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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Actes et Paroles, Vol. 4

V >> Victor Hugo >> Actes et Paroles, Vol. 4

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Sans distinction de classes, de partis, de sectes, d'opinions
litteraires, la France, depuis quelques jours, a ete suspendue aux
recits navrants de son agonie, et maintenant il n'est personne qui ne
sente au coeur de la patrie un grand vide.

Il etait un membre essentiel de l'eglise en la communion de laquelle
nous vivons; on dirait que la fleche de cette vieille cathedrale s'est
ecroulee avec la noble existence qui a porte le plus haut en notre
siecle le drapeau de l'ideal.

Leconte de l'Isle:

Dors, Maitre, dans la paix de ta gloire! Repose,
Cerveau prodigieux, d'ou, pendant soixante ans,
Jaillit l'eruption des concerts eclatants.
Va! la mort venerable est ton apotheose:
Ton esprit immortel chante a travers les temps!

Pour planer a jamais dans la vie infinie,
Il brise comme un Dieu les tombeaux clos et sourde,
Il emplit l'avenir des voix de ton genie,
Et la terre entendra ce torrent d'harmonie
Rouler de siecle en siecle en grandissant toujours!

Edmond Scherer:

Le monde civilise tout entier portera le deuil du grand poete; il
sentira qu'une grande lumiere s'est eteinte, et que le plus glorieux
des fils de la France moderne est entre definitivement par la mort
dans cette immortalite dont, vivant, il avait deja connu les premices.

Victor Hugo a ouvert dans noire histoire litteraire une epoque. Il a
ete a la fois tres fort et tres nouveau. On n'a longtemps voulu
voir en lui qu'un chef d'ecole; il a ete plus et mieux que cela, un
createur, un initiateur. Je ne vois personne a lui comparer en ce
genre, ni Ronsard, ni Corneille, ni Voltaire. Ajoutons qu'il a ete
plus extraordinaire que les plus grands; Victor Hugo n'a pas ete
seulement un genie, il a ete un phenomene.

Arsene Houssaye:

Un siecle apres la mort de Voltaire, nous saluons la meme apotheose
pour Victor Hugo. Ils ne se ressemblent pas par le genie, ce poete et
ce philosophe, ces deux conteurs merveilleux; ils se ressemblent par
l'amour de l'humanite. Ce sont deux papes de l'esprit humain.

Henri Fouquier:

Victor Hugo a ete le poete du siecle.

Pas un homme, dans le monde entier contemporain, ne pourrait songer un
instant a opposer son oeuvre a l'oeuvre immense de Victor Hugo.

Il n'est pas une forme de la pensee humaine qu'il n'ait abordee,
toujours avec superiorite, le plus souvent avec genie. Sa lyre avait
toutes les cordes; il a ete sans effort de la chanson d'Anacreon au
poeme epique de Dante. Il a tout compris de l'humanite, tout aime,
tout chante.

Henry Houssaye:

Le genie de Victor Hugo rayonne sur la France depuis soixante ans.
Cinq generations d'ecrivains l'ont salue vivant comme un maitre
souverain. Ce siecle est plein de lui, de ses oeuvres, de ses paroles,
de sa langue, de ses conceptions, de la musique de ses vers, de la
lumiere de ses idees. De Sainte-Helene a l'ile de Chio, tous les
vaincus ont trouve sa voix d'airain pour les glorifier. Immense a ete
et est encore son action sur les lettres francaises. Tous ceux qui
tiennent une plume aujourd'hui, les prosateurs comme les poetes, les
journalistes comme les auteurs dramatiques, procedent plus ou moins de
lui. Ils se servent d'epithetes et d'images, ils ont des alliances de
termes et des surprises de rimes, des tours de phrases et des formes
de pensee, qui sont des reminiscences inconscientes de Victor Hugo. Le
style moderne est marque a son empreinte. Son oeuvre ecrite passe par
le nombre des volumes celle meme de Voltaire et egale par la puissance
et l'eclat celle des plus grands poetes.

