Actes et Paroles, Vol. 4
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Victor Hugo >> Actes et Paroles, Vol. 4
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Tant de genie et de bonte meritent un long amour et une eternelle
reconnaissance; c'est pourquoi nous apportons a Victor Hugo, tres
grand et tres bon, des larmes avec des fleurs, premices d'un culte qui
ne perira pas.
DISCOURS DE M. TULLO MASSARONI
SENATEUR DU ROYAUME D'ITALIE.
Messieurs,
Apres les voix si eloquentes que vous venez d'entendre, c'est a peine
si j'ose, moi etranger, parler pres de cette tombe. Si je l'ose, c'est
que ma voix, quelque faible qu'elle soit, est l'echo de l'ame de tout
un peuple s'associant a votre douleur.
La ou est le deuil de la France, la pensee humaine est en deuil. Et ce
deuil de la pensee, ces angoisses de l'esprit assoiffe de verite, de
poesie et d'amour, et sevre tout a coup de la coupe d'or ou il puisait
a grands traits sa triple vie, quel peuple les ressentirait jusqu'au
fond de l'ame si ce n'est le peuple italien, qui, pendant des siecles
de souffrance et de lutte, n'a resiste que par l'esprit, ne s'est
senti vivre que par la pensee?
Aussi, messieurs, ayant l'honneur de porter ici la parole au nom des
ecrivains, des artistes et des amis de l'enseignement populaire dans
mon pays, puis-je sans hesitation vous affirmer que je parle au nom de
mon pays meme.
Victor Hugo a ete de ceux auxquels les siecles parlent, et qui
ecoutent le lendemain germer et croitre sous terre; il s'est pris
corps a corps avec les iniquites et les haines du passe, et il les
a terrassees; il a devine, au milieu du bruissement des foules, les
verites de l'avenir, et, de ses bras d'athlete, il les a elevees sur
le pavois.
Il avait avec cela toutes les charites et toutes les tendresses; et
les petits enfants et les miserables ont pu venir a lui avant
les puissants et les heureux. Jusque sur les degres de ce temple
magnifique, ou la France l'associe a toutes ses gloires, je ne
saurais oublier qu'il a voulu venir a son dernier repos, porte par le
corbillard des pauvres, afin que la poesie du coeur rayonnat encore
une fois a travers les fentes de sa biere; et je pense a Sophocle,
dont le tombeau se passa de meme, d'apres le voeu du poete, de
lauriers et de palmes, et ne connut que la rose et le lierre.
Aussi, Maitre, ne t'ai-je offert qu'un rameau de lierre et deux roses;
mais ces feuilles et ces fleurs ont pousse en terre de France, et,
sur le seuil de l'immortalite qui s'ouvre pour toi, elles mettent les
couleurs de l'Italie.
La main dans la main, tous les peuples qui se relevent viennent
s'incliner, Maitre, devant ce tombeau.
DISCOURS DE M. LE MAT
AU NOM DE L'INSTITUT DE WASHINGTON.
C'est au nom de l'Institut national de Washington que j'ai l'insigne
honneur d'exprimer ici la douloureuse emotion ressentie d'un bout
a l'autre des Etats-Unis a la nouvelle de la mort de Victor Hugo,
l'homme considerable dont la perte a rempli de si unanimes regrets
l'ame du monde civilise.
DISCOURS DE M. RAQUENI
AU NOM DES FRANCS-MACONS ITALIENS.
C'est au nom de la loge Michel-Ange de Florence, au nom de la
maconnerie italienne, que je viens adresser un dernier adieu au genie
de la France, au poete de toutes les patries, de toutes les libertes,
au defenseur des faibles et des opprimes de toutes les nationalites, a
l'apotre eloquent de toutes les nobles causes, au chantre du droit,
de la verite et de la justice, dont la gloire rayonnera sur la monde
entier.
L'Italie tout entiere porte le deuil de Victor Hugo qu'elle admirait
et venerait. Le grand malheur qui a frappe la France et l'humanite
a prouve une fois de plus que le coeur des peuples latins bat a
l'unisson. Ils ont en commun les joies comme les douleurs, les
sentiments, les idees, les esperances et les aspirations.
