegue du ministre de
l'instruction publique, les professeurs, les magistrats, les generaux,
etc.

Paul Meurice, venu de Paris, representait Victor Hugo.

Le cortege s'est dirige vers la maison natale de Victor Hugo.

Le _Rappel_ donne ce recit de la journee:

... La foule est immense sur la place du Capitole, sur les balcons,
aux fenetres.

Une vaste estrade a ete dressee, toute fleurie d'arbustes charmants.
Elle est recouverte d'un haut pavillon, constelle des initiales V.H.
sur fond d'or.

En face de l'estrade, la maison ou est ne Victor Hugo.

Cette maison, qu'habitait en 1802 le commandant Hugo, pere du poete de
la _Legende des Siecles_, s'eleve dans la Grande-Rue qui conduit a
la citadelle. Une place, ornee d'une fontaine, monumentale, s'etend
devant la maison celebre.

La maison a deux etages et cinq fenetres de front. Les deux fenetres,
a droite de la porte d'entree, au premier etage, eclairent une vaste
chambre, celle ou Victor Hugo est ne.

Le large toit flamand a deux rangees de mansardes espagnoles,
surmontees de frontons termines par des boules de pierre. L'une de ces
boules, celle du milieu, se termine par trois feuilles de chene en
granit sculpte. Celui qui a sculpte ces feuilles de chene savait-il
quel grand front elles couronneraient?

Les fenetres sont aujourd'hui remplies de larges camelias en fleurs
et surmontees d'ecussons peints et dores sur lesquels on lit:
_Hernani--Ruy Blas--Les Orientales_, etc.

Une immense guirlande de bois emaillee de roses brode la frise et la
corniche du toit et encadre en retombant la sixieme croisee du premier
etage, qui est du quinzieme siecle.

Cette ouverture etrange, formee de deux croisees jumelles a ogive,
fait partie de la maison voisine; mais elle appartenait alors a
l'appartement du commandant Leopold Hugo, et encore aujourd'hui la
chambre sur laquelle elle s'ouvre est annexee a l'immeuble du present
proprietaire.

Ainsi, la maison ou Victor Hugo est ne, situee sur l'emplacement d'un
ancien capitole romain, donne la main a une maison contemporaine de
_Notre-Dame de Paris_.

Autre coincidence: a dix metres de cette maison illustre se dresse
une magnifique colonnade antique qui a ete retrouvee en 1870 avec
plusieurs chapiteaux et fragments de statues antiques. Ces restes d'un
ancien theatre romain semblent etre sortis de terre pour saluer le
glorieux representant du theatre moderne.

A quelques pas se dresse un arc de triomphe du temps de Marc-Aurele.

Le maire, le prefet, les deputes, les generaux, les universitaires, le
premier president, Paul Meurice, montent sur l'estrade.

M. Oudet prononce, au milieu des applaudissements, un chaleureux
discours, dont voici les principaux passages:

Le pere de Victor Hugo revint de la campagne du Rhin chef de
bataillon; et, dans les premiers mois de 1801, il fut appele en cette
qualite au commandement du 4e bataillon de la 20e demi-brigade, alors
en garnison a Besancon.

A cette epoque, Jacques Delelee, aide de camp de Moreau, etait
rentre a Besancon, ou il habitait avec sa jeune femme. Peu de nos
contemporains ont connu le commandant Delelee, decede en 1810, a
l'armee de Portugal, a l'age de quarante-neuf ans; mais plusieurs de
ceux qui m'entourent se souviennent de sa veuve, Mme Delelee, morte
le 17 mars 1850, et d'un frere de celle-ci, le capitaine Dessirier,
decede en cette ville depuis quelques mois seulement. Si donc nous
n'avons plus aujourd'hui les temoins des evenements que nous allons
raconter, du moins nous en tenons le recit de premiere main.

Delelee etait l'ami du commandant Hugo, qui descendit chez lui et
profita de celle hospitalite pendant deux ou trois mois, d'apres
l'affirmation que m'en donnait le capitaine Dessirier lui-meme, peu de
temps avant sa mort. Mais le commandant, ayant appele pres de lui
sa femme et ses deux enfants, dut chercher en ville un appartement
suffisant pour installer sa jeune famille. Et c'est ainsi qu'il vint a
louer le premier etage d'une maison appartenant aux enfants Barratte,
situee sur la place du Capitole (ancienne place Saint-Quentin, 264).
Cette maison, d'une certaine apparence exterieure, etait d'ailleurs
admirablement placee au point de vue de l'hygiene, dans le quartier
le plus salubre de la ville, protegee contre les vents humides et
malsains du sud-ouest par la montagne de la citadelle, et ayant sa
facade largement aeree et tournee au soleil levant, comme la vigne du
chansonnier.

