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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Actes et Paroles, Vol. 4

V >> Victor Hugo >> Actes et Paroles, Vol. 4

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L'homme qui vous parle en ce moment a commence par etre catholique et
monarchiste. Il a subi les consequences d'une education aristocratique
et clericale. L'a-t-on vu refuser l'autorisation de reediter des
oeuvres de sa presque enfance? Non. (_Bravo! bravo!_)

J'ai tenu a marquer mon point de depart. J'ai voulu pouvoir dire:
Voila d'ou je suis parti et voila ou je suis arrive.

J'ai dit cela dans l'exil: Je suis parti de la condition heureuse
et je suis monte jusqu'au malheur qui est la consequence du devoir
accompli, de la conscience obeie. (_Applaudissements_.) Je ne veux pas
supprimer les premieres annees de ma vie.

Mais je vais bien plus loin, je dis: il ne depend pas de l'auteur de
faire une rature dans son oeuvre quand il l'a publiee. Il peut
faire une correction de style, il ne peut pas faire une rature de
conscience. Pourquoi? Parce que l'autre personnage, le public, a pris
possession de son oeuvre.

Il m'est arrive quelquefois d'ecrire des paroles severes, que plus
tard j'aurais voulu, par un sentiment de mansuetude, effacer. Il m'est
arrive un jour ... je puis vous dire cela, de fletrir le nom d'un
homme tres coupable; et j'ai certes bien fait de fletrir ce nom. Cet
homme avait un fils. Ce fils a eu une fin heroique, il est mort pour
son pays. Alors j'ai use de mon droit, j'ai interdit que ce nom fut
prononce sur les theatres de Paris ou on lisait publiquement les
pieces dont je viens de vous parler. Mais il n'a pas ete en mon
pouvoir d'effacer de l'oeuvre le nom deshonore. L'heroisme du fils n'a
pas pu effacer la faute du pere. (_Bravos_.)

Je voudrais le faire, je ne le pourrais pas. Si je l'avais pu, je
l'aurais fait.

Vous voyez donc a quel point le public, la conscience humaine,
l'intelligence humaine, l'esprit humain, cet autre personnage qui est
en presence de l'auteur, a un droit absolu, droit auquel on ne peut
toucher. Tout ce que l'auteur peut faire, c'est d'ecrire loyalement.
Quant a moi, j'ai la paix et la serenite de la conscience. Cela me
suffit. (_Applaudissements_.)

Laissons notre devoir et laissons l'avenir juger. Une fois l'auteur
mort, une fois l'auteur disparu, son oeuvre n'appartient plus qu'a sa
memoire, qu'elle fletrira ou glorifiera. (_C'est vrai! Tres bien!_)

Je declare, que s'il me fallait choisir entre le droit de l'ecrivain
et le droit du domaine public, je choisirais le droit du domaine
public. Avant tout, nous sommes des hommes de devouement et de
sacrifice. Nous devons travailler pour tous avant de travailler pour
nous.

Cela dit, arrive un troisieme personnage, une troisieme unite a
laquelle je prends le plus profond interet; c'est l'heritier, c'est
l'enfant. Ici se pose la question tres delicate, tres curieuse, tres
interessante, de l'heredite litteraire, et de la forme qu'elle devrait
avoir.

Je vous demande la permission de vous soumettre rapidement, a ce
nouveau point de vue, les idees qui me paraissent resulter de l'examen
attentif que j'ai fait de cette question.

L'auteur a donne le livre.

La societe l'a accepte.

L'heritier n'a pas a intervenir. Cela ne le regarde pas.

Joseph de Maistre, heritier de Voltaire, n'aurait pas le droit de
dire: Je m'y connais.

L'heritier n'a pas le droit de faire une rature, de supprimer une
ligne; il n'a pas le droit de retarder d'une minute ni d'amoindrir
d'un exemplaire la publication de l'oeuvre de son ascendant. (_Bravo!
bravo! Tres bien!_)

Il n'a qu'un droit: vivre de la part d'heritage que son ascendant lui
a leguee.

