A / B / C / D / E /  F / G / H / I / J /  K / L / M / N / O /  P / R / S / T / UV / W / Z

Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Actes et Paroles, Vol. 4

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Comme les conquerants ont vieilli! ou est aujourd'hui le blocus
continental?

Appuyons sur ces phenomenes democratiques d'une signification si
haute. Les portes ne sont jamais ouvertes trop grandes dans la
demonstration du progres. Le trop n'est pas a craindre lorsqu'on
enumere les evidences rassurantes a l'extremite desquelles est la
concorde. L'unite se forme; donc l'union. L'homme Un, c'est l'homme
Frere, c'est l'homme Egal, c'est l'homme Libre.

Le fait des peuples se produit en dehors du fait des gouvernements.

Symptome decisif. Ce qui vient a ce rendez-vous de l'exposition
universelle, ce n'est pas seulement l'Europe, redisons-le, ce n'est
pas seulement le groupe civilise, ce n'est pas seulement l'Angleterre
avec sa pyramide doree de soixante pieds de haut figurant le rendement
d'or de l'Australie, la Prusse avec son temple de la Paix et sa grotte
de sel gemme, la Russie avec sa vieille orfevrerie byzantine, la
Crimee avec ses laines, la Finlande avec ses lins, la Suede avec ses
fers, la Norvege avec ses fourrures, la Belgique avec ses dentelles,
le Canada avec ses bois de luxe, New-York avec son anthracite dont
un seul bloc pese huit mille livres, le Bresil avec les bijoux
entomologiques et ornithologiques que lui fait son soleil; ce qui
arrive, ce qui accourt, ce qui s'empresse, c'est le vieux Thibet
fanatique, c'est le Kolkar, le Travancore, le Bhopa, le Drangudra, le
Punwah, le Chatturpore, l'Attipor, le Gundul, le Ristlom; c'est le
jam de Norvanaghur, c'est le nizam d'Hyderabad, c'est le kao de Rusk,
c'est le thakore de Morwee; c'est toute cette famille de nations
embryonnaires sur lesquelles pesent les hautesses asiatiques, les
maharadjahs, les jageerdars, les begums. Jusqu'a un baril de poudre
d'or, qui est envoye par cet informe roi negre de Bonny, habitant d'un
palais bati d'ossements humains. Disons-le en passant, ce detail a
fait horreur. C'est avec des pierres que notre Louvre a nous est bati.
Soit.

L'Egypte n'a que sa momie; elle l'exhume. Ce cimetiere etale tous ses
chefs-d'oeuvre, ses sarcophages de porphyre, ses cercueils de granit
rose, ses gaines a cadavres peintes et dorees, d'autant plus ornees
qu'elles doivent etre plus enfouies. La contemporaine du zodiaque de
Denderah, la vache Hothor, descend de son socle de basalte, et vient.
Rhamses, Chephrem, Ateta, la reine Ammenisis, debarquent par le
chemin de fer; l'antique statue de bois que les arabes appellent
Cheick-el-Beled, et qui est un dieu inconnu, arrive, apportant, au nom
d'Isis, la mere commune, a la vieille Lutece le salut de la vieille
Thebes. Comment t'appelles-tu, Lutece? Je m'appelle Paris. Et
toi, comment t'appelles-tu, Thebes? Je m'appelle Dehr-el-Bahari.
Constatation poignante; les deux villes de meme race ont, chacune de
leur cote, perdu figure, l'une dans la civilisation, l'autre dans la
barbarie. Difference entre ce qui a avance et ce qui a recule.


IV

Donc, ce qui vient, c'est tous les peuples.

Non, il n'est plus temps de s'en dedire. L'exposition internationale
ne se retracte pas. Les rois ont beau s'organiser militairement,
donnons-leur la joie de le leur repeter a satiete, ce qui est
l'avenir, ce n'est pas la haine, c'est l'entente; ce n'est pas le
roulement des bombardes, c'est la course des locomotives. L'apaisement
de l'univers est fatal. Rien n'y peut. Pour tout ce qui est plumet,
dragonne, cymbale, quincaillerie meurtriere, gloriole sanglante, il y
a refroidissement.

