Actes et Paroles, Vol. 4
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Victor Hugo >> Actes et Paroles, Vol. 4
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IV
Ces deux freres sont comme le complement l'un de l'autre: l'aine est
le rayonnant, le plus jeune est l'austere. Austerite aimable comme
celle d'un jeune Socrate. Sa presence est fortifiante; rien n'est sain
et rien n'est rassurant comme l'imperturbable amenite de l'ouvrier
content. Ce jeune exile volontaire conserve, dans le desert ou l'on
est pour jamais peut-etre, les elegances de sa vie passee, et en meme
temps il se met a la tache; il veut construire, et il construit un
monument; il ne perd pas une heure, il a le respect religieux du
temps; ses habitudes sont a la fois parisiennes et monacales. Il
habite une chambre encombree de livres. Au point du jour il entend
marcher au-dessus de sa tete, sur le toit de la maison, quelqu'un qui
travaille; c'est son pere; ce pas le reveille; alors il se leve et
travaille aussi. Ce qu'il fait, on l'a vu plus haut, il traduit
Shakespeare; entreprise considerable. Il traduit Shakespeare; il
l'interprete, il le commente, il le fait accessible a tous; il taille
degre par degre dans la roche et dans le glacier on ne sait quel
vertigineux escalier qui aboutit a cette cime. On a bien raison
de dire que ces proscrits-la sont des ambitieux; celui-ci reve la
familiarite avec les genies, il se dit: Je traduirai plus tard de la
meme facon Homere, Eschyle, Isaie et Dante. En attendant, il tient
Shakespeare. Conquete illustre a faire. Introduire Shakespeare en
France, quel vaste devoir! Ce devoir, il l'accepte; il s'y engage, il
s'y enferme; il sait que sa vie desormais sera liee par cette promesse
faite au nom de la France au grand homme de l'Angleterre; il sait
que ce grand homme de l'Angleterre est un des grands hommes du genre
humain tout entier, et que servir cette gloire, c'est servir la
civilisation meme; il sait qu'une telle entreprise est imperieuse,
qu'elle sera exigeante et altiere, et qu'une fois commencee elle ne
peut etre ni interrompue ni abandonnee; il sait qu'il en a pour douze
ans; il sait que c'est la une autre cellule, et qu'il se condamne au
cloitre, et que lorsqu'on entre dans un tel labeur, on y est mure;
il y consent, et, de meme qu'il s'est exile pour son pere, il
s'emprisonne pour Shakespeare.
Sa recompense, c'est son effort meme. Il a voulu traduire Shakespeare,
et, en effet, voila Shakespeare traduit. Il a renouvele l'effrayant
combat nocturne de Jacob; il ajoute avec l'archange, et son jarret n'a
pas plie. Il est l'ecrivain qu'il fallait.
L'anglais de Shakespeare n'est plus l'anglais d'a present; il a ete
necessaire de superposer a cet anglais du seizieme siecle le francais
du dix-neuvieme, sorte de corps a corps des deux idiomes; la plus
redoutable aventure ou puisse se hasarder un traducteur: ce jeune
homme a eu cette audace. Ce qu'il a entrepris de faire, il l'a fait.
Il importait de ne rien perdre de l'oeuvre enorme. Il a mis sur
Shakespeare la langue francaise, et il a reussi a faire passer, a
travers l'inextricable claire-voie de deux idiomes appliques l'un sur
l'autre, tout le rayonnement de ce genie.
Pour cela, il a du depenser, a chaque phrase, a chaque vers, presque a
chaque mot, une inepuisable invention de style. Pour une telle oeuvre,
il faut que le traducteur soit createur. Il l'a ete.
Un ecrivain qui prouve son originalite par une traduction, c'est
etrange et rare. Traduire ne lui suffit pas. Il batit autour de
Shakespeare, comme des contreforts autour d'une cathedrale, toute une
oeuvre a lui, oeuvre de philosophie, de critique, d'histoire. Il est
linguiste, artiste, grammairien, erudit. Il est docte et alerte;
toujours savant, jamais pedant. Il accumule et coordonne les
variantes, les notes, les prefaces, les explications. Il condense tout
ce qui est epars dans les environs de Shakespeare. Pas un antre de
cette caverne immense ou il ne penetre. Il fait des fouilles dans ce
genie.