L'Italie, dans cette circonstance douloureuse, a desavoue ce qu'on
l'avait representee, ce qu'elle n'est pas et qu'elle ne sera jamais.
Elle a montre les sentiments veritables qui l'animent a l'egard de la
France.
L'esprit de la patrie de Dante restera toujours uni a l'esprit de la
patrie de Victor Hugo.
Sur ce cercueil entoure de l'admiration universelle, jurons de
resserrer de plus en plus les liens de fraternite qui unissent la
France a l'Italie, afin de hater la formation du faisceau latin qui
etait l'ideal sublime du grand poete humanitaire. Ce sera la le plus
beau monument que nous puissions elever a la memoire glorieuse de
l'auteur immortel de la _Legende des Siecles_.
Que le peuple francais et le peuple italien, sur la tombe de leurs
genies,--Victor Hugo et Garibaldi,--se retrempent a leur mission de
paix, de civilisation et de liberte.
DISCOURS DE M. LEMONNIER AU NOM DE LA LIGUE DE LA PAIX.
Citoyennes et citoyens,
La Ligue internationale de la paix et de la liberte apporte a son
tour sur cette tombe, avec ses pieux hommages, le temoignage de sa
reconnaissance et de sa douleur.
Le 31 mai 1851, Victor Hugo prononcait a la tribune de l'Assemblee
nationale, au milieu des rires de la droite, ce mot prophetique: LES
ETATS-UNIS D'EUROPE.
Notre ligne a inscrit cette parole sur sa banniere.
En 1869, Victor Hugo est venu du fond de l'exil presider a Lausanne
notre troisieme congres.
Le 14 juillet 1870, il a de ses mains plante a Hauteville le chene des
_Etats-Unis d'Europe_.
Victor Hugo aimait notre ligue, il suivait nos travaux, il nous
donnait ses conseils.
La Ligue n'oubliera jamais qu'elle a ete fondee et guidee par Victor
Hugo.
DISCOURS DE M. BOLAND AU NOM DE GUERNESEY.
Messieurs,
Le peuple de Guernesey nous a delegues, mon estimable ami M. Frederic,
M. Allos et moi, pour le representer aux funerailles de l'immense
genie que quinze annees de sejour a Hauteville-House ont rendu cher a
la population guernesiaise, et il a cru qu'il appartenait a l'un des
obscurs ouvriers de l'idee qui souffrent et qui luttent sur le rocher
seculaire de l'exil de dire en son nom un dernier adieu au plus
illustre de ces proscrits auxquels la terre libre de Guernesey, a
toujours offert un inviolable asile.
Je me sens bien au dessous de la tache honorable qui m'est devolue
et l'emotion naturelle qui nous gagne tous, messieurs, a l'heure
solennelle ou l'Europe, que dis-je? l'humanite tout entiere, se courbe
avec douleur devant la depouille mortelle du plus grand poete du
dix-neuvieme siecle, me rend impuissant a exprimer les sentiments de
veneration, de respect et d'amour du peuple de Guernesey pour ce grand
mort.
Permettez-moi, sans rien oter a la France de ce qui lui appartient en
propre dans la gloire de Victor Hugo, d'en reclamer une partie pour
la petite ile de Guernesey, epave normande au milieu de la Manche,
demeuree aussi francaise par le coeur, les moeurs, les traditions et
le langage qu'elle est politiquement attachee a l'Angleterre, dont les
souverains ont respecte a travers les siecles, en depit de toutes les
suggestions contraires, son autonomie et ses franchises, sans lui
imposer d'autre joug qu'une suzerainete nominale.
A Guernesey, tout en se tenant en dehors des querelles et des
competitions locales, le Maitre a attache son nom a des labeurs
charitables et humanitaires qui ne periront point avec lui. Il faisait
le bien sans ostentation, s'efforcant d'arracher les humbles a la
detresse et les petits enfants a cette epouvantable misere morale qui
s'appelle l'ignorance.