Le rapetissement de la terre par le chemin de fer et le fil electrique
la met de plus en plus dans la main de la paix. Qu'on resiste tant
qu'on voudra; les temps sont arrives. L'ancien regime lutte en pure
perte. Le passe est tres ingenieux pour un mort; il se donne beaucoup
de peine, il fait des trouvailles, il invente chaque jour un nouvel
engin tres curieux et tres homicide. On lui donnera la croix
d'honneur, mais il n'aura pas d'autre reussite. Les hommes commencent
a voir moins trouble; l'envie de s'entre-tuer leur passe. Rien
ne prevaut contre un tel courant d'idees. Les declivites de la
civilisation versent le genre humain dans un tel ou tel sens, et
cette fois, et pour jamais, l'univers penche du bon cote. Il y aura
peut-etre encore une ou deux peripeties, mais finales. L'immense vent
de l'avenir souffle la paix. Que faire contre l'ouragan de fraternite
et de joie? Alliance! alliance! crie l'infini. Et, sous cette
haleine de l'invisible, l'amour pousse hors de terre comme l'herbe.
Insurgez-vous donc contre ce verdissement du printemps universel.
Defaites donc la revolution. Defaites donc, non seulement le vingtieme
siecle devant vous, mais le dix-huitieme derriere vous. Reves! reves!
reves! Les enormes boulets d'acier, du prix de mille francs chaque,
que lancent les canons titans fabriques en Prusse par le gigantesque
marteau de Krupp, lequel pese cent mille livres et coute trois
millions, sont juste aussi efficaces contre le progres que les bulles
de savon soufflees au bout d'un chalumeau de paille par la bouche d'un
petit enfant.


V

Pourquoi voulez-vous nous faire croire aux revenants? Vous
imaginez-vous que nous ne savons pas que la guerre est morte? Elle est
morte le jour ou Jesus a dit: _Aimez-vous les uns les autres!_ et elle
n'a plus vecu sur la terre que d'une vie de spectre. Pourtant, apres
le depart de Jesus, la nuit a encore dure pres de deux mille ans, la
nuit est respirable aux fantomes, et la guerre a pu roder dans ces
tenebres. Mais le dix-huitieme siecle est venu, avec Voltaire qui est
l'etoile du matin, et la Revolution qui est l'aube, et maintenant il
fait grand jour. La guerre habite un sepulcre. Les larves ne sortent
pas des sepulcres a midi. Qu'elle reste dans son tombeau et qu'elle
nous laisse dans notre lumiere.

Cache tes drapeaux, guerre. Sinon, toi, misere, montre tes haillons.
Et confrontons les dechirures. Celles-ci s'appellent gloire; celles-la
s'appellent famine, prostitution, ruine, peste. Ceci produit cela.
Assez.

Est ce vous qui attaquez, allemands? Est ce nous? A qui en veut-on?
Allemands, _all Men_, vous etes Tous-les-Hommes. Nous vous aimons.
Nous sommes vos concitoyens dans la cite Philosophie, et vous etes nos
compatriotes dans la patrie Liberte. Nous sommes, nous, europeens de
Paris, la meme famille que vous, europeens de Berlin et de Vienne.
France veut dire Affranchissement. Germanie veut dire Fraternite. Se
represente-t-on le premier mot de la formule democratique faisant la
guerre au dernier?

Les masses sont les forces; depuis 89, elles sont aussi les volontes.
De la le suffrage universel. Qu'est-ce que la guerre? C'est le suicide
des masses. Mettez donc ce suicide aux voix! Le peuple complice de son
propre assassinat, c'est le spectacle qu'offre la guerre. Rien de
plus lamentable. On voit la a nu tout ce hideux mecanisme des forces
detournees de leur but et employees contre elles-memes. On voit les
deux bouts de la guerre; nous en avons montre un tout a l'heure, qui
est le resultat: la misere. Maintenant montrons l'autre, qui est la
cause: l'ignorance. Oh! ce sont la, en effet, les deux tragiques
maladies. Qui les guerira augmentera la lumiere du soleil.

