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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Actes et Paroles, Vol. 4

V >> Victor Hugo >> Actes et Paroles, Vol. 4

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Telle est la signification de ce mot, le siecle de Voltaire; tel est
le sens de cet evenement auguste la Revolution francaise.

Les deux siecles memorables qui ont precede le dix-huitieme l'avaient
prepare; Rabelais avertit la royaute dans _Gargantua_, et Moliere
avertit l'eglise dans _Tartuffe_. La haine de la force et le respect
du droit sont visibles dans ces deux illustres esprits.

Quiconque dit aujourd'hui: _la force prime le droit_, fait acte
de moyen age, et parle aux hommes de trois cents ans en arriere.
(_Applaudissements repetes_.)

Messieurs, le dix-neuvieme siecle glorifie le dix-huitieme siecle. Le
dix-huitieme propose; le dix-neuvieme conclut. Et ma derniere parole
sera la constatation tranquille, mais inflexible du progres.

Les temps sont venus. Le droit a trouve sa formule: la federation
humaine.

Aujourd'hui la force s'appelle la violence et commence a etre jugee,
la guerre est mise en accusation; la civilisation, sur la plainte du
genre humain, instruit le proces et dresse le grand dossier criminel
des conquerants et des capitaines. (_Mouvement_.) Ce temoin,
l'histoire, est appele. La realite apparait. Les eblouissements
factices se dissipent. Dans beaucoup de cas, le heros est une variete
de l'assassin. (_Applaudissements._) Les peuples en viennent a
comprendre que l'agrandissement d'un forfait n'en saurait etre la
diminution, que si tuer est un crime, tuer beaucoup n'en peut pas etre
la circonstance attenuante (_Rires et bravos_); que si voler est
une honte, envahir ne saurait etre une gloire (_Applaudissements
repetes_); que les Tedeums n'y font pas grand'chose; que l'homicide
est l'homicide, que le sang verse est le sang verse, que cela ne sert
a rien de s'appeler Cesar ou Napoleon, et qu'aux yeux du Dieu eternel
on ne change pas la figure du meurtre parce qu'au lieu d'un bonnet
de forcat on lui met sur la tete une couronne d'empereur. (_Longue
acclamation. Triple salve d'applaudissements_.)

Ah! proclamons les verites absolues. Deshonorons la guerre. Non, la
gloire sanglante n'existe pas. Non, ce n'est pas bon et ce n'est
pas utile de faire des cadavres. Non, il ne se peut pas que la vie
travaille pour la mort. Non, o meres qui m'entourez, il ne se peut pas
que la guerre, cette voleuse, continue a vous prendre vos enfants.
Non, il ne se peut pas, que la femme enfante dans la douleur, que les
hommes naissent, que les peuples labourent et sement, que le paysan
fertilise les champs et, que l'ouvrier feconde les villes, que les
penseurs meditent, que l'industrie fasse des merveilles, que le
genie fasse des prodiges, que la vaste activite humaine multiplie en
presence du ciel etoile les efforts et les creations, pour aboutir a
cette epouvantable exposition internationale qu'on appelle un champ
de bataille! (_Profonde sensation. Tous les assistants sont debout et
acclament l'orateur_.)

Le vrai champ de bataille, le voici. C'est ce rendez-vous des
chefs-d'oeuvre du travail humain que Paris offre au monde en ce
moment.

La vraie victoire, c'est la victoire de Paris. (_Applaudissements_.)

Helas! on ne peut se le dissimuler, l'heure actuelle, si digne qu'elle
soit d'admiration et de respect, a encore des cotes funebres, il y a
encore des tenebres sur l'horizon; la tragedie des peuples n'est
pas finie; la guerre, la guerre scelerate, est encore la, et elle a
l'audace de lever la tete a travers cette fete auguste de la paix. Les
princes, depuis deux ans, s'obstinent a un contre-sens funeste, leur
discorde fait obstacle a notre concorde, et ils sont mal inspires de
nous condamner a la constatation d'un tel contraste.

