Actes et Paroles, Vol. 4
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Victor Hugo >> Actes et Paroles, Vol. 4
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Nous ne tomberons ni dans l'un ni dans l'autre. Votre prudence
preservera la patrie. On peut dire de la France qu'elle est
insubmersible. S'il y avait un deluge, elle serait l'arche. Oui, dans
un temps donne, la France triomphera de l'ennemi du dedans comme de
l'ennemi du dehors. Ce n'est pas une esperance que j'exprime ici,
c'est une certitude. Qu'est-ce qu'une coalition des partis contre la
souveraine realite? Quand meme un de ces partis voudrait mettre le
droit divin au-dessus du droit public, et l'autre le sabre au-dessus
du vote, et l'autre le dogme au-dessus de la raison, non, une
arrestation de civilisation en plein dix-neuvieme siecle n'est pas
possible; une constitution n'est pas une gorge de montagnes ou peuvent
s'embusquer des trabucaires; on ne devalise pas la revolution
francaise; on ne detrousse pas le progres humain comme on detrousse
une diligence. Nos ennemis peuvent se liguer. Soit. Leur ligue
est vaine. Au milieu de nos fluctuations et de nos orages, dans
l'obscurite de la lutte profonde, quelqu'un qu'on ne terrasse pas est
des a present visible et debout, c'est la loi, l'eternelle loi honnete
et juste qui sort de la conscience publique, et derriere la brume
epaisse ou nous combattons il y a un victorieux, l'avenir. (_Vive
sensation.--Applaudissements a gauche_.)
Nos enfants auront cet eblouissement. Et, nous aussi, et avec plus
d'assurance que les anciens croises, nous pouvons dire: Dieu le
veut! Non, le passe ne prevaudra pas. Eut-il la force, nous avons la
justice, et la justice est plus forte que la force. Nous sommes la
philosophie et la liberte. Non, tout le moyen age condense dans le
Syllabus n'aura pas raison de Voltaire; non, toute la monarchie,
fut-elle triple, et eut-elle, comme l'hydre, trois tetes, n'aura pas
raison de la republique. (_Non! non! non! a gauche_.) Le peuple,
appuye sur le droit, c'est Hercule appuye sur la massue.
Et maintenant que la France reste en paix. Que le peuple demeure
tranquille. Pour rassurer la civilisation, Hercule au repos suffit.
Je vote contre la catastrophe.
Je refuse la dissolution.
(_Acclamation unanime et prolongee a gauche.--Les senateurs de
gauche se levent, et M. Victor Hugo, en regagnant sa place, est
chaleureusement felicite par tous ses collegues.--La seance est
suspendue_.)
REPONSE AUX OUVRIERS LYONNAIS
La dissolution est prononcee par 349 voix contre 130.
La nation est resolue, le pouvoir est agressif. Le marechal de
Mac-Mahon, apres une revue passee le 1er juillet, adresse a l'armee un
ordre du jour, qui se termine ainsi:
"....Vous m'aiderez, j'en suis certain, a maintenir le respect de
l'autorite et des lois dans l'exercice de la mission qui m'a ete
confiee, et que je remplirai jusqu'au bout."
Une adresse de remerciement a Victor Hugo pour le discours sur les
ouvriers lyonnais avait ete votee par le comite d'initiative de
Perrache, et envoyee, le 14 juillet, dans un album splendidement
relie, contenant les noms de tous les signataires et portant sur la
couverture: LA DEMOCRATIE LYONNAISE A VICTOR HUGO.
Victor Hugo repond:
Paris, 19 juillet 1877.
Mes chers et vaillants concitoyens,
Je recois avec emotion votre envoi magnifique. J'avais deja eu un
bonheur, faire mon devoir, et le faire pour vous. Ce bonheur, vous le
completez. Je vous remercie.
Je continuerai; vous vous appuierez sur moi et je m'appuierai sur
vous.
L'heure actuelle est menacante; le temps des epreuves va recommencer
peut-etre. Ce que nous avons deja fait, nous le ferons encore. Nous
aussi, nous irons _jusqu'au bout_.
On nous fait, bien malgre nous, helas! une situation perilleuse.