Le propre de l'ignorance, c'est de subir. Les forces s'ignorent.
Avez-vous remarque le grand oeil doux du boeuf? Cet oeil est aveugle.
Il faut qu'il reste doux, mais qu'il devienne intelligent. La force
doit se connaitre. Sans quoi elle est terrible. Elle aboutit a
commettre des crimes, elle qui doit les empecher. Que tout soit actif,
que rien ne soit passif, le secret de la civilisation est la. Forces
passives, quel mot inepte! De la des meurtres. Un cadavre etendu qui
regarde le ciel accuse evidemment. Qui? Vous, moi, nous tous, non
seulement ceux qui ont fait, mais ceux qui ont laisse faire.

Que les spectres s'en aillent! Que les meduses se dissipent! Non, meme
pendant le canon d'une bataille, nous ne croyons pas a la guerre.
Cette fumee est de la fumee. Nous ne croyons qu'a la concorde humaine,
seul point d'intersection possible des directions diverses de
l'esprit humain, seul centre de ce reseau de voies qu'on appelle
la civilisation. Nous ne croyons qu'a la vie, a la justice, a la
delivrance, au lait des mamelles, aux berceaux des enfants, au sourire
du pere, au ciel etoile. De ceux memes qui gisent froids et saignants
sur le champ de bataille se degage, a l'etat de remords pour les rois,
a l'etat de reproche pour les peuples, le principe fraternite; le viol
d'une idee la consacre; et savez-vous ce que recommandent aux vivants
les morts, ces paisibles sombres? La paix.


VI

Bas les armes! Alliance. Amalgame. Unite!

Tous ces peuples que nous enumerions tout a l'heure, que viennent-ils
faire a Paris? Ils viennent en France. La transfusion du sang est
possible dans les veines de l'homme, et la transfusion de la
lumiere dans les veines des nations. Ils viennent s'incorporer a la
civilisation. Ils viennent comprendre. Les sauvages ont la meme soif,
les barbares ont le meme amour. Ces yeux satures de nuit viennent
regarder la verite. Le lever lointain du Droit Humain a blanchi leur
sombre horizon. La Revolution francaise a jete une trainee de flamme
jusqu'a eux. Les plus recules, les plus obscurs, les plus mal situes
sur le tenebreux plan incline de la barbarie, ont apercu le reflet
et entendu l'echo. Ils savent qu'il y a une ville-soleil; ils savent
qu'il existe un peuple de reconciliation, une maison de democratie,
une nation ouverte, qui appelle chez elle quiconque est frere ou
veut l'etre, et qui donne pour conclusion a toutes les guerres le
desarmement. De leur cote, invasion; du cote de la France, expansion.
Ces peuples ont eu le vague ebranlement des profonds tremblements de
la terre de France. Ils ont, de proche en proche, recu le contre-coup
de nos luttes, de nos secousses, de nos livres. Ils sont en communion
mysterieuse avec la conscience francaise. Lisent-ils Montaigne,
Pascal, Moliere, Diderot? Non. Mais ils les respirent. Phenomene
magnifique, cordial et formidable, que cette volatilisation d'un
peuple qui s'evapore en fraternite. O France, adieu! tu es trop grande
pour n'etre qu'une patrie. On se separe de sa mere qui devient deesse.
Encore un peu de temps, et tu t'evanouiras dans la transfiguration.
Tu es si grande que voila que tu ne vas plus etre. Tu ne seras plus
France, tu seras Humanite; tu ne seras plus nation, tu seras ubiquite.
Tu es destinee a te dissoudre tout entiere en rayonnement, et
rien n'est auguste a cette heure comme l'effacement visible de ta
frontiere. Resigne-toi a ton immensite. Adieu, Peuple! salut Homme!
Subis ton elargissement fatal et sublime, o ma patrie, et, de meme
qu'Athenes est devenue la Grece, de meme que Rome est devenue la
chretiente, toi, France, deviens le monde.

Hauteville House, mai 1867.