Que ce contraste nous ramene a Voltaire. En presence des eventualites
menacantes, soyons plus pacifiques que jamais. Tournons-nous vers ce
grand mort, vers ce grand vivant, vers ce grand esprit. Inclinons-nous
devant les sepulcres venerables. Demandons conseil a celui dont la vie
utile aux hommes s'est eteinte il y a cent ans, mais dont l'oeuvre
est immortelle. Demandons conseil aux autres puissants penseurs, aux
auxiliaires de ce glorieux Voltaire, a Jean-Jacques, a Diderot, a
Montesquieu. Donnons la parole a ces grandes voix. Arretons l'effusion
du sang humain. Assez! assez, despotes! Ah! la barbarie persiste,
eh bien, que la philosophie proteste. Le glaive s'acharne, que la
civilisation s'indigne. Que le dix-huitieme siecle vienne au secours
du dix-neuvieme; les philosophes nos predecesseurs sont les apotres
du vrai, invoquons ces illustres fantomes; que, devant les monarchies
revant les guerres, ils proclament le droit de l'homme a la vie, le
droit de la conscience a la liberte, la souverainete de la raison, la
saintete du travail, la bonte de la paix; et, puisque la nuit sort des
trones, que la lumiere sorte des tombeaux! (_Acclamation unanime et
prolongee. De toutes parts eclate le cri: Vive Victor Hugo!_)

A la suite du centenaire de Voltaire, les journaux clericaux
publierent une lettre adressee a Victor Hugo par M. Dupanloup.

Victor Hugo fit a cette lettre la reponse que voici:

A M. L'EVEQUE D'ORLEANS

Paris, 3 juin 1873

Monsieur,

Vous faites une imprudence.

Vous rappelez, a ceux qui ont pu l'oublier, que j'ai ete eleve par un
homme d'eglise, et que, si ma vie a commence par le prejuge et
par l'erreur, c'est la faute des pretres, et non la mienne. Cette
education est tellement funeste qu'a pres de "quarante ans", vous le
constatez, j'en subissais encore l'influence. Tout cela a ete dit. Je
n'y insiste pas. Je dedaigne un peu les choses inutiles.

Vous insultez Voltaire, et vous me faites l'honneur de m'injurier.
C'est votre affaire.

Nous sommes, vous et moi, deux hommes quelconques. L'avenir jugera.
Vous dites que je suis vieux, et vous me faites entendre que vous etes
jeune. Je le crois.

Le sens moral est encore si peu forme chez vous, que vous faites "une
honte" de ce qui est mon honneur.

Vous pretendez, monsieur, me faire la lecon. De quel droit? Qui
etes-vous? Allons au fait. Le fait le voici: Qu'est-ce que c'est que
votre conscience, et qu'est-ce que c'est la mienne?

Comparons-les.

Un rapprochement suffira.

Monsieur, la France vient de traverser une epreuve. La France etait
libre, un homme l'a prise en traitre, la nuit, l'a terrassee et
garrottee. Si l'on tuait un peuple, cet homme eut tue la France. Il
l'a faite assez morte pour pouvoir regner sur elle. Il a commence son
regne, puisque c'est un regne, par le parjure, le guet-apens et le
massacre. Il l'a continue par l'oppression, par la tyrannie, par le
despotisme, par une inqualifiable parodie de religion et de justice.
Il etait monstrueux et petit. On lui chantait _Te Deum, Magnificat,
Salvum fac, Gloria tibi_, etc. Qui chantait cela? Interrogez-vous. La
loi lui livrait le peuple, l'eglise lui livrait Dieu. Sous cet homme
s'etaient effondres le droit, l'honneur, la patrie; il avait sous
ses pieds le serment, l'equite, la probite, la gloire du drapeau, la
dignite des hommes, la liberte des citoyens; la prosperite de cet
homme deconcertait la conscience humaine. Cela a dure dix-neuf ans.
Pendant ce temps-la, vous etiez dans un palais, j'etais en exil.

Je vous plains, monsieur.

Victor Hugo.