Messieurs, je le dis tout net, je considere toutes les formes de la
legislation actuelle qui constituent le droit de l'heritier pour un
temps determine comme detestables. Elles lui accordent une autorite
qu'elles n'ont pas le droit de lui donner, et elles lui accordent le
droit de publication pour un temps limite; ce qui est en partie sans
utilite: la loi est tres aisement eludee.

L'heritier, selon moi, n'a qu'un droit, je le repete: vivre de
l'oeuvre de son ascendant; ce droit est sacre, et certes il ne serait
pas facile de me faire desheriter nos enfants et nos petits-enfants.
Nous travaillons d'abord pour tous les hommes, ensuite pour nos
enfants.

Mais ce que nous voulons fermement, c'est que le droit de publication
reste absolu et entier a la societe. C'est le droit de l'intelligence
humaine.

C'est pour cela qu'il y a beaucoup d'annees--je suis de ceux qui ont
la tristesse de remonter loin dans leurs souvenirs--j'ai propose un
mecanisme tres simple qui me paraissait, et me parait encore, avoir
l'avantage de concilier tous les droits des trois personnages,
l'auteur, le domaine public, l'heritier. Voici ce systeme: L'auteur
mort, son livre appartient au domaine public; n'importe qui peut le
publier immediatement, en pleine liberte, car je suis pour la liberte.
A quelles conditions? Je vais vous le dire.

Il existe dans nos lois un article qui n'a pas de sanction, ce qui
fait qu'il a ete tres souvent viole. C'est un article qui exige que
tout editeur, avant de publier une oeuvre, fasse a la direction de la
librairie, au ministere de l'interieur, une declaration portant sur
les points que voici:

Quel est le livre qu'il va publier;

Quel en est l'imprimeur;

Quel sera le format;

Quel est le nom de l'auteur.

Ici s'arrete la declaration exigee par la loi. Je voudrais qu'on y
ajoutat deux autres indications que je vais vous dire.

L'editeur serait tenu de declarer quel serait le prix de revient pour
chaque exemplaire du livre qu'il entend publier et quel est le prix
auquel il entend le vendre. Entre ces deux prix, dans cet intervalle,
est inclus le benefice de l'editeur.

Cela etant, vous avez des donnees certaines: le nombre d'exemplaires,
le prix de revient et le prix de vente, et vous pouvez, de la facon la
plus simple, evaluer le benefice.

Ici on va me dire: Vous etablissez le benefice de l'editeur sur sa
simple declaration et sans savoir s'il vendra son edition? Non, je
veux que la loi soit absolument juste. Je veux meme qu'elle incline
plutot en faveur du domaine public que des heritiers. Aussi je vous
dis: l'editeur ne sera tenu de rendre compte du benefice qu'il aura
fait que lorsqu'il viendra deposer une nouvelle declaration. Alors on
lui dit: Vous avez vendu la premiere edition, puisque vous voulez en
publier une seconde, vous devez aux heritiers leurs droits. Ce droit,
messieurs, ne l'oubliez pas, doit etre tres modere, car il faut que
jamais le droit de l'heritier ne puisse etre une entrave au droit
du domaine public, une entrave a la diffusion des livres. Je ne
demanderais qu'une redevance de cinq ou dix pour cent sur le benefice
realise.

Aucune objection possible. L'editeur ne peut pas trouver onereuse
une condition qui s'applique a des benefices acquis et d'une telle
moderation; car s'il a gagne mille francs on ne lui demande que cent
francs et on lui laisse neuf cents francs. Vous voyez a quel point lui
est avantageuse la loi que je propose et que je voudrais voir voter.

Je repete que ceci est une simple conversation. Je cherche, nous
cherchons tous, mutuellement, a nous eclairer. J'ai beaucoup etudie
cette question dans l'interet de la lumiere et de la liberte.

