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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Actes et Paroles, Vol. 4

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Paris, insistons-y, est un gouvernement. Ce gouvernement n'a ni juges,
ni gendarmes, ni soldats, ni ambassadeurs; il est l'infiltration,
c'est-a-dire la toute-puissance. Il tombe goutte a goutte sur le
genre humain, et le creuse. En dehors de qui a la qualite officielle
d'autorite, au-dessus, au-dessous, plus bas, plus haut, Paris existe,
et sa facon d'exister regne. Ses livres, ses journaux, son theatre,
son industrie, son art, sa science, sa philosophie, ses routines
qui font partie de sa science, ses modes qui font partie de sa
philosophie, son bon et son mauvais, son bien et son mal, tout
cela agite les nations et les mene. Vous empecherez plus aisement
l'invasion des sauterelles que l'invasion des modes, des moeurs, des
elegances, des ironies, des enthousiasmes. Cela entre partout, et
opere irresistiblement. Toutes ces choses, qui sont Paris, sont autant
de rongeurs invisibles. Dans toutes les constructions sociales et
politiques actuellement solides et satisfaisantes au regard, Paris,
a l'etat latent, pullule, sape et mine, menageant les surfaces qui
restent intactes. Ce fourmillement des idees parisiennes, dry-rot
effrayant, evide l'interieur des pouvoirs patents, met dedans
l'inconnu, et les laisse debout jusqu'au jour de la chute
en poussiere. Meme dans les pays hierarchiques, tels que la
Grande-Bretagne, ou despotiques, tels que la Russie, ce travail de
Paris se fait. La reforme, en Angleterre, resulte de notre suffrage
universel. Et c'est bien. Le present, si robuste qu'il semble et si
hautain qu'il soit, est attaque de cette maladie incurable, l'avenir.
Tous les matins, l'humanite en s'eveillant regarde le coin de son
mur. Paris y affiche son spectacle jusqu'a ce qu'il y affiche sa
revolution. Que donne-t-on aujourd'hui? Scribe. Et demain? Lafayette.

Quand il est mecontent, Paris se masque. De quel masque? d'un masque
de bal. Aux heures ou d'autres prendraient le deuil, il deconcerte
etrangement l'observateur. En fait de suaire, il met un domino.
Chansons, grelots, mascarades, tous les airs penches de
l'abatardissement, pyrrhiques excessives, musiques bizarres, la
decadence jouee a s'y meprendre, des fleurs partout. Transformation
gaie. Y reflechir.


Note [1]:

Avant qu'un peu de terre obtenu par priere
Pour jamais dans la tombe eut enferme Moliere,
Mille de ses beaux traits, aujourd'hui si vantes,
Furent des sots esprits a nos yeux rebutes.
L'ignorance et l'erreur, a ses naissantes pieces,
En habits de marquis, en robes de comtesses,
Venaient pour diffamer son chef-d'oeuvre nouveau,
Et secouaient la tete a l'endroit le plus beau.
Etc. (BOILEAU.)


IV

Un defunt procureur general, fort peu malveillant pour le pouvoir,
s'est fache tout rouge contre Paris. Son mecontentement contre les
parisiens produisit des catilinaires contre les parisiennes. Ce
magistrat, qui etait, a ce qu'il parait, de l'Academie, a prolonge ses
requisitoires jusque sur les toilettes des femmes. La mort l'a surpris
prematurement, car probablement le severe accusateur officiel, en
sortant de sa colere contre le trop d'ampleur des jupes, eut passe a
la seconde question, le trop de largeur des consciences; et, apres
s'etre energiquement indigne de beaucoup de bijoux sur une femme, il
nous eut dit l'effet que lui faisaient beaucoup de serments sur un
homme.

On est Caton ou on ne l'est pas.

