Actes et Paroles, Vol. 4
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Victor Hugo >> Actes et Paroles, Vol. 4
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Au nom de la Ville de Paris, je viens devant cet Arc de Triomphe,
Monceau de pierre assis sur un monceau de gloire,
saluer Victor Hugo et adresser un supreme adieu au poete incomparable,
a l'homme bon et humain entre tous, au grand citoyen dont la vie a ete
si bien remplie au profit de l'humanite.
Je laisse a d'autres le soin de celebrer le genie litteraire du poete
de _la Legende des Siecles_, d'_Hernani_ et des _Chatiments_.
Il ne m'appartient pas de retracer le role politique de Victor Hugo.
Je me contente de rappeler que l'auteur de _Napoleon le Petit_ et des
_Miserables_ a desire et poursuivi ardemment, pendant toute sa vie, le
triomphe de la liberte, de la verite et de la justice.
Je veux simplement et en quelques mots constater le lien indissoluble
qui unit Paris a Victor Hugo.
Notre grand poete national professait pour notre grande cite un
sentiment d'admiration qui se manifesta, pour ainsi dire, dans chacune
de ses oeuvres.
Rappelons-nous ces vers admirables sur Paris:
Oh! Paris est la Cite mere!
Paris est le lieu solennel
Ou le tourbillon ephemere
Tourne sur un centre eternel
Frere des Memphis et des Romes,
Il batit au siecle ou nous sommes
Une Babel pour tous les hommes,
Un Pantheon pour tous les dieux.
Toujours Paris s'ecrie et gronde.
Nul ne sait, question profonde,
Ce que perdrait le bruit du monde
Le jour ou Paris se tairait.
En mai 1867, alors qu'il etait en exil, eloigne de Paris depuis le
crime du 2 Decembre, notre grand et illustre citoyen, examinant le
role de notre chere cite par le monde, s'exprime ainsi: "La fonction
de Paris, c'est la dispersion de l'idee, secouant sur le monde
l'inepuisable poignee des verites; c'est la son devoir, et il le
remplit. Faire son devoir est un droit. Paris est un semeur. Ou
seme-t-il? Dans les tenebres. Que seme-t-il? Des etincelles. Tout ce
qui, dans les intelligences eparses sur cette terre, prend feu ca et
la et petille est le fait de Paris. Le magnifique incendie du progres,
c'est Paris qui l'attise. Il y travaille sans relache. Il y jette
ce combustible: les superstitions, les fanatismes, les haines, les
sottises, les prejuges. Toute cette nuit fait de la flamme, et grace a
Paris, chauffeur du bucher sublime, monte et se dilate en clarte. De
la le profond eclairage des esprits. Voila trois siecles surtout que
Paris triomphe dans ce lumineux epanouissement de la raison et qu'il
prodigue la libre pensee aux hommes: au seizieme siecle, par Rabelais;
au dix-septieme, par Moliere; au dix-huitieme, par Voltaire.
"Rabelais, Moliere et Voltaire, cette trinite de la raison: Rabelais,
le pere; Moliere, le fils; Voltaire, l'esprit; ce triple eclat de
rire: gaulois au seizieme siecle, romain au dix-septieme, cosmopolite
au dix-huitieme, c'est Paris."
Qu'il me soit permis de completer l'enumeration faite par notre grand
poete, et d'ajouter son nom a ceux de Rabelais, de Moliere et de
Voltaire. Ce nom de Victor Hugo sera evidemment donne a notre siecle
par l'histoire.
Le dix-neuvieme siecle s'appellera le siecle de Victor Hugo.
Apres la chute de l'empire, au lendemain du desastre de Sedan et a
la veille du siege, Victor Hugo s'empresse de rentrer a Paris pour
partager ses souffrances et ses dangers. Nous nous rappelons tous son
arrivee le 5 septembre au soir. Quelle joie! Quel enthousiasme dans
la population parisienne! Elle revoyait enfin celui qui etait absent
depuis dix-neuf ans!
