Actes et Paroles, Vol. 4
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Victor Hugo >> Actes et Paroles, Vol. 4
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Vous etes petits, vous etes gais, vous riez, vous jouez, c'est l'age
heureux. Eh bien, voulez-vous--je ne dis pas etre toujours heureux,
vous verrez plus tard que ce n'est pas facile--mais voulez-vous n'etre
jamais tout a fait malheureux? Il ne faut pour ca que deux choses,
deux choses tres simples: aimer et travailler.
Aimez bien qui vous aime; aimez aujourd'hui vos parents, aimez votre
mere; ce qui vous apprendra doucement a aimer votre patrie, a aimer la
France, notre mere a tous.
Et puis travaillez. Pour le present, vous travaillez a vous instruire,
a devenir des hommes, et, quand vous avez bien travaille et que vous
avez contente vos maitres, est-ce que vous n'etes pas plus legers,
plus dispos? est-ce que vous ne jouez pas avec plus d'entrain? C'est
toujours ainsi; travaillez, et vous aurez la conscience satisfaite.
Et quand la conscience est satisfaite et que le coeur est content, on
ne peut pas etre entierement malheureux.
Pour le moment, mes chers petits convives, ne pensons qu'a nous
rejouir d'etre ensemble, et faites, je vous prie, honneur a mon
dejeuner de tout votre appetit. Je desire que vous soyez seulement
aussi contents d'etre avec moi que je suis heureux d'etre avec vous.
Toutes les petites mains battent joyeusement. Victor Hugo s'assied,
seule "grande personne", au milieu de ses soixante-quatorze jeunes
convives, garcons et petites filles, qui sont servis par Mlles
Pelletier et par les trois filles de Paul Meurice.
Apres le repas, la loterie. Le sort a ete intelligent; le gros lot est
gagne par une pauvre femme restee veuve avec quatre enfants, qui vient
en pleurant de joie recevoir le lot de sa petite fille endormie dans
ses bras.
II
VISITE A LA STATUE DE LA LIBERTE
--29 NOVEMBRE 1884.--
Extrait du _Temps_:
Victor Hugo est alle visiter les ateliers de la rue de Chazelles ou se
dresse, achevee maintenant et prete a partir, en mai, sur le bateau
_l'Isere_, la gigantesque statue de Bartholdi destinee a la rade de
New-York. Quelques amis etaient seuls presents a cette visite de
l'illustre poete, mais le sculpteur, prevenu depuis la veille, avait
fait placer dans un ecrin et graver un fragment du cuivre de la
statue, et les ouvriers de l'usine Gaget-Gauthier attendaient, fort
emus, l'arrivee de Victor Hugo.
Il est venu accompagne de Mme Edouard Lockroy et de sa petite-fille,
Mlle Jeanne Hugo. Bartholdi l'a recu a la porte de l'usine et
l'a conduit dans une piece du rez-de-chaussee pavoisee, pour la
circonstance, de drapeaux francais maries aux couleurs americaines.
La, le sculpteur lui a presente Mme Bartholdi, sa mere, plus agee
d'une annee que Victor Hugo, et, avec cette politesse d'autrefois qui
le caracterise, le poete a porte a ses levres la main tremblante de
l'octogenaire, son ainee, toute fiere de cette visite solennelle a
l'oeuvre de son fils. Mme Bartholdi jeune, M. le comte de Latour,
charge d'affaires d'Amerique, puis le secretaire du comite de l'Union
franco-americaine ont ete presentes a Victor Hugo, qui a trouve pour
tous un mot aimable et cordial. Et, tete nue devant tout ce monde,
malgre le temps aigre, Victor Hugo a passe devant les ouvriers masses
la et le saluant avec un touchant respect.
Devant la gigantesque statue de la Liberte, deux ecussons aux
etendards de France et d'Amerique portaient les noms de La Fayette et
de Rochambeau. Victor Hugo regarde, contemple cette geante de cuivre
et de fer, dit: C'est superbe! et entre dans les ateliers. M.