III

CONGRES LITTERAIRE INTERNATIONAL


I

DISCOURS D'OUVERTURE

SEANCE PUBLIQUE DU 17 JUIN 1878

Messieurs,

Ce qui fait la grandeur de la memorable annee ou nous sommes, c'est
que, souverainement, par-dessus les rumeurs et les clameurs, imposant
une interruption majestueuse aux hostilites etonnees, elle donne la
parole a la civilisation. On peut dire d'elle: c'est une annee obeie.
Ce qu'elle a voulu faire, elle le fait. Elle remplace l'ancien ordre
du jour, la guerre, par un ordre du jour nouveau, le progres. Elle a
raison des resistances. Les menaces grondent, mais l'union des peuples
sourit. L'oeuvre de l'annee 1878 sera indestructible et complete. Rien
de provisoire. On sent dans tout ce qui se fait je ne sais quoi de
definitif. Cette glorieuse annee proclame, par l'exposition de Paris,
l'alliance des industries; par le centenaire de Voltaire, l'alliance
des philosophies; par le congres ici rassemble, l'alliance des
litteratures (_Applaudissements_); vaste federation du travail sous
toutes les formes; auguste edifice de la fraternite humaine, qui
a pour base les paysans et les ouvriers et pour couronnement les
esprits. (_Bravos_.)

L'industrie cherche l'utile, la philosophie cherche le vrai, la
litterature cherche le beau. L'utile, le vrai, le beau, voila le
triple but de tout l'effort humain; et le triomphe de ce sublime
effort, c'est, messieurs, la civilisation entre les peuples et la paix
entre les hommes.

C'est pour constater ce triomphe que, de tous les points du monde
civilise, vous etes accourus ici. Vous etes les intelligences
considerables que les nations aiment et venerent, vous etes les
talents celebres, les genereuses voix ecoutees, les ames en travail de
progres. Vous etes les combattants pacificateurs. Vous apportez ici
le rayonnement des renommees. Vous etes les ambassadeurs de l'esprit
humain dans ce grand Paris. Soyez les bienvenus. Ecrivains, orateurs,
poetes, philosophes, penseurs, lutteurs, la France vous salue.
(_Applaudissements prolonges_.)

Vous et nous, nous sommes les concitoyens de la cite universelle.
Tous, la main dans la main, affirmons notre unite et notre alliance.
Entrons, tous ensemble, dans la grande patrie sereine, dans l'absolu,
qui est la justice, dans l'ideal, qui est la verite.

Ce n'est pas pour un interet personnel ou restreint que vous etes
reunis ici; c'est pour l'interet universel. Qu'est-ce que la
litterature? C'est la mise en marche de l'esprit humain. Qu'est-ce que
la civilisation? C'est la perpetuelle decouverte que fait a chaque
pas l'esprit humain en marche; de la le mot Progres. On peut dire que
litterature et civilisation sont identiques.

Les peuples se mesurent a leur litterature. Une armee de deux millions
d'hommes passe, une Iliade reste; Xerces a l'armee, l'epopee lui
manque, Xerces s'evanouit. La Grece est petite par le territoire et
grande par Eschyle. (_Mouvement_.) Rome n'est qu'une ville; mais par
Tacite, Lucrece, Virgile, Horace et Juvenal, cette ville emplit le
monde. Si vous evoquez l'Espagne, Cervantes surgit; si vous parlez de
l'Italie, Dante se dresse; si vous nommez l'Angleterre, Shakespeare
apparait. A de certains moments, la France se resume dans un genie, et
le resplendissement de Paris se confond avec la clarte de Voltaire.
(_Bravos repetes_.)

Messieurs, votre mission est haute. Vous etes une sorte d'assemblee
constituante de la litterature. Vous avez qualite, sinon pour voter
des lois, du moins pour les dicter. Dites des choses justes, enoncez
des idees vraies, et si, par impossible, vous n'etes pas ecoutes, eh
bien, vous mettrez la legislation dans son tort.