Il existe d'autres vieillards, eloignes de Paris pour des motifs
quelconques depuis quinze ou seize ans, qui vivent solitaires, qui ne
voient jamais d'autres toilettes que celle de l'aurore sortant de la
mer, et qui sont plus indulgents. Ils aiment ces villes ou le soudain
est toujours cache. D'ailleurs, dans les villes ou il y a de la femme,
il y a du heros. Les exces de parure ont au fond la meme source que
les exces de bravoure. Prenez garde, cette langueur n'est peut-etre
que l'attente d'une occasion. On a vu les effemines se redresser
virils. Une ville etait plus vaillante que Sparte; c'etait Sybaris.
Supposez, par exemple, le territoire a defendre, un roulement de
tambour a la frontiere, et vous verrez. Quelle plus folle journee que
le dix-huitieme siecle? Le soir arrive, c'est la Convention, c'est la
Patrie en danger, c'est le premier venu immense, c'est Rouget de Lisle
trouvant le chant dont Barra trouve l'action, c'est la France des
Quatorze armees. Sur ce, comptez les defauts, et requerez contre
Paris. Montrez-lui le poing. Pourquoi pas? Boerhaave, etudiant les
fievres cerebrales, s'ecriait: _Que de mal on peut dire du soleil!_

En quatre mots, et tout net, Paris ne recule pas.

Pourtant il a ses inconsequences, parfois coupables. Ainsi, il s'est
emu pour la Pologne et ne s'emeut pas pour l'Irlande; il s'est emu
pour l'Italie et ne s'emeut pas pour la Roumanie, qui est Italie;
il s'est emu pour la Grece et ne s'emeut pas pour la Crete, qui est
Grece. Il y a quarante ans, Psara l'a souleve; aujourd'hui Arcadion
le laisse froid. Meme heroisme pourtant, meme cause, meme droit; mais
autre moment. Helas! Paris aussi a ses sommeils. _Quandoque bonus
dormitat_. Quelquefois, cette immensite a pour occupation le neant.

Il faut l'aimer, il faut la vouloir, il faut la subir, cette ville
frivole, legere, chantante, dansante, fardee, fleurie, redoutable,
qui, nous l'avons dit, a qui la prend donne la puissance, que
Maximilien, aieul de Charles-Quint, aurait payee de tout son empire,
que les Girondins auraient achetee de leur sang et que Henri IV eut
pour une messe. Ses lendemains sont toujours bons. La folie de Paris,
cuvee, est sagesse.


V

Mais, dira-t-on, le Paris immediatement actuel, le Paris de ces quinze
dernieres annees, ce tapage nocturne, ce Paris de mascarade et de
bacchanale, auquel on applique particulierement le mot decadence,
qu'en pensez-vous? Ce que nous en pensons? nous n'y croyons pas. Ce
Paris-la existe-t-il? S'il existe, il est au vrai Paris du passe et de
l'avenir ce qu'est une feuille a un arbre. Moins encore. Ce qu'est
une excroissance a un organisme. Jugerez-vous le chene sur le gui?
Jugerez-vous Ciceron sur le pois chiche.

Un peu d'ombre flottante ne compte pas dans un immense lever d'aurore.
Nous nions la decadence, nous ne nions pas la reaction. Une reaction
ressemble a une decadence; faites la difference pourtant: la decadence
est incurable, la reaction n'est que momentanee. Qu'en cet instant ou
nous sommes la reaction sevisse, nous n'en disconvenons point. Nous
constatons volontiers une reaction actuelle, aussi violente, et par
consequent aussi faible qu'on voudra, et sur tous les points, et
qui se manifeste a peu pres partout, contre l'ensemble du fait
revolutionnaire et democratique, contre tout le mouvement d'esprits
derive de 89, contre toutes les idees qui ont la vie et l'avenir.
Cette reaction, si vaillamment denoncee par l'eloquence fiere et forte
d'Eugene Pelletan, par l'etincelante gaiete philosophique de Pierre
Veron, par l'ironie penetrante et profonde de Henri Rochefort, par
Michelet, par Louis Ulbach, et par la genereuse indignation de presque
tous les ecrivains democratiques, essaie de remonter tous les courants
de la revolution, le courant litteraire comme le courant politique, le
courant philosophique comme le courant social, le courant des idees
comme le courant des faits, et prend le progres a rebours et le
siecle a contre-sens. Nous en sommes peu inquiet. Cet oidium des
intelligences est superficiel; le fond de la pensee publique n'est
point touche; quel que soit l'effort retrograde, la tendance de
l'epoque n'en sera en rien alteree. C'est la minute qui est malade,
non le siecle.