Peu apres, s'annonca un troisieme enfant. Le pere, ayant deja deux
garcons, desirait une fille. Garcon ou fille, on lui chercha un
parrain; la marraine etait toute trouvee, c'etait Mme Delelee. Pour
parrain, on pensa au general Lahorie. Il etait a Paris, Delelee le
representa.

La mere fut si rapidement relevee de ses couches, que vingt-deux
jours apres elle assistait elle-meme, a la mairie de Besancon, a la
redaction de l'acte de naissance du fils d'un compagnon d'armes de son
mari, acte qui porte la signature de Mme Hugo, et lui donne l'age de
vingt-cinq ans. Le commandant Hugo en avait alors vingt-huit.

A quelles circonstances exterieures la mere et l'enfant, l'enfant
surtout, venu au monde si chetif, devaient-ils d'avoir surmonte si
facilement, la mere les dangers d'un accouchement precede d'une
grossesse penible, l'enfant la delicate constitution avec laquelle
il vint au monde? L'un et l'autre le durent a la salubrite de notre
climat, aux soins affectueux qu'ils recurent.

Oui, il y a de cela soixante-dix-neuf ans, Victor Hugo naquit dans
cette maison, dans cette chambre au premier etage; oui, il y est ne
d'un sang breton et lorrain a la fois; mais il y naquit chetif et
moribond, et s'il survecut, s'il fit mentir les previsions de la
science, c'est qu'il eut; des sa premiere aspiration a la vie, pour se
rechauffer et se revivifier, cet air si pur qui anime toute la nature
dans notre pays, qui fait les constitutions solides, les caracteres
bien trempes, les ames fortes, et qui, dans ses effluves genereuses,
inspire nos artistes et nos poetes.

J'ai donc le droit de dire que le sang qui a produit ce puissant genie
n'est pas seulement lorrain et breton; il est franc-comtois aussi, et
j'en revendique notre part; le berceau qui a recueilli et rechauffe au
seuil de la vie l'enfant moribond est a nous tout entier!

Arrive la, ma tache est finie. Je ne suivrai pas cette longue et
incomparable existence dans les diverses phases de son evolution
litteraire, politique et sociale. Je n'oserais aborder un pareil et
si vaste sujet. Une voix plus jeune, mais aussi plus autorisee par
de savantes etudes litteraires, vous les fera connaitre ou vous les
rappellera tout a l'heure. Un de mes collegues et amis du senat
disait, il y a quelque temps, a la tribune, en parlant de Victor Hugo:
"Cet homme de genie dont le cerveau a donne l'hospitalite a toutes les
idees genereuses et a tous les progres de son siecle." Cet eloge, si
grand qu'il soit, est insuffisant. Victor Hugo fut avant tout le poete
du dix-neuvieme siecle. Or, le poete ne recoit pas les idees, il les
cree, ou plutot il les devine. Ce n'est point un vulgarisateur, c'est
un prophete. Il ne suit pas, il marche en avant. Tel fut le role de
Victor Hugo, tel il est encore.

J'en ai dit assez pour faire comprendre a mes concitoyens pourquoi
j'ai, le 3 mars 1879, propose au conseil municipal, et pourquoi le
conseil a decide de donner le nom de Victor Hugo a l'une des rues
de la ville et de poser sur la facade de cette maison une plaque
commemorative de sa naissance.

Vive Victor Hugo! Vive la republique!!

Au dernier mot du maire, le voile de velours cramoisi qui cache la
plaque commemorative est enleve, aux acclamations de la foule.

La plaque est en bronze. Une lyre sur laquelle montent deux branches
de laurier d'or dresse ses cinq cordes au dessus d'une inscription
qui, d'apres le desir du poete, se compose uniquement d'un nom et
d'une date:

VICTOR HUGO

26 fevrier 1802.

La lyre est couronnee par la rayonnante figure d'une Republique
etoilee.

La jeune fille du proprietaire de la maison, Mlle Artauld, apporte
au maire, qui le remet a Paul Meurice, un superbe bouquet destine a
Victor Hugo.

Puis le cortege se dirige vers le theatre.

Il y entre par une grande porte de cote qui s'ouvre sur la scene meme.

Des gradins recouverts d'un tapis y ont ete menages pour donner acces
a l'estrade ou ont pris place les invites.

