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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Actes et Paroles, Vol. 4

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Ce discours a ete interrompu presque a chaque phrase par les
applaudissements de la salle entiere.

M. Henri de La Pommeraye s'est fait applaudir a son tour en portant
ce simple toast qui a fait fondre en larmes de joie le petit Georges:
"Aux petits-enfants de Victor Hugo!" Et ce cri cordial a bien termine
cette fete cordiale.





1878




I

INAUGURATION DU TOMBEAU DE LEDRU-ROLLIN

--24 FEVRIER--


Les grandes dates evoquent les grandes memoires. A de certaines
heures, les glorieux souvenirs sont de droit. Le 24 fevrier se
reflete sur la tombe de Ledru-Rollin. Cette date et cette memoire se
completent l'une par l'autre; le 24 fevrier est le fait, Ledru-Rollin
est l'homme. Est-il le seul? Non. Ils sont trois. Trois illustres
esprits resument et representent cette epoque memorable; Louis Blanc
en est l'apotre, Lamartine en est l'orateur, Ledru-Rollin en est le
tribun.

Personne plus que Ledru-Rollin n'a eu les dons souverains de la parole
humaine. Il avait l'accent, le geste, la hauteur, la probite ferme et
fiere, l'impetuosite convaincue, l'affirmation tonnante et superbe.

Quand l'honnete homme parle, une certaine violence oratoire lui sied
et semble la force auguste de la raison. Devant les hypocrisies,
les tyrannies et les abjections, il est necessaire parfois de faire
eclater l'indignation de l'ideal et d'illuminer la justice par la
colere. (_Applaudissements_.)

Il y a deux sortes d'orateur, l'orateur philosophe et l'orateur
tribun; l'antiquite nous a laisse ces deux types; Ciceron est l'un,
Demosthenes est l'autre. Ces deux types de l'orateur, le philosophe
et le tribun, l'un majestueux et paisible, l'autre fougueux,
s'entr'aident plus qu'ils ne croient; tous deux servent le progres qui
a besoin du rayonnement continu et tranquille de la sagesse, mais qui
a besoin aussi, dans les occasions supremes, des coups de foudre de la
verite. (_Bravos repetes_.)

De meme qu'il a toutes les formes de l'eloquence, Ledru-Rollin a eu
toutes les formes du courage, depuis la bravoure qui soutient la lutte
jusqu'a la patience qui subit l'exil. Ne nous plaignons pas, ce sont
la les lois de la vie severe; l'amour de la patrie s'affirme par
l'acceptation du bannissement, la conviction se manifeste par la
perseverance; il est bon que la preuve du combattant soit faite par le
proscrit. (_Profonde sensation_.)

Citoyens, c'est une grande chose qu'un grand tribun. C'etait il y
a quatrevingt-dix ans Mirabeau; c'etait hier Ledru-Rollin; c'est
aujourd'hui Gambetta. Ces puissants orateurs sont les athletes du
droit. Et, disons-le, dans le grand tribun, il y a un homme d'etat.

Ledru-Rollin suffit a le demontrer.

Ici il importe d'insister.

Deux actes memorables dominent la vie de Ledru-Rollin; ce sont deux
actes de haute politique: la liberte romaine defendue, le suffrage
universel proclame.

Ces deux actes considerables, si divers en apparence, ont au fond le
meme but, la paix. Je le prouve.

Prendre, dans un moment critique, la defense de Rome, c'etait cimenter
a jamais l'amitie de la France et de l'Italie; c'etait garder en
reserve cette amitie, force immense de l'avenir. C'etait accoupler,
dans une sorte de rayonnement fraternel, l'ame de Rome et l'ame de
Paris, ces deux lumieres du monde. C'etait offrir aux peuples ce
magnifique et rassurant spectacle, les deux cites qui sont le double
centre des hommes, les deux capitales-soeurs de la civilisation,
etroitement unies pour la liberte et pour le progres, faisant cause
commune, et se protegeant l'une l'autre contre le nord d'ou vient la
guerre et contre la nuit d'ou vient le fanatisme. (_Acclamations_.)