Puisqu'il le faut, nous l'acceptons. Quant a moi, je ne reculerai
devant aucune des consequences du devoir. Sortir de l'exil donne le
droit d'y rentrer. Quant au sacrifice de la vie, il est peu de chose a
cote du sacrifice de la patrie.
Mais ne craignons rien. Nous avons pour nous, citoyens libres de la
France libre, la force des choses a laquelle s'ajoute la force des
idees. Ce sont la les deux courants supremes de la civilisation.
Aucun doute sur l'avenir n'est possible. La verite, la raison et la
justice vaincront, et du miserable conflit actuel sortira, par la
toute-puissance du suffrage universel, sans secousse et sans lutte
peut-etre, la republique prospere, douce et forte.
Le peuple francais est l'armee humaine, et la democratie lyonnaise
en est l'avant-garde. Ou va cette armee? a la paix. Ou va cette
avant-garde? a la liberte.
Hommes de Lyon, mes freres, je vous salue.
LA PUBLICATION DE L'HISTOIRE D'UN CRIME
--1er OCTOBRE 1877--
Entre les "actes" de Victor Hugo, il faut noter a cette place un
de ceux qui furent le plus efficaces et le plus salutaires--la
publication de l'_Histoire d'un crime_.
Les elections generales avaient ete fixees par le gouvernement du 16
mai a la date du 14 octobre.
Le 1er octobre, l'_Histoire d'un crime_ parut, precedee de ces deux
simples lignes:
Ce livre est plus qu'actuel, il est urgent.
Je le publie.
III
LES ELECTIONS
_Discours pour la candidature de M. Jules Grevy_.
Le pouvoir personnel s'etait affirme, dans les discours et manifestes
du president de la republique, par des paroles imprudentes: "Mon nom
... ma pensee ... ma politique ... ma volonte."
Le 12 octobre, avant-veille des elections, une reunion electorale eut
lieu au gymnase Paz, pour soutenir, dans le neuvieme arrondissement de
Paris, la candidature de M. Jules Grevy, qui fut elu, le surlendemain,
a l'immense majorite de 12,372 voix.
Victor Hugo prit la parole dans cette reunion, et dit:
Messieurs,
Un homme eminent se presente a vos suffrages. Nous appuyons sa
candidature.
Vous le nommerez; car le nommer c'est reelire en lui la chambre dont
il fut le president.
Le pays va rappeler cette chambre si etrangement congediee. Il va la
reelire, avec severite pour ceux qui l'ont dissoute.
Nommer Jules Grevy, c'est faire reparation au passe et donner un gage
a l'avenir.
Je n'ajouterai rien a tout ce qui vient de vous etre dit sur cet homme
qui realise la definition de Ciceron: eloquent et honnete.
Je me bornerai a exposer devant vous, avec une brievete et une reserve
que vous apprecierez, quelques idees, utiles peut-etre en ce moment.
Electeurs,
Vous allez exercer le grand droit et remplir le grand devoir du
citoyen.
Vous allez nommer un legislateur.
C'est-a-dire incarner dans un homme votre souverainete.
C'est la, citoyens, un choix considerable.
Le legislateur est la plus haute expression de la volonte nationale.
Sa fonction domine toutes les autres fonctions. Pourquoi? C'est que
c'est de sa conscience que sort la loi. La conscience est la loi
interieure; la loi est la conscience exterieure. De la le religieux
respect qui lui est du. Le respect de la loi, c'est le devoir de la
magistrature, l'obligation du clerge, l'honneur de l'armee. La loi est
le dogme du juge, la limite du pretre, la consigne du soldat. Le mot
_hors la loi_ exprime a la fois le plus grand des crimes et le plus
terrible des chatiments. D'ou vient cette suprematie de la loi? C'est,
je le repete, que la loi est pour le peuple ce qu'est pour l'homme la
conscience. Rien en dehors d'elle, rien au-dessus d'elle. De la, dans
les etats bien regles, la subordination du pouvoir executif au pouvoir
legislatif. (_Vive adhesion_.)
Cette subordination est etroite, absolue, necessaire.
