Actes et Paroles, Vol. 4
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Victor Hugo >> Actes et Paroles, Vol. 4
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Il semble que la France commence.
II
On sait ce que c'est que le point velique d'un navire; c'est le lieu
de convergence, endroit d'intersection mysterieux pour le constructeur
lui-meme, ou se fait la somme des forces eparses dans toutes les
voiles deployees. Paris est le point velique de la civilisation.
L'effort partout disperse se concentre sur ce point unique; la pesee
du vent s'y appuie. La desagregation des initiatives divergentes
dans l'infini vient s'y recomposer et y donne sa resultante. Cette
resultante est une poussee profonde, parfois vers le gouffre, parfois
vers les Atlantides inconnues. Le genre humain, remorque, suit.
Percevoir, pensif, ce murmure de la marche universelle, cette rumeur
des tempetes en fuite, ce bruit d'agres, ces soufflements d'ames en
travail, ces gonflements et ces tensions de manoeuvre, cette vitesse
de la bonne route faite, aucune extase ne vaut cette reverie. Paris
est sur toute la terre le lieu ou l'on entend le mieux frissonner
l'immense voilure invisible du progres.
Paris travaille pour la communaute terrestre.
De la autour de Paris, chez tous les hommes, dans toutes les races,
dans toutes les colonisations, dans tous les laboratoires de la
pensee, de la science et de l'industrie, dans toutes les capitales,
dans toutes les bourgades, un consentement universel.
Paris fait a la multitude la revelation d'elle-meme.
Cette multitude que Ciceron appelle _plebs_, que Bessarion appelle
_canaglia_, que Walpole appelle _mob_, que de Maistre appelle
_populace_, et qui n'est pas autre chose que la matiere premiere de la
nation, a Paris elle se sent Peuple. Elle est a la fois brouillard et
clarte. C'est la nebuleuse qui, condensee, sera l'etoile.
Paris est le condensateur.
III
Voulez-vous vous rendre compte de ce qu'est cette ville? Faites une
chose etrange. Mettez-la aux prises avec la France. Et d'abord
eclate une question. Quelle est la fille? quelle est la mere? Doute
pathetique. Stupefaction du penseur.
Ces deux geantes en viennent aux mains. De quel cote est la voie de
fait impie?
Cela s'est-il jamais vu? Oui. C'est presque un fait normal. Paris s'en
va seul, la France suit de force, et irritee; plus tard elle s'apaise
et applaudit; c'est une des formes de notre vie nationale. Une
diligence passe avec un drapeau; elle vient de Paris. Le drapeau n'est
plus un drapeau, c'est une flamme, et toute la trainee de poudre
humaine prend feu derriere lui.
Vouloir toujours; c'est le fait de Paris. Vous croyez qu'il dort, non,
il veut. La volonte de Paris en permanence, c'est la ce dont ne se
doutent pas assez les gouvernements de transition. Paris est toujours
a l'etat de premeditation. Il a une patience d'astre murissant
lentement un fruit. Les nuages passent sur sa fixite. Un beau jour,
c'est fait. Paris decrete un evenement. La France, brusquement mise en
demeure, obeit.
C'est pour cela que Paris n'a pas de conseil municipal.
Cet echange d'effluves entre Paris centre, et la France sphere, cette
lutte qui ressemble a un balancement de gravitations, ces alternatives
de resistance et d'adhesion, ces acces de colere de la nation contre
la cite, puis ces acceptations, tout cela indique nettement que
Paris, cette tete, est plus que la tete d'un peuple. Le mouvement est
francais, l'impulsion est parisienne. Le jour ou l'histoire, devenue
de nos jours si lumineuse, donnera a ce fait singulier la valeur qu'il
a, on verra clairement le mode d'ebranlement universel, de quelle
facon le progres entre en matiere, sous quels pretextes la reaction
s'attarde, et comment la masse humaine se desagrege en avant-garde
et en arriere-garde, de telle sorte que l'une est deja a Washington,
tandis que l'autre est encore a Cesar.