Bartholdi, sur les fragments demeures la, lui explique la facon dont
le cuivre a ete battu, estampe, dans la seule usine qui put mener a
bien un tel travail.
Victor Hugo regarde le lumineux diorama de Lavastre, qui montre la
_Liberte eclairant le monde_ telle qu'elle sera dressee sur son
piedestal, en face de Long-Island. Le spectateur est place sur le pont
d'un steamer, et, devant lui, a le panorama de New-York, de Brooklyn,
de l'Hudson. C'est un petit chef-d'oeuvre.
Au moment de quitter l'atelier, Bartholdi demande a Victor Hugo la
permission de lui presenter "son vieux collaborateur", Simon.
Timidement perdu dans la foule, M. Simon, que son maitre Bartholdi
appelle, s'avance, tres emu, devant Victor Hugo, qui lui tend la main:
--Ah! monsieur Victor Hugo, je ne vous avais pas vu depuis l'atelier
de David!
Victor Hugo sourit:
--Ah! vous etiez de l'atelier de David?
--Oui, monsieur, et je vous vois encore venir poser pour votre buste!
--David! ... Un beau souvenir!
Derriere moi, le docteur Maximin Legrand raconte qu'il n'a pas vu,
lui, Victor Hugo depuis l'enterrement de Chateaubriand.
Hugo est pour nous comme de l'histoire vivante.
Et voici Henri Cernuschi qui, lui,--chose incroyable;--n'a jamais
parle a Victor Hugo. Bartholdi le nomme au poete, charme.
Cernuschi, montrant la statue geante de la Liberte, dit a Victor Hugo
de sa voix male:
--Je vois deux colosses qui s'entre-regardent.
Ce qui a surtout frappe Victor Hugo et ce qui frappera tout le monde,
c'est l'interieur de cette figure de quarante-six metres de hauteur
c'est en la regardant interieurement qu'on se rend compte de
sa taille, qui ne parait pas ecrasante parce que la statue est
harmonieuse.--Victor Hugo a gravi lestement deux des etages interieurs
de la statue.
--Je peux bien monter les dix! fait-il en riant.
C'est Mme Lockroy qui l'en empeche:--Non, dit-elle avec sa bonne grace
charmante, je serais fatiguee.
--Claude Frollo, disons-nous a Victor Hugo, se tuerait tout aussi bien
en tombant de la-haut que precipite des tours de Notre-Dame.
Avant de partir, debout devant cette gigantesque image de la Liberte,
le poete reste un moment comme en contemplation, voyant devant lui se
dresser un gage immense de ce qu'il a toujours reve: l'union.
Il est la, silencieux, les mains dans ses poches, comme s'il etait
seul. Puis, d'une voix forte, lentement, il dit en regardant la statue
colosse,--ces deux cent mille kilos de metal qui feront face a la
France, la-bas:
--_La mer, cette grande agitee, constate l'union des deux grandes
terres, apaisees_!
Et comme quelqu'un le prie de dicter ces mots lapidaires, qu'on veut
garder, il ajoute doucement, vraiment emu devant cette image de fer et
de cuivre de la concorde:
--Oui, cette belle oeuvre tend a ce que j'ai toujours aime, appele: la
paix. Entre l'Amerique et la France--la France qui est l'Europe--ce
gage de paix demeurera permanent. Il etait bon que cela fut fait.
Ensuite, saluant, salue, appuye au bras de Mme Lockroy et suivi de sa
petite-fille, Victor Hugo regagne sa voiture, emportant le fragment de
la statue, sur lequel M. Bartholdi a fait graver en hate la date de
cette journee, le souvenir de cette glorieuse visite, avec cette
inscription:
A VICTOR HUGO
_Les Travailleurs de l'Union franco-americaine_
Fragment de la statue colossale de la Liberte
presente a l'illustre apotre
de la Paix, de la Liberte, du Progres
VICTOR HUGO
le jour ou il a honore de sa visite
l'oeuvre de l'Union franco-americaine.