Vous allez faire une fondation, la propriete litteraire. Elle est dans
le droit, vous allez l'introduire dans le code. Car, je l'affirme, il
sera tenu compte de vos solutions et de vos conseils.

Vous allez faire comprendre aux legislateurs qui voudraient reduire la
litterature a n'etre qu'un fait local, que la litterature est un fait
universel. La litterature, c'est le gouvernement du genre humain par
l'esprit humain, (_Bravo!_)

La propriete litteraire est d'utilite generale. Toutes les vieilles
legislations monarchiques ont nie et nient encore la propriete
litteraire. Dans quel but? Dans un but d'asservissement. L'ecrivain
proprietaire, c'est l'ecrivain libre. Lui oter la propriete, c'est
lui oter l'independance. On l'espere du moins. De la ce sophisme
singulier, qui serait pueril s'il n'etait perfide: la pensee
appartient a tous, donc elle ne peut etre propriete, donc la propriete
litteraire n'existe pas. Confusion etrange, d'abord, de la faculte de
penser, qui est generale, avec la pensee, qui est individuelle;
la pensee, c'est le moi; ensuite, confusion de la pensee, chose
abstraite, avec le livre, chose materielle. La pensee de l'ecrivain,
en tant que pensee, echappe a toute main qui voudrait la saisir; elle
s'envole d'ame en ame; elle a ce don et cette force, _virum volitare
per ora_; mais le livre est distinct de la pensee; comme livre, il est
saisissable, tellement saisissable qu'il est quelquefois saisi. (_On
rit_.) Le livre, produit de l'imprimerie, appartient a l'industrie et
determine, sous toutes ses formes, un vaste mouvement commercial;
il se vend et s'achete; il est une propriete, valeur creee et non
acquise, richesse ajoutee par l'ecrivain a la richesse nationale,
et certes, a tous les points de vue, la plus incontestable des
proprietes. Cette propriete inviolable, les gouvernements despotiques
la violent; ils confisquent le livre, esperant ainsi confisquer
l'ecrivain. De la le systeme des pensions royales. Prendre tout et
rendre un peu. Spoliation et sujetion de l'ecrivain. On le vole, puis
on l'achete. Effort inutile, du reste. L'ecrivain echappe. On le fait
pauvre, il reste libre. (_Applaudissements_.) Qui pourrait acheter ces
consciences superbes, Rabelais, Moliere, Pascal? Mais la tentative
n'en est pas moins faite, et le resultat est lugubre. La monarchie est
on ne sait quelle succion terrible des forces vitales d'une nation;
les historiographes donnent aux rois les titres de _peres de la
nation_ et de _peres des lettres_; tout se tient dans le funeste
ensemble monarchique; Dangeau, flatteur, le constate d'un cote;
Vauban, severe, le constate de l'autre; et, pour ce qu'on appelle "le
grand siecle", par exemple, la facon dont les rois sont peres de la
nation et peres des lettres aboutit a ces deux faits sinistres: le
peuple sans pain, Corneille sans souliers. (_Longs applaudissements_.)

Quelle sombre rature au grand regne!

Voila ou mene la confiscation de la propriete nee du travail, soit
que cette confiscation pese sur le peuple, soit qu'elle pese sur
l'ecrivain.

Messieurs, rentrons dans le principe: le respect de la propriete.
Constatons la propriete litteraire, mais, en meme temps, fondons le
domaine public. Allons plus loin. Agrandissons-le. Que la loi donne a
tous les editeurs le droit de publier tous les livres apres la mort
des auteurs, a la seule condition de payer aux heritiers directs une
redevance tres faible, qui ne depasse en aucun cas cinq ou dix
pour cent du benefice net. Ce systeme tres simple, qui concilie
la propriete incontestable de l'ecrivain avec le droit non moins
incontestable du domaine public, a ete indique; dans la commission
de 1836, par celui qui vous parle en ce moment; et l'on peut trouver
cette solution, avec tous ses developpements, dans les proces-verbaux
de la commission, publies alors par le ministere de l'interieur.

