Actes et Paroles, Vol. 4
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Victor Hugo >> Actes et Paroles, Vol. 4
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Le choral d'Alsace-Lorraine, avec sa banniere noire, sur laquelle est
brodee une couronne d'argent surmontant l'ecusson des deux provinces,
s'arrete et chante un air patriotique. Les bravos eclatent, des larmes
coulent de bien des yeux.
Puis c'est la fanfare de Montmartre, le choral de Plaisance; et entre
chacune de ces societes un immense flot de peuple continue sans
intervalles a defiler.
Un grand drapeau avec cette inscription "Les etudiants de Paris
a Victor Hugo" est accroche devant la porte. Voici la fanfare de
Saint-Denis, les Enfants de Saint-Denis, l'Union musicale de Paris,
les Enfants de Lutece, le Choral de la rive gauche, une deputation du
departement du Nord avec sa couronne, l'Union chorale de Somain avec
sa couronne, le Choral parisien, le Choral de la plaine Saint-Denis.
De la maison du poete c'est, a droite et a gauche dans l'avenue,
a perte de vue, un ocean de tetes humaines, au-dessus desquelles
flottent drapeaux et bannieres; c'est la fanfare Saint-Gervais, la
fanfare des Quatre-Chemins, la societe chorale Alsacienne. Ce n'est
pas tout encore.
Le _Progres_ de Montreuil envoie une couronne d'or traversee d'une
large plume d'argent. Puis les fanfares des divers arrondissements, du
dix-huitieme, du douzieme, la fanfare du commerce de Saint-Ouen,
le choral l'Avenir, la Societe de prevoyance des Francs-Comtois,
l'harmonie de Clichy; les ouvriers toliers, les selliers, les
bottiers, les sculpteurs praticiens, les jardiniers, les plombiers,
les charpentiers, les degraisseurs, les teinturiers, les scieurs
de long, portant sur leur banniere verte cette inscription:
_Conciliation, Union, Vertu,_ les decolteurs, les potiers d'etain,
les chauffeurs-conducteurs-mecaniciens; les chapeliers, qui offrent
a Victor Hugo un superbe bouquet porte par deux jeunes ouvriers; les
fondeurs-typographes.
Le Choral savoisien, l'Union musicale des Batignolles, la fanfare la
Sirene, la Lyre de Belleville; la Societe des Etats-Unis d'Europe
portant une banniere aux couleurs de l'arc-en-ciel; la fanfare de
Courbevoie, les Enfants de Belgique.
Le comite du monument de Garibaldi, a Nice, fait apporter par MM.
Recipon et Chiris, deputes, un bouquet merveilleux d'un metre de
diametre.
On crie: Vive la France! vive Victor Hugo!
Une deputation de la presse republicaine de Nice apporte une couronne.
Viennent ensuite les loges maconniques, qui ont presque toutes envoye
des delegues. Les francs-macons, revetus de leurs insignes, sont
ranges par quatre et defilent dans le plus grand calme.
Apres eux, viennent vingt societes de gymnastique, qui sont toutes
reunies sous le meme commandement. Chaque societe avec ses costumes,
gris, bleus, rouges, blancs, fait un effet tres pittoresque. Elles
offrent a Victor Hugo un charmant bouquet.
Les tireurs de France et d'Algerie sont representes par la section du
20e arrondissement.
Les employes du Commerce et de l'Industrie, venus en tres grand
nombre, precedes de la banniere bleu et rouge des drapiers du XIVe
siecle, offrent une magnifique couronne en feuilles de chene dorees.
Les tourneurs sur bois, les menuisiers offrent une palme doree.
Et tant d'autres dont nous n'avons pu lire les bannieres, et a qui
nous demandons pardon de les omettre.
Quant aux compositeurs typographes, ils formaient les groupes les plus
nombreux.
L'un de ces groupes avait pavoise un grand char, orne d'ecussons
portant les noms des oeuvres de Victor Hugo et, souvenir precieux
et touchant, sur ce char ils avaient etabli, entre autres outils
d'imprimerie, tels que rouleaux, cliches et papiers, une vieille
presse a bras, sur laquelle les premiers vers du poete ont ete tires.