Desormais Victor Hugo est reste parmi nous toujours pret a defendre
les droits de notre grande cite.
Devant l'Assemblee de Bordeaux, il defend Paris en ces termes: "Paris
esperait votre reconnaissance et il obtient votre suspicion! Mais
qu'est-ce donc qu'il vous a fait? Ce qu'il vous a fait, je vais vous
le dire: Dans la defaillance universelle, il a leve la tete; quand il
a vu que la France n'avait plus de soldats, Paris s'est transfigure en
armee; il a espere quand tout desesperait; apres Phalsbourg tombee,
apres Toul tombee, apres Strasbourg tombee, apres Metz tombee, Paris
est reste debout. Un million de vandales ne l'a pas etonne. Paris
s'est devoue pour tous, il a ete la ville superbe du sacrifice. Voici
ce qu'il vous a fait. Il a plus que sauve la vie a la France, il lui a
sauve l'honneur."
Voila comment Victor Hugo parlait de Paris. Vous voyez que j'ai
raison de dire que le lien entre notre grand citoyen et Paris est
indissoluble. Mon affirmation est confirmee par la population
parisienne, qui se presse pour assister a ses magnifiques funerailles.
En rappelant ici les services considerables rendus a Paris par Victor
Hugo, j'honore sa memoire et je lui apporte la reconnaissance et la
gratitude de notre grande cite.
Apres les evenements terribles de mai 1871, Victor Hugo est le premier
a parler de concorde et d'apaisement et a reclamer l'amnistie. A
Bruxelles, il offre un asile aux Parisiens vaincus, obliges de
s'expatrier pour echapper aux rigueurs des conseils de guerre.
Il conseille la clemence alors que la repression et la vengeance sont
a l'ordre du jour.
Au point de vue municipal, Paris est encore place sous un regime
d'exception. Il y a longtemps que Victor Hugo a reclame la
reconnaissance des droits municipaux de Paris, et voici en quels
termes: "Le droit de Paris est patent. Paris est une commune, la plus
necessaire de toutes comme la plus illustre. Paris commune est le
resultat de la France republique. Comment! Londres est une commune
et Paris n'en serait pas une! Londres, sous l'oligarchie, existe, et
Paris, sous la democratie, n'existerait pas! La monarchie respecte
Londres et la monarchie violerait Paris! Enoncer de telles choses
suffit; n'insistons pas. Paris est de droit commune, comme la France
est de droit republique."
Je remercie Victor Hugo d'avoir reclame les droits de Paris. Je suis
heureux de rappeler ces paroles en presence des pouvoirs publics.
Qu'ils me permettent d'esperer qu'ils voudront bien se souvenir que
Paris vit encore sous un regime d'exception, et qu'il est digne
cependant d'obtenir enfin ses libertes communales, son autonomie
municipale qu'il reclame depuis si longtemps.
La reconnaissance de Paris envers Victor Hugo sera eternelle.
Paris s'est honore en envoyant Victor Hugo le representer dans les
assemblees legislatives. Le conseil municipal, par trois fois, l'a
elu delegue senatorial et a attache son nom a l'une des plus belles
avenues de Paris. Des que le bruit de sa mort s'est repandu dans
la ville, le conseil municipal a cru qu'il etait de son devoir de
demander pour Victor Hugo le triomphe du Pantheon. Il s'est empresse,
avant de lever sa seance en signe de deuil, d'emettre un voeu tendant
a restituer le Pantheon aux grands hommes. Le gouvernement a donne
satisfaction a ce voeu de la population parisienne, et Victor Hugo va
reposer au Pantheon, au milieu de la jeunesse des ecoles, qui professe
pour lui la plus grande veneration.
Je resume en ces mots la vie de Victor Hugo: Grandeur d'ame, bonte,
clemence, fraternite, civilisation.
Paris, reconnaissant a Victor Hugo, s'associe aujourd'hui a l'univers
entier pour pleurer un mort et pour saluer un immortel. Le travailleur
s'en est alle, mais son travail subsiste imperissable.