Nous traversons en ce moment une heure solennelle. Deux personnes
nouvelles, un pape et un roi, font leur entree dans la destinee de
l'Italie. Puisqu'il m'est donne, dans un pareil instant, d'elever la
voix, laissez-moi, citoyens, envoyer, au nom de ce grand Paris, un
voeu de gloire et de bonheur a cette grande Rome. Laissez-moi dire a
cette nation illustre qu'il y a entre elle et nous parente sacree, que
nous voulons ce qu'elle veut (_Oui! oui!_), que son unite nous importe
autant qu'a elle-meme, que sa liberte fait partie de notre delivrance,
et que sa puissance fait partie de notre prosperite. Laissez-moi dire
enfin qu'il y a, a cette heure, une bonne facon d'etre patriote,
c'est, pour un italien, d'aimer la France, et, pour un francais,
d'aimer l'Italie. (_Vive l'Italie! vive la France!_)

Certes, Ledru-Rollin avait un magnanime sentiment du droit et en meme
temps une feconde pensee politique quand il prenait fait et cause
pour Rome; sa pensee n'etait pas moins profonde quand il decretait le
suffrage universel. La encore il travaillait, je viens de le dire,
a l'apaisement de l'avenir. Qu'est-ce en effet que le suffrage
universel? C'est l'evidence faite sur la volonte nationale, c'est la
loi seule souveraine, c'est l'impulsion a la marche en avant, c'est le
frein a la marche en arriere, c'est la solution cordiale et simple
des contradictions et des problemes, c'est la fin a l'amiable des
revolutions et des haines. (_Bravos_.) 1792 a cree le regne du peuple,
c'est-a-dire la republique; 1848 a cree l'instrument du regne,
c'est-a-dire le suffrage universel. De cette facon l'oeuvre est
indestructible, une revolution couronne l'autre, et le Droit de
l'homme a pour point d'appui le Vote du peuple.

La loi d'equilibre est trouvee. Desormais nulle negation possible,
nulle lutte possible, nulle emeute possible, pas plus du cote du
pouvoir que du cote du peuple. Conciliation, telle est la fin de tout.
C'est la un progres supreme. Ledru-Rollin en a sa part, et ce sera son
imperissable honneur d'avoir attache son nom a ce suffrage universel
qui contient en germe la pacification universelle. (_Vive adhesion._)

Pacification! O mes concitoyens, communions dans cette pensee divine;
que ce mot soit le mot du dix-neuvieme siecle comme tolerance a ete le
mot du dix-huitieme. Que la fraternite devienne et reste la premiere
passion de l'homme. Helas! les rois s'acharnent a la guerre; nous les
peuples, acharnons-nous a l'amour.

La croissance de la paix, c'est la toute la civilisation. Tout ce qui
augmente la paix augmente la certitude humaine; adoucir les coeurs,
c'est assurer l'avenir; apaiser, c'est fonder.

Ne nous lassons pas de repeter parmi les peuples et parmi les hommes
ces mots sacres: Union, oubli, pardon, concorde, harmonie.

Faisons la paix. Faisons-la sous toutes les formes; car toutes les
formes de la paix sont bonnes. La paix a une ressemblance avec la
clemence. N'oublions pas que l'idee de fraternite est une; n'oublions
pas que la paix n'est feconde qu'a la condition d'etre complete et de
s'appeler apres les guerres etrangeres Alliance, et apres les guerres
civiles Amnistie. (_Acclamations prolongees._)

