Actes et Paroles, Vol. 4
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Victor Hugo >> Actes et Paroles, Vol. 4
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Cher Victor Hugo, en vous voyant ici, et sachant que nous vous
entendrons, nous avons plus que jamais confiance, courage et espoir.
Quand vous parlez, votre voix retentit par le monde entier; de cette
etroite enceinte ou nous sommes enfermes, elle penetrera jusqu'au
coeur de l'Afrique, sur les routes qu'y fraient incessamment
d'intrepides voyageurs, pour porter la lumiere a des populations
encore dans l'enfance, et leur enseigner la liberte, l'horreur de
l'esclavage, avec la conscience reveillee de la dignite humaine; votre
parole, Victor Hugo, aura puissance de civilisation; elle aidera
ce magnifique mouvement philanthropique qui semble, en tournant
aujourd'hui l'interet de l'Europe vers le pays des hommes noirs,
vouloir y reparer le mal qu'elle lui a fait. Ce mouvement sera une
gloire de plus pour le dix-neuvieme siecle, ce siecle qui vous a vu
naitre, qui a etabli la republique en France, et qui ne finira pas
sans voir proclamer la fraternite de toutes les races humaines.
Victor Hugo, cher hote venere et admire, nous saluons encore votre
bienvenue ici, avec emotion.
Apres ces paroles, dont l'impression a ete profonde, Victor Hugo s'est
leve et une immense acclamation a salue longtemps celui qui a toujours
mis son genie au service de toutes les souffrances.
Le silence s'est fait, et Victor Hugo a prononce les paroles qui
suivent:
Messieurs,
Je preside, c'est-a-dire j'obeis; le vrai president d'une reunion
comme celle-ci, un jour comme celui-ci, ce serait l'homme qui a eu
l'immense honneur de prendre la parole au nom de la race humaine
blanche pour dire a la race humaine noire: Tu es libre. Cet homme,
vous le nommez tous, messieurs, c'est Schoelcher. Si je suis a cette
place, c'est lui qui l'a voulu. Je lui ai obei.
Du reste, une douceur est melee a cette obeissance, la douceur de me
trouver au milieu de vous. C'est une joie pour moi de pouvoir presser
en ce moment les mains de tant d'hommes considerables qui ont laisse
un bon souvenir dans la memorable liberation humaine que nous
celebrons.
Messieurs, le moment actuel sera compte dans ce siecle. C'est un point
d'arrivee, c'est un point de depart. Il a sa physionomie: au nord
le despotisme, au sud la liberte; au nord la tempete, au sud
l'apaisement.
Quant a nous, puisque nous sommes de simples chercheurs du vrai,
puisque nous sommes des songeurs, des ecrivains, des philosophes
attentifs; puisque nous sommes assembles ici autour d'une pensee
unique, l'amelioration de la race humaine; puisque nous sommes, en
un mot, des hommes passionnement occupes de ce grand sujet, l'homme,
profitons de notre rencontre, fixons nos yeux vers l'avenir;
demandons-nous ce que fera le vingtieme siecle. (_Mouvement
d'attention._)
Politiquement, vous le pressentez, je n'ai pas besoin de vous le dire.
Geographiquement,--permettez que je me borne a cette indication,--la
destinee des hommes est au sud.
Le moment est venu de donner au vieux monde cet avertissement: il
faut etre un nouveau monde. Le moment est venu de faire remarquer a
l'Europe qu'elle a a cote d'elle l'Afrique. Le moment est venu de dire
aux quatre nations d'ou sort l'histoire moderne, la Grece, l'Italie,
l'Espagne, la France, qu'elles sont toujours la, que leur mission
s'est modifiee sans se transformer, qu'elles ont toujours la meme
situation responsable et souveraine au bord de la Mediterranee, et
que, si on leur ajoute un cinquieme peuple, celui qui a ete
entrevu par Virgile et qui s'est montre digne de ce grand regard,
l'Angleterre, on a, a peu pres, tout l'effort de l'antique genre
humain vers le travail, qui est le progres, et vers l'unite, qui est
la vie.