V
Et c'est ainsi qu'apres douze annees de labeur, il fait a la France
don de Shakespeare. Les vrais traducteurs ont cette puissance
singuliere d'enrichir un peuple sans appauvrir l'autre, de ne point
derober ce qu'ils prennent, et de donner un genie a une nation sans
l'oter a sa patrie.
Cette longue incubation se fait sans qu'il l'interrompe un seul jour.
Aucune solution de continuite, pas de relache, aucune lacune, aucune
concession a la fatigue, toutes les aurores ramenent la besogne;
_nulla dies sine linea_; c'est la, du reste, la bonne loi des fiers
esprits. L'oeuvre qu'on accomplit et qu'on voit croitre est par
elle-meme reposante. Aucun autre repos n'est necessaire. Ce jeune
homme le comprend ainsi; il ne quitte jamais sa tache; il s'eveille
chaque matin des qu'il entend le marcheur d'en haut s'eveiller; et
quand, l'heure de la table de famille venue, ils redescendent tous les
deux de leur travail, son pere et lui, ils echangent un doux sourire.
Isolement, intimite, renoncement, apaisement de la nostalgie par la
pensee; telle est la vie de ces hommes. Pour horizon le brouillard
des flots et des evenements, pour musique le vent de tempete, pour
spectacle la mobilite d'un infini, la mer, sous la fixite d'un autre
infini, le ciel. On est des naufrages, on regarde les abimes. Tout a
sombre, hors la conscience; navire dont il ne reste que la boussole.
Dans cette famille personne n'a rien a soi; tout est en commun,
l'effort, la resistance, la volonte, l'ame. Ce pere et ces fils
resserrent de plus en plus leur etroit embrassement.
Il est probable qu'ils souffrent, mais ils ne se le disent pas;
chacun s'absorbe et se rasserene dans son oeuvre diverse; dans les
intermittences, le soir, aux reunions de famille, aux promenades sur
la plage, ils parlent. De quoi? de quoi peuvent parler des proscrits,
si ce n'est de la patrie? Cette France, ils l'adorent; plus l'exil
s'aggrave, plus l'amour augmente. Loin des yeux, pres du coeur. Ils
ont toutes les grandes convictions, ce qui leur donne toutes les
grandes certitudes. On a agi de son mieux; on a fait ce qu'on a pu;
quelle recompense veut-on? Une seule. Revoir la patrie. Eh bien, on la
reverra. Comme on y etait heureux, et comme on y sera heureux encore!
Certes, l'heure benie du retour sonnera. On les attend la-bas. Ainsi
parlent ces bannis. La causerie finie, on se remet au travail. Toutes
les journees se ressemblent. Cela dure dix-neuf ans. Au bout de
dix-neuf ans l'exil cesse, ils rentrent, les voila dans la patrie; ils
sont attendus en effet, eux par la tombe, lui par la haine.
VI
Est-ce que ceci est une plainte? Point. Et de quel droit la plainte?
Et vers qui se tournerait-elle? Vers vous, Dieu? Non. Vers toi,
patrie? Jamais.