Toute resistance du pouvoir executif au pouvoir legislatif est un
empietement; toute violation du pouvoir legislatif par le pouvoir
executif est un crime. La force contre le droit, c'est la un tel
forfait que le Dix-huit-Brumaire suffit pour effacer la gloire
d'Austerlitz, et que le Deux-Decembre suffit pour engloutir le nom de
Bonaparte. Dans le Dix-huit-Brumaire et dans le Deux-Decembre, ce qui
a naufrage, ce n'est pas la France, c'est Napoleon.
Si je prononce en ce moment ce nom, Napoleon, c'est uniquement parce
qu'il est toujours utile de rappeler les faits et d'invoquer les
principes; mais il va sans dire que ce nom tient trop de place
dans l'histoire pour que je songe a le rapprocher des noms de nos
gouvernants actuels. Je ne veux blesser aucune modestie. (_Bravos et
rires_.)
Ce que je veux affirmer, et affirmer inflexiblement, c'est le profond
respect du par le pouvoir a la loi, et au legislateur qui fait la loi,
et au suffrage universel qui fait le legislateur.
Vous le voyez, messieurs, d'echelon en echelon, c'est au suffrage
universel qu'il faut remonter. Il est le point de depart et le point
d'arrivee; il a le premier et le dernier mot.
Messieurs, le suffrage universel va parler, et ce qu'il dira sera
souverain et definitif. La parole supreme que va prononcer l'auguste
voix de la France sera a la fois un decret et un arret, decret pour
la republique, arret contre la monarchie. (_Oui!
oui!--Applaudissements_.)
Quelquefois, messieurs, cela se voit dans l'histoire, les factions
s'emparent du gouvernement. Elles creent ce qu'on pourrait appeler des
crises de fantaisie, qui sont les plus fatales de toutes. Ces crises
sont d'autant plus redoutables qu'elles sont vaines; la raison leur
manque; elles ont l'inconscience de l'ignorance et l'irascibilite du
caprice. Brusquement, violemment, sans motif, car tel est leur bon
plaisir, elles arretent le travail, l'industrie, le commerce,
les echanges, les idees, deconcertent les interets, entravent la
circulation, baillonnent la pensee, inquietent jusqu'a la liberte
d'aller et de venir. Elles ont la hardiesse de s'annoncer elles-memes
comme ne voulant pas finir, et posent leurs conditions. Leur
persistance frappe de stupeur le pays amoindri et appauvri. On peut
dire de certains gouvernements qu'ils font un noeud a la prosperite
publique. Ce noeud peut etre tranche ou denoue: il est tranche par
les revolutions; il est denoue par le suffrage universel.
(_Applaudissements_.)
Tout denouer, ne rien trancher, telle est, citoyens, l'excellence du
suffrage universel.
Le peuple gouverne par le vote, c'est l'ordre, et regne par le scrutin,
c'est la paix.
Il faut donc que le suffrage universel soit obei. Il le sera. Ce qu'il
veut est voulu d'en haut. Le peuple, c'est la souverainete; la France,
c'est la lumiere. On ne parle en maitre ni au peuple, ni a la France.
Il arrive quelquefois qu'un gouvernement, peu eclaire, semble oublier
les proportions; le suffrage universel les lui rappelle. La France est
majeure; elle sait qui elle est, elle fait ce qui convient; elle regit
la civilisation par sa raison, par sa philosophie, par sa logique, par
ses chefs-d'oeuvre, par ses heroismes; elle a la majeste des choses
necessaires, elle est l'objet d'une sorte de contemplation des peuples
et il lui suffit de marcher pour se montrer deesse. Qui que nous
soyons, mesurons nos paroles quand nous avons l'immense honneur de
lui parler. Cette France est si illustre que les plus hautes statures
s'inclinent devant elle. Devant sa grandeur, les plus grands demeurent
interdits. Montesquieu hesiterait a lui dire: "Ma politique", et,
certes, Washington n'oserait pas lui dire: "Ma volonte". (_Rires
approbatifs_.)
Citoyens, le suffrage universel vaincra. Le nuage actuel s'evanouira.