Sur ce conflit seculaire, et si fecond en emulation, de la nation et
de la cite, posez la revolution, voici ce que donne ce grossissement:
d'un cote la Convention, de l'autre la Commune. Duel titanique.
Ne reculons pas devant les mots, la Convention incarne un fait
definitif, le Peuple, et la Commune incarne un fait transitoire, la
Populace. Mais ici la populace, personnage immense, a droit. Elle est
la Misere, et elle a quinze siecles d'age. Eumenide venerable. Furie
auguste. Cette tete de Meduse a des viperes, mais des cheveux blancs.
La Commune a droit; la Convention a raison. C'est la ce qui est
superbe. D'un cote la Populace, mais sublimee; de l'autre, le Peuple,
mais transfigure. Et ces deux animosites ont un amour, le genre
humain, et ces deux chocs ont une resultante, la Fraternite. Telle est
la magnificence de notre revolution.
Les revolutions ont un besoin de liberte, c'est leur but, et un besoin
d'autorite, c'est leur moyen. La convulsion etant donnee, l'autorite
peut aller jusqu'a la dictature et la liberte jusqu'a l'anarchie.
De la un double acces despotique qui a le sombre caractere de la
necessite, un acces dictatorial et un acces anarchique. Oscillation
prodigieuse.
Blamez si vous voulez, mais vous blamez l'element. Ce sont des faits
de statique, sur lesquels vous depensez de la colere. La force des
choses se gouverne par A+B, et les deplacements du pendule tiennent
peu de compte de votre mecontentement.
Ce double acces despotique, despotisme d'assemblee, despotisme de
foule, cette bataille inouie entre le procede a l'etat d'empirisme et
le resultat a l'etat d'ebauche, cet antagonisme inexprimable du but
et du moyen, la Convention et la Commune le representent avec une
grandeur extraordinaire. Elles font visible la philosophie de
l'histoire.
La Convention de France et la Commune de Paris sont deux quantites de
revolution. Ce sont deux valeurs, ce sont deux chiffres. C'est
l'A plus B dont nous parlions tout a l'heure. Des chiffres ne se
combattent pas, ils se multiplient. Chimiquement, ce qui lutte se
combine. Revolutionnairement aussi.
Ici l'avenir se bifurque et montre ses deux tetes; il y a plus de
civilisation dans la Convention et plus de revolution dans la Commune.
Les violences que fait la Commune a la Convention ressemblent aux
douleurs utiles de l'enfantement.
Un nouveau genre humain, c'est quelque chose. Ne marchandons pas trop
qui nous donne ce resultat.
Devant l'histoire, la revolution etant un lever de lumiere venu a son
heure, la Convention est une forme de la necessite, la Commune est
l'autre; noires et sublimes formes vivantes debout sur l'horizon, et
dans ce vertigineux crepuscule ou il y a tant de clarte derriere tant
de tenebres, l'oeil hesite entre les silhouettes enormes des deux
colosses.
L'un est Leviathan, l'autre est Behemoth.
IV
Il est certain que la revolution francaise est un commencement.
_Nescio quid majus nascitur Iliade_.
Remarquez ce mot: Naissance. Il correspond au mot Delivrance. Dire: la
mere est delivree, cela veut dire: l'enfant est ne. Dire: la France
est libre, cela veut dire l'ame humaine est majeure.
La vraie naissance, c'est la virilite.
Le 14 juillet 1789, l'heure de l'age viril a sonne.
Qui a fait le 14 juillet?
Paris.
La grande geole d'etat parisienne symbolisait l'esclavage universel.
Paris toujours un peu tenu en prison, c'a ete de tout temps
l'arriere-pensee des princes. Gener qui nous gene est une politique.