29 novembre 1884
Au moment ou Victor Hugo montait en voiture, tous les fronts se sont
decouverts et toutes les voix ont crie: Vive Victor Hugo!
Une Americaine a crie avec un accent saxon, entrecoupe par l'emotion:
--Vive Victor Hugo! le plus grand poete de la France!
--Vous pourriez dire du monde, a ajoute le sculpteur.
Tout cela s'est passe sans fracas, dans l'intimite touchante d'une
reception familiere, et cependant--les Americains ne s'y tromperont
pas--cela est une date, une date desormais historique.
Voltaire, un jour, baptisa le petit-fils de Franklin. Victor Hugo a
fait mieux: il a salue la statue qui, pendant des siecles, eclairera
les navires abordant dans la grande cite des petits-neveux de Benjamin
Franklin.--_Jules Claretie_.
1885
MORT DE VICTOR HUGO
--22 MAI--
Extrait du _Rappel_:
Victor Hugo est mort.
Il est mort aujourd'hui vendredi 22 mai 1885, a une heure vingt-sept
minutes de l'apres-midi.
Il etait ne le 26 fevrier 1802.
Il est mort a quatrevingt-trois ans trois mois moins quatre jours.
Ne avec le siecle, il semblait devoir mourir avec lui. Il l'avait
tellement personnifie qu'on ne les separait pas et qu'on s'attendait a
les voir partir ensemble. Le voila parti le premier.
Il y a huit jours, nous l'avions quitte aussi bien portant que
d'habitude. On avait dine gaiement. On etait nombreux, et il avait
fallu faire une petite table. Il avait, outre ses habitues du jeudi,
M. de Lesseps et ses enfants. Enfants, jeunes filles, jeunes femmes
avaient ajoute a son sourire ordinaire, et il s'etait mele souvent a
la conversation. Nous n'etions pas plus tot sortis que la maladie le
saisissait.
Elle l'a attaque a deux endroits, au poumon et au coeur. C'a ete une
lutte terrible. Il etait si fortement constitue que par moments le mal
cedait, mais pour reprendre aussitot. Ceux qui le soignaient ont passe
par des alternatives incessantes d'esperances et d'angoisses, croyant
un instant qu'il n'avait plus qu'un quart d'heure a vivre, et
l'instant d'apres qu'il allait guerir.
Lui, il ne s'est pas fait illusion.
Des le premier jour, il disait a Mme Lockroy que c'etait la fin.
Samedi, il me prenait la main, la serrait et souriait.
--Vous vous sentez mieux! lui dis-je.
--Je suis mort.
--Allons donc! Vous etes tres vivant, au contraire!
--Vivant en vous.
Lundi, il disait a Paul Meurice:
--Cher ami, comme on a de la peine a mourir!
--Mais vous ne mourez pas!
--Si! c'est la mort. Et il ajouta en espagnol:--Et elle sera la tres
bien venue.
Il acceptait la mort avec la plus entiere tranquillite. Toute sa vieil
l'avait regardee en face, comme celui qui n'a rien a craindre d'elle.
Il avait d'ailleurs une telle foi dans l'immortalite de l'ame que la
mort n'etait pour lui qu'un changement d'existence, et la tombe que la
porte d'un monde superieur.
Mardi, il y a eu un semblant de mieux, et nous avions tant besoin
d'esperer que nous avons repris courage. Mercredi, notre confiance est
tombee.
Hier, jeudi, la journee a ete moitie oppression et moitie prostration.
Le malade, quand on lui parlait, ne repondait plus et ne paraissait
pas entendre. Nous desesperions encore une fois.
Tout a coup, vers cinq heures et demie, il a eu comme une resurrection.
Il a repondu aux questions avec sa voix de sante, a demande a boire,
s'est dit soulage, a embrasse ses petits-enfants et les deux amis qui
etaient la. Et nous avons eu encore l'illusion d'une guerison possible.