Le principe est double, ne l'oublions pas. Le livre, comme livre,
appartient a l'auteur, mais comme pensee, il appartient--le mot n'est
pas trop vaste--au genre humain. Toutes les intelligences y ont
droit. Si l'un des deux droits, le droit de l'ecrivain et le droit de
l'esprit humain, devait etre sacrifie, ce serait, certes, le droit de
l'ecrivain, car l'interet public est notre preoccupation unique, et
tous, je le declare, doivent passer avant nous. (_Marques nombreuses
d'approbation_.)

Mais, je viens de le dire, ce sacrifice n'est pas necessaire.

Ah! la lumiere! la lumiere toujours! la lumiere partout! Le besoin de
tout c'est la lumiere. La lumiere est dans le livre. Ouvrez le livre
tout grand. Laissez-le rayonner, laissez-le faire. Qui que vous soyez
qui voulez cultiver, vivifier, edifier, attendrir, apaiser, mettez des
livres partout; enseignez, montrez, demontrez; multipliez les ecoles;
les ecoles sont les points lumineux de la civilisation.

Vous avez soin de vos villes, vous voulez etre en surete dans vos
demeures, vous etes preoccupes de ce peril, laisser la rue obscure;
songez a ce peril plus grand encore, laisser obscur l'esprit humain.
Les intelligences sont des routes ouvertes; elles ont des allants et
venants, elles ont des visiteurs, bien ou mal intentionnes, elles
peuvent avoir des passants funestes; une mauvaise pensee est identique
a un voleur de nuit, l'ame a des malfaiteurs; faites le jour partout;
ne laissez pas dans l'intelligence humaine de ces coins tenebreux ou
peut se blottir la superstition, ou peut se cacher l'erreur, ou peut
s'embusquer le mensonge. L'ignorance est un crepuscule; le mal y
rode. Songez a l'eclairage des rues, soit; mais songez aussi, songez
surtout, a l'eclairage des esprits. (_Applaudissements prolonges_.)

Il faut pour cela, certes, une prodigieuse depense de lumiere. C'est a
cette depense de lumiere que depuis trois siecles la France s'emploie.
Messieurs, laissez-moi dire une parole filiale, qui du reste est dans
vos coeurs comme dans le mien: rien ne prevaudra contre la France. La
France est d'interet public. La France s'eleve sur l'horizon de tous
les peuples. Ah! disent-ils, il fait jour, la France est la! (_Oui!
oui! Bravos repetes_.)

Qu'il puisse y avoir des objections a la France, cela etonne; il y en
a pourtant; la France a des ennemis. Ce sont les ennemis memes de la
civilisation, les ennemis du livre, les ennemis de la pensee libre,
les ennemis de l'emancipation, de l'examen, de la delivrance; ceux
qui voient dans le dogme un eternel maitre et dans le genre humain un
eternel mineur. Mais ils perdent leur peine, le passe est passe, les
nations ne reviennent pas a leur vomissement, les aveuglements ont
une fin, les dimensions de l'ignorance et de l'erreur sont limitees.
Prenez-en votre parti, hommes du passe, nous ne vous craignons pas!
allez, faites, nous vous regardons avec curiosite! essayez vos forces,
insultez 89, decouronnez Paris, dites anatheme a la liberte de
conscience, a la liberte de la presse, a la liberte de la tribune,
anatheme a la loi civile, anatheme a la revolution, anatheme a la
tolerance, anatheme a la science, anatheme au progres! ne vous lassez
pas! revez, pendant que vous y etes, un syllabus assez grand pour
la France et un eteignoir assez grand pour le soleil! (_Acclamation
unanime. Triple salve d'applaudissements_.)

Je ne veux pas finir par une parole amere. Montons et restons dans la
serenite immuable de la pensee. Nous avons commence l'affirmation de
la concorde et de la paix; continuons cette affirmation hautaine et
tranquille.

Je l'ai dit ailleurs, et je le repete, toute la sagesse humaine tient
dans ces deux mots: Conciliation et Reconciliation; conciliation pour
les idees, reconciliation pour les hommes.