Honneur et gloire a Victor Hugo, le genie de l'humanite!
DISCOURS DE M. LEFEVRE
VICE-PRESIDENT DU CONSEIL GENERAL DE LA SEINE.
Messieurs,
Dans ce jour de deuil, au nom du conseil general de la Seine, je viens
rendre un supreme hommage a Victor Hugo.
Au milieu d'une manifestation nationale, si superbement meritee par
tant d'oeuvres eclatantes, le departement de la Seine temoigne au
grand mort son admiration sans bornes. Il se souvient avec orgueil
qu'il a deux fois envoye sieger au senat celui que toutes les bouches
ont raison de proclamer aujourd'hui le premier des poetes et le plus
grand des Francais.
Nous, ses electeurs, nous avons principalement admire le democrate
aussi devoue qu'inebranlable.
Sans doute, avec tout le monde civilise, nous savions l'immensite de
son genie; sans doute nous savions la ciselure merveilleuse et la
majeste de son langage; nous savions que jamais front plus inspire ne
rayonna parmi les humains; et, pour tout dire en un mot, nous savions
que le dix-neuvieme siecle, si etincelant de lumiere, s'appellera le
siecle de Victor Hugo. Assurement nous acclamions avec enthousiasme,
avec veneration, tant de grandeur, tant de puissance et tant d'eclat.
Mais s'il fut notre heros, c'est surtout parce qu'il se montra
l'apotre infatigable des revendications populaires et des grandes
reformes.
Ami des faibles et des desherites, nous avons nomme leur plus eloquent
defenseur, l'auteur immortel des _Miserables_, le coeur toujours
saignant des blessures de la France, nous avons nomme celui qui marqua
eternellement d'un fer rouge les criminels envers la patrie, le
sublime justicier des _Chatiments_ et de l'_Annee terrible_.
Et, le jour meme de notre premier vote, en face du palais du
Luxembourg, le peuple ratifiait magnifiquement notre choix, en faisant
au nouvel elu une de ces ovations d'un caractere a la fois si touchant
et si grandiose. Oui, a cette epoque d'angoisse et de combat, alors
que sur la France la reaction dressait encore sa face tenebreuse,
Victor Hugo proclame senateur a Paris, ce fut un triomphe que ne
peuvent oublier les republicains et tous ceux qui sont animes d'un
veritable patriotisme.
Bientot l'ancien proscrit de decembre, qui, au sortir d'horribles
tempetes politiques, avait senti toutes les douleurs de l'exil et qui
connaissait maintenant tous les bienfaits de l'apaisement, reclama,
avec son eloquence magistrale, en faveur des deportes de nos
commotions civiles, la clemence et l'amnistie.
De sa haute autorite, il soutint constamment les oeuvres les plus
genereuses, et de tous les points de la France et du monde il etait
salue comme le representant le plus venere de la democratie.
A l'avenir, si le grand homme n'est plus au milieu de nous pour parler
et pour agir, du moins son exemple, ses oeuvres et ses enseignements
resteront notre plus riche heritage. Et sans cesse, du fond de sa
tombe, sortira comme un large souffle vivifiant qui fera fleurir
partout la Justice et la Fraternite.
Gloire donc et reconnaissance a cet immortel genie de la patrie
francaise et de l'humanite!
Au Pantheon.
DISCOURS DE M. OUDET
AU NOM DE LA VILLE DE BESANCON.
La ville de Besancon, qui s'enorgueillit d'avoir ete le berceau du
grand citoyen que pleure aujourd'hui la France, avait sa place marquee
dans ces obseques. C'etait pour elle un devoir, c'etait un grand
honneur de venir, au milieu de ce deuil national, dire un dernier
adieu au plus illustre de ses enfants. Et j'ai accepte du conseil
municipal, apres bien des hesitations et avec le sentiment intime de
mon insuffisance, la mission perilleuse de prendre ici la parole en
son nom.