Cette presse appartient maintenant a l'imprimerie Kugelmann.
Il faut finir cependant le recit de ce defile splendide, ou tout un
peuple est venu apporter son hommage au genie. Ces cris, ces saluts,
ces bouquets, ces palmes, ces lauriers, ces chants et ces fanfares,
ces centaines de milliers d'hommes, ont fait la plus belle
manifestation pacifique que puisse rever la pensee humaine.
Il semblait que ce fut l'aurore d'une epoque nouvelle, du regne de
l'intelligence, de la souverainete de l'esprit.
Victor Hugo salue, acclame par les enfants, par les hommes, par les
vieillards, souriant a leurs sourires, c'est un des spectacles les
plus touchants, les plus nobles, que la France nous ait encore donnes,
et, si c'est une date memorable dans la vie du poete, c'est une date a
jamais illustre dans notre histoire nationale.--_Gustave Rivet_.
Ce qui a ete extraordinaire, intraduisible, c'est le dernier moment
de cette inoubliable journee. Lorsque la derniere delegation a eu
defile,--precedee par deux toutes petites filles en robes blanches
traversees d'echarpes tricolores,--la foule, jusqu'alors entassee
dans les rues avoisinantes et sur les trottoirs de l'avenue, dans un
prodigieux mouvement de houle qui ressemblait a l'arrivee d'un flot
colossal, toute cette mer humaine est arrivee sous la fenetre du
poete, et la, electriquement, dans un meme elan, dans un meme cri, a
pousse de ses milliers de poitrines, cette acclamation immense:
--Vive Victor Hugo!
Le spectacle etait stupefiant. Sur cet entassement de tetes nues, un
crepuscule de ciel gris, neigeux, tombait, ca et la pique des lueurs
claires des becs de gaz que les allumeurs avaient trouve moyen de
faire flamber jusqu'en cette foule;--on n'apercevait plus, a travers
les branches des arbres, qu'une fourmiliere indistincte, des milliers
de points blafards,--faces humaines tournees vers le poete,--et la
lumiere argentee du soir emplissait l'avenue: une multitude a la
Delacroix dans un paysage de Corot.--_Jules Claretie_.
_Seance du 4 mars 1881 au senat_.
La fete du 27 fevrier a eu, le 4 mars, son echo dans la seance du
senat.
On discutait le tarif des douanes. Tout a coup un mouvement se produit
dans la salle. Victor Hugo, qui n'etait pas venu au senat de la
semaine, entrait en causant avec M. Peyrat. Au moment ou il monte a
son fauteuil, l'assemblee se leve et le salue par une triple salve
d'applaudissements. Beaucoup de senateurs s'empressent autour de lui
et lui serrent la main.
Victor Hugo, tres emu, dit alors:
Ce mouvement du senat est tout a fait inattendu pour moi. Je ne
saurais dire a quel point il m'a touche.
Mon trouble inexprimable est un remerciement. (_Applaudissements_.)
Je l'offre au senat, et je remercie tous ses membres de cette marque
d'estime et d'affection.
Jamais, jusqu'au dernier jour de ma vie, je n'oublierai l'honneur
qui vient de m'etre fait. Je m'assieds profondement emu.
(_Applaudissements repetes_.)
M. LEON SAY, _president_.--Le genie a pris seance, et le senat l'a
salue de ses applaudissements. Le senat reprend sa deliberation.
(_Nouveaux applaudissements_.)
II
OBSEQUES DE PAUL DE SAINT-VICTOR
--12 JUILLET 1881--
M. Paul Dalloz a lu, au seuil de l'eglise Saint-Germain-des-Pres, les
paroles suivantes, envoyees par Victor Hugo:
Je suis accable. Je pleure. J'aimais Saint-Victor.
Je vais le revoir. Il etait de ma famille dans le monde des esprits,
dans ce monde ou nous irons tous. Ce n'etait pas un esprit ni un coeur
qui peuvent se perdre; la mort de telles ames est un grandissement de
fonction.