MES FILS

1874




I


Un homme se marie jeune; sa femme et lui ont a eux deux trente-sept
ans. Apres avoir ete riche dans son enfance, il est devenu pauvre
dans sa jeunesse; il a habite des palais de passage, a present il est
presque dans un grenier. Son pere a ete un vainqueur de l'Europe et
est maintenant un brigand de la Loire. Chute, ruine, pauvrete. Cet
homme, qui a vingt ans, trouve cela tout simple, et travaille.
Travailler, cela fait qu'on aime; aimer, cela fait qu'on se marie.
L'amour et le travail, les deux meilleurs points de depart pour la
famille; il lui en vient une. Le voila avec des enfants. Il prend au
serieux toute cette aurore. La mere nourrit l'enfant, le pere nourrit
la mere. Plus de bonheur demande plus de travail. Il passait les
jours a la besogne, il y passera les nuits. Qu'est-ce qu'il fait? peu
importe. Un travail quelconque.

Sa vie est rude, mais douce. Le soir, avant de se mettre a l'oeuvre
jusqu'a l'aube, il se couche a terre et les petits montent sur lui,
riant, chantant, begayant, jouant. Ils sont quatre, deux garcons et
deux filles.

Les annees passent, les enfants grandissent, l'homme murit. Avec le
travail un peu d'aisance lui est venue. Il habite dans de l'ombre et
dans de la verdure, aux Champs-Elysees. Il recoit la des visites de
quelques travailleurs pauvres comme lui, d'un vieux chansonnier appele
Beranger, d'un vieux philosophe appele Lamennais, d'un vieux proscrit
appele Chateaubriand. Il vit dans cette retraite, reveur, s'imaginant
que les Champs-Elysees sont une solitude, destine pourtant a la vraie
solitude plus tard. S'il ecoute, il n'entend que des chants. Entre les
arbres et lui, il y a les oiseaux; entre les hommes et lui, il y a les
enfants.

La mere leur apprend a lire; lui, il leur apprend a ecrire.
Quelquefois il ecrit en meme temps qu'eux sur la meme table, eux des
alphabets et des jambages, lui autre chose; et, pendant qu'ils font
lentement et gravement des jambages et des alphabets, il expedie une
page rapide. Un jour, le plus jeune des deux garcons, qui a quatre
ans, s'interrompt, pose la plume, regarde son pere ecrire, et lui dit:
_C'est drole, quand on a de petites mains, on ecrit tout gros, et
quand on a de grosses mains, on ecrit tout petit._

Au pere maitre d'ecole succede le college. Le pere pourtant tient
a meler au college la famille, estimant qu'il est bon que les
adolescents soient le plus longtemps possible des enfants. Arrive,
pour ces petits a leur tour, la vingtieme annee; le pere alors n'est
plus qu'une espece d'aine; car la jeunesse finissante et la jeunesse
commencante fraternisent, ce qui adoucit la melancolie de l'une et
tempere l'enthousiasme de l'autre.

Ces enfants deviennent des hommes; et alors il se trouve que ce sont
des esprits. L'un, le premier-ne, est un esprit alerte et vigoureux;
l'autre, le second, est un esprit aimable et grave. La lutte du
progres veut des intelligences de deux sortes, les fortes et les
douces: le premier ressemble plus a l'athlete, le second a l'apotre.
Leur pere ne s'etonne pas d'etre de plain-pied avec ces jeunes hommes;
et, en effet, comme on vient de le dire, il les sent freres autant que
fils.

Eux aussi, comme a fait leur pere, ils prennent leur jeunesse avec
probite, et, voyant leur pere travailler, ils travaillent. A quoi?
A leur siecle. Ils travaillent a l'eclaircissement des problemes,
a l'adoucissement des ames, a l'illumination des consciences, a la
verite, a la liberte. Leurs premiers travaux sont recompenses; ils
sont decores de bonne heure, l'un de six mois de prison, pour avoir
combattu l'echafaud, l'autre de neuf mois, pour avoir defendu le droit
d'asile. Disons-le en passant, le droit d'asile est mal vu. Dans un
pays voisin, il est d'usage que le ministre de l'interieur ait un fils
qui organise des bandes chargees des assauts nocturnes aux partisans
du droit d'asile; si le fils ne reussit pas comme bandit, le pere
reussit comme ministre; et celui qu'on n'a pu assassiner, on
l'expulse. De cette facon, la societe est sauvee. En France, en
1851, pour mettre a la raison ceux qui defendent les vaincus et les
proscrits, on n'avait recours ni a la lapidation, ni a l'expulsion, on
se contentait de la prison. Les moeurs des gouvernements different.