Qui pourrait songer a la France autrement que reconnaissant et
attendri? Et pour cet homme-la, pour ce pere, n'y a-t-il pas trois
journees inoubliables, le 5 septembre 1870, le 18 mars 1871, le 28
decembre 1873! Le 5 septembre 1870, il rentra dans la patrie, la
France; le 18 mars 1871, le 28 decembre 1873, ses fils rentrerent,
l'un apres l'autre, dans l'autre patrie, le sepulcre; et a ces trois
rentrees, tu vins de toutes parts faire cortege, o immense peuple de
Paris! Tu y vins tendre, emu, magnanime, avec ce profond murmure des
foules qui ressemble parfois au bercement des meres. Depuis ces trois
jours ineffacables, y a-t-il eu quelque part, n'importe ou, dans des
regions quelconques, de la calomnie, de l'insulte et de la haine? Cela
se peut, mais pourquoi pas? et a qui cela fait-il du mal? a ceux qui
haissent peut-etre. Plaignons-les. Le peuple est grand et bon. Le
reste n'est rien. Il faudrait pour s'en emouvoir n'avoir jamais vu
l'ocean. Qu'importe une vaine surface ecumante quand le fond est
majestueusement ami et paisible! Se plaindre de la patrie, lui
reprocher quoi que ce soit, non, non, non! Meme ceux qui meurent par
elle vivent par elle.
Quant a vous, Dieu, que vous dire? Est-ce que vous n'etes pas
l'Ignore? Que savons-nous sinon que vous etes et que nous sommes?
Est-ce que nous nous connaissons, o mystere! Eternel Dieu, vous faites
tourner sur ses gonds la porte de la tombe, et vous savez pourquoi.
Nous faisons la fosse, et vous ce qui est au dela. Au trou dans la
terre s'ajuste une ouverture dans le firmament. Vous vous servez
du sepulcre comme nous du creuset, et, l'indivisible etant
l'incorruptible, rien ne se perd, ni l'atome materiel, la molecule
dans le creuset, ni l'atome moral, le moi, dans le tombeau. Vous
maniez la destinee humaine; vous abregez la jeunesse, vous prolongez
la vieillesse; vous avez vos raisons. Dans notre crepuscule, nous
qui sommes le relatif, nous nous heurtons a tatons a vous qui etes
l'absolu, et ce n'est pas sans meurtrissure que nous faisons la
rencontre obscure de vos lois. Vous etes calomnie vous aussi; les
religions vous appellent jaloux, colere, vengeur; par moments elles
plaident vos circonstances attenuantes; voila ce que font les
religions. La religion vous venere. Aussi la religion a-t-elle pour
ennemies les religions. Les religions croient l'absurde. La religion
croit le vrai. Dans les pagodes, dans les mosquees, dans les
synagogues, du haut des chaires et au nom des dogmes, on vous
conseille, on vous exhorte, on vous interprete, on vous qualifie; les
pretres se font vos juges, les sages non. Les sages vous acceptent.
Accepter Dieu, c'est la le supreme effort de la philosophie. Nos
propres dimensions nous echappent a nous-memes. Vous les connaissez,
vous; vous avez la mesure de tout et de tous. Les lois de percussion
sont diverses. Tel homme est frappe plus souvent que les autres; il
semble qu'il ne soit jamais perdu de vue par le destin. Vous savez
pourquoi. Nous ne voyons que des raccourcis; vous seul connaissez les
proportions veritables. Tout se retrouvera plus tard. Chaque chiffre
aura son total. Vivre ne donne sur la terre pas d'autre droit que
mourir, mais mourir donne tous les droits. Que l'homme fasse son
devoir, Dieu fera le sien. Nous sommes a la fois vos debiteurs et vos
creanciers; relation naturelle des fils au pere. Nous savons que nous
venons de vous; nous sentons confusement, mais surement, le point
d'attache de l'homme a Dieu; de meme que le rayon a conscience du
soleil, notre immortalite a conscience de votre eternite. Elles se
prouvent l'une par l'autre; cercle sublime. Vous etes necessairement
juste puisque vous etes; et que ni le mal ni la mort n'existent. Vous
ne pouvez pas etre autre chose que la bonte au haut de la vie et la
clarte au fond du ciel. Nous ne pouvons pas plus vous nier que nous
ne pouvons nier l'infini. Vous etes l'illimite evident. La vie
universelle, c'est vous; le ciel universel, c'est vous. Votre bonte
est la chaleur de votre clarte; votre verite est le rayon de votre
amour. L'homme ne peut que begayer a jamais un essai de vous
comprendre. Il travaille, souffre, aime, pleure et espere a travers
cela. Devant vous, abaisser nos fronts, c'est elever nos esprits.