Je veux terminer ce que j'ai a dire par une parole de certitude et de
foi, et j'ajoute, par une parole civique et humaine. Citoyens, j'en
atteste le grand mort que nous honorons, la republique vivra. C'est
devant la mort qu'il faut affirmer la vie, car la mort n'est autre
chose qu'une vie plus haute et meilleure. La republique vivra parce
qu'elle est le droit, et parce qu'elle sera la concorde. La republique
vivra parce que nous serons clements, pacifiques et fraternels. Ici
la majeste des morts nous environne, et j'ai, quant a moi, le respect
profond de cet horizon sombre et sublime. Les paroles qui constatent
le progres humain ne troublent pas ce lieu auguste et sont a leur
place parmi les tombeaux. O vivants, mes freres, que la tombe soit
pour nous calmante et lumineuse! Qu'elle nous donne de bons conseils!
Qu'elle eteigne les haines, les guerres et les coleres! Certes, c'est
en presence du tombeau qu'il convient de dire aux hommes: Aimez-vous
les uns les autres, et ayez foi dans l'avenir! Car il est simple
et juste d'invoquer la paix la ou elle est eternelle et de puiser
l'esperance la ou elle est infinie. (_Acclamation immense. Cris de:
Vive l'amnistie! vive Victor Hugo! vive la republique!_)




II

LE CENTENAIRE DE VOLTAIRE

--30 MAI 1878.--


Il y a cent ans aujourd'hui un homme mourait. Il mourait immortel.
Il s'en allait charge d'annees, charge d'oeuvres, charge de la
plus illustre et de la plus redoutable des responsabilites, la
responsabilite de la conscience humaine avertie et rectifiee. Il s'en
allait maudit et beni, maudit par le passe, beni par l'avenir, et ce
sont la, messieurs, les deux formes superbes de la gloire. Il avait a
son lit de mort, d'un cote l'acclamation des contemporains et de la
posterite, de l'autre ce triomphe de huee et de haine que l'implacable
passe fait a ceux qui l'ont combattu. Il etait plus qu'un homme, il
etait un siecle. Il avait exerce une fonction et rempli une mission.
Il avait ete evidemment elu pour l'oeuvre qu'il avait faite par la
supreme volonte qui se manifeste aussi visiblement dans les lois de la
destinee que dans les lois de la nature. Les quatrevingt-quatre ans
que cet homme a vecu occupent l'intervalle qui separe la monarchie a
son apogee de la revolution a son aurore. Quand il naquit Louis XIV
regnait encore, quand il mourut Louis XVI regnait deja, de sorte
que son berceau put voir les derniers rayons du grand trone et son
cercueil les premieres lueurs du grand abime. (_Applaudissements_.)

Avant d'aller plus loin, entendons-nous, messieurs, sur le mot abime;
il y a de bons abimes: ce sont les abimes ou s'ecroule le mal.
(_Bravo!_)

Messieurs, puisque je me suis interrompu, trouvez bon que je complete
ma pensee. Aucune parole imprudente ou malsaine ne sera prononcee ici.
Nous sommes ici pour faire acte de civilisation. Nous sommes ici pour
faire l'affirmation du progres, pour donner reception aux philosophes
des bienfaits de la philosophie, pour apporter au dix-huitieme siecle
le temoignage du dix-neuvieme, pour honorer les magnanimes combattants
et les bons serviteurs, pour feliciter le noble effort des peuples,
l'industrie, la science, la vaillante marche en avant, le travail,
pour cimenter la concorde humaine, en un mot pour glorifier la
paix, cette sublime volonte universelle. La paix est la vertu de la
civilisation, la guerre en est le crime (_Applaudissements_). Nous
sommes ici, dans ce grand moment, dans cette heure solennelle, pour
nous incliner religieusement devant la loi morale, et pour dire au
monde qui ecoute la France, ceci: Il n'y a qu'une puissance, la
conscience au service de la justice; et il n'y a qu'une gloire, le
genie au service de la verite. (_Mouvement_).

Cela dit, je continue.

Avant la Revolution, messieurs, la construction sociale etait ceci:

En bas, le peuple;

Au-dessus du peuple, la religion representee par le clerge;

A cote de la religion, la justice representee par la magistrature.

Et, a ce moment de la societe humaine, qu'etait-ce que le peuple?
C'etait l'ignorance. Qu'etait-ce que la religion? C'etait
l'intolerance. Et qu'etait-ce que la justice? C'etait l'injustice.

Vais-je trop loin dans mes paroles? Jugez-en.