La Bastille au centre, une muraille a la circonference, avec cela on
peut regner. Murer Paris, ce fut le reve. Stabilite sous cloture;
cette discipline imposee aux moines, on a voulu l'imposer a Paris. De
la contre la croissance de cette ville mille precautions, et beaucoup
de ceintures bouclees avec des tours. D'abord, la circonvallation
romaine, a laquelle etait adossee, pres Saint-Merry, la maison
de l'abbe Suger, puis le mur de Louis VII, puis le mur de
Philippe-Auguste, puis le mur du roi Jean, puis le mur de Charles
V, puis le mur de l'octroi de 1786, puis l'escarpe et contrescarpe
d'aujourd'hui. Autour de cette ville, la monarchie a passe son temps a
construire des enceintes, et la philosophie a les detruire. Comment?
Par la simple irradiation de la pensee. Pas de plus irresistible
puissance. Un rayonnement est plus fort qu'une muraille.
Enfermer la ville est un expedient; l'amoindrir en serait un autre.
Ceux a qui Paris fait peur y ont songe. Soutirer la vie a cette
cite monstre et prodige, pourquoi pas? On a essaye. On installait
volontiers les etats generaux a Blois; Bourges etait declare capitale;
de temps en temps les rois envoyaient le parlement a Pontoise;
Versailles a ete un exutoire. De nos jours on a propose de mettre
l'ecole polytechnique a Orleans, l'ecole de droit a Rouen, l'ecole de
medecine a Tours, l'institut ici, la cour de cassation la, etc. De
cette facon, on clivait Paris; cliver un diamant, c'est le couper
en petits morceaux. On avait vingt petits Paris au lieu d'un gros.
Admirable moyen de convertir trente millions en trente mille francs.
Demandez a un lapidaire ce qu'il pense de la decentralisation du
Regent.
Le fait fatal, le fait brutal, si vous voulez, a dejoue toutes ces
combinaisons.
Sous cette reserve qu'il n'y a jamais rien que d'approximatif dans
l'assimilation du fait et de l'idee, l'agrandissement materiel donne,
en de certains cas, la mesure de l'agrandissement moral, Paris a
d'abord tenu tout entier dans l'ile Notre-Dame; puis il a jete un
pont, comme le petit oiseau qui veut sortir donne un coup de bec dans
l'oeuf; puis, sous Philippe-Auguste, il a eu sept cents arpents de
surface, et il a emerveille Guillaume le Breton; puis, sous Louis XI,
il a eu trois quarts de lieue de tour, et il a enthousiasme Philippe
de Comines; puis, au dix-septieme siecle, il a eu quatre cent treize
rues, et il a ebloui Felibien. Au dix-huitieme siecle, il a fait la
revolution, et sonne la grande cloche d'appel, avec six cent soixante
mille habitants. Aujourd'hui il en a dix-huit cent mille. C'est un
plus gros bras qui peut secouer une plus grosse corde.
Le tocsin d'aujourd'hui est un tocsin pacifique. C'est la vaste
sonnerie joyeuse du travail invitant toutes les nations a l'exposition
du chef-d'oeuvre de chacune.
V
Quelque chose de nous est toujours penche sur nos enfants, et dans
le temps futur il entre une dose du temps actuel. La civilisation
traverse des phases quelconques, toujours dominees par la phase
precedente. Aujourd'hui, surtout ce qui est, et sur tout ce qui sera,
la revolution francaise est en surplomb. Pas un fait humain que ce
surplomb ne modifie. On se sent presse d'en haut, et il semble que
l'avenir ait hate et double le pas. L'imminence est une urgence;
l'union continentale, en attendant l'union humaine, telle est
presentement la grande imminence; menace souriante. Il semble, a voir
de toutes parts se constituer les landwehrs, que ce soit le contraire
qui se prepare; mais ce contraire s'evanouira. Pour qui observe du
sommet de la vraie hauteur, il y a dans la nuee de l'horizon plus de
rayons que de tonnerres. Tous les faits supremes de notre temps sont
pacificateurs. La presse, la vapeur, le telegraphe electrique, l'unite
metrique, le libre echange, ne sont pas autre chose que des agitateurs
de l'ingredient Nations dans le grand dissolvant Humanite. Tous les
railways qui paraissent aller dans tant de directions differentes,
Petersbourg, Madrid, Naples, Berlin, Vienne, Londres, vont au meme
lieu, la Paix. Le jour ou le premier air-navire s'envolera, la
derniere tyrannie rentrera sous terre.