On ne peut pas dire de Victor Hugo qu'il meurt pour entrer dans
l'immortalite, car son immortalite avait commence lui vivant. Depuis
quinze ans et plus, il assistait a son apotheose. Ses adversaires
memes, ceux de la politique et ceux des lettres, se taisaient devant
sa glorieuse vieillesse. Et, avec le vingtieme siecle, viendra la
vraie posterite, non point cette posterite des premieres annees,
soumise a tant de modes et a tant de variations, mais la grande,
l'eternelle, l'immuable posterite, celle ou sont dans le rayonnement
supreme Eschyle, Dante, Shakespeare et le grand Corneille.

Camille Pelletan:

Quelle vie et quelle oeuvre! Ce siecle en est rempli.--Peut-on parler
du poete qui a fait vibrer toutes les emotions, qui a donne a la
strophe son plus prodigieux coup d'aile, et dont on ne peut resumer
l'oeuvre que par le titre qu'il a ecrit sur une de ses oeuvres: "Toute
la Lyre?"

Faut-il parler de l'ecrivain;--du plus prodigieux manieur de la langue
francaise qui ait jamais existe;--du Maitre qui n'a pas seulement
produit les plus etonnants chefs-d'oeuvre, mais qui a encore cree le
style et l'ecole litteraire du dix-neuvieme siecle?

Faut-il parler du genie profond, qui a donne de nouveaux accents a la
pitie humaine, qui a traduit, par ce qu'il y a de plus puissant dans
la langue, ce qu'il y a de plus profond dans la misericorde pour tout
ce qui souffre;--de l'auteur de _Claude Gueux_ et des _Miserables_, du
poete qui a chante, toutes les decheances?

Faut-il enfin parler du combattant? Faut-il rappeler comment l'homme,
a qui il etait si aise et si glorieux de jouir d'une admiration
incontestee, s'est jete dans la bataille, du cote ou il voyait
l'ideal, le droit, le peuple, l'avenir? Faut-il rappeler le proscrit,
Titan enchaine sur un rocher de l'ocean, et defiant, ecrasant de la le
despote? Faut-il rappeler ce grand coeur, qui seul, dans la hideuse
folie de la guerre civile, plus encore, apres la defaite, a l'heure
de l'immense deroute qui charriait dans ses flots irresistibles les
derniers sentiments d'humanite ..., faut-il rappeler l'homme qui
alors, en pleine terreur, livra son front glorieux aux huees, se mit
en travers des furieux et couvrit les proscrits de sa poitrine?....

Comme Voltaire, il a remue le monde, parce qu'il l'a aime.

Auguste Vitu:

C'en est fait, Victor Hugo "entre vivant dans la posterite", entre
aujourd'hui glorieusement dans la mort.

Environne de l'admiration publique, console de ses epreuves passees
et de ses douleurs domestiques par une popularite prodigieuse et sans
exemple dans notre pays, Victor Hugo n'apparaissait plus que comme le
symbole radieux du genie de la France.

Nulle royaute litteraire n'egala jamais la sienne. Voltaire regnait a
d'autres titres. On a dit de Voltaire qu'il etait le second dans tous
les genres. Victor Hugo, au contraire, est et demeurera le premier
dans plusieurs. Ni dans ce siecle, ni dans nul des siecles qui l'ont
precede, la France n'a possede un poete de cette hauteur, de cette
abondance et de cette envergure. Il est pour nous ce que Dante,
Petrarque, le Tasse et l'Arioste reunis furent pour l'Italie; c'est le
chene immense dont les robustes frondaisons couvrent depuis soixante
ans de leur ombre les floraisons sans cesse renaissantes de la pensee
francaise.

Henry Maret:

Ne vous semble-t-il pas que ce soit la un coucher d'astre, et que nous
entrions dans je ne sais quelles tenebres?