Cela voudrait etre un retour au passe, passe politique absolutiste,
passe litteraire monarchique, restauration du droit divin comme
principe et du gout classique comme dogme. Peine perdue. Ce
contre-courant produit par un barrage disparaitra avec le barrage.
Cette reaction, dont sourient les penseurs, durera ce que durent les
reactions, le temps que le reflux arrive. Or le reflux des principes
est aussi eternel, aussi absolu et aussi certain que le reflux des
oceans. Donc passons. De bas empire point.

Le fond du siecle est grand et honnete. Disons-le, apres la revolution
francaise, aucune gangrene de peuple n'est possible. Grace a la France
penetrante, grace a notre ideal social infiltre a cette heure dans
toutes les intelligences humaines, d'un pole a l'autre, grace a ce
vaccin sublime, l'Amerique se guerit de l'esclavage, la Russie du
servage, Rome du fanatisme, les croyances de l'absurdite, les codes de
la barbarie. De chaque chose le virus ote, voila la revolution vue
par un de ses plus grands cotes. Regardez. Constatez, sinon le fait
regnant, du moins la tendance souveraine. C'est l'education sans
la compression, l'enseignement sans le pedantisme, l'ordre sans le
despotisme, la correction sans la vindicte, le moi sans l'egoisme, la
concurrence sans le combat, la liberte sans l'isolement, l'homme sans
la bete, la verite sans la glose, Dieu sans Bible. Qu'est-ce que la
revolution francaise? un vaste assainissement. Il y avait une peste,
le passe. Cette fournaise a brule ce miasme.


VI

Mal parler de Paris, l'injurier, le railler, le dedaigner, cela est
sans inconvenient. Prendre avec les colosses un air de mepris,
rien n'est plus facile. C'est meme enfantin. Il y a la-dessus des
redactions toutes faites. Defiez-vous des ritournelles, c'est comme en
pedagogie la comparaison des poetes vivants a Claudien, a Lucain et a
Stace. Cela date de loin. Cecchi declare que Dante n'est qu'un Stace;
pour Scudery, Corneille n'est qu'un Claudien, pour Greene, Shakespeare
n'est qu'un Lucain et un Gongora. Voila Dante, Corneille et
Shakespeare bien malades. Ces procedes de critique, qui ont pris place
dans les cahiers d'expressions des rhetoriciens, sont vieux; mais
qu'importe! ils servent encore aujourd'hui. De meme Paris n'est qu'une
Gomorrhe. _Sodome_ est la variante de Joseph de Maistre.

Paris etant hai, c'est un devoir de l'aimer. Pourquoi le hait-on?
parce qu'il est foyer, vie, travail, incubation, transformation,
creuset, renaissance. Parce que de toutes ces choses regnantes
aujourd'hui, superstition, stagnation, scepticisme, obscurite, recul,
hypocrisie, mensonge, Paris est le contraire magnifique. A une epoque
ou les syllabus decretent l'immobilite, il fallait rendre un service
au genre humain, prouver le mouvement. Paris le prouvee. Comment? en
etant Paris.

Etre Paris, c'est marcher.