Les deux jeunes hommes vont en prison; ils y sont ensemble; le pere
s'y installe presque avec eux, faisant de la Conciergerie sa maison.
Cependant son tour vient a lui aussi. Il est force de s'eloigner
de France, pour des causes qui, si elles etaient rappelees ici,
troubleraient le calme de ces pages. Dans la grande chute de tout,
qui survient alors, le commencement d'aisance ebauche par son travail
s'ecroule; il faudra qu'il recommence; en attendant, il faut qu'il
parte. Il part. Il s'eloigne par une nuit d'hiver. La pluie, la bise,
la neige, bon apprentissage pour une ame, a cause de la ressemblance
de l'hiver avec l'exil. Le regard froid de l'etranger s'ajoute
utilement au ciel sombre; cela trempe un coeur pour l'epreuve. Ce pere
s'en va, au hasard, devant lui, sur une plage deserte, au bord de
la mer. Au moment ou il sort de France, ses fils sortent de prison,
coincidence heureuse, de facon qu'ils peuvent le suivre; il avait
partage leur cellule, ils partagent sa solitude.




II


On vit ainsi. Les annees passent. Que font-ils pendant ce temps-la?
Une chose simple, leur devoir. De quoi se compose pour eux le devoir?
de ceci: Persister. C'est-a-dire servir la patrie, l'aimer, la
glorifier, la defendre; vivre pour elle et loin d'elle; et, parce
qu'on est pour elle, lutter, et, parce qu'on est loin d'elle,
souffrir.

Servir la patrie est une moitie du devoir, servir l'humanite est
l'autre moitie; ils font le devoir tout entier. Qui ne le fait pas
tout entier, ne le fait pas, telle est la jalousie de la conscience.

Comment servent-ils l'humanite? en etant de bon exemple.

Ils ont une mere, ils la venerent; ils ont une soeur morte, ils la
pleurent; ils ont une soeur vivante, ils l'aiment; ils ont un pere
proscrit, ils l'aident. A quoi? a porter la proscription. Il y a des
heures ou cela est lourd. Ils ont des compagnons d'adversite, ils
se font leurs freres; et a ceux qui n'ont plus le ciel natal, ils
montrent du doigt l'esperance, qui est le fond du ciel de tous les
hommes. Il y a parfois dans ce groupe intrepide de vaincus des
instants de poignante angoisse. On en voit un qui se dresse la nuit
sur son lit et se tord les bras en criant: _Dire que je ne suis plus
en France!_ Les femmes se cachent pour pleurer, les hommes se cachent
pour saigner. Ces deux jeunes bannis sont fermes et simples. Dans ces
tenebres, ils brillent; dans cette nostalgie, ils perseverent; dans ce
desespoir, ils chantent. Pendant qu'un homme, en ce moment-la empereur
des francais et des anglais, vit dans sa demeure triomphale, baise
des reines, vainqueur, tout-puissant et lugubre, eux, dans la maison
d'exil inondee d'ecume, ils rient et sourient. Ce maitre du monde et
de la minute a la tristesse de la prosperite miserable; eux, ils ont
la joie du sacrifice. Ils ne sont pas abandonnes d'ailleurs; ils ont
d'admirables amis: Vacquerie, le puissant et superbe esprit; Meurice,
la grande ame douce; Ribeyrolles, le vaillant coeur. Ces deux freres
sont dignes de ces fiers hommes-la. Aucune serenite n'eclipse la
leur; que la destinee fasse ce qu'elle voudra, ils ont l'insouciance
heroique des consciences heureuses. L'aine, a qui l'on parle de
l'exil, repond: _Cela ne me regarde pas_. Ils prennent avec cordialite
leur part de l'agonie qui les entoure; ils pansent dans toutes les
ames la plaie rongeante que fait le bannissement. Plus la patrie est
absente, plus elle est presente, helas! Ils sont les points d'appui de
ceux qui chancellent; ils deconseillent les concessions que le mal du
pays pourrait suggerer a quelques pauvres etres desorientes. En meme
temps, ils repugnent a l'ecrasement de leurs ennemis, meme infames. Il
arrive un jour qu'on decouvre, dans ce campement de proscrits, dans
cette famille d'expatries, un homme de police, un traitre affectant
l'air farouche, un agent de Maupas affuble du masque d'Hebert; toutes
ces probites indignees se soulevent, on veut tuer le miserable, les
deux freres lui sauvent la vie. Qui use du droit de souffrance peut
user du droit de clemence. Autour d'eux, on sent que ces jeunes hommes
ont la foi, la vraie, celle qui se communique. De la, une certaine
autorite melee a leur jeunesse. Le proscrit pour la verite est un
honnete homme dans l'acception hautaine du mot; ils ont cette grave
honnetete-la. Toute defaillance a cote d'eux est impossible; ils
offrent leur robuste epaule a tous les accablements. Toujours debout
sur le haut de l'ecueil, ils fixent sur l'enigme et sur l'ombre leur
regard tranquille, ils font le signal d'attente des qu'ils voient
une lueur poindre a l'horizon, ils sont les vigies de l'avenir. Ils
repandent dans cette obscurite on ne sait quelle clarte d'aurore,
silencieusement remercies par la douceur sinistre des resignes.