Je me bornerai a citer deux faits, mais decisifs.

A Toulouse, le 13 octobre 1761, on trouve dans la salle basse d'une
maison un jeune homme pendu. La foule s'ameute, le clerge fulmine, la
magistrature informe. C'est un suicide, on en fait un assassinat. Dans
quel interet? Dans l'interet de la religion. Et qui accuse-t-on? Le
pere. C'est un huguenot, et il a voulu empecher son fils de se faire
catholique. Il y a monstruosite morale et impossibilite materielle;
n'importe! ce pere a tue son fils! ce vieillard a pendu ce jeune
homme. La justice travaille, et voici le denouement. Le 9 mars 1762,
un homme en cheveux blancs, Jean Calas, est amene sur une place
publique, on le met nu, on l'etend sur une roue, les membres lies en
porte-a-faux, la tete pendante. Trois hommes sont la, sur l'echafaud,
un capitoul, nomme David, charge de soigner le supplice, un pretre,
qui tient un crucifix, et le bourreau, une barre de fer a la main. Le
patient, stupefait et terrible, ne regarde pas le pretre et regarde le
bourreau. Le bourreau leve la barre de fer et lui brise un bras. Le
patient hurle et s'evanouit. Le capitoul s'empresse, on fait respirer
des sels au condamne, il revient a la vie; alors nouveau coup de
barre, nouveau hurlement; Calas perd connaissance; on le ranime, et le
bourreau recommence; et comme chaque membre, devant etre rompu en
deux endroits, recoit deux coups, cela fait huit supplices. Apres le
huitieme evanouissement, le pretre lui offre le crucifix a baiser,
Calas detourne la tete, et le bourreau lui donne le coup de grace,
c'est-a-dire lui ecrase la poitrine avec le gros bout de la barre de
fer. Ainsi expira Jean Calas. Cela dura deux heures. Apres sa mort,
l'evidence du suicide apparut. Mais un assassinat avait ete commis.
Par qui? Par les juges. (_Vive sensation. Applaudissements_.)

Autre fait. Apres le vieillard le jeune homme. Trois ans plus tard, en
1765, a Abbeville, le lendemain d'une nuit d'orage et de grand vent,
on ramasse a terre sur le pave d'un pont un vieux crucifix de bois
vermoulu qui depuis trois siecles etait scelle au parapet. Qui a jete
bas ce crucifix? Qui a commis ce sacrilege? On ne sait. Peut-etre un
passant. Peut-etre le vent. Qui est le coupable? L'eveque d'Amiens
lance un monitoire. Voici ce que c'est qu'un monitoire: c'est un ordre
a tous les fideles, sous peine de l'enfer, de dire ce qu'ils savent ou
croient savoir de tel ou tel fait; injonction meurtriere du
fanatisme a l'ignorance. Le monitoire de l'eveque d'Amiens opere; le
grossissement des commerages prend les proportions de la denonciation.
La justice decouvre, ou croit decouvrir, que, dans la nuit ou le
crucifix a ete jete a terre, deux hommes, deux officiers, nommes l'un
La Barre, l'autre d'Etallonde, ont passe sur le pont d'Abbeville,
qu'ils etaient ivres, et qu'ils ont chante une chanson de corps de
garde. Le tribunal, c'est la senechaussee d'Abbeville. Les senechaux
d'Abbeville valent les capitouls de Toulouse. Ils ne sont pas moins
justes. On decerne deux mandats d'arret. D'Etallonde s'echappe, La
Barre est pris. On le livre a l'instruction judiciaire. Il nie avoir
passe sur le pont, il avoue avoir chante la chanson. La senechaussee
d'Abbeville le condamne; il fait appel au parlement de Paris. On
l'amene a Paris, la sentence est trouvee bonne et confirmee. On le
ramene a Abbeville, enchaine. J'abrege. L'heure monstrueuse arrive.
On commence par soumettre le chevalier de La Barre a la question
ordinaire et extraordinaire pour lui faire avouer ses complices;
complices de quoi? d'etre passe sur un pont et d'avoir chante une
chanson; on lui brise un genou dans la torture; son confesseur, en
entendant craquer les os, s'evanouit; le lendemain, le 5 juin 1766, on
traine La Barre dans, la grande place d'Abbeville; la flambe un bucher
ardent; on lit sa sentence a La Barre, puis on lui coupe le poing,
puis on lui arrache la langue avec une tenaille de fer, puis, par
grace, on lui tranche la tete, et on le jette dans le bucher. Ainsi
mourut le chevalier de La Barre. Il avait dix-neuf ans. (_Longue et
profonde sensation_.)