A cette heure de reaction contre toutes les tendances du progres,
denonce de tous cotes, de par l'encyclique, de par le droit divin, de
par le "bon gout", de par le _magister dixit_, de par l'orniere, de
par la tradition, etc., en cette insurrection flagrante de tout le
passe, passe fanatique, passe scolastique, passe autoritaire, contre
ce puissant dix-neuvieme siecle, fils de la revolution et pere de
la liberte, il est utile, il est necessaire, il est juste de rendre
temoignage a Paris. Attester Paris, c'est affirmer, en depit de toutes
les apparences evidentes acceptees du vulgaire, la continuation de la
vaste evolution humaine vers la liberation universelle. Au moment ou
nous sommes, la coalition nocturne des vieux prejuges et des vieux
regimes triomphe, et croit Paris en detresse, a peu pres comme les
sauvages croient le soleil en danger pendant l'eclipse.

Cette affirmation de Paris, ce livre la fait.

Cette affirmation, elle est dans les pages qu'on lit en ce moment.
Affirmation de la democratie, affirmation de la paix, affirmation du
siecle. Pourtant indiquons ce qui est en notre pensee le cote reserve.
Une affirmation n'existe qu'a la condition d'etre en meme temps une
negation. Donc ces pages nient quelque chose.

C'est un Oui qui dit Non.

Du reste, en ecrivant ces quelques feuilles, nous n'engageons pas
plus le livre [Note: Le livre _Paris-Guide_, publie pour l'Exposition
universelle de 1867, et dont les pages de Victor Hugo etaient
l'Introduction.] que nous ne sommes engage par lui. Si quelqu'un
dans ce livre est peu de chose, c'est nous. Un edifice bati par une
eblouissante legion d'esprits, voila ce que c'est que ce livre. Si a
tous les noms dont il offre la pleiade, il reunissait les autres noms
lumineux qui, pour des raisons diverses, lui manquent, ce livre, ce
serait Paris meme. Quant a nous, ainsi que cela convient, nous sommes
sur le seuil, presque dehors. Absent de la ville, absent du livre. Il
existe au dela de nous, et nous sommes en deca. Isolement humble et
severe, que nous acceptons.




V

DECLARATION DE PAIX


I

Que l'Europe soit la bienvenue.

Qu'elle entre chez elle. Qu'elle prenne possession de ce Paris qui
lui appartient, et auquel elle appartient! Qu'elle ait ses aises et
qu'elle respire a pleins poumons dans cette ville de tous et pour
tous, qui a le privilege de faire des actes europeens! c'est d'ici que
sont parties toutes les hautes impulsions de l'esprit du dix-neuvieme
siecle; c'est ici que s'est tenu, magnifique spectacle contemporain,
pendant trente-six ans de liberte, le concile des intelligences;
C'est ici qu'ont ete posees, debattues et resolues dans le sens de la
delivrance, toutes les grandes questions de cette epoque: droit de
l'individu, base et point de depart du droit social, droit du travail,
droit de la femme, droit de l'enfant, abolition de l'ignorance,
abolition de la misere, abolition du glaive sous toutes ses formes,
inviolabilite de la vie humaine.

Comme les glaciers, qui ont on ne sait, quelle chastete grandiose,
et qui, d'un mouvement insensible, mais irresistible et inconnu,
rejettent sur leur moraine les blocs erratiques, Paris a mis dehors
toutes les immondices, la voirie, les abattoirs, la peine de mort.
Cette penalite, inquietude de la conscience publique qui sent la un
empietement sur l'inconnu, Paris l'a supprimee autant qu'il etait en
lui. Il a compris que l'echafaud chasse, c'etait, dans un temps donne,
l'echafaud detruit, et il a mis la guillotine a la porte. De cette
facon, il a ete aussi peu complice que possible du suicide qui a eu
lieu dernierement par le moyen du bourreau, la societe obeissant a la
requisition d'un enfant-monstre. [Footnote: Lemaire.] En depit de la
fiction de l'enceinte fortifiee, la Roquette, c'est dehors. On pend
dans Londres, on ne pourrait guillotiner dans Paris. De meme qu'il n'y
a plus de Bastille, il n'y a plus de place de Greve. Si l'on essayait
de redresser la guillotine devant l'hotel de ville, les paves se
souleveraient. Tuer dans ce milieu humain n'est plus possible. Presage
decisif et certain. Le pas qui reste a faire est celui-ci: mettre hors
la loi ce qui est hors la ville. Il se fera. La sagesse du legislateur
est de suivre le philosophe, et ce qui a son commencement dans les
esprits a inevitablement sa fin dans le code. Les lois sont le
prolongement des moeurs. Enregistrons les faits a mesure qu'ils se
presentent. Des a present, quand la peine de mort opere sur une
place publique de France, defense est faite a l'armee de regarder
l'echafaud; les hommes de garde ne doivent point faire face au
supplice, et les soldats ont ordre de tourner le dos a la loi. C'est
la, a vrai dire, une execution de la guillotine. Il faut louer
l'autorite publique quelconque qui l'a voulue.