C'est a Besancon, le 7 ventose an X de la Republique francaise (26
fevrier 1802), que la femme du commandant Leopold Hugo, apres une
grossesse laborieuse, mit au monde cet enfant, faible et chetif, qui
deviendra l'honneur de la France, la gloire des lettres, la grande
personnification du siecle, et dont nous accompagnons aujourd'hui, a
quatre-vingt-trois ans de date, la depouille mortelle dans ce monument
que la patrie reconnaissante vient, apres bien des vicissitudes, de
consacrer de nouveau a la sepulture et a la memoire de ses grands
hommes.
Victor Hugo lui-meme, dans les _Feuilles d'automne_, a decrit, en vers
d'une delicatesse inimitable, son apparition dans la vie; mais, le
moment n'etant point aux longs discours, je ne les citerai pas.
Quiconque, d'ailleurs, sait lire les a lus; quiconque, a un coeur les
a aimes, s'il m'est permis de paraphraser l'un de ses biographes.
Mais a qui donc "cet enfant que la vie effacait de son livre, et qui
n'avait pas meme un lendemain a vivre", dut-il de surmonter alors les
dangers d'une aussi delicate constitution? Il nous l'a dit lui-meme:
"aux soins d'une mere adoree".
Dieu me garde d'en douter et de commettre un pareil sacrilege.
Serait-il cependant temeraire de penser que, dans cette oeuvre de
devouement et d'amour, la mere dut etre puissamment secondee par
l'influence bienfaisante de l'air si pur qui, dans nos montagnes,
contribue a creer ces natures solides dans lesquelles se trouvent des
caracteres si fortement trempes?
Serait-il temeraire de croire que, nous quittant plusieurs mois apres
sa naissance et deja inscrit comme enfant de troupe, doue des lors de
cette admirable constitution qui le conserva a sa patrie pendant pres
d'un siecle, il put emporter en germe de notre pays une portion de ces
qualites physiques qui ont fait de lui l'un des plus puissants genies
de son temps?
Ah! laissez-moi, vous qui voulez bien m'ecouter avec indulgence,
laissez-moi appeler a mon aide, en ce moment solennel, quelques vers
de l'un de nos jeunes poetes francs-comtois, adressant, en 1881, une
ode a Victor Hugo:....A votre ame il reste quelque chose
De ce qui l'entoura dans ses premiers moments....
O, vieux maitre, c'est bien dans la Franche-Comte
Que vous avez puise pour toute votre vie
Cette sublime soif sans cesse inassouvie
De justice supreme et d'apre liberte.
C'est penetre moi-meme de cette pensee que, des le mois de mars 1879,
etant maire de Besancon, je proposais au conseil municipal, pour
perpetuer parmi nous le nom du grand citoyen dont Besancon fut le
berceau et pour en transmettre la memoire aux generations a venir, de
donner son nom a l'une de nos rues et de placer sur la facade de la
maison ou il est ne un cartouche en bronze, dont le maitre lui-meme
dicta l'inscription: _Victor Hugo: 26 fevrier 1802_, inscription qu'il
faut aujourd'hui completer par cette date funebre: "22 mai 1885."
La pose de ce cartouche fut l'occasion d'une fete presque nationale
et d'un banquet ou le maitre se fit representer par M. Paul Meurice,
porteur d'une lettre que nous conservons dans nos archives comme un
monument bien precieux.
Elle est ainsi concue:
"Decembre 1880.
"Je remercie mes compatriotes avec une emotion profonde. Je suis une
pierre de la route ou marche l'humanite; mais c'est la bonne route.
L'homme n'est le maitre ni de sa vie ni de sa mort. Il ne peut
qu'offrir a ses concitoyens ses efforts pour diminuer la souffrance
humaine et qu'offrir a Dieu sa foi invincible dans l'accroissement de
la liberte.
"VICTOR HUGO."