C'est la tout ce que nous avons a vous dire, o Dieu.
VII
Pas de plainte donc. Nous n'avons tout au plus droit qu'a
l'etonnement. L'etonnement contient toute la quantite de protestation
permise a cet immense ignorant qui est l'homme. Et ce douloureux
etonnement, comment le reserver pour soi quand la France le reclame?
Comment songer aux douleurs privees en presence de l'affliction
publique? Une telle patrie prend toute la place. Que chacun ait
sa blessure a lui, soit, mais qu'il la cache en presence du flanc
saignant de notre mere. Ah! quels songes on faisait! On etait mis hors
la loi, expulse, banni, rebanni, proscrit, reproscrit; tel homme qui a
des cheveux blancs a ete chasse quatre fois, d'abord de France, puis
de Belgique, puis de Jersey, puis de Belgique encore; eh bien, quoi?
on etait des exiles. On souriait. On disait: Oui, mais la France!
La France est la, toujours grande, toujours belle, toujours adoree,
toujours France! Il y a un voile entre elle et nous, mais un de ces
jours l'empire se dechirera du haut en bas, et, derriere la dechirure
lumineuse, la France reparaitra! La France reparaitra, quel
eblouissement! Dans sa splendeur, dans sa gloire, dans sa majeste
fraternelle aux nations, avec toute sa couronne comme une reine, avec
toute son aureole comme une deesse, puissante et libre, puissante
pour proteger, libre pour delivrer! Voila ce qui est triste, c'est
de s'etre dit cela. Helas, on revait l'apotheose, on a le pilori. La
patrie a ete foulee aux pieds par cette sauvage, la guerre etrangere,
et par cette folle, la guerre civile; l'une a essaye d'assassiner la
civilisation et de supprimer le chef-lieu du monde; l'autre a brule
les deux creches sacrees de la Revolution, les Tuileries, nid de la
Convention, l'hotel de ville, nid de la Commune. On a profite de la
presence des prussiens pour jeter bas la colonne d'Iena. On leur a
ajoute cette joie. On a tue des vieillards, on a tue des femmes, on
a tue des petits enfants. On a ete des gens ivres qui ne savent
ce qu'ils font. On a creuse des fosses immenses ou l'on a enterre
pele-mele, et a demi morts, le juste et l'injuste, le faux et le vrai,
le bien et le mal. On a voulu abattre cette geante, Paris; on a voulu
ressusciter ce fantome, Versailles. On a eu des incendies dignes
d'Erostrate et des fratricides dignes d'Atree. Qui a fait ces crimes?
Personne et tout le monde; ces deux execrables anonymes, la guerre
etrangere et la guerre civile; les barbares, qui en sont venus aux
mains, stupidement, des deux cotes a la fois, du cote orageux ou
sont les aigles, du cote tenebreux ou sont les hiboux, enjambant
la frontiere, enjambant la muraille, ceux-ci franchissant le Rhin,
ceux-la ensanglantant la Seine, tous franchissant et ensanglantant la
conscience humaine, sans pouvoir dire pourquoi, sans rien comprendre,
sinon que le vent qui passe les avait mis en colere. Attentats des
ignorants. Aussi bien des ignorants d'en haut que des ignorants d'en
bas. Attentats des innocents aussi, car l'ignorance est une innocence.
Ferocites farouches. Qui plaindre? les vaincus et les vainqueurs. Oh!
voir a terre, gisant, inerte, soufflete, le cadavre de notre gloire!
Et la verite! et la justice! et la raison! et la liberte! toutes ces
arteres sont ouvertes. Nous sommes saignes aux quatre veines de notre
honneur. Pourtant nos soldats ont ete heroiques, et certes le seront
encore. Mais quels desastres! Rien n'est crime, tout est fatalite! Les
vieilles calamites de Ninive, de Thebes et d'Argos sont depassees.