La sainte, digne et courageuse compagne du poete, la vaillante femme
qui l'a precede dans l'eternel repos, le seconda dans son oeuvre
paternelle avec un zele qui lui acquit l'affection du peuple
guernesiais, et le nom de Madame Victor Hugo sera toujours confondu
dans l'archipel avec celui de son mari dans une meme pensee de
reconnaissance emue et de respectueuse admiration.
Lorsque l'illustre Maitre dedia, au plus fort des douleurs d'un long
exil, les _Travailleurs de la mer_ a la vieille terre normande dont
l'eternel honneur sera de lui avoir donne l'hospitalite, il avait le
pressentiment d'une fin prochaine, et il appelait Guernesey: "Mon
asile actuel, mon tombeau probable".
Le supreme arbitre de nos destinees a tous, Dieu, que ce grand esprit
proclame sans cesse et dont il eut la constante et eblouissante
vision, n'a pas voulu que cette prophetie se realisat; les portes de
la France se sont rouvertes pour Victor Hugo, et il est mort dans ce
Paris qu'il a tant aime et qui le lui rendait avec usure, temoin
cet hommage sans precedent de la capitale du monde, cette douleur
populaire, ce deuil general, qui constituent un spectacle consolant et
unique et rehabiliteront aux yeux de l'etranger ce grand Paris tant
calomnie et pourtant si patriotique et si jaloux de ses gloires.
Que Paris garde ta depouille mortelle, o Maitre, Guernesey conservera
precieusement ta memoire et, longtemps apres que nous ne serons
plus, ses enfants se decouvriront devant cette sombre demeure
de Hauteville-House, que tu as immortalisee et qui deviendra le
pelerinage oblige des litterateurs et des poetes de toutes les
nations.
Victor Hugo, au nom du peuple de Guernesey, je te dis adieu!
DISCOURS DE M. EM. EDOUARD AU NOM DE LA REPUBLIQUE D'HAITI.
Elle peut etre fiere, elle peut s'enorgueillir, la nation qui nous
donne le majestueux spectacle que nous avons aujourd'hui sous les
yeux.
Ils ont menti ceux qui, il y a quelques annees, a propos de la France,
apres une crise terrible subie par ce pays, ont prononce le mot de
decadence; la France est bien debout!
Presque tous les peuples civilises, librement, spontanement, ont
envoye ici des delegations. Athenes, Rome, n'ont jamais ete le theatre
d'une si imposante solennite. Paris depasse Athenes et Rome!
Je represente ici la delegation de la republique d'Haiti. La
republique d'Haiti a le droit de parler au nom de la race noire; la
race noire, par mon organe, remercie Victor Hugo de l'avoir beaucoup
aimee et honoree, de l'avoir raffermie et consolee.
La race noire salue Victor Hugo et la grande nation francaise.
PARIS
1867
I
L'AVENIR
Au vingtieme siecle, il y aura une nation extraordinaire. Cette
nation sera grande, ce qui ne l'empechera pas d'etre libre. Elle sera
illustre, riche, pensante, pacifique, cordiale au reste de l'humanite.