Quel homme c'etait, vous le savez. Vous vous rappelez cette rudesse,
genereux defaut d'une nature franche, que recouvrait une grace
charmante. Pas de delicatesse plus exquise que celle de ce noble
esprit. Combinez la science d'un mage assyrien avec la courtoisie d'un
chevalier francais, vous aurez Saint-Victor.
Qu'il aille ou sa place est marquee, parmi les francais glorieux.
Qu'il soit une etoile de la patrie. Son oeuvre est une des oeuvres de
ce grand siecle. Elle occupe les sommets supremes de l'art.
Parmi d'autres gloires, il a celle-ci, ne l'oublions pas: il a ete
fidele a l'exil. Pendant les plus sombres annees de l'empire, l'exil a
entendu cette voix amie, cette voix persistante, cette voix intrepide.
Il a soutenu les combattants, il a couronne les vaincus, il a montre a
tous combien est calme et fiere cette habitude des hautes regions.
Que toute cette gloire lui revienne aujourd'hui; qu'il entre dans la
serenite souveraine, et qu'il aille s'asseoir parmi ces hommes rares
qui ont eu ce double don, la profondeur du grand artiste et la
splendeur du grand ecrivain.
1882
LE BANQUET GRISEL
--10 MAI--
Le 10 mai 1882, un banquet etait offert par les mecaniciens de France
a leur camarade Grisel, qui venait d'etre decore pour avoir autrefois
sauve un train en marche, avec un courage et un sang-froid qui
n'auraient pas du attendre si longtemps leur recompense. La republique
avait tenu a payer cette dette du second empire.
Victor Hugo, sollicite par une deputation parlant au nom de l'immense
corporation des chemins de fer, avait accepte la presidence effective
de cette fete du travail.
Le banquet a eu lieu dans la salle de l'Elysee-Montmartre,
magnifiquement decoree de drapeaux, de fleurs et de plantes exotiques.
Dans la grande salle, douze tables de cent couverts avaient ete
dressees. Avec les tables des salles du jardin et de la galerie, les
convives etaient au nombre de 1,400 environ.
La table d'honneur, elevee en avant de l'orchestre, etait dominee
par un splendide trophee encadrant un beau buste en bronze de la
Republique.
Les representants de la presse, les membres du comite, les delegues
anglais, les membres de l'Association fraternelle, occupaient le haut
des tables, pres de la table d'honneur. Les deputes, les senateurs,
les conseillers municipaux venaient ensuite au nombre de pres de trois
cents.
La voiture qui amenait Victor Hugo est signalee. Un mouvement prolonge
se manifeste dans la foule.
Lorsque Victor Hugo descend et parait sur les marches de
l'Elysee-Montmartre, les cris de: Vive Victor Hugo! vive la
republique! retentissent de toutes parts. Le poete, nu-tete, se
retourne et salue la foule, qui fait entendre de nouveaux vivats.
Les commissaires recoivent au haut de l'escalier Victor Hugo, tres emu
de l'ovation dont il vient d'etre l'objet.
Victor Hugo s'assied entre le mecanicien Grisel a sa droite et M.
Raynal, ministre du commerce, a sa gauche. M. Gambetta president du
Conseil, est en face d'eux.
Au dessert, Victor Hugo se leve (_Acclamations_) et prononce les
paroles suivantes:
Il y a deux sortes de reunions publiques: les reunions politiques et
les reunions sociales.
La reunion politique vit de la lutte, si utile au progres; la reunion
sociale a pour base la paix, si necessaire aux societes.
La paix, c'est ici le mot de tous. Cette reunion est une reunion
sociale, c'est une fete.
Le heros de cette fete se nomme Grisel. C'est un ouvrier, c'est un
mecanicien. Grisel a donne toute sa vie,--cette vie qui unit le bras
laborieux au cerveau intelligent,--il l'a donnee au grand travail des
chemins de fer. Un jour, il dirigeait un convoi. A un point de la
route, il s'arrete.--Avancez! ordonne le chef de train.--Il refuse.