Au fond, cette autorite, c'est Paris.

Paris est un flambeau allume. Un flambeau allume a une volonte.

Paris, apres 89, la revolution politique, a fait 1830, la revolution
litteraire; remise en equilibre des deux regions, la region de
l'idee appliquee et la region de l'idee pure; installation dans
l'intelligence de la democratie installee dans l'etat; suppression des
routines ici comme des abus la; transformation du gout francais en
gout europeen; remplacement d'un art ayant pour souverain le public
par un art ayant pour eleve le peuple. Ce peuple, celui de Paris, est
deja pensif et profond. Prenez ce petit etre qu'on appelle le gamin
de Paris; en revolution que fait-il? il respecte le chemin de fer et
demolit l'octroi; et l'instinct de cet enfant eclaire toute l'economie
politique. C'est a Paris que la question des banques s'elabore, et que
se centralise ce vaste et fecond mouvement cooperatif qui, donnant
raison aux previsions du grand socialiste de 1848, Louis Blanc,
amalgame le capitaliste a l'ouvrier, associe les industries sans gener
la liberte, proportionne le resultat a l'effort, et resout l'un par
l'autre les deux problemes du bien-etre et du travail. Les prejuges et
les erreurs sont des torsions qui exigent un redressement; l'appareil
orthopedique, ebauche par Ramus, agrandi par Rabelais, retouche par
Montaigne, rectifie par Montesquieu, perfectionne par Voltaire,
complete par Diderot, acheve par la Constitution de l'an II, est a
Paris. Paris tient ecole. Ecole de civilisation, ecole de croissance,
ecole de raison et de justice. Que les peuples viennent se tremper
l'ame dans ce tourbillon de vie! que les nations viennent venerer cet
hotel de ville d'ou est sorti le suffrage universel, cet Institut,
avant peu regenere, d'ou sortira l'enseignement gratuit et
obligatoire, ce Louvre d'ou sortira l'egalite, ce champ de Mars d'ou
sortira la fraternite. Ailleurs on forge des armees; Paris est une
forge d'idees.

Bonne esperance a l'avenir! Paris est la ville de la puissance par la
concorde, de la conquete par le desinteressement, de la domination par
l'ascension, de la victoire par l'adoucissement, de la justice par
la pitie et de l'eblouissement par la science. De l'Observatoire la
philosophie voit une plus grande quantite de Dieu que la religion n'en
voit de Notre-Dame. Dans cette cite predestinee, le contour vague,
mais absolu, du progres est partout reconnaissable; Paris, chef-lieu
d'Europe, est deja hors de l'ebauche, et, dans toutes les revolutions
qui degagent lentement sa forme definitive, on distingue la pression
de l'ideal, comme on voit sur le bloc de glaise a demi petri le pouce
de Michel-Ange.

Le merveilleux phenomene d'une capitale deja existante representant
une federation qui n'existe pas encore, et d'une ville ayant
l'envergure latente d'un continent, Paris nous l'offre. De la
l'interet pathetique qui se mele au puissant spectacle de cette
cite-ame.