Elle aura la gravite douce d'une ainee. Elle s'etonnera de la gloire
des projectiles coniques, et elle aura quelque peine a faire la
difference entre un general d'armee et un boucher; la pourpre de l'un
ne lui semblera pas tres distincte du rouge de l'autre. Une bataille
entre italiens et allemands, entre anglais et russes, entre prussiens
et francais, lui apparaitra comme nous apparait une bataille entre
picards et bourguignons. Elle considerera le gaspillage du sang humain
comme inutile. Elle n'eprouvera que mediocrement l'admiration d'un
gros chiffre d'hommes tues. Le haussement d'epaules que nous avons
devant l'inquisition, elle l'aura devant la guerre. Elle regardera
le champ de bataille de Sadowa de l'air dont nous regarderions le
quemadero de Seville. Elle trouvera bete cette oscillation de
la victoire aboutissant invariablement a de funebres remises en
equilibre, et Austerlitz toujours solde par Waterloo. Elle aura pour
"l'autorite" a peu pres le respect que nous avons pour l'orthodoxie;
un proces de presse lui semblera ce que nous semblerait un proces
d'heresie; elle admettra la vindicte contre les ecrivains juste comme
nous admettons la vindicte contre les astronomes, et, sans rapprocher
autrement Beranger de Galilee, elle ne comprendra pas plus Beranger en
cellule que Galilee en prison. _E pur si muove_, loin d'etre sa peur,
sera sa joie. Elle aura la supreme justice de la bonte. Elle sera
pudique et indignee devant les barbaries. La vision d'un echafaud
dresse lui fera affront. Chez cette nation, la penalite fondra et
decroitra dans l'instruction grandissante comme la glace au soleil
levant. La circulation sera preferee a la stagnation. On ne
s'empechera plus de passer. Aux fleuves frontieres succederont les
fleuves arteres. Couper un pont sera aussi impossible que couper une
tete. La poudre a canon sera poudre a forage; le salpetre, qui a pour
utilite actuelle de percer les poitrines, aura pour fonction de percer
les montagnes. Les avantages de la balle cylindrique sur la balle
ronde, du silex sur la meche, de la capsule sur le silex, et de la
bascule sur la capsule, seront meconnus. On sera froid pour les
merveilleuses couleuvrines de treize pieds de long, en fonte frettee,
pouvant tirer, au choix des personnes, le boulet creux et le boulet
plein. On sera ingrat pour Chassepot depassant Dreyse et pour Bonnin
depassant Chassepot. Qu'au dix-neuvieme siecle, le continent, pour
l'avantage de detruire une bourgade, Sebastopol, ait sacrifie la
population d'une capitale, sept cent quatrevingt-cinq mille hommes
[1] cela semblera glorieux, mais singulier. Cette nation estimera un
tunnel sous les Alpes plus que la gargousse Armstrong. Elle poussera
l'ignorance au point de ne pas savoir qu'on fabriquait en 1866 un
canon pesant vingt-trois tonnes appele _Bigwill_. D'autres beautes et
magnificences du temps present seront perdues; par exemple, chez ces
gens-la, on ne verra plus de ces budgets, tels que celui de la France
actuelle, lequel fait tous les ans une pyramide d'or de dix pieds
carres de base et de trente pieds de haut. Une pauvre petite ile comme
Jersey y regardera a deux fois avant de se passer, comme elle l'a fait
le 6 aout 1866, la fantaisie d'un pendu [2] dont le gibet coute deux
mille huit cents francs. On n'aura pas de ces depenses de luxe. Cette
nation aura pour legislation un fac-simile, le plus ressemblant
possible, du droit naturel. Sous l'influence de cette nation motrice,
les incommensurables friches d'Amerique, d'Asie, d'Afrique et
d'Australie seront offertes aux emigrations civilisantes; les huit
cent mille boeufs, annuellement brules pour les peaux dans l'Amerique
du Sud, seront manges; elle fera ce raisonnement que, s'il y a des
boeufs d'un cote de l'Atlantique, il y a des bouches qui ont faim de
l'autre cote. Sous son impulsion, la longue trainee des miserables
envahira magnifiquement les grasses et riches solitudes inconnues; on
ira aux Californies ou aux Tasmanies, non pour l'or, trompe-l'oeil et
grossier appat d'aujourd'hui, mais pour la terre; les meurt-de-faim et
les va-nu-pieds, ces freres douloureux et venerables de nos splendeurs
myopes et de nos prosperites egoistes, auront, en depit de Malthus,
leur table servie sous le meme soleil; l'humanite essaimera hors de la
cite-mere, devenue etroite, et couvrira de ses ruches les continents;
les solutions probables des problemes qui murissent, la locomotion
aerienne ponderee et dirigee, le ciel peuple d'air-navires, aideront