Ce refus c'etait sa revocation, c'etait la radiation de tous ses
services, c'etait l'effacement de sa vie entiere. Il persiste. Au
moment ou ce refus definitif et absolu le perd, un pont sur lequel il
n'a pas voulu precipiter le convoi s'ecroule. Qu'a-t-il donc refuse?
Il a refuse une catastrophe.
Cet acte a ete superbe. Cette protection donnee par l'humble et
vaillant ouvrier, n'oubliant que lui-meme, a toutes les existences
humaines melees a ce convoi, voila ce que la Republique glorifie.
En honorant cet homme, elle honore les deux cent mille travailleurs
des chemins de fer de France, que Grisel represente.
Maintenant, qui a fait cet homme? C'est le travail. Qui a fait cette
fete? C'est la Republique.
Citoyens, vive la Republique!
Cette allocution est suivie d'applaudissements prolonges et des cris
de: Vive Victor Hugo!
Les membres du comite apportent un buste de la Republique et prient
Victor Hugo de le remettre a Grisel.--Je le fais de grand coeur, dit
le poete; et il serre la main de Grisel, qui, emu, repond:
--Au nom des mecaniciens de France, je remercie Victor Hugo, le poete
immortel, d'avoir bien voulu presider cette fete fraternelle et
democratique.
M. Martin Nadaud, depute, fait l'eloge chaleureux des travailleurs, et
salue, dans Victor Hugo le grand travailleur, le plus grand genie du
siecle.
M. Gambetta prononce a son tour quelques paroles, et dit:
"Cette belle fete a son caractere essentiel, qui est la paix sociale,
comme le disait tout a l'heure celui qui est notre maitre a tous,
Victor Hugo. (_Bravos_.)
"Je crois que la pensee unanime de cette reunion peut etre exprimee
par le toast que je porte ici: Au genie et au travail! A Victor Hugo!
A Grisel! (_Acclamations_!)
"Beau et grand spectacle! l'homme qui resume les hauteurs du genie
national mettant sa main dans la main du genereux travailleur qui,
depuis vingt-cinq ans, attendait la recompense qu'il n'a jamais
sollicitee."
Victor Hugo leve la seance.
Au dehors, la foule est innombrable sur le boulevard. Comme a
l'arrivee, Victor Hugo est, a son depart, l'objet d'une ovation
enthousiaste. Il faut toute la vigilance des gardiens de la paix pour
qu'il n'arrive pas d'accidents, tellement la voiture est entouree par
des groupes qui se pressent et s'etouffent.
Enfin les commissaires parviennent a degager le chemin, et la voiture
part au milieu des cris repetes de: Vive Victor Hugo! vive la
republique!
II
OBSEQUES DE LOUIS BLANC
--12 DECEMBRE 1882--
Sur la tombe de Louis Blanc, M. Charles Edmond a lu, au nom de Victor
Hugo, les paroles qui suivent:
Un homme comme Louis Blanc meurt, c'est une lumiere qui s'eteint.
On est saisi d'une tristesse qui ressemble a de l'accablement. Mais
l'accablement dure peu; les ames croyantes sont les ames fortes. Une
lumiere s'est eteinte, la source de la lumiere ne s'eteint pas. Les
hommes necessaires comme Louis Blanc meurent sans disparaitre; leur
oeuvre les continue. Elle fait partie de la vie meme de l'humanite.
Honorons sa depouille, saluons son immortalite. De tels hommes doivent
mourir, c'est la loi terrestre; et ils doivent durer, c'est la loi
celeste. La nature les fait, la republique les garde.
Historien, il enseignait; orateur, il persuadait; philosophe, il
eclairait. Il etait eloquent et il etait excellent. Son coeur etait
a la hauteur de sa pensee. Il avait le double don, et il a fait le
double devoir: il a servi le peuple et il l'a aime.
1883
BANQUET DU 81e ANNIVERSAIRE DE LA NAISSANCE DE VICTOR HUGO
--27 FEVRIER--
Extrait du _Rappel_:
Le banquet offert a Victor Hugo pour feter le quatre-vingt-unieme
anniversaire de sa naissance a eu l'eclat qu'on etait en droit d'en
attendre.