III


En meme temps qu'ils accomplissent la loi de fraternite, ils executent
la loi du travail.

L'un traduit Shakespeare, et restitue a la France, dans un livre de
sagace peinture et d'erudition elegante, "la Normandie inconnue".
L'autre publie une serie d'ouvrages solides et exquis, pleins d'une
emotion vraie, d'une bonte penetrante, d'une haute compassion. Ce
jeune homme est tout simplement un grand ecrivain. Comme tous les
puissants et abondants esprits, il produit vite, mais il couve
longtemps, avec la feconde paresse de la gestation; il a cette
premeditation que recommande Horace, et qui est la source des
improvisations durables. Son debut dans le conte visionnaire (1856)
est un chef-d'oeuvre. Il le dedie a Voltaire, et, detail qui montre la
magnifique envergure de ce jeune esprit, il eut pu en meme temps le
dedier a Dante. Il a l'ironie comme Arouet et la foi comme Alighieri.
Son debut au theatre (1859) est un chef-d'oeuvre aussi, mais un
chef-d'oeuvre petit, un badinage de penseur, vivant, fuyant, rapide,
inoubliable, comedie legere et forte qui a la fragilite apparente des
choses ailees.

Ce jeune homme, pour qui le voit de pres, semble toujours au repos, et
il est toujours en travail. C'est le nonchalant infatigable. Du reste,
il a autant de facultes qu'il fait d'efforts; il entre dans le roman,
c'est un maitre; il aborde le theatre, c'est un poete; il se jette
dans les melees de la polemique, c'est un journaliste eclatant. Dans
ces trois regions, il est chez lui.

Toute son oeuvre est melee, c'est-a-dire une. Et c'est encore la loi
des intelligences planantes, lesquelles voient tout l'horizon. Pas
de cloison dans cet esprit; ou rien que des cloisons apparentes. Ses
romans sont des tragedies; ses comedies sont des elegies, et elles
sont tristes, ce qui ne les empeche pas d'etre joyeuses; versement de
la raillerie dans la melancolie et de la colere dans le sarcasme,
qui, de tout temps, d'Aristophane a Plaute et de Plaute a Moliere, a
caracterise l'art supreme. Rire, quel motif de pleurer! Ce jeune homme
est fait comme ces grands hommes. Il medite, et sourit; il medite,
et s'indigne. Par moments, son intonation moqueuse prend subitement
l'accent tragique. Helas! la sombre gaiete des penseurs sanglote.