Voila l'admirable testament qu'il a laisse a ceux qui conservent son
berceau. Voila pourquoi la ville de Besancon a delegue une partie
de sa municipalite a ces solennelles obseques, pendant que toute
sa population, sur l'initiative des etudiants de ses ecoles
preparatoires, des instituteurs et des eleves de ses ecoles primaires,
reunis a la meme heure devant la maison ou le maitre est ne, deposent
en ce moment sur la facade des couronnes de fleurs, afin d'honorer sa
memoire, en attendant que la ville complete son oeuvre par l'erection
de la statue du grand citoyen sur l'une de nos places publiques.
Adieu donc, maitre, recevez une derniere fois l'hommage de notre
douleur profonde et de notre souvenir respectueux.
Apres les desastres de la patrie foulee par l'envahissement, vous
avez, le premier, jete le cri de protestation et de rage sur les deux
provinces ecartelees, Strasbourg en croix, Metz au cachot, et depuis
la douloureuse separation, vous n'avez cesse de conserver a nos freres
malheureux d'Alsace et de Lorraine l'amour de la patrie francaise et
l'esperance dans l'avenir. Maitre, soyez sans inquietude sur votre
berceau; depuis que la Franche-Comte, apres toutes ses vicissitudes,
se donna a la France, il y a deux siecles de cela, elle resta le
rempart avance et fidele de la patrie.
Jamais Besancon n'a vu l'ennemi dans sa citadelle, jamais sur ses
tours l'ombre d'Attila, et les hirondelles qui viennent chaque annee
construire leurs nids aux fenetres de cette chambre ou vous etes ne ne
diront jamais: La France n'est plus la.
Adieu donc, maitre, au nom de tous mes concitoyens! ou plutot au
revoir au sein du Dieu de "la raison, du droit, du bien, de la
justice", dont vous nous avez legue la foi!
DISCOURS DE M. HENRI DE BORNIER
AU NOM DE LA SOCIETE DES AUTEURS DRAMATIQUES.
La Societe des auteurs et compositeurs dramatiques m'a charge
d'apporter l'hommage de son admiration et de sa douleur a l'homme qui
a illustre a jamais la scene francaise.
Je n'ai a parler que du poete dramatique, mais a l'insuffisance de mes
paroles suppleera cette voix mysterieuse que chacun ecoute dans son
ame en face des grands tombeaux.
Victor Hugo a ecrit cette phrase dont on pourrait faire l'epigraphe de
son theatre: "Dieu frappe l'homme, l'homme jette un cri; ce cri c'est
le drame."
Oui, c'est le drame, le drame de Victor Hugo surtout. Dans aucun
temps, dans aucun pays, aucun poete n'a ecoute de plus pres, n'a
reproduit avec plus de force ce cri de la douleur humaine. Chacune de
ses oeuvres tragiques semble porter le nom d'un champ de bataille:
_Hernani_ a l'aspect d'un combat etincelant sous le soleil de
l'Espagne, dans quelque sierra desolee; _Ruy Blas_ ressemble au choc
de deux escadrons farouches plus avides de donner la mort que de
trouver la victoire; _les Burgraves_ ont la grandeur douloureuse et
titanique des trilogies d'Eschyle. Cette puissance admirable dans la
peinture des souffrances de l'humanite n'est qu'un des merites du
theatre de Victor Hugo; il en a un autre: le sentiment profond de
la pitie! Tous ces heros, tous ces vaincus de la fatalite, tous ces
desesperes de la vie, tous ces martyrs, tous ces bourreaux memes ont
sur leur visage un ruissellement de larmes qui tombe comme un torrent
d'une montagne sombre. C'est pourquoi le poete glorifie les uns et
absout les autres. Il sait que tout crime est le germe d'un desespoir,
que le poete, ayant dans une main la justice, doit avoir dans l'autre
la clemence et que, si Adam a pleure sur Abel, Eve a pleure sur Cain!
C'est en cela que l'oeuvre de Victor Hugo est a la fois terrible et
touchante, et c'est pour cela qu'elle doit rester parmi les plus
nobles et les plus hautes dont s'honore le genie humain.
DISCOURS DE M. JULES CLARETIE
AU NOM DE LA SOCIETE DES GENS DE LETTRES.