Des sept heures, la foule des souscripteurs emplissait le vaste salon
de l'hotel Continental.
A huit heures on a passe dans la belle salle a manger qui est la salle
des fetes.
Victor Hugo s'est assis entre Mme Edmond Adam a sa droite et Mme
Edouard Lockroy a sa gauche.
En face, les deux petits-enfants de Victor Hugo, Georges et Jeanne.
A droite de Mme Edmond Adam et a gauche de Mme Edouard Lockroy, le
president de la Societe des auteurs dramatiques, M. Camille Doucet, et
le president de la societe des gens de lettres, M. Edmond About.
Puis citons--au hasard de la memoire--MM. Got, Auguste Vitu, Emile
Augier, Francisque Sarcey, Auguste Vacquerie, John Lemoinne, Ernest
Renan, Albert Wolff, Henri Rochefort, Paul Meurice, Jules Claretie,
Clemenceau, Ernest Lefevre, Pierre et Jacques Lefevre, Georges Perin,
Lafontaine, Mounet-Sully, Henry de Pene, Charles Bigot, Francois
Coppee, Arnold Mortier, Henry Fouquier, Jehan Valter, Edouard
Thierry, La Pommeraye, Paul Foucher, Louis Ulbach, Charles Canivet,
Lepelletier, Edmond Stoullig, Emile Bergerat, Anatole de la Forge,
Pierre Veron, Edmond Texier, Firmin Javel, Emile Blemont, Massenet,
Leo Delibes, Ludovic Halevy, Leon Bienvenu, Ritt, Ganderax, Leon
Glaize, Charles Monselet, Henri de Bornier, Edmond Lepelletier,
Georges Ohnet, Gaulier, Frederic Montargis, Destrem, Rodin, Louis
Leroy, Raoul Toche, Deroulede, Ernest Blum, Bazin, Lecomte, Lafont de
Saint-Mur, Gramont, Henri Houssaye, Oscar Comettant, Meaulle,
Armand Gouzien, Eugene Montrosier, H. Renault, de Fontarabie, Sully
Prud'homme, Henri Becque, Richebourg, Thery, H. Bauer, J. Allard,
Millanvoye, Ch. Martel, Robineau, J. Reinach, Montlouis, A. Goupil,
Etievant, Ludovic Halevy, Aurelien Scholl, J. Laffitte, comte
Ciezkowsky, E. Blavet, Hebert, Maurice Talmeyr, R. Pictet, Gaston
Carle, R. de la Vallee, Louis Besson, Nadar, Duquesnel, Calmann Levy,
Louis Jeannin, Louis Depret, Emile Abraham, Cassigneul, Dreyfus,
Crawford, Gaillard, Lemerre, Gustave Rivet, Emile Mendel, Escoffier,
Edmond Bazire, Bertol-Graivil, etc.--Mmes Favart, Emilie Broisat,
Alice Lody, Hadamard, Nancy Martel, etc.
Le diner a ete plein d'animation et de cordialite.
Au dessert, M. Camille Doucet s'est leve et, en quelques mots tres
heureux, a passe la parole a Edmond About, president de la Societe des
gens de lettres, et a M. Got, doyen--par l'age, mais encore plus
par le talent--des artistes qui ont eu l'honneur d'interpreter les
chefs-d'oeuvre de celui qu'on fetait.
Alors Edmond About a prononce le discours suivant:
Messieurs,
Au nom de la grande famille des lettres, qui comprend les poetes, les
auteurs dramatiques, les romanciers, les critiques, les publicistes,
je remercie Victor Hugo de l'honneur qu'il nous fait et de la
bienveillance qu'il nous temoigne en venant inaugurer parmi nous la
82e annee de sa gloire. Les jeunes gens qui sont ici n'oublieront
jamais cette soiree; les hommes murs en garderont a l'hote illustre du
27 fevrier une profonde reconnaissance.