a ces dispersions fecondes et verseront de toutes parts la vie sur
ce vaste fourmillement des travailleurs; le globe sera la maison de
l'homme, et rien n'en sera perdu; le Corrientes, par exemple, ce
gigantesque appareil hydraulique naturel, ce reseau veineux de
rivieres et de fleuves, cette prodigieuse canalisation toute faite,
traversee aujourd'hui par la nage des bisons et charriant des arbres
morts, portera et nourrira cent villes; quiconque voudra aura sur un
sol vierge un toit, un champ, un bien-etre, une richesse, a la
seule condition d'elargir a toute la terre l'idee patrie; et de se
considerer comme citoyen et laboureur du monde; de sorte que la
propriete, ce grand droit humain, cette supreme liberte, cette
maitrise de l'esprit sur la matiere, cette souverainete de l'homme
interdite a la bete, loin d'etre supprimee, sera democratisee et
universalisee. Il n'y aura plus de ligatures; ni peages aux ponts, ni
octrois aux villes, ni douanes aux etats, ni isthmes aux oceans, ni
prejuges aux ames. Les initiatives en eveil et en quete feront le meme
bruit d'ailes que les abeilles. La nation centrale d'ou ce mouvement
rayonnera sur tous les continents sera parmi les autres societes ce
qu'est la ferme modele parmi les metairies. Elle sera plus que nation,
elle sera civilisation; elle sera mieux que civilisation, elle sera
famille. Unite de langue, unite de monnaie, unite de metre, unite de
meridien, unite de code; la circulation fiduciaire a son haut degre;
le papier-monnaie a coupon faisant un rentier de quiconque a vingt
francs dans son gousset; une incalculable plus-value resultant de
l'abolition des parasitismes; plus d'oisivete l'arme au bras; la
gigantesque depense des guerites supprimee; les quatre milliards que
coutent annuellement les armees permanentes laisses dans la poche
des citoyens; les quatre millions de jeunes travailleurs qu'annule
honorablement l'uniforme restitues au commerce, a l'agriculture et a
l'industrie; partout le fer disparu sous la forme glaive et chaine
et reforge sous la forme charrue; la paix, deesse a huit mamelles,
majestueusement assise au milieu des hommes; aucune exploitation, ni
des petits par les gros, ni des gros par les petits, et partout la
dignite de l'utilite de chacun sentie par tous; l'idee de domesticite
purgee de l'idee de servitude; l'egalite sortant toute construite
de l'instruction gratuite et obligatoire; l'egout remplace par
le drainage; le chatiment remplace par l'enseignement; la prison
transfiguree en ecole; l'ignorance, qui est la supreme indigence,
abolie; l'homme qui ne sait pas lire aussi rare que l'aveugle-ne; le
_jus contra legem_ compris; la politique resorbee par la science;
la simplification des antagonismes produisant la simplification des
evenements eux-memes; le cote factice des faits s'eliminant; pour
loi, l'incontestable, pour unique senat, l'institut. Le gouvernement
restreint a cette vigilance considerable, la voirie, laquelle a deux
necessites, circulation et securite. L'etat n'intervenant jamais que
pour offrir gratuitement le patron et l'epure. Concurrence absolue des
a peu pres en presence du type, marquant l'etiage du progres. Nulle
part l'entrave, partout la norme. Le college normal, l'atelier normal,
l'entrepot normal, la boutique normale, la ferme normale, le theatre
normal, la publicite normale, et a cote la liberte. La liberte du
coeur humain respectee au meme titre que la liberte de l'esprit
humain, aimer etant aussi sacre que penser. Une vaste marche en avant
de la foule Idee conduite par l'esprit Legion. La circulation decuplee
ayant pour resultat la production et la consommation centuplees; la
multiplication des pains, de miracle, devenue realite; les cours d'eau
endigues, ce qui empechera les inondations, et empoissonnes, ce qui
produira la vie a bas prix; l'industrie engendrant l'industrie, les
bras appelant les bras, l'oeuvre faite se ramifiant en innombrables
oeuvres a faire, un perpetuel recommencement sorti d'un perpetuel
achevement, et, en tout lieu, a toute heure, sous la hache feconde
du progres, l'admirable renaissance des tetes de l'hydre sainte du
travail. Pour guerre l'emulation. L'emeute des intelligences vers
l'aurore. L'impatience du bien gourmandant les lenteurs et les
timidites. Toute autre colere disparue. Un peuple fouillant les
flancs de la nuit et operant, au profit du genre humain, une immense
extraction de clarte. Voila quelle sera cette nation.