Alors, o Voltaire, tu poussas un cri d'horreur, et ce sera ta gloire
eternelle! (_Explosion d'applaudissements_.)

Alors tu commencas l'epouvantable proces du passe, tu plaidas contre
les tyrans et les monstres la cause du genre humain, et tu la gagnas.
Grand homme, sois a jamais beni! (_Nouveaux applaudissements_.)

Messieurs, les choses affreuses que je viens de rappeler
s'accomplissaient au milieu d'une societe polie; la vie etait gaie
et legere, on allait et venait, on ne regardait ni au-dessus ni
au-dessous de soi, l'indifference se resolvait en insouciance, de
gracieux poetes, Saint-Aulaire, Boufflers, Gentil-Bernard, faisaient
de jolis vers, la cour etait pleine de fetes, Versailles rayonnait,
Paris ignorait; et pendant ce temps-la, par ferocite religieuse,
les juges faisaient expirer un vieillard sur la roue et les pretres
arrachaient la langue a un enfant pour une chanson. (_Vive emotion.
Applaudissements_.)

En presence de cette societe frivole et lugubre, Voltaire, seul, ayant
la sous ses yeux toutes ces forces reunies, la cour, la noblesse, la
finance; cette puissance inconsciente, la multitude aveugle; cette
effroyable magistrature, si lourde aux sujets, si docile au maitre,
ecrasant et flattant, a genoux sur le peuple devant le roi (_Bravo!_);
ce clerge sinistrement melange d'hypocrisie et de fanatisme, Voltaire,
seul, je le repete, declara la guerre a cette coalition de toutes les
iniquites sociales, a ce monde enorme et terrible, et il accepta la
bataille. Et quelle etait son arme? celle qui a la legerete du vent et
la puissance de la foudre. Une plume. (_Applaudissements_.)

Avec cette arme il a combattu, avec cette arme il a vaincu.

Messieurs, saluons cette memoire.

Voltaire a vaincu, Voltaire a fait la guerre rayonnante, la guerre
d'un seul contre tous, c'est-a-dire la grande guerre. La guerre de la
pensee contre la matiere, la guerre de la raison contre le prejuge,
la guerre du juste contre l'injuste, la guerre pour l'opprime contre
l'oppresseur, la guerre de la bonte, la guerre de la douceur. Il a eu
la tendresse d'une femme et la colere d'un heros. Il a ete un grand
esprit et un immense coeur. (_Bravos_.)

Il a vaincu le vieux code et le vieux dogme. Il a vaincu le seigneur
feodal, le juge gothique, le pretre romain. Il a eleve la populace
a la dignite de peuple. Il a enseigne, pacifie et civilise. Il a
combattu pour Siryen et Montbailly comme pour Calas et La Barre; il
a accepte toutes les menaces, tous les outrages, toutes les
persecutions, la calomnie, l'exil. Il a ete infatigable et
inebranlable. Il a vaincu la violence par le sourire, le despotisme
par le sarcasme, l'infaillibilite par l'ironie, l'opiniatrete par la
perseverance, l'ignorance par la verite.

Je viens de prononcer ce mot, le sourire, je m'y arrete. Le sourire,
c'est Voltaire.

Disons-le, messieurs, car l'apaisement est le grand cote du
philosophe, dans Voltaire l'equilibre finit toujours par se retablir.
Quelle que soit sa juste colere, elle passe, et le Voltaire irrite
fait toujours place au Voltaire calme. Alors, dans cet oeil profond,
le sourire apparait.