Comme Voltaire, mourant presque au meme age, presque au meme jour,
il donnera son nom au siecle qu'il a illumine de son genie, qu'il a
eclaire de sa bonte.

Deuil national, deuil universel, deuil avant tout de ce Paris qu'il
a tant aime. La cite, qu'il a baptisee capitale du monde, fera a
son poete de splendides funerailles; l'atelier chomera, le theatre
fermera, les passions s'apaiseront, et les partisans des vieux trones
se joindront aux fils de la Revolution pour accompagner, tristes et
recueillis, les restes du chantre sublime de toutes les gloires et de
tous les malheurs.

Henri Rochefort:

Le grand amnistieur, c'est sous ce nom et avec ce caractere que le
souvenir de Victor Hugo restera vivant parmi le peuple. Il n'est alle
rendre visite aux souverains que pour demander la grace de quelque
proscrit. Lorsqu'en 1869 j'allai voir a La Have l'illustre Armand
Barbes, j'apercus dans sa chambre a coucher un portrait de Victor
Hugo:

"Est-il ressemblant?" me demanda-t-il; et il ajouta: "Comprenez-vous
que sans lui j'aurais eu certainement la tete coupee, et que je ne
l'ai jamais vu?"

Apres la Commune, la premiere voix qui cria: Amnistie! fut la voix
de Victor Hugo; comme ce fut sa porte qui s'ouvrit la premiere aux
echappes de la Semaine sanglante.

Victor Hugo, depuis, a demande la grace du patriote Oberdank a
l'empereur d'Autriche, la grace du justicier de l'espion James Carey a
la reine d'Angleterre....

Emile Augier:

La France perd le plus illustre de ses fils.

Vous perdez, Meurice et vous, mon cher Vacquerie, le meilleur et le
plus glorieux des peres.

Emile Zola, a George Hugo:

... Victor Hugo a ete ma jeunesse, je me souviens de ce que je lui
dois. Il n'y a plus de discussion possible en un pareil jour; toutes
les mains doivent s'unir, tous les ecrivains francais doivent se lever
pour honorer un maitre et pour affirmer l'absolu triomphe du genie.

Theodore de Banville:

... Ah! le deuil n'est pas seulement pour Paris, pour la France, pour
l'Europe; il est pour le monde entier, car la patrie du plus grand des
poetes etait partout, et il laisse des orphelins partout. Ceux qui
perdent en lui un pere, ce ne sont pas seulement les poetes, les
ecrivains, les artistes, les penseurs; ce sont les humbles, tous les
souffrants, tons les petits, tous les miserables, tout le peuple, dont
il pansait et baisait les blessures; ce sont les riches, les heureux,
les triomphants, les rois du monde, dont il elevait les coeurs vers la
charite et vers l'ideal; ce sont toutes les patries, a qui il tendait
les branches d'olivier pacifiques, en leur disant de sa voix attendrie
et dominatrice: Aimez-vous les uns les autres!

Oui, l'ame de Victor Hugo est avec ses pareils, avec Homere, avec
Pindare, avec Eschyle, avec Dante, avec Shakespeare; mais aussi elle
est, elle sera vue toujours vivante parmi nous; et longtemps apres que
les petits-fils de nos fils seront couches sous le gazon, c'est
elle, c'est cette ame qui continuera a eclairer les hommes, et a les
embraser des feux de l'immense amour. Tout ce qui sera fait de grand,
de beau, d'heroique, sera necessairement fait en son nom. Victor
Hugo sera present, il sera visible parmi nous toutes les fois que la
vieillesse sera honoree, que la femme sera deifiee, que la misere
sera consolee; toutes les fois que retentira un noble chant de lyre,
faisant s'ouvrir mysterieusement les portes du ciel....




II

LES FUNERAILLES

3l MAI

A l'Arc de Triomphe.