Mais ce n'est pas seulement aujourd'hui, c'est tous les jours depuis
soixante ans que Victor Hugo nous honore, tous tant que nous sommes,
et par l'eclat de son genie, et par l'inepuisable rayonnement de sa
bonte. Celui que Chateaubriand saluait a son aurore du nom d'enfant
sublime, est devenu un sublime vieillard, sans que l'on ait pu
signaler, dans sa longue et magnifique carriere, soit une defaillance
du genie, soit un refroidissement du coeur.
Ce n'est pas une mediocre satisfaction pour nous, petits et grands
ecrivains de la France, de constater que le plus grand des hommes de
notre siecle, le plus admire, le plus applaudi, le plus aime, n'est ni
un homme de guerre, ni un homme de science, ni un homme d'argent, mais
un homme de lettres.
Je ne vous dirai rien de son oeuvre: c'est un monde. Et les mondes
ne s'analysent pas au dessert entre la poire et le fromage. Parlons
plutot de la fonction sociale qu'il a remplie et qu'il remplira
longtemps encore, j'aime a le croire, au milieu de nous.
Des son avenement, ce roi de la litterature a ete un roi paternel. Il
a laisse venir a lui les jeunes gens, comme avant-hier, dans sa maison
patriarcale, il laissait venir a lui nos enfants. Qui de nous ne lui
a pas fait hommage de son premier volume ou de son premier manuscrit,
vers ou prose? A qui n'a-t-il pas repondu par une noble et genereuse
parole? Qui n'a pas conserve, dans l'ecrin de ses souvenirs, quelques
lignes de cette puissante et caressante main? Des ecrivains qu'il a
encourages on formerait, non pas une legion, mais une armee.
Notre pays, messieurs, avait toujours ete rebelle a l'admiration. On
ne pouvait pas lui reprocher de gater ses grands hommes. La mediocrite
se vengeait du genie en lui tressant des couronnes ou les epines
ne manquaient pas. Tandis que nos voisins d'Europe mettaient une
complaisance visible a idealiser leurs idoles de chair et d'os,
nous prenions un malin plaisir, c'est-a-dire un plaisir national, a
martyriser les notres. Pour corriger ce mauvais instinct, il a fallu,
non seulement le genie de Victor Hugo elles acclamations du monde
entier, mais encore l'action du temps et la longueur d'une existence
bien remplie. On dit en Italie: "Chi dura vince." Victor Hugo a vaincu
parce qu'il a dure. C'est depuis quelques annees seulement que
ses concitoyens se sont decides, non sans efforts, a celebrer son
apotheose. Cette resolution, un peu tardive, mais sincere, nous a
releves aux yeux du monde, peut-etre meme a nos propres yeux. Nous
nous sentons meilleurs depuis que nous sommes plus justes. Ces
querelles d'ecoles, dont les hommes de mon age n'ont pas oublie la
fureur, se sont apaisees par miracle devant l'ancien generalissime
des romantiques, assis, a cote de Corneille, dans l'Olympe de la
litterature classique.
L'oeuvre de pacification ne s'arrete pas la. Il s'est produit, grace
a l'illustre maitre, une detente sensible dans le monde orageux de
la politique; j'en atteste les hommes de tous les partis qu'une meme
pensee, un sentiment commun, une admiration fraternelle a rapproches
ici, qui s'y sont assis coude a coude, qui ont rompu le pain ensemble
et qui, entre les luttes d'hier et les batailles de demain, celebrent
aujourd'hui la treve de Victor Hugo.
Aimons-nous en Victor Hugo! et n'oublions jamais, dans nos
dissentiments, helas inevitables, que le 27 fevrier 1883 nous avons bu
tous ensemble a sa sante. A la sante de Victor Hugo!
Quand les applaudissements se sont apaises, M. Got a souleve a son
tour les bravos dont il a l'habitude en portant le toast suivant:
Messieurs,
C'est un grand honneur pour moi d'avoir ete appele a prendre la parole
dans ce banquet.
Je ne le dois qu'a mon age et a mon rang d'anciennete; mais, tout
perilleux qu'il me semble d'elever la voix sur un tel sujet et devant
une pareille assemblee, je n'ai pas voulu me soustraire a ce devoir,
puisqu'il me permet de saluer, en personne, le Maitre, au nom de ceux
qui representent ici le theatre.