Personne qui n'ait sa plaie, laquelle est la plaie publique. Et, a
travers tout cela, aggravation lugubre, il vous vient par moments
cette pensee poignante qu'a cette heure il y a, a cinq mille lieues
d'ici, loin de leur mere, des enfants de vingt ans condamnes a mort,
puis au bagne, pour un article de journal. O pauvres hommes! eternelle
pitie! fanatismes contre fanatismes. Helas! fanatiques, nous le sommes
tous. Celui qui ecrit ces lignes, est un fanatique lui-meme; fanatique
de progres, de civilisation, de paix et de clemence; inexorable pour
les impitoyables; intolerant pour les intolerants. Frappons-nous la
poitrine.
Oui, ces choses sombres ont ete accomplies. On a vu cela, et, a cette
heure, que voit-on? La joie des rois assis comme des bourreaux sur un
demembrement. Apres les ecartelements, cela se fait; et Charlot, avant
de les jeter au bucher, s'accroupit et se reposa un moment sur les
lamentables troncons de Damiens, comme Guillaume sur l'Alsace et la
Lorraine. Guillaume, du reste, n'est pas plus coupable que Charlot; les
bourreaux sont innocents; les responsables sont les juges; l'histoire
dira quels ont ete, dans l'affreux traite de 1871, les juges de la
France. Ils ont fait une paix pleine de guerre. Ah! les infortunes! A
cette heure, ils regnent, ils sont princes, et se croient maitres.
Ils sont heureux de tout le bonheur que peut donner une tranquillite
violente; ils ont la gloire d'un immense sang repandu; ils se pensent
invulnerables, ils sont cuirasses de toute-puissance et de neant; ils
preparent, au milieu des fetes, dans la splendeur de leur imbecillite
souveraine, la devastation de l'avenir; quand on leur parle de
l'immortalite des nations, ils jugent de cette immortalite par leur
majeste a eux-memes, et ils en rient; ils se croient de bons tueurs,
et pensent avoir reussi; ils se figurent que c'est fait, que les
dynasties en ont fini avec les peuples; ils s'imaginent que la tete du
genre humain est decidement coupee, que la civilisation se resignera
a cette decapitation, qu!est-ce que Paris de plus ou de moins? Ils se
persuadent que Metz et Strasbourg deviendront de l'ombre, qu'il y aura
prescription pour ce vol, que nous en prendrons notre parti, que la
nation-chef sera paisiblement la nation-serve, que nous descendrons
jusqu'a l'acceptation de leur pourpre epouvantable, que nous n'avons
plus ni bras, ni mains, ni cerveau, ni entrailles, ni coeur, ni
esprit, ni sabre au cote, ni sang dans les veines, ni crachat dans la
bouche, que nous sommes des idiots et des infames, et que la France,
qui a rendu l'Amerique a l'Amerique, l'Italie a l'Italie, et la Grece
a la Grece, ne saura pas rendre la France a la France.
Ils croient cela, o fremissement!
VIII
Et cependant la nuee monte; elle monte, pareille a la mysterieuse
colonne conductrice, noire sur l'azur, rouge sur l'ombre. Elle emplit
lentement l'horizon. Les vieillards la redoutent pour les enfants, et
les enfants la saluent. Une funeste inclemence germe. Les rancunes
couvent les represailles; les plus doux se sentent confusement
implacables; les augustes promiscuites fraternelles ne sont plus
de saison; la frontiere redevient barriere; on recommence a etre
national, et le plus cosmopolite renonce a la neutralite; adieu la
mansuetude des philosophes! entre l'humanite et l'homme la patrie se
dresse, terrible. Elle regarde les sages, indignee. Qu'ils ne viennent
plus parler d'union, d'harmonie et de paix! Pas de paix, que la
tete haute! Voila ce que veut la patrie. Ajournement de la concorde
humaine. Oh! la miserable aventure! Les echeances sont inevitables;
on entend sourdre sous terre les catastrophes semees, et sur leur
croissance, de plus en plus distincte, on peut calculer l'heure de
leur eclosion. Nul moyen d'echapper. L'avenir est plein d'arrivees
fatales. Eschyle, s'il etait francais, et Jeremie, s'il etait teuton,
pleureraient. Le penseur medite accable. Que faire? Attendre et
esperer, mais esperer a travers le carnage. De la un sinistre
effarement. Le penseur, qui est toujours complique d'un prophete, a
devant les yeux un tumulte, qui est l'avenir. Il cherchait du regard,
au dela de l'horizon, l'alliance et la fraternite, et il est condamne
a entrevoir la haine. Rien n'est certain, mais tout menace. Tout est
obscur, mais sombre. Il pense et il souffre. Ses reves d'inviolabilite
de la vie humaine, d'abolition de la guerre, d'arbitrage entre
les peuples et de paix universelle, sont traverses par de vagues
flamboiements d'epees.