La Mediterranee est un lac de civilisation; ce n'est certes pas pour
rien que la Mediterranee a sur l'un de ses bords le vieil univers
et sur l'autre l'univers ignore, c'est-a-dire d'un cote toute la
civilisation et de l'autre toute la barbarie.
Le moment est venu de dire a ce groupe illustre de nations:
Unissez-vous! allez au sud.
Est-ce que vous ne voyez pas le barrage? Il est la, devant vous, ce
bloc de sable et de cendre, ce monceau inerte et passif qui, depuis
six mille ans, fait obstacle a la marche universelle, ce monstrueux
Cham qui arrete Sem par son enormite,--l'Afrique.
Quelle terre que cette Afrique! L'Asie a son histoire, l'Amerique a
son histoire, l'Australie elle-meme a son histoire; l'Afrique n'a pas
d'histoire. Une sorte de legende vaste et obscure l'enveloppe. Rome
l'a touchee, pour la supprimer; et, quand elle s'est crue delivree de
l'Afrique, Rome a jete sur cette morte immense une de ces epithetes
qui ne se traduisent pas: _Africa portentosa!_ (_Applaudissements._)
C'est plus et moins que le prodige. C'est ce qui est absolu dans
l'horreur. Le flamboiement tropical, en effet, c'est l'Afrique. Il
semble que voir l'Afrique, ce soit etre aveugle. Un exces de soleil
est un exces de nuit.
Eh bien, cet effroi va disparaitre.
Deja les deux peuples colonisateurs, qui sont deux grands peuples
libres, la France et l'Angleterre, ont saisi l'Afrique; la France la
tient par l'ouest et par le nord; l'Angleterre la tient par l'est
et par le midi. Voici que l'Italie accepte sa part de ce travail
colossal. L'Amerique joint ses efforts aux notres; car l'unite des
peuples se revele en tout. L'Afrique importe a l'univers. Une telle
suppression de mouvement et de circulation entrave la vie universelle,
et la marche humaine ne peut s'accommoder plus longtemps d'un
cinquieme du globe paralyse.
De hardis pionniers se s'ont risques, et, des leurs premiers pas, ce
sol etrange est apparu reel; ces paysages lunaires deviennent des
paysages terrestres. La France est prete a y apporter une mer. Cette
Afrique farouche n'a que deux aspects: peuplee, c'est la barbarie;
deserte, c'est la sauvagerie; mais elle ne se derobe plus; les lieux
reputes inhabitables sont des climats possibles; on trouve partout
des fleuves navigables; des forets se dressent, de vastes branchages
encombrent ca et la l'horizon; quelle sera l'attitude de la
civilisation devant cette faune et cette flore inconnues? Des lacs
sont apercus, qui sait? peut-etre cette mer Nagain dont parle la
Bible. De gigantesques appareils hydrauliques sont prepares par la
nature et attendent l'homme; on voit les points ou germeront des
villes; on devine les communications; des chaines de montagnes se
dessinent; des cols, des passages, des detroits sont praticables; cet
univers, qui effrayait les romains, attire les francais.
Remarquez avec quelle majeste les grandes choses s'accomplissent. Les
obstacles existent; comme je l'ai dit deja, ils font leur devoir, qui
est de se laisser vaincre. Ce n'est pas sans difficulte.
Au nord, j'y insiste, un mouvement s'opere, le _divide ut regnes_
execute un colossal effort, les supremes phenomenes monarchiques se
produisent. L'empire germanique unit contre ce qu'il suppose l'esprit
moderne toutes ses forces; l'empire moscovite offre un tableau plus
emouvant encore. A l'autorite sans borne resiste quelque chose qui
n'a pas non plus de limite; au despotisme omnipotent qui livre des
millions d'hommes a l'individu, qui crie: Je veux tout, je prends
tout! j'ai tout!--le gouffre fait cette reponse terrible: _Nihil_. Et
aujourd'hui nous assistons a la lutte epouvantable de ce Rien avec ce
Tout. (_Sensation_.)