La France donnera ses ordres, et n'importe qui obeira. Je ne fais a
personne l'injure de douter de cette obeissance. La victoire sera
complete. Des a present nous sommes pleins de pensees de paix, et nous
sentons quelque pitie. Nous ne pousserons pas notre victoire jusqu'a
ses limites logiques, mais le triomphe du droit et de la loi est
certain. L'avenir vaincra le passe! (_Assentiment unanime_.)
Citoyens, ayons foi dans la patrie. Ne desesperons jamais. La France
est une predestinee. Elle a charge de peuples, elle est la nation
utile, elle ne peut ni decliner ni decroitre, elle couvre ses
mutilations de son rayonnement. A l'heure qu'il est, sanglante,
demembree, ranconnee, livree aux factions du passe, contestee,
discutee, mise en question, elle sourit superbement, et le monde
l'admire. C'est qu'elle a la conscience de sa necessite. Comment
craindrait-elle les pygmees, elle qui a eu raison des geants? Elle
fait des miracles dans l'ordre des idees, elle fait des prodiges dans
l'ordre des evenements; elle emploie, dans sa toute-puissance, meme
les cataclysmes a fonder l'avenir; et--ce sera mon dernier mot--oui,
citoyens, on peut tout attendre de cette France qui a su faire sortir
du plus formidable des orages, la revolution, le plus stable des
gouvernements, la republique. (_Applaudissements prolonges_.)
III
ANNIVERSAIRE DE MENTANA
La lettre suivante, adressee par Victor Hugo au municipe de Rome, a
ete lue a la ceremonie funebre de l'anniversaire de Mentana:
Versailles, 22 novembre 1877.
Un fils de la France envoie un salut aux fils de l'Italie. Mentana est
une des hontes de Louis Bonaparte et une des gloires de Garibaldi. La
fraternite des peuples proteste contre ce delit de l'empire, qui est
un deuil pour la France.
Pour nous francais, l'Italie est une patrie aussi bien que la France,
et Paris, ou vit l'esprit moderne, tend la main a Rome, ou vit l'ame
antique. Peuples, aimons-nous.
Paix aux hommes, lumiere aux esprits.
IV
LE DINER D'HERNANI
Victor Hugo, touche de l'accueil fait par la presse unanime de toutes
les opinions a la reprise d'_Hernani_, offrait, le 11 decembre 1877,
au Grand-Hotel, un diner aux journalistes, et en meme temps aux
comediens qui jouaient _Hernani_.
Victor Hugo avait a sa droite Mlle Sarah Bernhardt, et a sa gauche M.
Perrin, administrateur general de la Comedie-Francaise.
En face de Victor Hugo etait son petit-fils Georges, a droite duquel
etaient Emile Augier, et a gauche M. Ernest Legouve.
A la droite de Victor Hugo, apres Mlle Sarah Bernhardt, etaient:
MM. Emile de Girardin, Paul Meurice, Theodore de Banville, Maubant,
Leconte de Lisle, Arsene Houssaye, Duquesnel, Henri de Pene, Alphonse
Daudet, Blowitz, du _Times_, La Rounat, Jean-Paul Laurens, etc.
A sa gauche apres M. Perrin, etaient: MM. Auguste Vacquerie, Paul de
Saint-Victor, Bapst, Adrien Hebrard, Philippe Jourde, Texier, Grenier,
Duportal, Magnier, Monselet, Emile Deschanel, Ernest Lefevre, I.
Rousset, Pierre Veron, Crawford, du _Daily News_, etc.
A la droite de Georges Hugo, apres M. Emile Augier: MM. Worms,
Caraguel, de Bieville, Hostein, de La Pommeraye, Larochelle, Calmann
Levy, Louis Ulbach, Catulle Mendes, etc.
A sa gauche, apres M. Ernest Legouve: MM. Lockroy, Spuller,
Mounet-Sully, Ritt, Alexandre Rey, Emile Bayard, etc.
Le diner a commence a neuf heures. La table, dressee en fer a cheval
et adossee a la cheminee monumentale de la salle du Zodiaque, occupait
tout l'espace de la vaste rotonde, splendidement illuminee. Un
admirable massif de plantes exotiques se dressait dans l'espace
reserve du fer a cheval.