Messieurs, nous sommes ici entre philosophes, profitons de l'occasion,
ne nous genons pas, disons des verites. (_Sourires et marques
d'approbation_.) En voici une, une terrible: le genre humain a une
maladie, la haine. La haine est mere de la guerre; la mere est infame,
la fille est affreuse.

Rendons-leur coup sur coup. Haine a la haine! Guerre a la guerre!
(_Sensation_.)

Savez-vous ce que c'est que cette parole du Christ: _Aimez-vous les
uns les autres?_ C'est le desarmement universel. C'est la guerison
du genre humain. La vraie redemption, c'est celle-la. Aimez-vous. On
desarme mieux son ennemi en lui tendant la main qu'en lui montrant
le poing. Ce conseil de Jesus est un ordre de Dieu. Il est bon. Nous
l'acceptons. Nous sommes avec le Christ, nous autres! L'ecrivain est
avec l'apotre; celui qui pense est avec celui qui aime. (_Bravos_.)

Ah! poussons le cri de la civilisation! Non! non! non! nous ne voulons
ni des barbares qui guerroient, ni des sauvages qui assassinent! Nous
ne voulons ni de la guerre de peuple a peuple, ni de la guerre d'homme
a homme. Toute tuerie est non seulement feroce, mais insensee. Le
glaive est absurde et le poignard est imbecile. Nous sommes les
combattants de l'esprit, et nous avons pour devoir d'empecher le
combat de la matiere; notre fonction est de toujours nous jeter entre
les deux armees. Le droit a la vie est inviolable. Nous ne voyons pas
les couronnes, s'il y en a, nous ne voyons que les tetes. Faire grace,
c'est faire la paix. Quand les heures funestes sonnent, nous demandons
aux rois d'epargner la vie des peuples, et nous demandons aux
republiques d'epargner la vie des empereurs. (_Applaudissements_.)

C'est un beau jour pour le proscrit que le jour ou il supplie un
peuple pour un prince, et ou il tache d'user, en faveur d'un empereur,
de ce grand droit de grace qui est le droit de l'exil.

Oui, concilier et reconcilier. Telle est notre mission, a nous
philosophes. O mes freres de la science, de la poesie et de l'art,
constatons la toute-puissance civilisatrice de la pensee. A chaque pas
que le genre humain fait vers la paix, sentons croitre en nous la joie
profonde de la verite. Ayons le fier consentement du travail utile. La
verite est une et n'a pas de rayon divergent; elle n'a qu'un synonyme,
la justice. Il n'y a pas deux lumieres, il n'y en a qu'une, la raison.
Il n'y a pas deux facons d'etre honnete, sense et vrai. Le rayon
qui est dans l'_Iliade_ est identique a la clarte qui est dans le
_Dictionnaire philosophique_. Cet incorruptible rayon traverse les
siecles avec la droiture de la fleche et la purete de l'aurore. Ce
rayon triomphera de la nuit, c'est-a-dire de l'antagonisme et de la
haine. C'est la le grand prodige litteraire. Il n'y en a pas de
plus beau. La force deconcertee et stupefaite devant le droit,
l'arrestation de la guerre par l'esprit, c'est, o Voltaire, la
violence domptee par la sagesse; c'est o Homere, Achille pris aux
cheveux par Minerve! (_Longs applaudissements_.)

Et maintenant que je vais finir, permettez-moi un voeu, un voeu qui ne
s'adresse a aucun parti et qui s'adresse a tous les coeurs.