Ce sourire, c'est la sagesse. Ce sourire, je le repete, c'est
Voltaire. Ce sourire va parfois jusqu'au rire, mais la tristesse
philosophique le tempere. Du cote des forts, il est moqueur; du cote
des faibles, il est caressant. Il inquiete l'oppresseur et rassure
l'opprime. Contre les grands, la raillerie; pour les petits, la pitie.
Ah! soyons emus de ce sourire. Il a eu des clartes d'aurore. Il a
illumine le vrai, le juste, le bon, et ce qu'il y a d'honnete dans
l'utile; il a eclaire l'interieur des superstitions; ces laideurs sont
bonnes a voir, il les a montrees. Etant lumineux, il a ete fecond.
La societe nouvelle, le desir d'egalite et de concession et ce
commencement de fraternite qui s'appelle la tolerance, la bonne
volonte reciproque, la mise en proportion des hommes et des droits, la
raison reconnue loi supreme, l'effacement des prejuges et des partis
pris, la serenite des ames, l'esprit d'indulgence et de pardon,
l'harmonie, la paix, voila ce qui est sorti de ce grand sourire.

Le jour, prochain sans nul doute, ou sera reconnue l'identite de la
sagesse et de la clemence, le jour ou l'amnistie sera proclamee, je
l'affirme, la-haut, dans les etoiles, Voltaire sourira. (_Triple salve
d'applaudissements. Cris: Vive l'amnistie!_)

Messieurs, il y a entre deux serviteurs de l'humanite qui ont apparu a
dix-huit cents ans d'intervalle un rapport mysterieux.

Combattre le pharisaisme, demasquer l'imposture, terrasser les
tyrannies, les usurpations, les prejuges, les mensonges, les
superstitions, demolir le temple, quitte a le rebatir, c'est-a-dire
a remplacer le faux par le vrai, attaquer la magistrature feroce,
attaquer le sacerdoce sanguinaire, prendre un fouet et chasser les
vendeurs du sanctuaire, reclamer l'heritage des desherites, proteger
les faibles, les pauvres, les souffrants, les accables, lutter pour
les persecutes et les opprimes; c'est la guerre de Jesus-Christ; et
quel est l'homme qui fait cette guerre? c'est Voltaire. (_Bravos_.)

L'oeuvre evangelique a pour complement l'oeuvre philosophique;
l'esprit de mansuetude a commence, L'esprit de tolerance a continue;
disons-le avec un sentiment de respect profond, Jesus a pleure,
Voltaire a souri; c'est de cette larme divine et de ce sourire
humain qu'est faite la douceur de la civilisation actuelle.
(_Applaudissements prolonges_.)

Voltaire a-t-il souri toujours? Non. Il s'est indigne souvent. Vous
l'avez vu dans mes premieres paroles.

Certes, messieurs, la mesure, la reserve, la proportion, c'est la
loi supreme de la raison. On peut dire que la moderation est la
respiration meme du philosophe. L'effort du sage doit etre de
condenser dans une sorte de certitude sereine tous les a peu pres dont
se compose la philosophie. Mais, a de certains moments, la passion du
vrai se leve puissante et violente, et elle est dans son droit comme
les grands vents qui assainissent. Jamais, j'y insiste, aucun sage
n'ebranlera ces deux augustes points d'appui du labeur social, la
justice et l'esperance, et tous respecteront le juge s'il incarne la
justice, et tous venereront le pretre s'il represente l'esperance.
Mais si la magistrature s'appelle la torture, si l'eglise s'appelle
l'inquisition, alors l'humanite les regarde en face et dit au juge: Je
ne veux pas de ta loi! et dit au pretre: Je ne veux pas de ton dogme!
je ne veux pas de ton bucher sur la terre et de ton enfer dans le
ciel! (_Vive sensation. Applaudissements prolonges_.) Alors le
philosophe courrouce se dresse, et denonce le juge a la justice, et
denonce le pretre a Dieu! (_Les applaudissements redoublent_.)