Y a-t-il des objections? j'avoue que je ne les trouve pas. Je vois
s'ecrouler toutes les objections a l'ancien systeme; tout ce qui a
ete dit sur la volonte bonne ou mauvaise d'un heritier, sur un eveque
confisquant Voltaire, cela a ete excellemment dit, cela etait juste
dans l'ancien systeme; dans le mien cela s'evanouit.

L'heritier n'existe que comme partie prenante, prelevant une redevance
tres faible sur le produit de l'oeuvre de son ascendant. Sauf les
concessions faites et stipulees par l'auteur de son vivant, contrats
qui font loi, sauf ces reserves, l'editeur peut publier l'oeuvre a
autant d'exemplaires qu'il lui convient, dans le format qu'il lui
plait; il fait sa declaration, il paie la redevance et tout est dit.

Ici une objection, c'est que notre loi a une lacune. Il y a dans
cette assemblee des jurisconsultes; ils savent qu'il n'y a pas
de prescription sans sanction; or, la prescription relative a la
declaration n'a pas de sanction. L'editeur fait la declaration qui lui
est imposee par la loi, s'il le veut. De la beaucoup de fraudes dont
les auteurs des a present sont victimes. Il faudrait que la loi
attachat une sanction a cette obligation.

Je desirerais que les jurisconsultes voulussent bien l'indiquer
eux-memes. Il me semble qu'on pourrait assimiler la fausse declaration
faite par un editeur a un faux en ecriture publique ou privee. Ce qui
est certain, c'est qu'il faut une sanction; ce n'est, a mon sens, qu'a
cette condition qu'on pourra utiliser le systeme que j'ai l'honneur de
vous expliquer, et que j'ai propose il y a de longues annees.

Ce systeme a ete repris avec beaucoup de loyaute et de competence par
un editeur distingue que je regrette de ne pas voir ici, M. Hetzel; il
a publie sur ce sujet un excellent ecrit.

Une telle loi a mon avis serait utile. Je ne dispose certainement pas
de l'opinion des ecrivains tres considerables qui m'ecoutent, mais il
serait tres utile que dans leurs resolutions ils se preoccupassent de
ce que j'ai eu l'honneur de leur dire:

1 deg. Il n'y a que deux interesses veritables: l'ecrivain et la societe;
l'interet de l'heritier, quoique tres respectable, doit passer apres.

2 deg. L'interet de l'heritier doit etre sauvegarde, mais dans des
conditions tellement moderees que, dans aucun cas, cet interet ne
passe avant l'interet social.

Je suis sur que l'avenir appartient a la solution que je vous ai
proposee.

Si vous ne l'acceptez pas, l'avenir est patient, il a le temps,
il attendra. (_Applaudissements prolonges.--L'assemblee vote, a
l'unanimite, l'impression de ce discours._)


SEANCE DU 25 JUIN

_Presidence de Victor Hugo._

Messieurs, permettez-moi d'entrer en toute liberte dans la discussion.
Je ne comprends rien a la declaration de guerre qu'on fait au domaine
public.

Comment! on ne publie donc pas les oeuvres de Corneille, de La
Fontaine, de Racine, de Moliere? Le domaine public n'existe donc pas?
Ou sont, dans le present, ces inconvenients, ces dangers, tout ce dont
le Cercle de la librairie nous menace pour l'avenir?

Toutes, ces objections, on peut les faire au domaine public tel qu'il
existe aujourd'hui.

Le domaine public est detestable, dit-on, a la mort de l'auteur, mais
il est excellent aussitot qu'arrive l'expiration ... de quoi? De la
plus etrange reverie que jamais des legislateurs aient appliquee a un
mode de propriete, du delai fixe pour l'expropriation d'un livre.

Vous entrez la dans la fantaisie irreflechie de gens qui ne s'y
connaissent pas. Je parle des legislateurs, et j'ai le droit d'en
parler avec quelque liberte. Les hommes qui font des lois quelquefois
s'y connaissent; ils ne s'y connaissent pas en matiere litteraire.
(_Rires approbatifs_.)