Helas! c'etait la derniere clarte que la lampe jette en s'eteignant.
Il a dit: Adieu, Jeanne! Et la prostration l'a repris. Puis, dans la
nuit, des acces d'agitation que ne parvenaient plus a calmer les
injections de morphine. Le matin, l'agonie a commence.
Les medecins disaient qu'il ne souffrait pas, mais le rale etait
douloureux pour ceux qui l'entendaient. C'etait d'abord un bruit
rauque qui ressemblait a celui de la mer sur les galets, puis le bruit
s'est affaibli, puis il a cesse.
Victor Hugo etait mort.
Il etait mort dans la maison devant laquelle, il y a quatre ans, six
cent mille personnes etaient venues le saluer, debout a sa fenetre,
nu-tete malgre l'hiver, portant ses soixante-dix-neuf ans comme les
chenes portent leurs branches. Une foule egale va venir l'y chercher;
mais elle ne l'y trouvera plus debout.
Il est couche, immobile, pale comme le marbre, la figure profondement
sereine. On se dit qu'il est immortel, qu'il est plus vivant que les
vivants, et l'on en a la preuve dans ce grand cri de douloureuse
admiration qui retentit d'un bout du monde a l'autre; on se dit que
c'est beau d'etre pleure par un peuple, et pas par un seul; mais
n'importe, le voir la gisant, pour ceux dont la vie a ete pendant
cinquante ans melee a la sienne, c'est bien triste.--_Auguste
Vacquerie_.
La nouvelle de la maladie de Victor Hugo ne s'etait repandue que dans
la journee du dimanche. Mais, a partir de ce moment, elle avait ete
l'unique pensee de Paris.
Le lundi 18 mai, les journaux publiaient ce premier bulletin:
"Victor Hugo, qui souffrait d'une lesion du coeur, a ete atteint d'une
congestion pulmonaire.
GERMAIN SEE. Dr EMILE ALLIX."
Le mardi, il y eut une consultation des docteurs Vulpian, Germain See
et Emile Allix. Ils redigerent le bulletin suivant:
"L'etat ne s'est pas modifie d'une maniere notable. De temps a autre,
acces intenses d'oppression."
Les bulletins se succederent ainsi chaque jour, signalant tantot des
syncopes alarmantes, tantot un calme relatif et quelque tendance a
l'amelioration. Paris, on pourrait dire la France entiere, a passe,
avec les amis et les proches, par des alternatives de crainte et
d'esperance et a suivi, heure par heure, les peripeties de la maladie.
Le soir, sur les boulevards, on s'arrachait les journaux pour y
chercher les bulletins et les nouvelles. A chaque instant, des
voitures s'arretaient devant le petit hotel de l'avenue Victor
Hugo; des personnalites parisiennes, des etrangers, descendaient,
s'informaient avec anxiete, s'inscrivaient ou deposaient leur carte.
Sur les trottoirs, autour de la maison, toute une foule attendait.
Le 22 mai, la fatale nouvelle se repand avec une incroyable rapidite
et jette la consternation dans Paris. Il n'y a qu'un cri: deuil
national!
La chambre des deputes ne siegeait pas ce jour-la; mais les deputes
y etaient venus en foule pour attendre les nouvelles. A une heure
cinquante minutes, on affichait a la salle des Pas-Perdus, cette
laconique depeche: "Victor Hugo est mort a une heure et demie."
L'emotion est profonde. Toutes les commissions convoquees se retirent
sur-le-champ.
Au senat, a l'ouverture de la seance, M. Le Royer, president, se leve,
et dit, au milieu de l'emotion de tous:
"Messieurs les senateurs,
"Victor Hugo n'est plus.
"Celui qui, depuis soixante annees, provoquait l'admiration du monde
et le legitime orgueil de la France, est entre dans l'immortalite...."
Le president termine en proposant au senat de lever la seance en signe
de deuil.
La seance est immediatement levee.