Messieurs, il y a un romain qui est celebre par une idee fixe, il
disait: Detruisons Carthage! J'ai aussi, moi, une pensee qui m'obsede,
et la voici: Detruisons la haine. Si les lettres humaines ont un
but, c'est celui-la. _Humaniores litterae_. Messieurs, la meilleure
destruction de la haine se fait par le pardon. Ah! que cette grande
annee ne s'acheve pas sans la pacification definitive, qu'elle se
termine en sagesse et en cordialite, et qu'apres avoir eteint la
guerre etrangere, elle eteigne la guerre civile. C'est le souhait
profond de nos ames. La France a cette heure montre au monde son
hospitalite, qu'elle lui montre aussi sa clemence. La clemence!
mettons sur la tete de la France cette couronne! Toute fete est
fraternelle; une fete qui ne pardonne pas a quelqu'un n'est pas une
fete. (_Vive emotion.--bravos redoubles_.) La logique d'une joie
publique, c'est l'amnistie. Que ce soit la la cloture de cette
admirable solennite, l'Exposition universelle. Reconciliation!
reconciliation! Certes, cette rencontre de tout l'effort commun du
genre humain, ce rendez-vous des merveilles de l'industrie et du
travail, cette salutation des chefs-d'oeuvre entre eux, se confrontant
et se comparant, c'est un spectacle auguste; mais il est un spectacle
plus auguste encore, c'est l'exile debout a l'horizon et la patrie
ouvrant les bras! (_Longue acclamation; les membres francais et
etrangers du congres qui entourent l'orateur sur l'estrade viennent
le feliciter et lui serrer la main, au milieu des applaudissements
repetes de la salle entiere_.)


II

LE DOMAINE PUBLIC PAYANT

SEANCE DU 21 JUIN

_Presidence de Victor Hugo_.

Puisque vous desirez, messieurs, connaitre mon avis, je vais vous le
dire. Ceci, du reste, est une simple conversation.

Messieurs, dans cette grave question de la propriete litteraire il y a
deux unites en presence: l'auteur et la societe. Je me sers de ce mot
unite pour abreger; ce sont comme deux personnes distinctes.

Tout a l'heure nous allons aborder la question d'un tiers, l'heritier.
Quant a moi, je n'hesite pas a dire que le droit le plus absolu,
le plus complet, appartient a ces deux unites: l'auteur qui est la
premiere unite, la societe qui est la seconde.

L'auteur donne le livre, la societe l'accepte ou ne l'accepte pas. Le
livre est fait par l'auteur, le sort du livre est fait par la societe.

L'heritier ne fait pas le livre; il ne peut avoir les droits de
l'auteur. L'heritier ne fait pas le succes; il ne peut avoir le droit
de la societe.

Je verrais avec peine le congres reconnaitre une valeur quelconque a
la volonte de l'heritier.

Ne prenons pas de faux points de depart.

L'auteur sait ce qu'il fait; la societe sait ce qu'elle fait;
l'heritier, non. Il est neutre et passif.

Examinons d'abord les droits contradictoires de ces deux unites:
l'auteur qui cree le livre, la societe qui accepte ou refuse cette
creation.

L'auteur a evidemment un droit absolu sur son oeuvre, ce droit est
complet. Il va tres loin, car il va jusqu'a la destruction. Mais
entendons-nous bien sur cette destruction.

Avant la publication, l'auteur a un droit incontestable et illimite.
Supposez un homme comme Dante, Moliere, Shakespeare. Supposez-le au
moment ou il vient de terminer une grande oeuvre. Son manuscrit est
la, devant lui, supposez qu'il ait la fantaisie de le jeter au feu,
personne ne peut l'en empecher. Shakespeare peut detruire _Hamlet_;
Moliere, _Tartuffe_; Dante, l'_Enfer_.

Mais des que l'oeuvre est publiee l'auteur n'en est plus le maitre.
C'est alors l'autre personnage qui s'en empare, appelez-le du nom
que vous voudrez: esprit humain, domaine public, societe. C'est ce
personnage-la qui dit: Je suis la, je prends cette oeuvre, j'en fais
ce que je crois devoir en faire, moi esprit humain; je la possede,
elle est a moi desormais. Et, que mon honorable ami M. de Molinari
me permette de le lui dire, l'oeuvre n'appartient plus a l'auteur
lui-meme. Il n'en peut desormais rien retrancher; ou bien, a sa mort
tout reparait. Sa volonte n'y peut rien. Voltaire du fond de son
tombeau voudrait supprimer la _Pucelle_; M. Dupanloup la publierait.

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