Cette nation aura pour capitale Paris, et ne s'appellera point la
France; elle s'appellera l'Europe.
Elle s'appellera l'Europe au vingtieme siecle, et, aux siecles
suivants, plus transfiguree encore, elle s'appellera l'Humanite.
L'Humanite, nation definitive, est des a present entrevue par les
penseurs, ces contemplateurs des penombres; mais ce a quoi assiste le
dix-neuvieme siecle, c'est a la formation de l'Europe.
Vision majestueuse. Il y a dans l'embryogenie des peuples, comme dans
celle des etres, une heure sublime de transparence. Le mystere consent
a se laisser regarder. Au moment ou nous sommes, une gestation auguste
est visible dans les flancs de la civilisation. L'Europe, une, y
germe. Un peuple, qui sera la France sublimee, est en train d'eclore.
L'ovaire profond du progres feconde porte, sous cette forme des a
present distincte, l'avenir. Cette nation qui sera palpite dans
l'Europe actuelle comme l'etre aile dans la larve reptile. Au prochain
siecle, elle deploiera ses deux ailes, faites, l'une de liberte,
l'autre de volonte.
Le continent fraternel, tel est l'avenir. Qu'on en prenne son parti,
cet immense bonheur est inevitable.
Avant d'avoir son peuple, l'Europe a sa ville. De ce peuple qui
n'existe pas encore, la capitale existe deja. Cela semble un prodige,
c'est une loi. Le foetus des nations se comporte comme le foetus
de l'homme, et la mysterieuse construction de l'embryon, a la fois
vegetation et vie, commence toujours par la tete.
Notes
[1]: Morts a la suite
Annees. Tues. de blessures Total.
ou de maladies.
Armee francaise 1854-1856 10,240 85,375 95,615
---- anglaise 1854-1856 2,755 19,427 22,182
---- piemontaise 1855-1856 12 2,182 2,194
---- turque 1853-1856 10,000 25,000 35,000
---- russe 1853-1856 30,000 600,000 630,000
-------- --------- ---------
53,007 731,984 784,991.
[2]: Bradley. On croit en ce moment s'apercevoir qu'il etait
innocent.
II
LE PASSE
I
Il y a des points du globe, des bassins de vallees, des versants de
collines, des confluents de fleuves qui ont une fonction. Ils se
combinent pour creer un peuple. Dans telle solitude, il existe une
attraction. Le premier pionnier venu s'y arrete. Une cabane suffit
quelquefois pour deposer la larve d'une ville.
Le penseur constate des endroits de ponte mysterieuse. De cet oeuf
sortira une barbarie, de cet autre une humanite. Ici Carthage,
la Jerusalem. Il y a les villes-monstres de meme qu'il y a les
villes-prodiges.
Carthage nait de la mer, Jerusalem de la montagne. Quelquefois le
paysage est grand, quelquefois il est nul. Ce n'est pas une raison
d'avortement.
Voyez cette campagne. Comment la qualifierez-vous? Quelconque. Ca et
la des broussailles. Faites attention. La chrysalide d'une ville est
dans ces broussailles.
Cette cite en germe, le climat la couve. La plaine est mere, la
riviere est nourrice. Cela est viable, cela pousse, cela grandit. A
une certaine heure, c'est Paris.
Le genre humain vient la se concentrer. Le tourbillon des siecles
s'y creuse. L'histoire s'y depose sur l'histoire. Le passe s'y
approfondit, lugubre.
C'est la Paris, et l'on medite. Comment s'est forme ce chef-lieu
supreme?
Cette ville a un inconvenient. A qui la possede elle donne le monde.
Si c'est par un crime qu'on l'a, elle donne le monde a un crime.
II
Paris est une sorte de puits perdu.
Son histoire, microcosme de l'histoire generale, epouvante par moments
la reflexion.