Au conseil municipal de Paris, la nouvelle de la mort de Victor
Hugo est apportee au milieu d'une deliberation, qui est aussitot
interrompue. Le president propose de lever la seance.
M. Pichon demande, de plus, que "le conseil municipal decide qu'il se
rendra en corps, et immediatement, a la demeure de Victor Hugo, pour
exprimer a la famille du plus grand de tous les poetes les sentiments
de sympathie et de condoleance profonde des representants de la ville
de Paris."
La proposition de M. Pichon est unanimement adoptee, et le conseil
municipal se rend en corps a la maison mortuaire.
A l'institut, ce n'etait pas le jour de seance de l'academie
francaise, c'etait celui de l'academie des inscriptions et
belles-lettres, et la regle est qu'une classe de l'Institut ne doit
lever la seance en signe de deuil que pour ses propres membres. A la
nouvelle de la mort de Victor Hugo, l'academie des inscriptions leve
aussitot la sienne.
Le lendemain, l'academie des sciences morales et l'academie des
beaux-arts rendaient a l'illustre mort le meme hommage.
A Rome, la chambre des deputes est en seance quand le telegraphe
apporte la triste nouvelle. M. Crispi monte a la tribune: "La mort de
Victor Hugo, dit-il, est un deuil, non seulement pour la France, mais
encore pour le monde civilise." Le president de la chambre ajoute: "Le
genie de Victor Hugo n'illustre pas seulement la France, il honore
aussi l'humanite. La douleur de la France est commune a toutes les
nations. L'Italie reconnaissante s'associe au deuil de la nation
francaise [Note: Voir aux Notes les proces-verbaux de ces seances.].
Est-il besoin de dire la part que, des ce premier jour, la presse
parisienne et francaise prit dans le deuil de tous? Plusieurs journaux
du soir parurent encadres de noir. Tous etaient pleins du souvenir et
de la louange du poete.
A la maison de Victor Hugo, la douleur universelle se traduisait par
l'affluence des visites, des lettres, des depeches, des adresses.
A une heure et demie, Victorien Sardou, qui connaissait a peine Victor
Hugo, venait prendre des nouvelles, apprenait que tout etait fini
et s'en allait en sanglotant. Comment citer tous les noms, tous les
temoignages: le president de la Republique, les presidents des deux
chambres, les ministres, les deputes et les senateurs en foule, le
bureau du conseil general de la Seine, et tant d'amis qu'il faut
renoncer a les dire.
Et les villes de France,--Montpellier, Nancy, Compiegne,
Saumur, Troyes, Melun, Tarascon, Abbeville, etc.; les maires de
Clermont-Ferrand, de Marseille, de Toul, au nom de leur conseil
municipal, etc.
Et l'etranger,--les macons italiens de Rome, le cercle Mazzini de
Genes, la colonie francaise de Londres, la _Concordia_, association
des litterateurs de Vienne, l'association des ecrivains et artistes
de Buda-Pesth, etc. Les journaux de Londres avaient fait des editions
speciales; la _Pall Mall Gazette_ donnait, le soir meme du 22, un
portrait de Victor Hugo.
Pour les amis inconnus, ils sont innombrables. A minuit et demi on
venait encore s'inscrire en masse sur une petite table, eclairee de
deux lanternes, qui avait ete installee devant la maison mortuaire.
Le 2 aout 1883, Victor Hugo avait remis a Auguste Vacquerie, dans
une enveloppe non fermee, les lignes testamentaires suivantes, qui
constituaient ses dernieres volontes pour le lendemain de sa mort:
Je donne cinquante mille francs aux pauvres.
Je desire etre porte au cimetiere dans leur corbillard.
Je refuse l'oraison de toutes les eglises; je demande une priere a
toutes les ames.
Je crois en Dieu.
VICTOR HUGO.
Il fallait concilier la modestie de ces dispositions avec l'eclat que
voulait donner la France a des funerailles qui, dans la pensee de
tous, devaient etre telles qu'aucun roi, qu'aucun homme n'en aurait
encore eu de pareilles.