Pour ces causes et pour d'autres, ce jeune ecrivain a dans le style
cet imprevu qui est la vie. L'inattendu dans la logique, c'est le
souverain secret des ecrivains superieurs. On ne sait pas assez ce que
c'est que le style. Pas de grand style sans grande pensee. Le style
contient aussi necessairement la pensee que le fruit contient la seve.
Qu'est-ce donc que le style? C'est l'idee dans son expression absolue,
c'est l'image sous sa figure parfaite; tout ce qu'est la pensee, le
style l'est; le style, c'est le mot fait ame; le style, c'est
le langage fait verbe. Otez le style, Virgile s'efface, Horace
s'evanouit, Tacite disparait. On a de nos jours imagine un barbarisme
curieux: "les stylistes". Il y a une trentaine d'annees, une ecole
imbecile de critiques, oubliee aujourd'hui, faisait tous ses efforts
pour insulter le style, et l'appelait: "la forme". Quelle insulte!
_forma_, la beaute. La Venus hottentote dit a la Venus de Milo: Tu
n'as que la forme!

Les oeuvres succedent aux oeuvres; apres _la Boheme doree, la Famille
tragique_; creations composees de divination et d'observation, ou
l'ironie se decompose en pitie, ou l'interet dramatique arrive parfois
a l'effroi, ou l'intelligence se dilate en meme temps que le coeur se
serre.

Toutes ces qualites, style, emotion, bonte d'ecrivain, vertu de poete,
dignite d'artiste, ce jeune homme les concentre et les condense dans
un grand livre, _les Hommes de l'exil_. Ce livre est un grand livre
politique, pourquoi? parce que c'est un grand livre litteraire. Qui
dit _litterature_, dit _humanite_. Ce livre, _les Hommes de l'exil_,
est une protestation et un defi; protestation soumise a Dieu, defi
jete aux tyrans. L'ame est le personnage, l'exil est le drame; les
martyrs sont divers, le martyre est un; l'epreuve varie, les eprouves,
non. Cette severe peinture restera. Ce livre austere et tragique
est un livre d'amour; amour pour la verite, pour l'equite, pour la
probite, pour la souffrance, pour le malheur, pour la grandeur; de la
une haine profonde contre ce qui est vil, lache, injuste et bas. Ce
livre est implacable; pourquoi? parce qu'il est tendre.

Partout la justice, et partout la pitie; la belle ame exprimee par le
beau style; tel est ce jeune ecrivain.

Ajoutons a ce don de la nature, le pathetique, un don de la solitude,
la philosophie.

Insistons sur cette philosophie. L'isolement developpe dans les ames
profondes une sagesse d'une espece particuliere, qui va au dela de
l'homme. C'est cette sagesse etrange qui a cree l'antique magisme.
Ce jeune homme, dans le desert de Jersey et dans le crepuscule de
Guernesey, est, comme les autres solitaires pensifs qui l'entourent,
atteint par cette sagesse. Une intuition presque visionnaire donne a
plusieurs de ses ouvrages, comme a d'autres oeuvres des hommes du
meme groupe, une portee singuliere; chose qu'on ne peut pas ne point
souligner, ce qui preoccupe ce jeune esprit, c'est ce qui preoccupe
aussi les vieux; a ce commencement de la vie ou il semble qu'on a le
droit d'etre uniquement absorbe par la preparation de soi-meme, ce qui
inquiete ce penseur, lumineux et serein jusqu'a l'eclat de rire, mais
attendri, ce qui l'emeut et le tourmente, c'est le cote impenetrable
du destin; c'est le sort des etres condamnes au cri ou au silence,
betes, plantes, de ce qu'on appelle l'animal, de ce qu'on appelle le
vegetal; il lui semble voir la des desherites; il se penche vers eux;
il constate qu'ils sont hors de la liberte, et presque de la lumiere;
il se demande qui les a chasses dans cette ombre, et il oublie, en
se courbant sur ces bannis, qu'il est lui-meme un exile. Superbe
commiseration, fraternite de l'etre parlant pour les etres muets,
noble augmentation de l'amour de l'humanite par la douceur envers
la creation. Les vivants d'en bas, quelle enigme! _Inferi_, mot
mysterieux; les inferieurs. L'Enfer. Creusez le reve des religions,
vous trouverez au fond la verite. Seulement, les religions interposees
la defigurent par leur grossissement. Toute vie infernale, etant
une vie planetaire, est une vie passagere: la vie celeste seule est
eternelle.

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