Un autre a pu apprecier dignement l'ensemble de son oeuvre puissante,
au nom des gens de lettres, et vos applaudissements ont prouve qu'il
avait dit--et dit a merveille--notre pensee a tous.
Mais la corde dramatique n'est-elle pas, sinon la premiere, du moins
la plus retentissante de celle lyre incomparable qui, depuis soixante
annees, vibre sans treve a tous les grands souffles de la passion et
de l'ideal?
Permettez-nous donc, messieurs, a nous autres comediens, porte-voix de
chaque jour et intermediaires vivants entre le poete et la foule, de
vous dire avec quelle joie pieuse nous avons senti monter par degres
l'admiration et le respect autour de ces drames immortels.
Heureux ceux d'entre nous qui ont pu s'elever a la hauteur de ses
inspirations! Heureux meme ceux dont sa bonte sereine a daigne
encourager le devouement et soutenir les defaillances.
Et c'est ma gratitude qui vous porte ce toast, cher et venere maitre.
A Victor Hugo!
Victor Hugo s'est leve et a dit:
C'est avec une profonde emotion que je remercie ceux qui viennent de
m'adresser des paroles si cordiales, et que je vous remercie tous, mes
chers confreres. Et dans le mot confreres il y a le mot freres.
Je vous serre la main a tous avec une fraternelle reconnaissance.
Une longue acclamation a remercie le grand poete de son remerciement.
Puis, on est revenu dans le salon ou, jusqu'a minuit s'est prolongee
la belle fete, que tous les assistants esperent bien renouveler encore
bien des annees.
1884
I
LE DEJEUNER DES ENFANTS DE VEULES
--25 SEPTEMBRE.--
Chaque automne, depuis trois ans, Victor Hugo veut bien accepter
l'hospitalite chez Paul Meurice, a Veules, pres Saint-Valery-en-Caux,
tout au bord de la mer. Dans le village il est connu, venere, aime;
aime des enfants surtout, qu'il a gagnes par son sourire.
En 1884, il veut faire pour les enfants de Veules ce qu'il faisait
pour les enfants de Guernesey. Avant de partir, il donnera un banquet
aux cent petits les plus pauvres de la commune. Ceux qui n'ont pas
trois ans n'en participeront pas moins a la fete; il auront un billet
pour la tombola de cinq cents francs qui suivra le repas. Tous les
billets gagneront; les moins heureux auront une piece de vingt sous
toute neuve; les autres 2 francs, 5 francs, 10 francs, 20 francs. Il y
aura un gros lot de cent francs.
Le 25 septembre, pendant que la musique de Veules execute la
_Marseillaise_, Victor Hugo fait son entree a l'hotel Pelletier. Deux
tables ont ete dressees parallelement dans la grande salle, et les
murs disparaissent sous les guirlandes et les drapeaux. M. Bellemere,
le maire de Veules, adresse au poete, en quelques phrases simples et
emues, le remerciement qui est dans tous les coeurs. L'instituteur, M.
Deschamps, s'avance vers Victor Hugo, a la tete de ses eleves, et lui
dit:
J'apporte a votre coeur, interprete soumis,
Doux et venere maitre a qui l'enfance est chere,
Les hommages, les voeux de vos jeunes amis,
Et je viens presenter les enfants au grand-pere.
Tous un jour ils diront: Je l'ai vu! De vos yeux
A leurs fronts peut jaillir une secrete flamme
Et pour eux votre vue etre un eveil des cieux.
Je leur apprends les mots, vous leur enseignez l'ame.
Victor Hugo serre la main de l'excellent maitre d'ecole, et dit a son
tour:
Mes chers enfants,
A Veules, je suis chez vous; accueillez-moi donc comme m'accueillent
chez moi mes petits-enfants Georges et Jeanne. Vous aussi, vous etes
des petits-enfants, et, au milieu de vous, qu'est-ce que je veux etre
et qu'est-ce que je suis? Le grand-pere.
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