Des le 22 mai, le president du conseil, M. Henri Brisson, avait
annonce au senat, avant la levee de la seance, que le gouvernement
presenterait le lendemain aux chambres, un projet de loi pour faire a
Victor Hugo des funerailles nationales.
Le conseil municipal de Paris avait, le meme jour, sur la proposition
de M. Deschamps, emis le voeu "que le Pantheon fut rendu a sa
destination primitive et que le corps de Victor Hugo y fut inhume."
Le 23 mai, le president du conseil, a l'ouverture de la seance du
senat, prononcait sur Victor Hugo de memorables paroles. Il disait:
"Son genie domine notre siecle. La France, par lui, rayonnait sur le
monde. Les lettres ne sont pas seules en deuil, mais aussi la patrie
et l'humanite, quiconque lit et pense dans l'univers entier ... C'est
tout un peuple qui conduira ses funerailles."
Et il presentait un projet de loi par lequel des funerailles
nationales seraient faites a Victor Hugo.
L'urgence aussitot est votee, le rapport redige et lu, et le projet de
loi adopte sans discussion.
A la chambre des deputes, apres un eloquent discours de M. Floquet,
president, les funerailles nationales sont egalement votees, par 415
voix sur 418 votants.
M. Anatole de La Forge depose alors la proposition qui suit:
"Le Pantheon sera rendu a sa destination premiere et legale.
"Le corps de Victor Hugo sera transporte au Pantheon."
Il demande l'urgence, qui est votee. La discussion est remise au mardi
suivant.
En attendant, une commission est nommee par le ministre de
l'interieur, sous la presidence de M. Turquet, sous-secretaire d'etat
a l'instruction publique, pour organiser les funerailles nationales.
La commission se compose de MM. Bonnat, Bouguereau, Dalou, Garnier,
Guillaume, Mercie, Michelin, president du conseil municipal, Peyrat,
Ernest Renan et Auguste Vacquerie.
MM. Alphand, Bartet et de Lacroix sont adjoints a la commission pour
executer ses decisions.
Comme si le genie de Victor Hugo dictait, une idee nouvelle et grande
se presente a tous:
La commission decide: Le corps de Victor Hugo sera expose sous l'Arc
de Triomphe. Il partira de la pour le lieu de sa sepulture.
La commission choisit, dans sa seconde seance, le projet de decoration
de l'Arc de Triomphe presente par M. Garnier.
Mais ou serait inhume Victor Hugo?
L'Assemblee nationale de 1791 avait decide que le Pantheon "serait
destine a recevoir les cendres des grands hommes, a dater de l'epoque
de la liberte francaise"; elle avait fait inscrire sur le fronton: AUX
GRANDS HOMMES LA PATRIE RECONNAISSANTE; et elle avait immediatement
decerne a Mirabeau l'honneur de cette sepulture. Une ordonnance
de Louis-Philippe avait, en 1830, confirme la loi de l'assemblee
nationale. Il est vrai que deux decrets des deux Napoleon avaient
retabli le culte au Pantheon, mais ces decrets n'avaient jamais ete
executes.
Le gouvernement de la Republique jugea que, pour restituer le
Pantheon aux grands hommes, une loi n'etait pas necessaire; un decret
suffisait.
Le 26 mai 1885, deux decrets du president de la Republique etaient
inseres au _Journal officiel_. Le premier rendait le Pantheon "a sa
destination primitive et legale". Le second decidait que le corps de
Victor Hugo serait depose au Pantheon.
Ainsi le corps de Victor Hugo irait reposer au Pantheon, apres etre
parti de l'Arc de Triomphe. On ne pouvait, jusqu'ici, rien rever de
plus grand.
La decoration de l'Arc de Triomphe ne devait pas etre terminee avant
le samedi 30 mai.
La date des funerailles fut fixee au lundi 1er juin, onze heures du
matin.