En attendant on meurt, et ceux qui meurent laissent derriere eux ceux
qui pleurent. Patience. On n'est que precede. Il est juste que le soir
vienne pour tous. Il est juste que tous montent l'un apres l'autre
recevoir leur paie. Les passe-droits ne sont qu'apparents. La tombe
n'oublie personne.
Un jour, bientot peut-etre, l'heure qui a sonne pour les fils sonnera
pour le pere. La journee du travailleur sera finie. Son tour sera
venu; il aura l'apparence d'un endormi; on le mettra entre quatre
planches, il sera ce quelqu'un d'inconnu qu'on appelle un mort, et on
le conduira a la grande ouverture sombre. La est le seuil impossible
a deviner. Celui qui arrive y est attendu par ceux qui sont arrives.
Celui qui arrive est le bienvenu. Ce qui semble la sortie est pour lui
l'entree. Il percoit distinctement ce qu'il avait obscurement
accepte; l'oeil de la chair se ferme, l'oeil de l'esprit s'ouvre,
et l'invisible devient visible. Ce qui est pour les hommes le monde
s'eclipse pour lui. Pendant qu'on fait silence autour de la fosse
beante, pendant que des pelletees de terre, poussiere jetee a ce
qui va etre cendre, tombent sur la biere sourde et sonore, l'ame
mysterieuse quitte ce vetement, le corps, et sort, lumiere, de
l'amoncellement des tenebres. Alors pour cette ame les disparus
reparaissent, et ces vrais vivants, que dans l'ombre terrestre on
nomme les trepasses, emplissent l'horizon ignore, se pressent,
rayonnants, dans une profondeur de nuee et d'aurore, appellent
doucement le nouveau venu, et se penchent sur sa face eblouie avec ce
bon sourire qu'on a dans les etoiles. Ainsi s'en ira le travailleur
charge d'annees, laissant, s'il a bien agi, quelques regrets derriere
lui, suivi jusqu'au bord du tombeau par des yeux mouilles peut-etre et
par de graves fronts decouverts, et en meme temps recu avec joie dans
la clarte eternelle; et, si vous n'etes pas du deuil ici-bas, vous
serez la-haut de la fete, o mes bien-aimes!
TESTAMENT LITTERAIRE
1875
Je veux qu'apres ma mort tous mes manuscrits non publies, avec leurs
copies s'il en existe, et toutes les choses ecrites de ma main que je
laisserai, de quelque nature qu'elles soient, je veux, dis-je,
que tous mes manuscrits, sans exception, et quelle qu'en soit la
dimension, soient reunis et remis a la disposition des trois amis dont
voici les noms:
Paul Meurice,
Auguste Vacquerie,
Ernest Lefevre.
Je donne a ces trois amis plein pouvoir pour requerir l'execution
entiere et complete de ma volonte.
Je les charge de publier mes manuscrits de la facon que voici:
Lesdits manuscrits peuvent etre classes en trois categories:
Premierement, les oeuvres tout a fait terminees;
Deuxiemement, les oeuvres commencees, terminees en partie, mais non
achevees;
Troisiemement, les ebauches, fragments, idees eparses, vers ou
prose, semees ca et la, soit dans mes carnets, soit sur des feuilles
volantes.