Sont-ils d'accord au moins entre eux? Non. Le delai de protection
qu'ils accordent est ici de dix ans, la de vingt ans, plus loin de
cinquante ans; ils vont meme jusqu'a quatrevingts ans. Pourquoi? Ils
n'en savent rien. Je les defie de donner une raison.

Et c'est sur cette ignorance absolue des legislateurs que vous voulez
fonder, vous qui vous y connaissez, une legislation! Vous qui etes
competents, vous accepterez l'arret rendu par des incompetents!

Qui expliquera les motifs pour lesquels, dans tous les pays civilises,
la legislation attribue a l'heritier, apres la mort de son auteur, un
laps de temps variable, pendant lequel l'heritier, absolu maitre de
l'oeuvre, peut la publier ou ne pas la publier? Qui expliquera l'ecart
que les diverses legislations ont mis entre la mort de l'auteur et
l'entree en possession du domaine public?

Il s'agit de detruire cette capricieuse et bizarre invention de
legislateurs ignorants. C'est a vous, legislateurs indirects mais
competents, qu'il appartient d'accomplir cette tache.

En realite, qu'ont-ils considere, ces legislateurs qui, avec une
legerete incomprehensible, ont legifere sur ces matieres? Qu'ont-ils
pense? Ont-ils cru entrevoir que l'heritier du sang etait l'heritier
de l'esprit? Ont-ils cru entrevoir que l'heritier du sang devait avoir
la connaissance de la chose dont il heritait, et que, par consequent,
en lui remettant le droit d'en disposer, ils faisaient une loi juste
et intelligente?

Voila ou ils se sont largement trompes. L'heritier du sang est
l'heritier du sang. L'ecrivain, en tant qu'ecrivain, n'a qu'un
heritier, c'est l'heritier de l'esprit, c'est l'esprit humain, c'est
le domaine public. Voila la verite absolue.

Les legislateurs ont attribue a l'heritier du sang une faculte qui est
pleine d'inconvenients, celle d'administrer une propriete qu'il ne
connait pas, ou du moins qu'il peut ne pas connaitre. L'heritier du
sang est le plus souvent a la discretion de son editeur. Que l'on
conserve a l'heritier du sang son droit, et que l'on donne a
l'heritier de l'esprit ce qui lui appartient, en etablissant le
domaine public payant, immediat.

Eh quoi! immediat?--Ici arrive une objection, qui n'en est pas une.
Ceux qui l'ont faite n'avaient pas entendu mes paroles. On me dit:
Comment! le domaine public s'emparera immediatement de l'oeuvre? Mais
si l'auteur l'a vendue pour dix ans, pour vingt ans, celui qui l'a
achetee va donc etre depossede? Aucun editeur ne voudra plus acheter
une oeuvre.

J'avais dit precisement le contraire, le texte est la. J'avais dit:
"Sauf reserve des concessions faites par l'auteur de son vivant, et
des contrats qu'il aura signes."

Il en resulte que si vous avez vendu a un editeur pour un laps de
temps determine la propriete d'une de vos oeuvres, le domaine public
ne prendra possession de cette oeuvre qu'apres le delai fixe par vous.

Mais ce delai peut-il etre illimite? Non. Vous savez, messieurs, que
la propriete, toute sacree qu'elle est, admet cependant des limites.
Je vous dis une chose elementaire en vous disant: on ne possede pas
une maison comme on possede une mine, une foret, comme un littoral, un
cours d'eau, comme un champ. La propriete, il y a des jurisconsultes
qui m'entendent, est limitee selon que l'objet appartient, dans
une mesure plus ou moins grande, a l'interet general. Eh bien, la
propriete litteraire appartient plus que toute autre a l'interet
general; elle doit subir aussi des limites. La loi peut tres bien
interdire la vente absolue, et accorder a l'auteur, par exemple, au
maximum cinquante ans. Je crois qu'il n'y a pas d'auteur qui ne se
contente d'une possession de cinquante ans.