Le corps de Victor Hugo serait expose sous l'Arc de Triomphe pendant
la journee du dimanche 31 mai.
L'itineraire du cortege funebre fut ainsi regle par le conseil des
ministres: il descendrait les Champs-Elysees jusqu'a la place de la
Concorde, traverserait le pont, suivrait le boulevard Saint-Germain,
prendrait le boulevard Saint-Michel et arriverait au Pantheon par la
rue Soufflot.
A l'Arc de Triomphe, des discours seraient prononces au nom des
corps constitues: le senat, la chambre des deputes, le gouvernement,
l'academie francaise, le conseil municipal de Paris, le conseil
general de la Seine. Les autres discours seraient prononces au
Pantheon.
Le lundi 1er juin, jour des funerailles nationales, serait comme un
jour ferie. Toutes les ecoles et toutes les administrations publiques
seraient fermees.
Le samedi 23 mai, le corps de Victor Hugo avait ete embaume et
reposait maintenant sur son lit couvert de fleurs.
Le visage du poete etait tout empreint d'un calme et d'une majeste
supremes.
Le sculpteur Dalou modela la tete de Victor Hugo. MM. Bonnat,
Falguiere, Clairin, Leopold Flameng et Guillaumet firent des croquis.
M. Leon Glaize peignit la chambre.
Pendant toute la semaine, une foule innombrable et sans cesse
renouvelee vint s'inscrire a la maison mortuaire. Des gardiens de
la paix maintenaient la double file. Un lierre qui tapisse le mur
a l'interieur du jardin deborde un peu au sommet; c'etait a qui en
atteindrait une feuille.
Le lundi, les etudiants des diverses facultes de Paris se rendirent en
corps aupres de la famille, si nombreux que la plupart durent rester
dehors. L'un d'eux prit la parole et exprima eloquemment la douleur
causee aux eleves des ecoles "par la perte du grand poete qui a si
admirablement traduit tous les sentiments chers a la jeunesse".
Les ouvriers et leurs delegations n'etaient pas les moins empresses et
les moins affliges.
De toutes parts ne cessaient d'arriver a la famille et aux amis les
condoleances et les hommages des representants les plus autorises et
les plus illustres de la France et du monde. On ne peut que citer
pele-mele et comme au hasard: Emile Augier, M. et Mme Rattazzi,
Benjamin Bright, Jules Simon, Clemenceau, Gounod, la Chambre nationale
du Mexique, le roi de Grece, Antoine, depute de Metz, Zorilla,
la maison de Lar et Lara d'Espagne, le gouvernement roumain, les
representants de l'ile de Crete, le prince Torlonia, syndic de Rome,
Paul Bert, les artistes et le directeur de la Porte-Saint-Martin,
Georges Perrot, directeur de l'Ecole normale, Greard, Camille
Saint-Saens, Menotti Garibaldi, la veuve d'Edgar Quinet, le pere de
Gambetta, le fils de Canaris, le fils de Mickiewicz, Benito Juarez,
Sacher Masoch, Mounet-Sully, etc. Tous envoyaient les lettres et les
telegrammes les plus emus et les plus touchants.
Nombre de villes d'Italie, d'Espagne, d'Angleterre, de Belgique, de
Portugal, du Trentin, etc., firent parvenir des adresses: "Le peuple
grec, ecrivait M. Theodore Delyannis, pleure en Victor Hugo le plus
ancien, le plus genereux et le plus constant des philhellenes." Toute
l'Europe partageait le deuil de la France.
Durant toute la semaine, les journaux, sans distinction d'opinion,
furent remplis chaque jour du nom et de la gloire de Victor Hugo. Il
faut pardonner, en les omettant, quelques basses insultes clericales.
Partout ailleurs concert unanime de douleur et d'admiration.
Ernest Renan:
Victor Hugo a ete une des preuves de l'unite de notre conscience
francaise. L'admiration qui entourait ses dernieres annees a montre
qu'il y a encore des points sur lesquels nous sommes d'accord.
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