Spectacle digne de meditation! le neant engendrant le chaos.
La question sociale n'a jamais ete posee d'une facon si tragique, mais
la fureur n'est pas une solution. Aussi esperons-nous que le vaste
souffle du dix-neuvieme siecle se fera sentir jusque dans ces regions
lointaines, et substituera a la convulsion belliqueuse la conclusion
pacifique.
Cependant, si le nord est inquietant, le midi est rassurant. Au sud,
un lien etroit s'accroit et se fortifie entre la France, l'Italie et
l'Espagne. C'est au fond le meme peuple, et la Grece s'y rattache, car
a l'origine latine se superpose l'origine grecque. Ces nations ont la
Mediterranee, et l'Angleterre a trop besoin de la Mediterranee pour se
separer des quatre peuples qui en sont maitres. Deja les Etats-Unis du
Sud s'esquissent ebauche evidente des Etats-Unis d'Europe. (_Bravos._)
Nulle haine, nulle violence, nulle colere. C'est la grande marche
tranquille vers l'harmonie, la fraternite et la paix.
Aux faits populaires viennent s'ajouter les faits humains; la forme
definitive s'entrevoit; le groupe gigantesque se devine; et, pour ne
pas sortir des frontieres que vous vous tracez a vous-memes, pour
rester dans l'ordre des choses ou il convient que je m'enferme, je me
borne, et ce sera mon dernier mot, a constater ce detail, qui n'est
qu'un detail, mais qui est immense: au dix-neuvieme siecle, le blanc a
fait du noir un homme; au vingtieme siecle, l'Europe fera de l'Afrique
un monde. (_Applaudissements._)
Refaire une Afrique nouvelle, rendre la vieille Afrique maniable a la
civilisation, tel est le probleme. L'Europe le resoudra.
Allez, Peuples! emparez-vous de cette terre. Prenez-la. A qui? a
personne. Prenez cette terre a Dieu. Dieu donne la terre aux hommes,
Dieu offre l'Afrique a l'Europe. Prenez-la. Ou les rois apporteraient
la guerre, apportez la concorde. Prenez-la, non pour le canon, mais
pour la charrue; non pour le sabre, mais pour le commerce; non pour la
bataille, mais pour l'industrie; non pour la conquete, mais pour la
fraternite. (_Applaudissements prolonges_.)
Versez votre trop-plein dans cette Afrique, et du meme coup resolvez
vos questions sociales, changez vos proletaires en proprietaires.
Allez, faites! faites des routes, faites des ports, faites des villes;
croissez, cultivez, colonisez, multipliez; et que, sur cette terre,
de plus en plus degagee des pretres et des princes, l'Esprit divin
s'affirme par la paix et l'Esprit humain par la liberte!
Ce discours, constamment couvert d'applaudissements enthousiastes,
a ete suivi d'une explosion de cris de: Vive Victor Hugo! vive la
republique!
M. Jules Simon, invite par l'assemblee a remercier son glorieux
president, s'est acquitte de la tache dans une improvisation, d'abord
familiere et spirituelle, et qui s'est elevee a une vraie eloquence
lorsqu'il a dit que c'etait aux emancipes, qui avaient tant souffert
du prejuge et de l'oppression, a combattre plus que personne a
l'avant-garde de la verite et du droit.
III
LA 100e REPRESENTATION DE NOTRE-DAME DE PARIS
--13 OCTOBRE--
Extrait du _Rappel_:
La centieme representation de _Notre-Dame de Paris_ a eu l'eclat de la
premiere. On savait que Victor Hugo y assisterait, et la foule etait
accourue au theatre des Nations avec un double empressement pour le
drame et pour le poete. Les artistes ont joue avec leur talent, et
on peut dire de tout leur coeur. Jamais Mme Laurent n'avait ete plus
tragique dans la Sachette, jamais Mlle Alice Lody plus charmante dans
la Esmeralda, jamais Lacressonniere plus profondement touchant dans
Quasimodo. Apres le dernier acte, la toile s'est relevee, tous les
acteurs de la piece, petits et grands, etaient en scene, et Mme
Laurent a dit ces beaux vers de Theodore de Banville:
O peuple frissonnant, emu comme une femme
Heureux de savourer la douleur et l'effroi.