Les villes sont des bibles de pierre. Celle-ci n'a pas un dome, pas
un toit, pas un pave, qui n'ait quelque chose a dire dans le sens de
l'alliance et de l'union, et qui ne donne une lecon, un exemple ou
un conseil. Que les peuples viennent dans ce prodigieux alphabet de
monuments, de tombeaux et de trophees epeler la paix et desapprendre
la haine. Qu'ils aient confiance. Paris a fait ses preuves. De Lutece
devenir Paris, quel plus magnifique symbole? Avoir ete la boue et
devenir l'esprit!


II

L'annee 1866 a ete le choc des peuples, l'annee 1867 sera leur
rendez-vous.

Les rendez-vous sont des revelations. La ou il y a rencontre, il y a
entente, attraction, frottement, contact fecond et utile, eveil des
initiatives, intersection des convergences, rappel des deviations au
but, fusion des contraires dans l'unite; telle est l'excellence des
rendez-vous. Il en sort un eclaircissement. Un carrefour de sentiers
avec son poteau indicateur debrouille une foret, un confluent de
rivieres conseille la colonisation, une conjonction de planetes
eclaire l'astronomie. Qu'est-ce qu'une exposition universelle? C'est
le monde voisinant. On va causer un peu ensemble. On vient comparer
les ideals. Confrontation de produits en apparence, confrontation
d'utopies en realite. Tout produit a commence par etre une chimere.
Voyez-vous ce grain de ble; il a ete, pour les mangeurs de glands, une
absurdite.

Chaque peuple a son patron de l'avenir qui est une extravagance;
l'amalgame et la superposition de toutes ces extravagances diverses
composent, pour l'oeil fixe du penseur, la confuse et lointaine figure
du reel. Ces reverberations viennent des profondeurs. Ainsi les
fantomes ebauchent l'etre; ainsi les idolatries esquissent Dieu.

Celui qui reve est le preparateur de celui qui pense. Le realisable
est un bloc qu'il faut degrossir, et dont les reveurs commencent le
modele. Ce travail initial semble toujours insense. La premiere phase
du possible, c'est d'etre l'impossible. Quelle quantite de folie
y a-t-il dans le fait? Epaississez tous les songes, vous avez
la realite. Concentration auguste de l'utopie, semblable a la
concentration cosmique, qui de fluide devient liquide, et de liquide
solide. A un certain moment l'utopie est maniable; c'est la que la
philosophie la quitte et que l'homme d'etat la prend; l'homme d'etat
n'etant que le deuxieme ouvrier. Il n'est rien qui ne debute par
l'etat visionnaire. Prenez le fait le plus algebriquement positif, et
remontez-le de siecle en siecle, vous arriverez a un prophete. Quel
songe-creux que Denis Papin! S'imagine-t-on une marmite transfigurant
l'univers? Comme l'Academie des sciences leur dit leur fait de temps
en temps a tous ces inventeurs! Ils ont toujours tort aujourd'hui et
raison demain. Or le demain d'une foule de chimeres est arrive; c'est
de cela que se composent aujourd'hui la richesse publique et la
prosperite universelle. Ce qui vous eut fait mettre a Charenton
au siecle dernier a, en 1867, la place d'honneur au palais de
l'Exposition internationale. Toutes les utopies d'hier sont toutes
les industries de maintenant. Allez voir. Photographie, telegraphie,
appareil Morse, qui est l'hieroglyphe, appareil Hughes, qui est
l'alphabet ordinaire, appareil Caselli, qui envoie en quelques
minutes votre propre ecriture a deux mille lieues de distance, fil
transatlantique, sonde artesienne qu'on appliquera au feu apres
l'avoir appliquee a l'eau, machines a percement, locomotive-voiture,
locomotive-charrue, locomotive-navire, et l'helice dans l'ocean en
attendant l'helice dans l'atmosphere. Qu'est-ce que tout cela? Du
reve condense en fait. De l'inaccessible a l'etat de chemin battu.
Continuez donc, vous, pedants, a nier, vous, voyants, a marcher.