Au dessert, Victor Hugo s'est leve; un profond silence s'est aussitot
etabli. D'une voix emue, et qui pourtant se faisait entendre jusqu'aux
extremites de la salle, Victor Hugo a dit:
Je demande a mes convives la permission de boire a leur sante.
Je suis ici le debiteur de tous, et je commence par un remerciement.
Je remercie de leur presence, de leur concours, de leur sympathique
adhesion, les grands talents, les nobles esprits, les genereux
ecrivains, les hautes renommees qui m'entourent. Je remercie, dans la
personne de son honorable directeur, ce magnifique theatre national
auquel se rattache, par ses deux extremites, un demi-siecle de ma
vie. Je remercie mes chers et vaillants auxiliaires, ces excellents
artistes que le public tous les soirs couvre de ses applaudissements.
(_Bravos_.)
Je ne prononcerai aucun nom, car il faudrait les nommer tous. Pourtant
(_Victor Hugo se tourne vers Mlle Sarah Bernhardt_), permettez-moi,
madame, une exception que votre sexe autorise. Je dis plus, commande.
Vous venez de vous montrer non seulement la rivale, mais l'egale des
trois grandes actrices, Mlle Mars, Mme Dorval, Mlle Favart, qui vous
ont precedee dans ce role de dona Sol.
Je vais plus loin; j'ai le droit de le dire, moi qui ai vu, helas! la
representation de 1830 (_Rires d'approbation_), vous avez depasse et
eclipse Mlle Mars. Ceci est de la gloire; vous vous etes vous-meme
couronnee reine, reine deux fois, reine par la beaute, reine par le
talent.
Victor Hugo se penche et baise la main de Mlle Sarah Bernhardt en
disant:
Je vous remercie, madame! (_Vifs applaudissements_.)
Messieurs, qu'est-ce que cette reunion? c'est une simple fete
toute cordiale et toute litteraire; ces fetes-la sont toujours les
bienvenues, meme et surtout dans les jours orageux et difficiles.
Il ne sera pas dit ici une seule parole qui puisse faire une allusion
quelconque a une autre passion que celle de l'ideal et de l'absolu,
dont nous sommes tous animes.
Nous sommes dans la region sereine. Nous nous rencontrons sur le calme
sommet des purs esprits. Il y a des orages autour de nous, il n'y en a
pas en nous. (_Applaudissements_.)
Il est bon que le monde litteraire jette son reflet lumineux et sans
nuage sur le monde politique. Il est bon que notre region paisible
donne aux regions troublees ce grand exemple, la concorde, et ce beau
spectacle, la fraternite. (_Triple salve d'applaudissements_.)
Je comptais m'arreter ici, mais vos applaudissements m'encouragent a
continuer; je dirai donc quelques mots encore.
Messieurs, a mon age, il est rare qu'on n'ait pas, qu'on ne finisse
pas par avoir une idee fixe. L'idee fixe ressemble a l'etoile fixe;
plus la nuit est noire, plus l'etoile brille. (_Sensation_.)
Il en est de meme de l'idee. Mon idee m'apparait avec d'autant plus
d'eclat que le moment est plus tenebreux. Cette idee fixe, je vais
vous la dire:--C'est la paix.
Depuis que j'existe, des les commencements de ma jeunesse jusqu'a cet
achevement qui est ma vieillesse, je n'ai jamais eu qu'un but, la
pacification; la pacification des esprits, la pacification des ames,
la pacification des coeurs. Mon reve aurait ete: plus de guerre, plus
de haine; les peuples uniquement occupes de travail, d'industrie, de
bien-etre, de progres, la prosperite par la tranquillite. (_Mouvement.
Applaudissements_.)
Ce reve, quelles que soient les epreuves passees ou futures, je le
continuerai, et je tacherai de le realiser sans me lasser jamais,
jusqu'a mon dernier souffle.
Corneille, le vieux Corneille, le grand Corneille, se sentant pres de
mourir, jetait cette superbe aspiration vers la gloire, ce grand et
dernier cri, dans ce vers:
Au moment d'expirer, je tache d'eblouir.