Le buste de Victor Hugo, par David d'Angers, est au milieu de la
scene.

Les loges du premier rang, le balcon et l'orchestre etaient deja
occupes par les personnes admises sur lettres d'invitation. Mais alors
on a ouvert les portes aux premiers arrivants d'une foule enorme qui
se pressait sur la place, et cet admirable public populaire, vivant,
bruyant et chaud, s'est entasse, non sans rumeur et sans clameur, sur
les banquettes des places d'en haut.

Quand le calme s'est un peu retabli, le maire-senateur a resume, dans
une courte allocution, ce qui venait de se dire et de se faire devant
la maison de la place du Capitole.

Il a ensuite donne la parole a M. Rambaud.

Ainsi que M. Rambaud l'a rappele lui-meme, il ne parlait pas seulement
comme delegue du ministre de l'instruction publique, il parlait aussi
comme enfant de Besancon, car il a l'honneur d'etre le compatriote de
Victor Hugo.

Il a pu ainsi donner a son eloquent discours une allure plus libre et
moins officielle. Il a esquisse a larges traits la vie du grand poete
et du grand combattant. Puis, il a parle de son oeuvre si multiple
et si puissante. Il a dit les luttes du commencement, la bataille
d'_Hernani_, les resistances, les haines, puis la conquete progressive
des esprits et des pensees, l'influence chaque jour grandissante, et
enfin le triomphe eclatant et l'acclamation universelle. Il a raconte
aussi les combats interieurs et les progres du penseur et de l'homme
politique, son exil, son duel de dix-huit ans avec l'empire et, la
aussi, sa victoire, qui est la victoire de la republique et de la
libre pensee.

Il a termine ainsi:

"....Le genie lyrique de Victor Hugo n'entend pas vivre hors de ce
temps et de ce pays; il s'inspire des sentiments et des passions
de l'homme moderne; il a chante la Revolution, la republique,
la democratie, et, depuis l'_Ode a la Colonne_ jusqu'a l'_Annee
terrible_, rien de ce qui a fait battre les coeurs francais ne lui est
reste etranger.

On peut dire qu'il n'est pas un sentiment humain, francais, qu'il
n'ait exprime; et qu'en revanche il n'est pas un de nous qui n'ait
dans l'esprit et dans le coeur quelque empreinte de Victor Hugo, qui,
sous le coup de quelque emotion, de quelque enthousiasme, de quelque
sentiment triste ou joyeux, ne trouve cette emotion ou ce sentiment
deja formule en lui avec la frappe que lui a donnee Victor Hugo.

De la cette action prodigieuse qu'il a exercee sur ses contemporains,
pendant les trois generations, si differentes entre elles, qu'il a
traversees. Les hommes du premier tiers de ce siecle se groupent
autour de lui: Balzac a ete un des applaudisseurs de son _Hernani_;
Lamartine, Musset, Vigny, Sainte-Beuve, George Sand, Merimee, ont plus
ou moins ressenti son influence. Paul de Saint-Victor a prophetise que
sous les pas de celui qu'on appelait le roi des Huns ne repousseraient
jamais "les tristes chardons et les fleurettes artificielles des
pseudo-classiques". Theodore de Banville voit en lui un geant, un
Hercule victorieux, et, dans son merveilleux _Traite de la poesie
francaise_, justifie toutes les regles de la poetique nouvelle par des
exemples empruntes a celui qu'il appelle tout simplement le _poete_.
Michelet se defend de toucher au sujet de _Notre-Dame de Paris_, parce
que, dit-il, "il a ete marque de la griffe du lion".

Theophile Gautier, bien des annees apres la representation
d'_Hernani_, lui qui a compte parmi les _trois cents Spartiates_,
ecrivait ceci:

"Cette date reste ecrite dans le fond de notre passe en caracteres
flamboyants ... Cette soiree decida de notre vie. La, nous recumes
l'impulsion qui nous pousse encore apres tant d'annees et qui nous
fera marcher jusqu'au bout de la carriere."

"Cette impulsion n'a pas ete donnee a Theophile Gautier seulement;
elle a ete donnee a tout un siecle, a tout un monde, qui depuis ce
jour-la est en marche.

"Les Grecs disaient que d'Homere decoulait toute poesie. De Victor
Hugo sort aussi une grande source de poesie qui s'est repandue sur
les esprits les plus divers et qui les a vivifies. Les peintres comme
Delacroix, les musiciens comme Berlioz ont bu a cette source.

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