Une rencontre des nations comme celle de 1867, c'est la grande
Convention pacifique. Elle a cela d'admirable qu'elle accable comme
l'evidence, qu'elle supprime subitement partout l'obstacle, et qu'elle
remet en mouvement dans tous ses engrenages plus ou moins entraves
le divin mecanisme de la civilisation. Une exposition universelle, a
Paris, et en 1867, c'est une brusque rupture partout a la fois et un
splendide vol en eclats de tous les batons dans les roues. Nous disons
_tous_, et nous ne nous opposons a aucun des reves que contient ce
monosyllabe immense. Un grand espoir de clarte prochaine, c'est la
toute notre vie. Allons, allons, incendiez-vous dans le progres. Une
chevelure de flamme sur votre tas de charbon noir. Peuples, vivez.


III

Il manquera a ce palais de l'exposition ce qui lui eut donne une
signification supreme: aux quatre angles, quatre statues colossales,
figurant quatre incarnations de l'ideal; Homere representant la Grece,
Dante representant l'Italie, Shakespeare representant l'Angleterre,
Beethoven representant l'Allemagne; et, devant la porte, tendant la
main a tous les hommes, un cinquieme colosse, Voltaire, representant,
non le genie francais, mais l'esprit universel.

Quant a l'exposition de 1867 en elle-meme, consideree comme
realisation, nous n'avons point a en juger. Elle est ce qu'elle est,
nous la croyons magnifique, mais l'idee nous suffit. Ce qu'est l'idee,
et quel chemin elle a fait, un chiffre le dira. En 1800, a la premiere
exposition internationale, il y avait deux cents exposants; en 1867,
il y en a quarante-deux mille deux cent dix-sept.

Une certaine mise a point de la civilisation resulte d'une exposition
universelle. C'est une sorte d'homologation. Chaque peuple remet
son dossier. Ou en est-on? Le genre humain vient la faire sa propre
connaissance. L'exposition est un _nosce te ipsum_.

Paris s'ouvre. Les peuples accourent a cette aimantation enorme. Les
continents se precipitent, Amerique, Afrique, Asie, Oceanie, les voila
tous, et la Sublime Porte, et le Celeste Empire, ces metaphores qui
sont des royaumes, ces gloires qui sont de la barbarie. Vous plaire,
o atheniens! c'etait l'ancien cri; vous plaire, o parisiens! c'est
le cri actuel. Chacun arrive avec l'echantillon de son effort. Cette
Chine elle-meme, qui se croyait "le milieu", commence a en douter, et
sort de chez elle. Elle va juxtaposer son imagination a la notre, les
cas teratologiques de la statuaire a notre recherche de l'ideal, et
a notre sculpture de marbre et de bronze la sculpture torturee et
magnifique du jade et de l'ivoire, art profond et tragique ou l'on
sent le bourreau. Le Japon vient avec sa porcelaine, le Nepaul avec
son cachemire, et le caraibe apporte son casse-tete. Pourquoi pas?
Vous etalez bien vos canons monstres.

Ici une parenthese. La mort est admise a l'exposition. Elle entre sous
la forme canon, mais n'entre pas sous la forme guillotine. C'est une
delicatesse.

Un tres bel echafaud a ete offert, et refuse.

Enregistrons ces bizarreries de la decence. La pudeur ne se discute
pas.

Quoi qu'il en soit, casse-tete et canons auront tort. Les machines de
meurtre ne sont ici que pour faire ombre. Elles ont honte, on le voit.
L'exposition, apotheose pour tous les autres outils de l'homme, est
pour elles pilori. Passons. Voici toute la vie sous toutes les formes,
et chaque nation offre la sienne. Des millions de mains qui se serrent
dans la grande main de la France, c'est la l'exposition.

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