Voila donc un argument qui s'ecroule. Le domaine public payant
immediat ne supprime pas la faculte qu'un auteur a de vendre son livre
pour un temps determine; l'auteur conserve tous ses droits.

Second argument: Le domaine public payant immediat, en creant une
concurrence enorme, nuira a la fois aux auteurs et aux editeurs. Les
livres ne trouveront plus d'editeurs serieux.

Je suis etonne que les honorables representants de la librairie qui
sont ici soutiennent une these semblable et fassent "comme s'ils ne
savaient pas". Je vais leur rappeler ce qu'ils savent tres bien,
ce qui arrive tous les jours. Un auteur vend, de son vivant,
l'exploitation d'un livre, sous telle forme, a tel nombre
d'exemplaires, pendant tel temps, et stipule le format et quelquefois
meme le prix de vente du livre. En meme temps, a un autre editeur, il
vend un autre format, dans d'autres conditions. A un autre, un mode de
publication different; par exemple, une edition illustree a deux sous.
Il y a quelqu'un qui vous parle ici et qui a sept editeurs.

Aussi, quand j'entends des hommes que je sais competents, des hommes
que j'honore et que j'estime, quand je les entends dire:--On ne
trouvera pas d'editeurs, en presence de la concurrence et de la
liberte illimitee de publication, pour acheter et editer un livre,
--je m'etonne. Je n'ai propose rien de nouveau; tous les jours, on a
vu, on voit, du vivant de l'auteur et de son consentement, plusieurs
editeurs, sans se nuire entre eux, et meme en se servant entre eux,
publier le meme livre. Et ces concurrences profitent a tous, au
public, aux ecrivains, aux libraires.

Est-ce que vous voyez une interruption dans la publication des grandes
oeuvres des grands ecrivains francais? Est-ce que ce n'est pas la le
domaine le plus exploite de la librairie? (_Marques d'approbation_.)

Maintenant qu'il est bien entendu que l'entree en possession du
domaine public ne gene pas l'auteur et lui laisse le droit de vendre
la propriete de son oeuvre; maintenant qu'il me semble egalement
demontre que la concurrence peut s'etablir utilement sur les livres,
apres la mort de l'auteur aussi bien que pendant sa vie,--revenons a
la chose en elle-meme.

Supposons le domaine public payant, immediat, etabli.

Il paie une redevance. J'ai dit que cette redevance devrait etre
legere. J'ajoute qu'elle devrait etre perpetuelle. Je m'explique.

S'il y a un heritier direct, le domaine public paie a cet heritier
direct la redevance; car remarquez que nous ne stipulons que pour
l'heritier direct, et que tous les arguments qu'on fait valoir au
sujet des heritiers collateraux et de la difficulte qu'on aurait a les
decouvrir, s'evanouissent.

Mais, a l'extinction des heritiers directs, que se passe-t-il?

Le domaine public va-t-il continuer d'exploiter l'oeuvre sans payer de
droits, puisqu'il n'y a plus d'heritiers directs? Non; selon moi, il
continuerait d'exploiter l'oeuvre en continuant de payer la redevance.

A qui?

C'est ici, messieurs, qu'apparait surtout l'utilite de la redevance
perpetuelle.

Rien ne serait plus utile, en effet, qu'une sorte de fonds commun, un
capital considerable, des revenus solides, appliques aux besoins de
la litterature en continuelle voie de formation. Il y a beaucoup de
jeunes ecrivains, de jeunes esprits, de jeunes auteurs, qui sont
pleins de talent et d'avenir, et qui rencontrent, au debut, d'immenses
difficultes. Quelques-uns ne percent pas, l'appui leur a manque, le
pain leur a manque. Les gouvernements, je l'ai explique dans mes
premieres paroles publiques, ont cree le systeme des pensions,
systeme sterile pour les ecrivains. Mais supposez que la litterature
francaise, par sa propre force, par ce decime preleve sur l'immense
produit du domaine public, possede un vaste fonds litteraire,
administre par un syndicat d'ecrivains, par cette societe des gens de
lettres qui represente le grand mouvement intellectuel de l'epoque;
supposez que votre comite ait cette tres grande fonction d'administrer
ce que j'appellerai la liste civile de la litterature. Connaissez-vous
rien de plus beau que ceci: toutes les oeuvres qui n'ont plus
d'heritiers directs tombent dans le domaine public payant, et le
produit sert a encourager, a vivifier, a feconder les jeunes esprits!
(_Adhesion unanime_.)