Cette histoire est, plus qu'aucune autre, specimen et echantillon.
Le fait local y a un sens universel. Cette histoire est, pas a pas,
l'accentuation du progres. Rien n'y manque de ce qui est ailleurs.
Elle resume en soulignant. Tout s'y refracte, mais tout s'y reflechit.
Tout s'y abrege et s'y exagere en meme temps. Pas d'etude plus
poignante.
L'histoire de Paris, si on la deblaie, comme on deblaierait
Herculanum, vous force a recommencer sans cesse le travail. Elle a
des couches d'alluvion, des alveoles de syringe, des spirales de
labyrinthe. Dissequer cette ruine a fond semble impossible. Une cave
nettoyee met a jour une cave obstruee. Sous le rez-de-chaussee, il y
a une crypte, plus bas que la crypte une caverne, plus avant que la
caverne un sepulcre, au-dessous du sepulcre le gouffre. Le gouffre,
c'est l'inconnu celtique. Fouiller tout est malaise. Gilles Corrozet
l'a essaye par la legende; Malingre et Pierre Bonfons par la
tradition; Du Breul, Germain Brice, Sauval, Bequillet, Piganiol de La
Force par l'erudition; Hurtaut et Marigny par la methode; Jalliot par
la critique; Felibien, Lobineau et Lebeuf par l'orthodoxie; Dulaure
par la philosophie; chacun y a casse son outil.
Prenez les plans de Paris a ses divers ages. Superposez-les l'un a
l'autre concentriquement a Notre-Dame. Regardez le quinzieme siecle
dans le plan de Saint-Victor, le seizieme dans le plan de tapisserie,
le dix-septieme dans le plan de Bullet, le dix-huitieme dans les plans
de Gomboust, de Roussel, de Denis Thierry, de Lagrive, de Bretez,
de Verniquet, le dix-neuvieme dans le plan actuel, l'effet de
grossissement est terrible.
Vous croyez voir, au bout d'une lunette, l'approche grandissante d'un
astre.
III
Qui regarde au fond de Paris a le vertige. Rien de plus fantasque,
rien de plus tragique, rien de plus superbe. Pour Cesar, ville
vectigale; pour Julien, maison de campagne; pour Charlemagne, ecole,
ou il appelle des docteurs d'Allemagne et des chantres d'Italie, et
que le pape Leon III qualifie _Soror bona (Sorbonne_, n'en deplaise a
Robert Sorbon); pour Hugues Capet, palais de famille; pour Louis VI,
port avec peage; pour Philippe-Auguste, forteresse; pour saint Louis,
chapelle; pour Louis le Hutin, gibet; pour Charles V, bibliotheque;
pour Louis XI, imprimerie; pour Francois 1er, cabaret; pour Richelieu,
academie, Paris est, pour Louis XIV, le lieu des lits de justice et
des chambres ardentes, et pour Bonaparte le grand carrefour de la
guerre. Le commencement de Paris est contigu au declin de Rome.
La statue de marbre d'une dame latine, morte a Lutece comme Julia
Alpinula a Avenches, a dormi vingt siecles dans le vieux sol parisien;
on l'a trouvee en fouillant la rue Montholon. Paris est qualifie "la
ville de Jules" par Boece, homme consulaire, qui mourut d'une corde
serree autour de sa tete par le bourreau jusqu'au jaillissement
des yeux. Tibere a, pour ainsi dire, pose la premiere pierre de
Notre-Dame; c'est lui qui avait trouve cette place bonne pour un
temple, et qui y avait erige un autel au dieu Cerennos et au taureau
Esus. Sur la montagne Sainte-Genevieve on a adore Mercure, dans
l'ile Louviers Isis, rue de la Barillerie Apollon, et la ou sont les
Tuileries, Caracalla. Caracalla est cet empereur qui faisait dieu son
frere Geta a coups de poignard en disant: _divus sit, dum non vivus_.