Tu vins cent fois de suite applaudir notre drame
Ou l'ame de Hugo pleure et gemit sur toi.
Esmeralda, si belle en sa parure folle
Que les anges du ciel la regardent marcher,
Domptant les noirs truands par sa douce parole
Et devorant des yeux Phoebus, le bel archer;
Esmeralda, rayon, chant, vision, chimere!
Jeune fille sur qui la lumiere tombait,
Et qu'un bourreau vient prendre aux baisers de sa mere
Pour l'unir, eperdue, avec l'affreux gibet!
Le pretre meditant son infame caresse,
Et le pauvre Jehan brise comme un fruit mur;
Quasimodo tout plein de rage et de tendresse,
Masse difforme ayant en elle de l'azur;
Et les cloches d'airain chantant dans les tourelles,
Pleurant, hurlant, tonnant, gemissant dans les tours
D'ou s'enfuit a l'aurore un vol de tourterelles,
Et disant tes ardeurs, tes labeurs, tes amours;
Tu ne te lassais pas de ce drame qui t'aime,
Et qui semble un miroir magique ou tu te vois,
O peuple! car Hugo le songeur, c'est toi-meme,
Et ton espoir immense a passe dans sa voix.
C'est lui qui te console et c'est lui qui t'enseigne.
Sans le lasser, le temps a blanchi ses cheveux.
Peuple! on n'a jamais pu te blesser sans qu'il saigne.
Et quand ton pain devient amer, il dit: J'en veux!
Lui! le chanteur divin beni par les erables
Et les chenes touffus dans la noire foret,
Il dit: "Laissez venir a moi les miserables!"
Et son front calme et doux comme un lys apparait.
Il vient coller sa levre a toute ame tuee;
Il vient, plein de pitie, de ferveur et d'emoi,
Relever le laquais et la prostituee,
Et dire au mendiant: "Mon frere, embrasse-moi."
O Job mourant, sa bouche a baise ton ulcere!
Et cependant un jour, parmi les deuils amers,
L'exil, le noir exil l'emporta dans sa serre
Et le laissa, pensif, au bord des sombres mers.
Il meditait, prive de la douce patrie;
Et, lui que cette France avait vu triomphant,
Il ne pouvait plus meme, en son idolatrie,
S'agenouiller dans l'herbe ou dormait son enfant!
A ses cotes pourtant, invisible et farouche,
Nemesis, au courroux redoutable et serein,
Epouvantant les flots du souffle de sa bouche,
Crispait ses doigts sanglants sur la lyre d'airain
Mais, le jour ou la Guerre entoura nos murailles,
Ou le vaillant Paris, agonisant enfin,
Succombait et sentait le vide en ses entrailles,
Il revint, il voulut comme nous avoir faim!
Quand sur nous le Carnage enfla son aile noire,
Quand Paris desole, grand comme un Ilion,
Proie auguste, servit de pature a l'histoire,
On revit parmi nous sa face de lion.
Et puis enfin l'aurore eclata sur nos cimes!
Le reve affreux s'enfuit, par le vent emporte,
Et, fremissante encor, de nouveau nous revimes
Fleurir la poesie avec la liberte.
Et ce fut une joie immense, un pur delire,
Et sur la scene, hier morne et deserte, helas!
Reparurent divins, avec leur chant de lyre,
Hernani, Marion de Lorme, et toi, Ruy Blas!
Et nous-memes, dont l'ame a la Muse se livre,
Apportant nos efforts, nos coeurs, nos humbles voix,
Nous avons evoque le drame et le grand livre
Que tu viens d'applaudir pour la centieme fois.
O peuple, que la foi, la vertu, la bravoure,
Charment, quand ton Orphee, avec ses rimes d'or,
Te prodigue l'ivresse adorable, savoure
Cette ambroisie, et toi, poete, chante encor!