Dans l'immense deuil de cette journee, le monde celebre et pleure
l'Immortel, la litterature francaise le Maitre, la Societe des gens de
lettres le Pere.
Aux hommages universels, qui changent ces funerailles en apotheose,
notre famille litteraire apporte son pieux et respectueux souvenir.
Les acclamations disent assez combien partout Victor Hugo est admire:
chez nous, il fut aime. Quand il s'est agi, pour nous, de donner des
canons a la defense nationale, de celebrer le centenaire d'un grand
homme, de defendre pour l'ecrivain le droit a la liberte et le droit a
la vie, le grand poete nous apporta toujours l'autorite de sa parole
et l'apostolat de son genie.
Oui, ce fut un apotre avant tout, ce grand et incomparable homme de
lettres qui, dans toute sa longue et glorieuse existence, n'eut jamais
d'autre autorite officielle que celle qu'exerce la pensee, d'autre
pouvoir que celui du livre, et qui gouverna l'esprit humain par la
plume, comme d'autres--mieux que d'autres--par l'epee ou par le
sceptre.
Il a dit de Paris que "sa fonction, c'est la dispersion de l'idee". Sa
fonction, a lui, ce fut la diffusion de la pensee nationale, par sa
langue, cette langue claire et nette des traites diplomatiques, des
souverains, dont il fit le verbe vivant et genereux de l'ame des
peuples. Messieurs, ce qui assure encore a notre pays la suprematie
dans le monde, c'est la litterature et l'art, c'est le roman, c'est le
theatre, c'est l'histoire, et aucun homme n'a plus fait pour la gloire
de son pays que Victor Hugo, le plus grand des lyriques de France. Un
jour, en un vers admirable, il a parle dugeste auguste du semeur
secouant sur le monde "l'inepuisable poignee des verites"; il fut,
lui, le semeur, le majestueux et sublime semeur de l'idee francaise!
Oui, ne l'oublions jamais, ce grand homme qui reva, salua l'immense
fraternite des peuples, a etroitement aussi, energiquement et
tendrement aime la patrie, et apres avoir dit a la France: "Sers
l'humanite et deviens le monde," son oeuvre entiere dit au monde:
"Honore, respecte, acclame, remercie la France."
Ainsi toute sa vie fut un combat. Lorsqu'il n'etait encore que
l'enfant sublime, celui qui devait etre le sublime aieul avait
proclame que le poete a charge d'ames et, en merveilleux artiste,
en artiste souverain et inimitable, dans ces livres dont les titres
chantent en toutes les memoires, il opposa a la doctrine de l'art pour
l'art, l'art pour le droit, l'art pour une foi, l'art pour la verite,
l'art pour le Dieu qu'il proclamait, pour l'humanite qu'il consolait,
pour la patrie qu'il glorifiait!
A travers son oeuvre, qui a toutes les tempetes et tous les
apaisements du grand nourricier l'Ocean, un autre sentiment souffle
comme une brise ou court plutot comme le sang meme des veines du
poete, cette vertu dont on vous parlait tout a l'heure: la pitie. Il a
toujours jete sur les douleurs "le voie d'une idee consolante". Il a
partout cherche dans l'obscurite de la nature humaine la melancolie
latente et la vertu cachee, la fleur ignoree qu'un peu de bonte
pouvait faire refleurir. Tout ce qui souffre a place dans sa vaste
tendresse: Fantine et Marion purifiees par l'amour, Jean Valjean par
le repentir, Triboulet chatie dans son coeur de pere, Lucrece dans ses
entrailles de mere.
Il a pour les petits des caresses de lion; l'orphelin, le pauvre, le
marin, il les adopte comme le matelot des "Pauvres gens" recueille
les epaves de la mer, et dans un sourire d'enfant Victor Hugo voit un
monde de poesie, comme dans la larme d'une femme qui tombe il voit un
monde de douleurs.