Y aurait-il rien de plus grand que ce secours admirable, que cet
auguste heritage, legue par les illustres ecrivains morts aux jeunes
ecrivains vivants?

Est-ce que vous ne croyez pas qu'au lieu de recevoir tristement,
petitement, une espece d'aumone royale, le jeune ecrivain entrant dans
la carriere ne se sentirait pas grandi en se voyant soutenu dans
son oeuvre par ces tout-puissants genies, Corneille et Moliere?
(_Applaudissements prolonges_.)

C'est la votre independance, votre fortune. L'emancipation, la mise
en liberte des ecrivains, elle est dans la creation de ce glorieux
patrimoine. Nous sommes tous une famille, les morts appartiennent aux
vivants, les vivants doivent etre proteges par les morts. Quelle plus
belle protection pourriez-vous souhaiter? (_Explosion de bravos_.)

Je vous demande avec instance de creer le domaine public payant dans
les conditions que j'ai indiquees. Il n'y a aucun motif pour retarder
d'une heure la prise de possession de l'esprit humain (_Longue salve
d'applaudissements_.)





1879




I

DISCOURS POUR L'AMNISTIE SEANCE DU SENAT

DU 28 FEVRIER 1879


Le 28 janvier 1879, Victor Hugo avait depose au Senat une proposition
d'amnistie pleine et entiere, ainsi concue:

"Les soussignes,

"Voulant effacer toutes les traces de la guerre civile, ont l'honneur
de presenter la proposition suivante:

"Article premier.--Sont amnisties tous les condamnes pour actes
relatifs aux evenements de mars, avril et mai 1871. Les poursuites,
pour faits se rapportant aux dits evenements, sont et demeurent non
avenues.

"Art. 2.--Cette amnistie pleine et entiere est etendue a toutes
condamnations politiques prononcees depuis la derniere amnistie de
1870.

"Ont signe: MM. Victor Hugo, Schoelcher, Peyrat, Corbon,
Laurent-Pichat, Scheurer-Kestner, Barne, Ferrouillat, Romet, Masse,
Demole, Lelievre, Combescure, Ronjat, Tolain, Griffe, Ch. Brun, La
Serve."

Le gouvernement proposa par contre une amnistie partielle.

Le projet de loi vint en discussion a la seance du 28 fevrier.

Victor Hugo prit la parole:

J'occuperai cette tribune peu d'instants. Tout ce qui pouvait etre
dit pour ou contre l'amnistie a ete dit. Je n'ajouterai rien. Je ne
repeterai rien de ce que vous avez entendu.

Le pouvoir executif intervient cette fois, et il vous dit: La grace
depend de moi, l'amnistie depend de vous. Combinez ces deux solutions;
faites des categories: ici les amnisties; la les commues; au fond, les
non gracies. La peine d'un cote, l'effacement de l'autre.

Messieurs, composez ainsi le pour et le contre; vous verrez tous ces
demi-pansements s'irriter, toutes ces plaies saigner, toutes ces
douleurs gemir. La question se plaindra jusqu'a ce qu'elle revienne.

Si, au contraire, vous acceptez la grande solution, la solution vraie,
l'amnistie totale, generale, sans reserve, sans condition, sans
restriction, l'amnistie pleine et entiere, alors la paix naitra, et
vous n'entendrez plus rien que le bruit immense et profond de la
guerre civile qui se ferme. (_Applaudissements._)

Les guerres civiles ne sont finies qu'apaisees.

En politique, oublier c'est la grande loi.