Homere d'un heros vivant, plus grand qu'Achille,
Sous le tragique azur empli d'astres et d'yeux,
Chante! et console encor ton Promethee, Eschyle,
Sur le rocher sanglant ou l'insultent les dieux!
Parle! toi qui toujours soutenant ce qui penche,
Opposas la Justice a la Fatalite,
Toi qui sous le laurier leves ta tete blanche,
Genie entre vivant dans l'immortalite!
Une demi-heure apres, la fete etait au Grand-Hotel, ou un souper
reunissait les artistes et les representants de la presse theatrale,
sans distinction d'opinion.
Au dessert, le directeur du theatre des Nations, M. Bertrand, a
remercie en paroles emues l'auteur de _Notre-Dame de Paris_.
Mme Laurent a du redire les vers de Theodore de Banville.
Alors Victor Hugo s'est leve et a dit:
Je ne dirai que peu de mots.
Tous les remerciements, c'est moi qui les dois. Je ne suis pas
l'auteur du drame, je ne suis que l'auteur du livre.
Mon age accepte; l'acceptation est une forme de la deference. Cette
grande poesie qu'on vient d'entendre, cette affection dont on m'a
donne tant d'eloquents temoignages, j'accepte tout, et je m'incline.
Mais acceptez aussi mon emotion et ma reconnaissance. Je les offre a
votre cordialite, messieurs; je les depose a vos pieds, mesdames.
Je rends a mon admirable ami Paul Meurice ce qui lui est du.
Chers confreres, chers auxiliaires, donnons a tout ce qui est en
dehors de nous le spectacle utile et doux de notre union profonde.
Cela apaise les coleres de voir des sourires.
Qu'au-dessus et au dela des discussions religieuses et des haines
politiques on sente notre intime fraternite litteraire. Nous faisons
de la civilisation.
Il existe une tradition, la plus antique de toutes, ce n'est pas ici
le lieu de la critiquer, mais, dans tous les cas, cette tradition est
un beau symbole, la voici: _Le Verbe a cree le monde_. Eh bien, s'il
est vrai, comme on l'a dit, et comme je le crois, que Dieu et le
Peuple soient d'accord, la litterature est le verbe du peuple.
Insistons-y, c'est la litterature qui fait les nations grandes. Trois
villes, seules dans l'histoire, ont merite ce nom: _urbs_, qui semble
resumer la totalite de l'esprit humain a un moment donne. Ces trois
villes sont: Athenes, Rome, Paris. Eh bien, c'est par Homere et
Eschyle qu'Athenes existe, c'est par Tacite et Juvenal que Rome
domine, c'est par Rabelais, Moliere et Voltaire que Paris regne. Toute
l'Italie s'exprime par ce mot: Dante. Toute l'Angleterre s'exprime par
ce mot: Shakespeare. Saluons ces resultats superbes; ce que le verbe
a commence, la litterature le continue. Apres le fait createur,
constatons le fait civilisateur.
Je bois a la sante de vous tous, c'est-a-dire je bois a la litterature
francaise.
1880
I
LE CINQUANTENAIRE D'HERNANI
--26 FEVRIER--
Extrait du _Rappel:_
Nous sortons d'un banquet dont se souviendront longtemps tous ceux qui
ont eu l'honneur et le bonheur d'y assister.
On rendait a Victor Hugo, a l'occasion du soixante-dix-huitieme
anniversaire de sa naissance et du cinquantenaire d'_Hernani_, le
diner qu'il avait donne a la centieme representation de la derniere
reprise du chef-d'oeuvre qui ne quittera plus le repertoire du
Theatre-Francais.
La plus grande salle de l'hotel Continental etait aussi pleine qu'elle
peut l'etre.
Citons, au hasard de la memoire, les noms des convives qui nous
reviennent.
Victor Hugo avait a sa droite dona Sol, Mlle Sarah Bernhardt.
La Comedie-Francaise etait representee par Mlle Sarah Bernhardt et par
MM. Mounet-Sully, Worms, Maubant, etc.