Depuis l'heure ou s'etait repandue la nouvelle de la mort de Victor
Hugo, et pendant toute la semaine ou son corps etait reste etendu sur
le lit mortuaire, la douleur avait ete immense, comme peut l'etre la
douleur d'un peuple.

Les funerailles eurent un tout autre caractere.

On ne sait qui, le premier, prononca le mot "apotheose", mais tout de
suite ce mot fut dans toutes les bouches et dans toutes les pensees.

Apres avoir pleure son poete, la France, dans ces deux journees
supremes, ne pensa plus qu'a le glorifier. Ce fut comme une fete
funeraire, qui prit aussitot les proportions d'un colossal triomphe.

La mise en biere du corps de Victor Hugo avait eu lieu le samedi, a
dix heures et demie du soir, en presence de la famille et d'un petit
nombre d'amis.

On aurait voulu que le transport au catafalque de l'Arc de Triomphe se
fit la nuit et secretement Mais les vingt maires de Paris demanderent
a se joindre, dans le trajet, au premier cortege intime. On laissa
du moins ignorer l'heure indiquee: la premiere heure, cinq heures et
demie du matin. La foule attendit toute la nuit dans la rue.

A six heures, la biere fut descendue de la chambre mortuaire et placee
dans un fourgon des pompes funebres, qui disparaissait sous les fleurs
et les couronnes.

La famille, les amis, les maires de Paris suivirent, et traverserent
toute cette population emue et recueillie.

La fut jete pour la premiere fois, et a plusieurs reprises, ce cri
qui devait souvent retentir le lendemain, et qui pouvait paraitre
singulier sur le passage d'un mort: Vive Victor Hugo! Pour le peuple,
son poete etait toujours vivant. Vive Victor Hugo! cela voulait dire:
Vive son oeuvre et vive sa gloire!

Parmi les amis qui suivaient le convoi, un groupe a part etait forme
par des jeunes gens qui avaient reclame l'honneur de veiller aupres
du corps, pendant le jour et la nuit ou il allait rester sous le
catafalque de l'Arc de Triomphe. Quels etaient ces jeunes gens?
Les memes qui, quatre ans auparavant, avaient prepare la fete de
l'anniversaire du 27 fevrier 1881. On se rappelle que, ce jour-la,
ils avaient assigne l'Arc de Triomphe comme point de depart au peuple
qu'ils amenaient saluer Victor Hugo; ils amenaient aujourd'hui Victor
Hugo a la rencontre du peuple, au meme lieu de rendez-vous.

Rien de plus grandiose que cet aspect: l'Arc de Triomphe en deuil.

Du haut du fronton, un immense crepe noir tombe en diagonale de la
corniche opposee au groupe de Rude. Le quadrige de Falguiere, qui
surmontait alors le monument, apparaissait aussi sous un voile noir.
Aux quatre coins pendent des oriflammes. De longues draperies noires
frangees de blanc, decorees d'ecussons ou se lisent les titres des
oeuvres du poete, ferment trois des ouvertures. Sur l'une des
faces laterales, l'image de Victor Hugo, portee par deux Renommees
embouchant la trompette lyrique.

Sous la grande arche faisant face a l'avenue des Champs-Elysees se
dresse le catafalque. Il est sureleve de douze marches et touche
presque a la voute. A la base, un grand medaillon de la Republique.
Au-dessus, les hautes initiales V. H., que surmonte une sorte de
disque lumineux aux rayons phosphorescents.

Devant le catafalque monumental, le sarcophage ou sera depose le
corps, exhausse sur un piedestal et recouvert de velours noir seme de
larmes d'argent. Sur les marches, l'entassement des couronnes.

De chaque cote de l'Arc de Triomphe s'elancent deux oriflammes noires
aux etoiles d'argent. Tout autour, sur le rond-point, deux cents
lampadaires et torcheres.

Le gaz, allume en plein jour jette sous les crepes noirs une lueur
etrange et funebre.