Eh bien! messieurs, si l'on avait droit de parler apres Corneille, et
s'il m'etait donne d'exprimer mon voeu supreme, je dirais, moi:
Au moment d'expirer, je tache d'apaiser.
(_Applaudissements prolonges, profonde emotion_.)
Telle est, messieurs, la signification, tel est le sens, tel est le
but de cette reunion, de cette agape fraternelle, dans laquelle il n'y
a aucun sous-entendu, aucun malentendu. Rien que de grand, de bon, de
genereux. (_Salve d'applaudissements.--Oui! oui!_)
Nous tous qui sommes ici, poetes, philosophes, ecrivains, artistes,
nous avons deux patries, l'une la France, l'autre l'art. (_Vifs
applaudissements_.)
Oui, l'art est une patrie; c'est une cite que celle qui a pour
citoyens eternels ces hommes lumineux, Homere, Eschyle, Sophocle,
Aristophane, Theocrite, Plaute, Lucrece, Virgile, Horace, Juvenal,
Dante, Shakespeare, Rabelais, Moliere, Corneille, Voltaire.... (_Cri
unanime:--... Victor Hugo!_)
Et c'est une cite moins vaste, mais aussi grande, celle que nous
pouvons appeler notre histoire nationale, et qui compte des hommes non
moins grands: Charlemagne, Roland, Duguesclin, Bayard, Turenne, Conde,
Villars, Vauban, Hoche, Marceau, Kleber, Mirabeau. (_Applaudissements
repetes_.)
Eh bien, mes chers confreres, mes chers hotes, nous appartenons a ces
deux cites. Soyons-en fiers, et permettez-moi de vous dire, en buvant
a votre sante, que je bois a la sante de nos deux patries:--A la sante
de la grande France! et a la sante du grand art!
Plusieurs salves d'applaudissements ont suivi le discours de Victor
Hugo. Tous les convives etaient debout, saluant et acclamant le poete.
M. Emile Perrin s'est alors leve et a dit:
Messieurs,
Puisque cet honneur m'est reserve de repondre a l'hote illustre qui
noue a convies, puisque je dois prendre la parole apres la vois que
vous venez d'entendre, devant vous, messieurs, qui representez ici
une des gloires de notre pays, une de ses forces les plus expansives,
l'art dramatique en France, vous, ses auteurs, ses interpretes et ses
juges, permettez-moi de parler au nom de la Comedie-Francaise. C'est
au nom de tout ce qui constitue notre maison, au nom de ses souvenirs,
de son present, de son avenir, au nom de ses grands poetes qui ont
fonde son existence et forme son patrimoine, au nom de cette longue
suite d'artistes celebres qui sont les ancetres et les conseillers de
ceux d'aujourd'hui, que je vous demande, messieurs, de porter ce toast
a M. Victor Hugo. (_Applaudissements_.)
De cette vie si prodigieusement remplie, je ne veux ici retenir qu'un
jour; dans cette oeuvre immense si multiple, si fortement melee a
l'art de notre temps qu'elle en semble, a elle seule, l'expression
vivante (_Bravos_), je ne veux ici relever qu'une date.
Le 25 fevrier 1830, il y aura bientot quarante-huit ans, la
Comedie-Francaise avait l'honneur de representer pour la premiere
fois _Hernani_. Un demi-siecle a passe sur cette oeuvre d'abord si
passionnement contestee et qui souleva tant de tempetes. Aujourd'hui,
elle est entree dans la region sereine des chefs-d'oeuvre. Elle est
devenue classique a son tour, car la posterite a commence pour
elle, et la voila a mi-chemin de son premier centenaire
(_Applaudissements_.) Dans cinquante ans, aux jours des glorieux
anniversaires, on jouera _Hernani_ comme on joue le _Cid_ et les
_Horaces_. Ils sont tous trois d'une meme famille, freres par la male
fierte des sentiments, freres par l'incomparable splendeur du langage.
(_Bravos prolonges_.)
Dans cinquante ans, messieurs, bien peu de nous pourront avoir le
bonheur d'applaudir _Hernani_. Mais une generation nouvelle se
chargera de ce soin; elle s'y empressera comme ses ainees, et son
coeur battra comme le notre, anime du meme enthousiasme, de la meme
ardeur.