L'administrateur general, M. Emile Perrin, avait ete retenu par un
deuil de famille.
La politique avait pour representants: MM. Louis Blanc, Laurent
Pichat, Edouard Lockroy, Clemenceau, Georges Perin, Spuller, Emmanuel
Arago, Emile Deschanel, Camille See, Noel Parfait, Laisant, Henri de
Lacretelle, etc.
Le _Rappel_ y etait dans la personne de MM. Auguste Vacquerie, Paul
Meurice, Ernest d'Hervilly, Ernest Blum, Emile Blemont.
Les autres journaux avaient pour les representer MM. Francisque
Sarcey, Jourde, Isambert, Hebrard, Henri Martin, Edmond Texier, Henry
Maret, Camille Pelletan, Jules Claretie, Pierre Veron, Charles Bigot,
Edmond About, de Molinari, Louis Ulbach, Auguste Vitu, Aurelien
Scholl, Dalloz, Adolphe Michel, Escoffier, Leon Bienvenu, Charles
Monselet, Arnold Mortier, Maurice Talmeyr, Armand Gouzien, Le
Reboullet, Alexis Bouvier, Louis Leroy, Charles Canivet, Edouard
Fournier, Stoullig, Paul Foucher, Clement Caraguel, Mayer, Bonboure,
Gaston Berardi, Dumont, Paul Demeny, Jean Walter, Achille Denis, Henri
Salles, Eugene Montrosier, Raoul Toche, Renaut, Rene de Pontjest,
Emile Abraham, A. Spoll, etc.
Nous n'avons garde d'oublier MM. Emile Augier, Paul de Saint-Victor,
Theodore de Banville, Francois Coppee, Alphonse Daudet, Henri de
Bornier, Arsene et Henri Houssaye, Edouard Thierry, Calmann Levy, A.
Quantin, Lemerre, Meaulle, Jacques Normand, Voillemot, Catulle Mendes,
Hetzel, Carjat, Eugene Ritt, Paul Deroulede, le comte d'Ideville, le
prince Lubomirsky, Pierre Elzear, Jean Aicard, Benjamin Constant,
Alfred Gassier, Philippe Burty, Emile Allix, Lecanu, Paul Viguier,
Edouard Blau, E. Wittmann, Moreau-Chalon, Leon Bocher, Georges Peyrat,
de Reinach, Gustave Rivet, Paul Bourdon, Clovis Hugues, Alfred Talon,
Adolfo Calzado, Bertie Marriott, Crawford, Alphonse Duchemin, Duret,
Campbell-Clarke, Mme Edmond Adam.
En face de Victor Hugo etait son petit-fils Georges, avec Pierre
et Jacques Lefevre, les deux fils d'Ernest Lefevre et les deux
petits-neveux d'Auguste Vacquerie.
Au dessert, M. Emile Augier s'est leve et a prononce le toast suivant:
Cher et glorieux maitre,
Combien, parmi ceux qui vous offrent cette fete, combien n'avaient
pas atteint l'age d'homme, combien meme n'etaient pas nes le jour
ou eclatait sur la scene francaise l'oeuvre immortelle dont nous
celebrons aujourd'hui le cinquantieme anniversaire.
Les premiers artistes qui ont eu l'honneur de l'interpreter ont
tous disparu; ils ont ete deux fois et brillamment remplaces; les
generations se sont succede, les gouvernements sont tombes, les
revolutions se sont multipliees; l'oeuvre a survecu a tout et a tous,
de plus en plus acclamee, de plus en plus jeune....
Et il semble qu'elle ait communique au poete quelque chose de son
eternelle jeunesse! Le temps n'a pas pas de prise sur vous, cher
maitre; vous ne connaissez pas de declin; vous traversez tous les ages
de la vie sans sortir de l'age viril; l'imperturbable fecondite de
votre genie, depuis un demi-siecle et plus, a couvert le monde de sa
maree toujours montante; les resistances furieuses de la premiere
heure, les aigres rebellions de la seconde se sont fondues dans une
admiration universelle; les derniers refractaires sont rentres au
giron; et vous donnez aujourd'hui ce rare et magnifique spectacle d'un
grand homme assistant a sa propre apotheose et conduisant lui-meme le
char du triomphe definitif que ne poursuit plus l'insulteur.