Le mot Fraternite n'a pas ete en vain jete dans les profondeurs,
d'abord du haut du Calvaire, ensuite du haut de 89. Ce que Revolution
veut, Dieu le veut. L'ame humaine etant majeure, la conscience humaine
est lucide. Cette conscience est revoltee par la voie de fait dite
guerre. Les guerres offensives en particulier, contenant un aveu naif
de convoitise et de brigandage, sont condamnees par l'humanite honnete
du genre humain. Remettre en marche les armures n'est decidement plus
possible; les panoplies sont vides, les vieux geants sont morts.
Cesarisme, militarisme, il y a des musees pour ces antiquites-la.
L'abbe de Saint-Pierre, qui a ete le fou, est maintenant le sage.
Quant a nous, nous pensons comme lui; et nous nous figurons sans trop
de peine que les hommes doivent finir par s'aimer. Vivre en paix,
est-ce donc si absurde? On peut, ce nous semble, rever une epoque
ou lorsque quelqu'un dira: proprete, promptitude, exactitude, bon
service, on ne songera pas tout d'abord a un canon se chargeant par la
culasse, et ou le fusil a aiguille cessera d'etre le modele de toutes
les vertus.
VI
Insistons-y, un certain empietement du present sur l'avenir est
necessaire. Cette vague figuration de ce qui sera dans ce qui
est, Paris l'esquisse. C'est pour la faire mieux saillir, et pour
l'eclairer des deux cotes, que, tout a l'heure, en regard de l'avenir,
nous avons place le passe. Le fruit est bon a voir, mais maintenant
retournez l'arbre, et montrez sa racine. Cette histoire qu'on vient
de revoir, on peut en refaire et en varier le raccourci; on n'en
modifiera ni le sens ni le resultat. Changer l'altitude ne change
point le corps.
Qu'on interroge, non les archives de l'empire, car le mot _archives
de l'empire_ s'applique seulement aux deux periodes 1804-1814 et
1852-1867, et hors de la n'a aucun sens, qu'on interroge et qu'on
remue jusqu'au fond les _archives de France_, et, de quelque facon
que la fouille soit faite, pourvu que ce soit de bonne foi, la meme
histoire incorruptible en sortira.
Cette histoire, qu'on la prenne telle qu'elle est, qu'on en ait la
quantite d'horreur qu'elle merite, a la condition qu'on finisse
par admirer. Le premier mot est Roi, le dernier mot est Peuple.
L'admiration comme conclusion, c'est la ce qui caracterise le penseur.
Il pese, examine, compare, sonde, juge; puis, s'il est tourne vers
le relatif, il admire, et, s'il est tourne vers l'absolu, il adore.
Pourquoi? parce que dans le relatif il constate le progres; parce que
dans l'absolu il constate l'ideal. En presence du progres, loi des
faits, et de l'ideal, loi des intelligences, le philosophe aboutit au
respect. Le coup de sifflet final est d'un idiot.
Admirons les peuples chercheurs, et aimons-les. Ils sont pareils aux
Empedocles dont il reste une sandale et aux Christophe Colombe dont il
reste un monde. Ils s'en vont a leurs risques et perils dans le grand
travail de l'ombre. Ils ont souvent aux mains la boue du deblaiement
a tatons. Leur reprocherez-vous les dechirures de leurs habits
d'ouvriers? O sombres ingrats que vous etes!
Dans l'histoire humaine, parfois c'est un homme qui est le chercheur,
parfois c'est une nation. Quand c'est une nation, le travail, au
lieu de durer des heures, dure des siecles, et il attaque l'obstacle
eternel par le coup de pioche continu. Cette sape des profondeurs,
c'est le fait vital et permanent de l'humanite. Les chercheurs,
hommes et peuples, y descendent, y plongent, s'y enfoncent, parfois
y disparaissent. Une lueur les attire. Il y a un engloutissement
redoutable au fond duquel on apercoit cette nudite divine, la Verite.