En portant ce toast a Victor Hugo, a l'auteur d'_Hernani_, je bois,
messieurs, a l'immortelle jeunesse du genie.... (_Bravos_.)
M. de Bieville a pris ensuite la parole:
Tres cher et tres illustre poete,
C'est comme le plus ancien des critiques dramatiques que quelques-uns
de mes confreres m'ont fait l'honneur de me designer pour vous porter
un toast.
Quel chemin nous avons fait depuis le jour memorable de la premiere
representation d'_Hernani!_ Alors, cher grand poete, vous comptiez
deja d'ardents admirateurs parmi les critiques dramatiques, mais vous
y trouviez aussi d'ardents detracteurs; aujourd'hui, l'admiration nous
a tous gagnes.
Au nom de la critique dramatique, je bois a l'auteur d'_Hernani_, au
plus grand poete de ce siecle, au fondateur de la liberte dramatique
au Theatre-Francais. (_Applaudissements_.)
M. Theodore de Banville s'est leve a son tour, et, tourne vers M.
Victor Hugo, lui a dit, avec une emotion qui se communiquait a tout
l'auditoire:
Maitre,
Depuis bien longtemps, on ne compte plus vos chefs-d'oeuvre.
Cependant, vous en avez fait un aujourd'hui qui passe tous les autres:
c'est d'avoir assemble cent cinquante parisiens animes d'une meme
pensee. On dit qu'en ces temps troubles nous ne nous entendons sur
rien; c'est une erreur, puisque nous n'avons tous qu'une seule ame
pour feter et acclamer votre gloire. Le genie a cela de divin, entre
autres choses, qu'il aplanit les obstacles, fond les dissentiments, et
emporte les esprits dans son sillon de lumiere.
Oui, vous nous unissez tous dans un meme sentiment de reconnaissance
et de fierte, car c'est grace a vous que la France est elle-meme
vis-a-vis de l'etranger, et que, douloureusement blessee, elle reste
encore victorieuse. Elle le sera toujours, puisqu'elle porte a son
front la clarte de l'idee, et qu'il faut bien la suivre, si l'on ne
veut pas marcher dans la nuit noire. Elle a toujours eu ce privilege
de ravir par l'intelligence, d'entasser les merveilles, et de faire
croire a ses miracles a force de miracles. C'est en quoi, Maitre,
vous la representez parfaitement, car vous avez stupefait l'envie et
l'admiration elle-meme, par le prodige d'une creation inepuisable,
qui foisonne comme les feuilles de la foret et les etoiles du ciel.
L'univers est encore ebloui de votre derniere oeuvre, que deja vous
l'avez oubliee depuis longtemps et que vous nous etonnez par une
oeuvre nouvelle. Ayant encore le frisson lyrique des _Contemplations_,
nous sommes enchantes et charmes par la flute des _Chansons des rues
et des bois_.
Nous ecoutons avidement le romancier, l'historien, le douloureux
avocat des _Miserables_, quand mille poemes nouveaux s'eveillent,
ouvrant leurs ailes d'aigle; et, apres avoir offert au monde cette
_Legende des Siecles_ qui semble ne pouvoir jamais etre egalee, vous
realisez ce fait inoui de lui donner une soeur qui la surpasse, et de
vous montrer chaque jour pareil et superieur a vous-meme. Et ce qui
fait a force de ce grand Paris que vous adorez, de cette France dont
vous etes l'orgueil, c'est qu'ils vous suivent, vous comprennent, et
que, si haut que vous montiez, leur ame est a l'unisson de la votre.
Le peuple qui se presse a _Hernani_ jette dans la caisse du theatre
plus d'argent qu'elle n'en peut tenir, et, comprenant en artiste les
beautes du poeme, temoigne ainsi qu'il y a entre vous et lui une
solidarite complete. Votre genie est son genie, et c'est pourquoi
j'exprime la pensee de tous en confondant nos plus chers espoirs dans
ce double voeu: Vive la France! vive Victor Hugo!
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