Quand La Bruyere, en pleine Academie, saluait Bossuet pere de
l'Eglise, il parlait d'avance le langage de la posterite; vous, cher
maitre, c'est la posterite meme qui vous entoure ici, c'est elle qui
vous salue et vous porte ce toast:
Au pere!
Il nous serait impossible de rendre l'emotion produite par ces belles
et genereuses paroles. Quand l'auteur de tant d'oeuvres applaudies, et
si justement, a si modestement et si dignement parle des "refractaires
rentres au giron", il y a eu, dans l'explosion des applaudissements,
en meme temps qu'une vive admiration pour l'orateur, une profonde
cordialite pour l'homme.
Le deuxieme toast a ete porte, au nom de la Comedie-Francaise, par M.
Delaunay:
Messieurs,
En l'absence du notre administrateur general, retenu par un deuil de
famille, permettez-moi, comme l'un des doyens de la compagnie, de
prendre la parole au nom de la Comedie-Francaise et de porter un toast
a l'hote illustre qui a bien voulu se rendre a notre appel.
Que souhaiter a M. Victor Hugo? Il a lasse la renommee, on a epuise
pour lui toutes les formules de la louange, il a touche a tous les
sommets. Qu'il ajoute de longues annees a cette longue et prodigieuse
carriere faite de gloire et de genie! Tel doit etre le seul voeu de
tous nos coeurs.
Il en est bien encore un autre! Mais j'ose a peine le formuler,
messieurs, et pourtant il aurait, j'en suis sur, votre approbation
unanime. Aux drames merveilleux, a ces chefs-d'oeuvre qui sont dans
toutes les memoires, le maitre en a ajoute d'autres qu'il tient
secrets et qu'il derobe a notre admiration. Qu'il entende au moins une
fois l'immense cri de joie qui saluerait l'apparition d'une nouvelle
oeuvre dramatique signee de ce nom resplendissant: _Victor Hugo!_
Voulez-vous vous unir a moi, messieurs? C'est peut-etre un moment
unique et favorable pour lui demander, pour le supplier d'ouvrir, ne
fut-ce qu'une fois, la porte de son tresor.
Les applaudissements ont associe tout l'auditoire au voeu si bien
exprime par l'eminent comedien qui a tant de titres a parler au nom de
la Comedie-Francaise.
Les battements de mains n'avaient pas cesse, lorsque M. Francisque
Sarcey a repris pour son compte le voeu que venaient d'exprimer M.
Delaunay par son discours et tous les assistants par leurs battements
de mains.
Nous regrettons de n'avoir pas le texte du discours de l'eminent
critique du _Temps_. Disons seulement qu'il a ete spirituellement bon
enfant quand il a reconnu avoir ete un de ces refractaires dont avait
parle Emile Augier, et qu'il a eu des paroles emues et touchantes
quand il a declare que sa conviction, pour avoir ete tardive, n'en
etait que plus raisonnee et plus inebranlable.
Apres l'eloquente causerie de M. Francisque Sarcey, Mlle Sarah
Bernhardt a redit les beaux vers de Francois Coppee, la _Bataille
d'Hernani_, qui ont eu a l'hotel Continental le meme succes qu'ils
venaient d'avoir au Theatre-Francais.
On a acclame ces vers si vrais:
Desormais tu confonds Chimene et dona Sol,
Et tu sais bien, alors qu'un chef-d'oeuvre se trouve,
Que Moliere sourit et que Corneille approuve.
Au firmament de l'art ou tu les mets tous deux,
Hugo depuis longtemps rayonne a cote d'eux.
Les applaudissements ont redouble a ce beau vers:
Vieux chene plein d'oiseaux, sens tressaillir tes branches!
Et a celui-ci:
Ton front marmoreen et fait pour le laurier.
Victor Hugo a pris alors la parole:
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