Un bataillon scolaire, releve toutes les deux heures, formera la garde
d'honneur. Quatre huissiers du senat, en grande tenue de ceremonie, se
tiennent aux coins du sarcophage. Deux rangs de cuirassiers en armes
gardent l'entree.

C'est un spectacle sans precedent dans l'histoire des honneurs rendus
aux grands hommes que celui qui fut donne par cette journee, veille
des funerailles de Victor Hugo.

A partir du moment ou le corps fut expose sous l'Arc de Triomphe, le
peuple, que le poete aimait, n'a cesse de l'entourer. Paris entier,
non plus, comme en 1881, pendant six heures, mais pendant un jour et
une nuit, a defile ou s'est tenu devant son cercueil, consacrant
par son hommage unanime l'entree du maitre, non plus dans sa
quatrevingtieme annee, mais dans son immortalite.

Les boulevards, les rues, les avenues, presentaient, dans Paris, le
meme aspect singulier: des groupes et des voitures marchant dans la
meme direction, tous n'ayant qu'un unique objectif, l'Arc de Triomphe.

La foule repandue sur les avenues qui aboutissent a l'Etoile
s'arretait devant le cordon ininterrompu des cavaliers de la garde
republicaine entourant le monument. Ceux qui voulaient defiler devant
le catafalque prenaient la file sur l'avenue Friedland. Quelle file!
longue de trois cents metres sur toute la largeur de l'avenue! une
masse compacte, que ni le soleil, ni l'attente, ni la poussiere,ne
parvenaient a entamer; des femmes, des vieillards qui ne se
fatiguaient pas; des enfants sur les epaules de leur pere, d'autres
meles a la cohue et qu'on retirait par instants a demi etouffes.

A sept heures, la foule etait aussi epaisse qu'au commencement de
la journee; mais, en vertu des decisions prises, le defile devait
s'arreter. Bon nombre de ceux qui avaient attendu pendant deux ou
trois heures voulurent neanmoins passer, malgre les gardes. Il
s'ensuivit un tumulte, qui heureusement n'eut pas de suite. Les
milliers de citoyens venus pour honorer une derniere fois le grand
mort eurent bien vite repris leur attitude calme et digne.

On avait, a ce moment, de la place de la Concorde, un coup d'oeil
saisissant: l'avenue des Champs-Elysees noire et grouillante de foule;
au-dessus du rond-point de Courbevoie, les derniers feux du soleil
couchant empourprant l'horizon, et l'Arc de Triomphe detachant sa
masse sombre sur ce fond d'or et de flamme.

L'exposition nocturne du corps de Victor Hugo fut quelque chose de
plus etonnant encore que tout le reste, et ceux devant lesquels cette
vision a passe ne l'oublieront jamais.

Dans la soiree, la maree de la foule etait revenue, plus enorme,
s'il est possible, que dans le jour. A partir de neuf heures, les
Champs-Elysees et toutes les avenues rayonnant autour de l'Etoile
charriaient de veritables fleuves humains.

Ce que cette foule avait sous les yeux etait inimaginable.

Par un merveilleux parti pris de lumiere et d'ombre, on n'avait
projete de clarte, une clarte tres vive, que sur un seul cote, le
cote droit, de l'Arc de Triomphe. Tout autour, dans les lampadaires
allumes, brulait une flamme verdatre. Sur la chaussee, au pied du
cenotaphe deroulant ses profils lames d'argent sur un ciel gris et
triste, s'ouvrait une double haie de cuirassiers portant des torches.
Refletees par l'acier et le cuivre des casques et des cuirasses,
toutes ces lueurs tremblantes brillaient et voltigeaient
fantastiquement sur ces cavaliers noirs, superbes dans leur immobilite
de statues. De meme, sur la face de pierre impassible et morne de
l'Arc de Triomphe, les longs plis flottants des drapeaux et des
oriflammes se tordaient et s'echevelaient, comme desesperes, dans le
vent.