Je prie mes trois amis, ou l'un d'eux choisi par eux, de faire ce
triage avec le plus grand soin et comme je le ferais moi-meme, dans
l'esprit et dans la pensee qu'ils me connaissent, et avec toute
l'amitie dont ils m'ont donne tant de marques.
Je les prie de publier, avec des intervalles dont ils seront juges
entre chaque publication:
D'abord, les oeuvres terminees;
Ensuite, les oeuvres commencees et en partie achevees;
Enfin, les fragments et idees eparses.
Cette derniere categorie d'oeuvres, se rattachant a l'ensemble de
toutes mes idees, quoique sans lien apparent, formera, je pense,
plusieurs volumes, et sera publiee sous le titre OCEAN. Presque tout
cela a ete ecrit dans mon exil. Je rends a la mer ce que j'ai recu
d'elle.
Pour assurer les frais de la publication de cet ensemble d'oeuvres, il
sera distrait de ma succession une somme de _cent mille_ francs qui
sera reservee et affectee auxdits frais.
MM. Paul Meurice, Auguste Vacquerie et Ernest Lefevre, apres les frais
payes, recevront, pour se les partager entre eux dans la proportion du
travail fait par chacun:
1 deg. Sur la premiere categorie d'oeuvres, _quinze pour cent_ du benefice
net;
2 deg. Sur la deuxieme categorie, _vingt-cinq pour cent_ du benefice net;
3 deg. Sur la troisieme categorie, qui exigera des notes, des prefaces
peut-etre, beaucoup de temps et de travail, _cinquante pour cent_ du
benefice net.
Independamment de ces trois categories de publication, mes trois amis,
dans le cas ou l'on jugerait a propos de publier mes lettres apres ma
mort, sont expressement charges par moi de cette publication, en vertu
du principe que les lettres appartiennent, non a celui qui les a
recues, mais a celui qui les a ecrites. Ils feront le triage de mes
lettres et seront juges des conditions de convenance et d'opportunite
de cette publication.
Ils recevront sur le benefice net de la publication de mes lettres
_cinquante pour cent_.
Je les remercie du plus profond de mon coeur de vouloir bien prendre
tous ces soins.
En cas de deces de l'un d'eux, ils designeraient, s'il etait
necessaire, une tierce personne qui aurait leur confiance, pour le
remplacer.
Telles sont mes volontes expresses pour la publication de tous les
manuscrits inedits, quels qu'ils soient, que je laisserai apres ma
mort.
J'ordonne que ces manuscrits soient immediatement remis a MM. Paul
Meurice, Auguste Vacquerie et Ernest Lefevre, pour qu'ils executent
mes intentions comme l'eussent fait mes fils bien-aimes que je vais
rejoindre.
Fait, et ecrit de ma main, en pleine sante d'esprit et de corps,
aujourd'hui vingt-trois septembre mil huit cent soixante-quinze, a
Paris.
VICTOR HUGO.
Le lendemain du jour ou ce testament fut rendu public, les journaux
insererent les declarations qui suivent:
Nous sommes profondement touches de la confiance que Victor Hugo nous
temoigne et profondement reconnaissants de l'immense honneur qu'il
nous fait en nous choisissant pour les metteurs en oeuvre de ses
manuscrits et pour les interpretes de sa pensee.
Nous acceptons la mission.
Nous n'acceptons pas l'argent.
Pendant trente ans, nous avons fait pour rien ce que Victor Hugo nous
demande de continuer. Il ne nous convient pas d'en etre payes apres sa
mort plus que de son vivant.
Nous renoncons entierement et irrevocablement a notre part dans les
benefices de la publication de ses manuscrits. Nous la donnons a
tout ce gui servira sa memoire et son oeuvre. Un acte regulier en
determinera et en constatera l'emploi.
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