C'est ce qu'a fait Voltaire. Il est grand.

Ce qu'a ete Voltaire, je l'ai dit; ce qu'a ete son siecle, je vais le
dire.

Messieurs, les grands hommes sont rarement seuls; les grands arbres
semblent plus grands quand ils dominent une foret, ils sont la chez
eux; il y a une foret d'esprits autour de Voltaire; cette foret,
c'est le dix-huitieme siecle. Parmi ces esprits, il y a des cimes,
Montesquieu, Buffon, Beaumarchais, et deux entre autres, les plus
hautes apres Voltaire,--Rousseau et Diderot. Ces penseurs ont appris
aux hommes a raisonner; bien raisonner mene a bien agir, la justesse
dans l'esprit devient la justice dans le coeur. Ces ouvriers du
progres ont utilement travaille. Buffon a fonde l'histoire naturelle;
Beaumarchais a trouve, au dela de Moliere, une comedie inconnue,
presque la comedie sociale; Montesquieu a fait dans la loi des
fouilles si profondes qu'il a reussi a exhumer le droit. Quant a
Rousseau, quant a Diderot, prononcons ces deux noms a part; Diderot,
vaste intelligence curieuse, coeur tendre altere de justice, a voulu
donner les notions certaines pour bases aux idees vraies, et a cree
l'_Encyclopedie_. Rousseau a rendu a la femme un admirable service, il
a complete la mere par la nourrice, il a mis l'une aupres de l'autre
ces deux majestes du berceau; Rousseau, ecrivain eloquent et
pathetique, profond reveur oratoire, a souvent devine et proclame la
verite politique; son ideal confine au reel; il a eu cette gloire
d'etre le premier en France qui se soit appele citoyen; la fibre
civique vibre en Rousseau; ce qui vibre en Voltaire, c'est la fibre
universelle. On peut dire que, dans ce fecond dix-huitieme siecle,
Rousseau represente le Peuple; Voltaire, plus vaste encore, represente
l'Homme. Ces puissants ecrivains ont disparu, mais ils nous ont laisse
leur ame, la Revolution. (_Applaudissements_.)

Oui, la Revolution francaise est leur ame. Elle est leur emanation
rayonnante. Elle vient d'eux; on les retrouve partout dans cette
catastrophe benie et superbe qui a fait la cloture du passe et
l'ouverture de l'avenir. Dans cette transparence qui est propre aux
revolutions, et qui a travers les causes laisse apercevoir les effets
et a travers le premier plan le second, on voit derriere Diderot
Danton, derriere Rousseau Robespierre, et derriere Voltaire Mirabeau.
Ceux-ci ont fait ceux-la.

Messieurs, resumer des epoques dans des noms d'hommes, nommer des
siecles, en faire en quelque sorte des personnages humains, cela n'a
ete donne qu'a trois peuples, la Grece, l'Italie, la France. On dit
le siecle de Pericles, le siecle d'Auguste, le siecle de Leon X, le
siecle de Louis XIV, le siecle de Voltaire. Ces appellations ont un
grand sens. Ce privilege, donner des noms a des siecles, exclusivement
propre a la Grece, a l'Italie et a la France, est la plus haute marque
de civilisation. Jusqu'a Voltaire, ce sont des noms de chefs d'etats;
Voltaire est plus qu'un chef d'etats, c'est un chef d'idees. A
Voltaire un cycle nouveau commence. On sent que desormais la supreme
puissance gouvernante du genre humain sera la pensee. La civilisation
obeissait a la force, elle obeira a l'ideal. C'est la rupture du
sceptre et du glaive remplaces par le rayon; c'est-a-dire l'autorite
transfiguree en liberte. Plus d'autre souverainete que la loi pour le
peuple et la conscience pour l'individu. Pour chacun de nous, les deux
aspects du progres se degagent nettement, et les voici: exercer
son droit, c'est-a-dire, etre un homme; accomplir son devoir,
c'est-a-dire, etre un citoyen.

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