Paris n'y a point disparu.
Au contraire.
Il est sorti de 93 avec la langue de feu de l'avenir sur le front.
VII
Depuis les temps historiques, il y a toujours eu sur la terre ce qu'on
nomme la Ville. _Urbs_ resume _orbis_. Il faut le lieu qui pense.
Il faut l'endroit cerebral, le generateur de l'initiative, l'organe de
volonte et de liberte, qui fait les actes quand le genre humain est
eveille, et, quand le genre humain dort, les reves.
L'univers sans la ville; il y a la comme une idee de decapitation. On
ne se figure pas la civilisation acephale.
Il faut la cite dont tout le monde est citoyen.
Le genre humain a besoin d'un point de repere universel.
Pour nous en tenir a ce qui est elucide, et sans aller chercher dans
les penombres les cites mysterieuses, Gour en Asie, Palenque en
Amerique, trois villes, visibles dans la pleine clarte de l'histoire,
sont d'incontestables appareils de l'esprit humain.
Jerusalem, Athenes, Rome. Les trois villes rhythmiques.
L'ideal se compose de trois rayons: le Vrai, le Beau, le Grand. De
chacune de ces trois villes sort un de ces trois rayons. A elles
trois, elles font toute la lumiere.
Jerusalem degage le Vrai. C'est la qu'a ete dite par le martyr supreme
la supreme parole: _Liberte, Egalite, Fraternite_. Athenes degage le
Beau. Rome degage le Grand.
Autour de ces trois villes, l'ascension humaine a accompli son
evolution. Elles ont fait leur oeuvre. Aujourd'hui de Jerusalem il
reste un gibet, le Calvaire; d'Athenes, une ruine, le Parthenon; de
Rome, un fantome, l'empire romain.
Ces villes sont-elles mortes? Non. L'oeuf brise ne represente pas
la mort de l'oeuf, mais la vie de l'oiseau. Hors de ces enveloppes
gisantes, Rome, Athenes, Jerusalem, plane l'idee envolee. Hors de Rome
la Puissance, hors d'Athenes l'Art, hors de Jerusalem la Liberte. Le
Grand, le Beau, le Vrai.
En outre elles vivent en Paris. Paris est la somme de ces trois cites.
Il les amalgame dans son unite. Par un cote il ressuscite Rome, par
l'autre, Athenes, par l'autre, Jerusalem. Du cri du Golgotha il a tire
les Droits de l'homme.
Ce logarithme de trois civilisations redigees en une formule unique,
cette penetration d'Athenes dans Rome et de Jerusalem dans Athenes,
cette teratologie sublime du progres faisant effort vers l'ideal,
donne ce monstre et produit ce chef-d'oeuvre: Paris.
Dans cette cite-la aussi il y a eu un crucifix. La, et pendant
dix-huit cents ans aussi,--nous avons compte les gouttes de sang tout
a l'heure,--en presence du grand crucifie, Dieu, qui pour nous est
l'Homme, a saigne l'autre grand crucifie, le Peuple.
Paris, lieu de la revelation revolutionnaire, est la Jerusalem
humaine.
IV
FONCTION DE PARIS
I
La fonction de Paris, c'est la dispersion de l'idee. Secouer sur le
monde l'inepuisable poignee des verites, c'est la son devoir, et il le
remplit. Faire son devoir est un droit.