A la beaute de ce tableau, l'immense bruit que faisait autour le
peuple ajoutait la vie.

De pres, il y a de tout dans ce bruit; aux paroles d'admiration,
de benediction et de recueillement se melent des cris, des appels
vulgaires,--marchands d'oranges, vendeurs et declamateurs de
pretendues pieces de poesie, camelots colportant des medailles
commemoratives, des photographies, des epingles, loueurs de chaises
et d'echelles, chansons et choeurs improvises et incoherents; les
entretiens serieux ou touchants sur les oeuvres et les actes du poete
sont troubles ca et la par des disputes, des quolibets, des huees; de
minuit a deux heures, ce tumulte confus bat son plein; et, quand on
est dans la foule meme, toute cette clameur de la foule, pour ceux qui
sont attendris et graves, detonne parfois choquante et grossiere.

De loin, aux abords du monument, dans le silence qui enveloppe
l'Arc de Triomphe, tous ces bruits se fondent en une tranquille et
souveraine harmonie. Pour voir, il faut etre du cote de la foule; il
faut, pour entendre, etre du cote du mort. Le poete a bien souvent
compare et confronte dans sa pensee le peuple et l'ocean, qu'il aimait
egalement tous deux. Cette vaste rumeur du peuple, dans la profonde
paix qui regne autour du cercueil, n'est plus que le calme et grave
retentissement de la mer, bercant pour la derniere fois Victor Hugo
endormi. Et c'est avec cette douceur qu'elle arrive aux oreilles des
jeunes poetes assis sur des chaises de deuil aux angles du catafalque,
qui, religieusement, veillent le pere.

La foule, apres deux heures, a commence a s'eclaircir.

Toute la nuit, le ciel est reste gris et sombre. Pas une etoile, sauf
une qui a brille sur le monument au commencement de la soiree. Un
nuage l'a cachee, et aucune eclaircie ne s'est produite depuis.

A trois heures, le jour point, une blancheur court vers l'orient.
Aussitot les lampadaires et la ceinture de flamme des urnes
s'eteignent; les cuirassiers soufflent leurs torches et mettent sabre
au clair; la veillee nocturne est terminee.

L'Arc de Triomphe apparait dans le jour naissant avec des formes
confuses. Paris surgit dans l'indecise clarte de l'aube. Il n'y a plus
d'allumees que les lanternes de quelques voitures et les bougies des
camelots sur les etalages en plein vent.

Des ouvriers se mettent a l'oeuvre pour disposer les banquettes
reservees aux corps officiels et aux invites et la tribune des
orateurs. Des cavaliers de la garde republicaine se portent en avant
pour deblayer les abords de la place, surtout du cote de l'avenue des
Champs-Elysees.

Enfin le jour grandit; une pluie fine tombe pendant un quart d'heure,
puis une dechirure se fait dans le reseau nuageux et un coin de ciel
bleu apparait.

De larges bandes orangees strient l'horizon du cote du levant; c'est
le soleil.

C'est le reveil pour beaucoup de gens qui de nouveau s'empressent vers
l'Arc de Triomphe. La foule, un moment diminuee, grossit rapidement.
Il n'est que cinq heures, et deja des sonneries lointaines de clairons
retentissent, des societes de gymnastique se dirigent vers leurs
rendez-vous.

L'animation s'accroit peu a peu; les delegations se groupent aux lieux
de reunion designes par la commission des obseques. Les musiques
et les fanfares resonnent de tous cotes. De nouveaux porteurs de
couronnes, les unes pendues a une perche, les autres installees sur
des brancards, arrivent ajouter a celles qui jonchent les marches
du catafalque. Les roses, les lilas, les bleuets, les violettes
s'entassent, emmelant leurs echarpes de soie aux inscriptions d'or.
L'air alentour s'embaume de toute cette montagne de fleurs.


1er JUIN

Les discours.