Voila l'exemple que ce grand ecrivain a donne a tous les ecrivains. Il
nous disait, un soir, en parlant d'un illustre homme de lettres qu'il
aimait et qui venait de mourir: "Il fut grand, ce qui est bien; mais
il fut bon, ce qui est mieux!" Messieurs, Shakspeare a parle quelque
part des mamelles sublimes de la charite. De ce lait de la bonte
humaine Victor Hugo s'etait nourri, il en garda jusqu'a la fin
l'heroique douceur et, offrant au monde la manne de sa poesie, il
reclama, de sa premiere ode a son dernier livre,
Avec le pain qu'il faut aux hommes,
Le baiser qu'il faut aux enfants!
Et maintenant il a laisse tomber sa tete puissante dans le dernier
sommeil. Il a rejoint Homere, Eschyle, Dante, Rabelais, Isaie, Tacite
--ceux qu'il appelait des genies--Cervantes, Shakspeare, Corneille,
Moliere; il a libre croyant, montre "l'evidence du surhumain sortant
de l'homme"; il a servi a la fois la poesie et le progres, les lettres
et les peuples "dans son ascension vers l'ideal"; et, "libre dans
l'art, libre dans le tombeau", il a, je cite ses paroles, "deploye
dans la mort ces autres ailes qu'on ne voyait pas".
Il n'avait demande que le corbillard des pauvres. Le monde vient de
lui faire des funerailles inoubliables, immortelles comme son oeuvre.
C'est comme de l'histoire de France qui vient de passer triomphalement
a travers l'histoire de Paris. Cherchez parmi ces couronnes: il y en
a une qui apporte au fils du defenseur de Thionville l'hommage des
habitants de Thionville annexee. Et par une sorte de voie sacree, de
l'avenue qui porta le nom d'Eylau, ou son oncle defendit le cimetiere
dans la neige, en passant par l'Arc de l'Etoile, ou le nom de son pere
devrait etre inscrit.
N'ajoutons rien, nous, gens de lettres, a cette reclamation. Rien --si
ce n'est cette parole meme que faisait entendre, il y a trente-cinq
ans, sa grande voix sur le tombeau de Balzac: "Ce penseur, ce poete,
ce genie a vecu parmi nous de cette vie d'orages commune dans tous
les temps a tous les grands hommes!...." Mais Victor Hugo n'avait
pas attendu que la mort fut un avenement, et, dominant les partis,
dominant les passions, continuant la-haut son reve, il va briller
desormais au-dessus de toutes ces poussieres qui sont sous nos pas,
"de toutes ces nuees qui sont sur nos tetes, parmi les etoiles de la
patrie!"
Victor Hugo a eu comme un cortege de monuments: les statues voilees
de nos cites en deuil, la Colonne, Notre-Dame, le trophee et la
cathedrale, le bronze et le granit qu'il a contresignes de sa griffe,
et, la-haut, du fronton cisele par le maitre sculpteur de sa jeunesse,
tombe le cri profond de tout un peuple: "Aux grands hommes, la patrie
reconnaissante!"
DISCOURS DE M. LECONTE DE L'ISLE
AU NOM DES POETES.
C'est avec le profond sentiment de mon insuffisance que j'ose
adresser, au nom de la poesie et des poetes, le supreme adieu de ses
disciples fideles, respectueux et devoues, au maitre glorieux qui
leur a enseigne la langue sacree. Puisse ma gratitude infinie et ma
religieuse admiration pour notre maitre a tous me faire pardonner la
faiblesse de mes paroles!
Messieurs,
Nous pleurons sans doute le grand homme qui a daigne nous honorer de
sa bienveillance inepuisable, de sa bonte d'aieul indulgent; mais nous
saluons aussi, avec un legitime orgueil filial, dans la serenite de sa
gloire, du fond de nos coeurs et de nos intelligences, le plus grand
des poetes, celui dont le genie a toujours ete et sera toujours pour
nous la lumiere vivante qui ne cessera de nous guider vers la beaute
immortelle, qui desormais a vaincu la mort, et dont la voix sublime ne
se taira plus parmi les hommes.
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