Paris est un semeur. Ou seme-t-il? dans les tenebres. Que seme-t-il?
des etincelles. Tout ce qui, dans les intelligences eparses sur cette
terre, prend feu ca et la, et petille, est le fait de Paris. Le
magnifique incendie du progres, c'est Paris qui l'attise. Il y
travaille sans relache. Il y jette ce combustible, les superstitions,
les fanatismes, les haines, les sottises, les prejuges. Toute cette
nuit fait de la flamme, et, grace a Paris, chauffeur du bucher
sublime, monte et se dilate en clarte. De la le profond eclairage
des esprits. Voila trois siecles surtout que Paris triomphe dans ce
lumineux epanouissement de la raison, qu'il envoie de la civilisation
aux quatre vents, et qu'il prodigue la libre pensee aux hommes;
au seizieme siecle par Rabelais,--qu'importe la tonsure!--au
dix-septieme, par Moliere,--qu'importe le travestissement et le
masque!--au dix-huitieme, par Voltaire,--qu'importe l'exil!
Rabelais, Moliere et Voltaire, cette trinite de la raison, qu'on nous
passe le mot, Rabelais le Pere, Moliere le Fils, Voltaire l'Esprit,
ce triple eclat de rire, gaulois au seizieme siecle, humain au
dix-septieme, cosmopolite au dix-huitieme, c'est Paris.
Ajoutez-y Danton, pourtant.
Paris a sur la terre une influence de centre nerveux. S'il tressaille,
on frissonne.
Il est responsable et insouciant. Et il complique sa grandeur par son
defaut.
Il se contente trop souvent d'avoir de la joie. Joie athenienne aux
yeux de l'historien, joie olympienne aux yeux du poete.
Cette joie est souvent une faute. Quelquefois elle est une force.
Elle vient en aide a la raison.
A l'heure qu'il est, et nous ne saurions trop en prendre acte, nous,
philosophes, la guerre etant dans la coulisse et prete a rentrer en
scene, Paris raille la guerre. La grosse voix militaire le fait rire.
Bon commencement. C'est la une gaiete de faubourien, mais Paris
est surtout de son faubourg. Le caporalisme ayant cesse d'etre une
grandeur francaise et etant devenu une grandeur tudesque, Paris est
a l'aise pour s'en moquer. Cette moquerie est saine. On en verra les
suites. Dans _les Muettes de l'Histoire_, vivant et puissant livre,
on lit ceci: "Un jour Henri VIII n'aima plus sa femme; de la une
religion." On pourra dire de meme: "Un jour Paris n'aima plus le
soldat; de la une guerison."
Le caporalisme, c'est l'absolutisme. C'est Narvaez. C'est Bismarck.
Le despotisme est un paradoxe. L'omnipotence militaire monarchique
offense le bon gout.
--Sifflons cela, dit Paris. Et il prend sa clef dans sa poche. La clef
de la Bastille.
II
Paris a ete trempe dans le bon sens, ce Styx qui ne laisse point
passer les ombres. C'est par la que Paris est invulnerable.
Il s'engoue comme toutes les autres foules, puis, brusquement, devant
les apotheoses, les tedeums, les cantates, les fanfares, il perd son
serieux.
Et voila les apotheoses en danger.
Le roi de Prusse est grand. Il a sur sa monnaie une couronne de
laurier, sur sa tete aussi. C'est a peu pres un Cesar. Il est en passe
d'etre empereur d'Allemagne. Mais Paris sourira. C'est terrible.
Que faire a cela?
Sans doute les uniformes du roi de Prusse sont beaux; mais vous ne
pouvez pas forcer Paris a admirer la passementerie de l'etranger.
Bien des choses seraient ou voudraient etre; mais le rire de Paris est
un obstacle.
Des principes d'autrefois, qui etaient creneles et armes, legitimite,
grace de Dieu, inviolabilite seculaire, etc., sont tombes devant "ce
rictus", comme l'appelle Joseph de Maistre.
La tyrannie est un Jericho dont ce rire fait crouler les tours.
Les puissances terrestres que la messe noire foudroyait, un refrain
de faubourien les execute. Etre excommunie etait une forme de la
demolition; etre chansonne en est une autre.
La gaiete de Paris est efficace, parce que, venant des entrailles du
peuple, elle se rattache a des profondeurs tragiques.