A onze heures, les canons du mont Valerien, par une salve de vingt et
un coups, annoncent le commencement de la ceremonie.

Les groupes du cortege et la foule emplissent les avenues, mais la
vaste place de l'Etoile est vide.

Devant l'Arc de Triomphe a ete reserve un demi-cercle, partage en deux
moities egales par une allee conduisant au catafalque, et garni de
bancs drapes de noir.

A gauche, prennent place: le ministere au complet, M. Henri Brisson
en tete, la grande chancellerie de la Legion d'honneur, la maison
militaire du president de la Republique, conduite par le general
Pittie, le corps diplomatique; lord Lyons, le prince de Hohenlohe, le
comte Hoyos, le general Menabrea, le comte de Beyens, Nazare-Aga,
sont la, l'uniforme tout chamarre d'or et la poitrine constellee de
decorations. Les bureaux du Senat et de la Chambre sont aussi de ce
cote, et derriere se pressent les senateurs et les deputes, l'echarpe
tricolore croisee sur la poitrine, les conseillers municipaux avec
l'echarpe bleue et rouge, les membres de l'Institut avec l'habit a
palmes vertes, la cour des comptes et la cour de cassation.

A droite, la famille et les amis. Derriere eux, les invites de la
litterature et de la presse. Il faudrait citer tous les noms connus
dans les lettres et dans les arts pour nommer ceux qui etaient la. A
cote d'eux, les autorites militaires, un groupe tout resplendissant
de broderies et de panaches, les maires de Paris, les tribunaux, les
avocats.

L'elite de la France est autour du glorieux cercueil.

La musique de la garde republicaine fait entendre la marche funebre de
Chopin. Aussitot apres les discours officiels sont prononces.

Une petite tribune tendue de noir passemente d'argent a ete dressee a
la travee de droite. C'est la, au milieu de cette foule choisie, avec
la formidable rumeur des sept cent mille personnes entassees dans les
avenues, sous le ciel immense auquel les nuages gris faisaient a ce
moment-la un voile de deuil, devant l'un des plus grands morts que la
France ait jamais pleures, que les orateurs ont pris la parole.

Le premier discours [Note: Voir les Discours aux Notes.] a ete celui
de M. Le Royer, president du Senat. Il a debute avec ampleur, se
demandant, "en presence de cette foule immense, de toute une nation
inclinee devant un cercueil, ce que le langage humain, dans son
expression la plus haute, pourrait ajouter aux temoignages de douleur
et d'admiration prodigues a ce prodigieux genie". Il a termine par ce
cri: Gloire a Victor Hugo le Grand!

Le president de la chambre des deputes, Charles Floquet, s'est dit
saisi, lui aussi, par "la grandeur de ce spectacle, que l'histoire
enregistrera: sous la voute toute constellee des noms legendaires de
tant de heros qui firent la France libre et la voulurent glorieuse,
apparait la depouille mortelle, je me trompe, l'image toujours sereine
du grand homme qui a si longtemps chante pour la gloire de la patrie,
combattu pour sa liberte; autour de nous, les maitres de tous les arts
et de toutes les sciences, les representants et les delegues du
peuple francais, les ambassadeurs volontaires de l'univers civilise,
s'inclinent pieusement devant celui qui fut un souverain de la pensee,
un protecteur perseverant de toute faiblesse contre toute oppression,
le defenseur en titre de l'humanite".

M. Rene Goblet, ministre de l'instruction publique, parlant au nom du
gouvernement, a montre la grande unite de la vie et de l'oeuvre de
celui qui "apparaitra de plus en plus, dans le lointain des temps,
comme le precurseur du regne de la justice et de l'humanite!"

Emile Augier a pris la parole au nom de l'academie francaise. Il a
dit:--"Au souverain poete la France rend aujourd'hui les honneurs
souverains ... Ce n'est pas a des funerailles que nous assistons,
c'est a un sacre."

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