Un vent fatal a souffle; des malheureux ont ete entraines, vous les
avez saisis, vous les avez punis. Il y a de cela huit ans.

La guerre civile est une faute. Qui l'a commise? Tout le monde et
personne. (_Bruits a droite._) Sur une vaste faute, il faut un vaste
oubli.

Ce vaste oubli, c'est l'amnistie.

Vous etes un gouvernement nouveau, etablissez-vous par des actes
considerables. Faites voir aux vieux gouvernements comment vous
montez pendant qu'ils descendent; enseignez-leur l'art de sortir des
precipices.

Quel precipice fut plus profond que le votre? quelle sortie est plus
eclatante? Continuez cette sortie admirable. Montrez comment un peuple
magnanime sait preferer a la haine la fraternite, a la mort la vie, a
la guerre la paix.

Il est bon qu'apres tant de luttes et d'angoisses, une puissante
nation sache prouver au monde qu'elle repond par la grandeur de ses
actes a la grandeur de ses institutions.

Quel mal y aurait-il a ce qu'on put dire: La France a eu un moment
terrible; il y avait d'un cote la commune, menacant la magnifique
fondation de 93, l'unite nationale; il y avait de l'autre cote trois
monarchies et le pouvoir clerical; ces forces obscures se sont livre
bataille.... Vous etes alors intervenus; vous avez saisi les deux
forces et les avez brisees l'une sur l'autre, et vous en avez extrait
la clemence, la vraie clemence,--l'oubli. Et c'est ainsi que, dans
l'ombre et dans la nuit, la republique, la republique souveraine, la
republique toute-puissante, a su, du choc de deux blocs de tenebres,
faire jaillir la lumiere. (_Applaudissements a gauche._)




II

DISCOURS SUR L'AFRIQUE


Le dimanche 18 mai 1879, un banquet commemoratif de l'abolition de
l'esclavage reunissait, chez Bonvalet, cent vingt convives.

Victor Hugo presidait. Il avait a sa droite MM. Schoelcher, l'auteur
principal du decret de 1848 abolissant l'esclavage, et Emmanuel Arago,
fils du grand savant republicain qui l'a signe comme ministre de la
marine; a sa gauche, MM. Cremieux et Jules Simon.

On remarquait dans l'assistance des senateurs, des deputes, des
journalistes, des artistes.

Il y a eu un incident touchant. Un negre aveugle s'est fait conduire a
Victor Hugo. C'est un negre qui a ete esclave et qui doit a la France
d'etre un homme.

Au dessert, M. Victor Schoelcher a dit les paroles suivantes:

Cher grand Victor Hugo,

La bienveillance de mes amis, en me donnant la presidence honoraire du
comite organisateur de notre fete de famille, m'a reserve un honneur
et un plaisir bien precieux pour moi, l'honneur et le plaisir de vous
exprimer combien nous sommes heureux que vous ayez accepte de
nous presider. Au nom de tous ceux qui viennent d'acclamer si
chaleureusement votre entree, au nom des veterans anglais et francais
de l'abolition de l'esclavage, des creoles blancs qui se sont
noblement affranchis des vieux prejuges de leur caste, des creoles
noirs et de couleur qui peuplent nos ecoles ou qui sont deja lances
dans la carriere, au nom de ces hommes de toute classe, reunis pour
celebrer fraternellement l'anniversaire de l'emancipation,--je vous
remercie d'avoir bien voulu repondre a notre appel.

Vous, Victor Hugo, qui avez survecu a la race des geants, vous le
grand poete et le grand prosateur, chef de la litterature moderne,
vous etes aussi le defenseur puissant de tous les desherites, de tous
les faibles, de tous les opprimes de ce monde, le glorieux apotre du
droit sacre du genre humain. La cause des negres que nous soutenons,
et envers lesquels les nations chretiennes ont tant a se reprocher,
devait avoir votre sympathie; nous vous sommes reconnaissants de
l'attester par votre presence au milieu de nous.

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