C'est a Paris, desormais, nous l'avons indique plus haut, qu'est
l'_urbi et orbi_. Mysterieux deplacement du pouvoir spirituel.
Au balcon du Quirinal succede cette boite a compartiments qu'on
appelle la casse d'imprimerie. De ces alveoles sortent, ailees, les
vingt-cinq lettres de l'alphabet, ces abeilles. Pour n'indiquer qu'un
detail, dans une seule annee, 1864, la France a exporte pour dix-huit
millions deux cent trente mille francs de livres. Les sept huitiemes
de ces livres, c'est Paris qui les imprime.
Les clefs de Pierre, l'allusion decourageante a la porte du ciel
plutot fermee qu'ouverte, sont remplacees par le rappel perpetuel du
bien qu'ont fait aux peuples les grandes ames, et si Saint-Pierre de
Rome est un plus vaste dome, le Pantheon est une plus haute pensee. Le
Pantheon, plein de grands hommes et de heros utiles, a au-dessus de la
ville le rayonnement d'un tombeau-etoile.
Ce qui complete et couronne Paris, c'est qu'il est litteraire.
Le foyer de la raison est necessairement le foyer de l'art. Paris
eclaire dans les deux sens; d'un cote la vie reelle, de l'autre la vie
ideale. Pourquoi cette ville est-elle eprise du beau? Parce qu'elle
est eprise du vrai. Ici apparait dans son neant la puerile distinction
entre le fond et la forme, dont une fausse ecole de critique a vecu
pendant trente ans. Fond et forme, idee et image, sont, dans l'art
complet, des identites. La verite donne la lumiere blanche; en
traversant ce milieu etrange qu'on nomme le poete, elle reste lumiere
et devient couleur. Une des puissances du genie, c'est qu'il est
prisme. Elle reste realite et devient imagination. La grande poesie
est le spectre solaire de la raison humaine.
III
Paris n'est pas une ville; c'est un gouvernement. "Qui que tu sois,
voici ton maitre." Je vous defie de porter un autre chapeau que le
chapeau de Paris. Le ruban de cette femme qui passe gouverne. Dans
tous les pays, la facon dont ce ruban est noue fait loi. Le boy de
Blackfriars copie le gamin de la rue Grenetat. La manola de Madrid a
encore aujourd'hui pour ideal la grisette. Caille, le blanc qui a vu
Tombouctou, disait avoir trouve, dans le Bagamedri, sur la hutte d'un
negre, cette inscription: _A l'instar de Paris_. Paris a ses caprices,
ses faux gouts, ses illusions d'optique; un moment il a mis Lafon
au-dessus de Talma et Wellington au-dessus de Napoleon. Quand il se
trompe, tant pis pour le bon sens universel. La boussole est affolee.
Le progres est quelques instants a tatons.
L'autorite allant dans un sens, l'opinion allant dans l'autre; un
gouvernement obscur sur un peuple lumineux; ce phenomene se voit
parfois, meme a Paris. Paris le traverse comme on traverse une pluie.
Le lendemain il se seche au soleil.
C'est a Paris qu'est l'enclume des renommees. Paris est le point de
depart des succes. Qui n'a pas danse, chante, preche, parle devant
Paris n'a pas danse, chante, preche et parle. Paris donne la palme et
il la chicane. Ce distributeur de popularite a parfois des avarices.
Les talents, les esprits, les genies, sont de sa competence, et il
conteste, volontiers, et le plus longtemps qu'il peut, les plus
grands. Qui a ete plus nie que Moliere [1]? Et a ce sujet,--disons-le
en passant,--que l'artiste et le poete ne souhaitent pas trop n'etre
point contestes. Etre discute, c'est traverser l'epreuve. Epuiser de
son vivant la contradiction est utile. Le rabais qui n'aura pas ete
essaye sur vous votre vie durant, vous le subirez plus tard. A la
mort, les incontestes decroissent et les contestes grandissent. La
posterite veut toujours retravailler a une gloire.
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