Les marchands d'eau qu'on appelait les nautes ont precede de quinze
cents ans la Samaritaine. Il y a eu une poterie etrusque
rue Saint-Jean-de-Beauvais, une arene a gladiateurs rue
Fosses-Saint-Victor, aux Thermes un aqueduc venant de Rungis par
Arcueil, et rue Saint-Jacques une voie romaine avec embranchements sur
Ivry, Grenelle, Sevres et le mont Cetard. L'Egypte n'est pas seulement
representee a Lutece par Isis; une tradition veut qu'on ait trouve
vivant dans une pierre d'alluvion de la Seine un crocodile dont on
voyait encore au seizieme siecle la momie appliquee au plafond de la
grande salle du Palais de justice. Autour de saint Landry se croisait
le reseau des rues romanes ou circulaient les monnaies de Richiaire,
roi des sueves, marquees a l'effigie d'Honorius. Le quai des Morfondus
recouvre la berge de boue ou s'imprimaient les pieds nus du roi de
France Clotaire, lequel habitait un chateau de poutres cloisonnees de
peaux de boeuf, dont quelques-unes, fraiches ecorchees, imitaient la
pourpre. Ou est la rue Guenegaud, Herchinaldus, maire de Normandie,
et Flaochat, maire de Bourgogne, conferaient avec Sigebert II, qui
portait, clouees a son chapeau, comme un roi sauvage d'aujourd'hui,
deux pieces de monnaie, un quinaire des vandales et un triens d'or des
visigoths. Au chevet de Saint-Jean-le-Rond etait incrustee une dalle
etalant, grave en latin, le capitulaire du sixieme siecle: "Que le
voleur presume soit saisi; si c'est un noble, qu'on le juge; si
c'est un vilain, qu'on le pende sur place. _Loco pendatur_." Ou est
l'archeveche, il y a eu une pierre dressee en commemoration de la mise
a mort des neuf mille familles bulgares qui avaient fui en Baviere,
en 631. Dans une bruyere ou est a present la Bourse, les herauts ont
proclame la guerre entre Louis le Gros et la maison de Coucy. Louis
le Gros, qui donna asile en France a cinq papes chasses, Urbain II,
Paschal II, Gelase II, Calixte II et Innocent II, venait de sortir
vainqueur de sa guerre contre le baron de Montmorency et le baron de
Puiset. Dans une crypte romaine qui a existe a peu pres ou fut batie
la salle dite Rue de Paris au Palais de justice, on apporta de
Compiegne le premier orgue connu en Europe, qui etait un don de
Constantin Copronyme a Pepin le Bref, et dont le bruit fit mourir une
femme de saisissement. Les caborsins, nous dirions aujourd'hui les
boursiers, etaient battus de verges devant le pilier des Halles
_Septemsunt_ dedie a Pythagore le musicien; ce nom _Septem_ etait
justifie par six autres noms ecrits au revers du pilier: Ptolemee
l'astronome, Platon le theologien, Euclide le geometre, Archimede le
mecanicien, Aristote le philosophe et Nicomaque l'arithmeticien. C'est
a Paris que la civilisation a germe, qu'Oribase de Pergame, questeur
de Constantinople, a abrege et explique Galien, que se sont fondees la
hanse pour les marchands, imitee en Allemagne, et la basoche pour
les clercs, imitee en Angleterre, que Louis IX a bati des eglises,
Sainte-Catherine entre autres, "a la priere des sergents d'armes", que
l'assemblee des barons et des eveques est devenue parlement, et que
Charlemagne, dans son capitulaire concernant Saint-Germain-des-Pres, a
defendu aux ecclesiastiques de tuer des hommes. Celestin II y est venu
a l'ecole sous Pierre Lombard. L'etudiant Dante Alighieri a loge rue
du Fouarre. Abailard rencontrait Heloise rue Basse-des-Ursins. Les
empereurs d'Allemagne haissaient Paris comme "tison de mauvais feu",
et Othon II, ce boucher, qu'on appelait "la Pale mort des sarrasins",
_Pallida mors Sarracenorum_, frappait une des portes de la Cite d'un
coup de lance dont elle a eu longtemps la marque. Le roi d'Angleterre,
autre ennemi, a campe a Vaugirard.
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