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Editorial
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Actes et Paroles, Vol. 4

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ACTES ET PAROLES IV par VICTOR HUGO


DEPUIS L'EXIL 1876-1885



1876



I

POUR LA SERBIE


Il devient necessaire d'appeler l'attention des gouvernements
europeens sur un fait tellement petit, a ce qu'il parait, que les
gouvernements semblent ne point l'apercevoir. Ce fait, le voici: on
assassine un peuple. Ou? En Europe. Ce fait a-t-il des temoins? Un
temoin, le monde entier. Les gouvernements le voient-ils? Non.

Les nations ont au-dessus d'elles quelque chose qui est au-dessous
d'elles les gouvernements. A de certains moments, ce contre-sens
eclate: la civilisation est dans les peuples, la barbarie est dans les
gouvernants. Cette barbarie est-elle voulue? Non; elle est simplement
professionnelle. Ce que le genre humain sait, les gouvernements
l'ignorent. Cela tient a ce que les gouvernements ne voient rien qu'a
travers cette myopie, la raison d'etat; le genre humain regarde avec
un autre oeil, la conscience.

Nous allons etonner les gouvernements europeens en leur apprenant une
chose, c'est que les crimes sont des crimes, c'est qu'il n'est pas
plus permis a un gouvernement qu'a un individu d'etre un assassin,
c'est que l'Europe est solidaire, c'est que tout ce qui se fait en
Europe est fait par l'Europe, c'est que, s'il existe un gouvernement
bete fauve, il doit etre traite en bete fauve; c'est qu'a l'heure
qu'il est, tout pres de nous, la, sous nos yeux, on massacre, on
incendie, on pille, on extermine, on egorge les peres et les meres, on
vend les petites filles et les petits garcons; c'est que, les enfants
trop petits pour etre vendus, on les fend en deux d'un coup de sabre;
c'est qu'on brule les familles dans les maisons; c'est que telle
ville, Balak, par exemple, est reduite en quelques heures de neuf mille
habitants a treize cents; c'est que les cimetieres sont encombres de
plus de cadavres qu'on n'en peut enterrer, de sorte qu'aux vivants qui
leur ont envoye le carnage, les morts renvoient la peste, ce qui est
bien fait; nous apprenons aux gouvernements d'Europe ceci, c'est qu'on
ouvre les femmes grosses pour leur tuer les enfants dans les entrailles,
c'est qu'il y a dans les places publiques des tas de squelettes de
femmes ayant la trace de l'eventrement, c'est que les chiens rongent
dans les rues le crane des jeunes filles violees, c'est que tout cela
est horrible, c'est qu'il suffirait d'un geste des gouvernements
d'Europe pour l'empecher, et que les sauvages qui commettent ces
forfaits sont effrayants, et que les civilises qui les laissent
commettre sont epouvantables.

Le moment est venu d'elever la voix. L'indignation universelle se
souleve. Il y a des heures ou la conscience humaine prend la parole et
donne aux gouvernements l'ordre de l'ecouter.

Les gouvernements balbutient une reponse. Ils ont deja essaye ce
begaiement. Ils disent: on exagere.

Oui, l'on exagere. Ce n'est pas en quelques heures que la ville de
Balak a ete exterminee, c'est en quelques jours; on dit deux cents
villages brules, il n'y en a que quatrevingt-dix-neuf; ce que vous
appelez la peste n'est que le typhus; toutes les femmes n'ont pas ete
violees, toutes les filles n'ont pas ete vendues, quelques-unes ont
echappe. On a chatre des prisonniers, mais on leur a aussi coupe la
tete, ce qui amoindrit le fait; l'enfant qu'on dit avoir ete jete
d'une pique a l'autre n'a ete, en realite, mis qu'a la pointe d'une
bayonnette; ou il y a une vous mettez deux, vous grossissez du double;
etc., etc., etc.

Et puis, pourquoi ce peuple s'est-il revolte? Pourquoi un troupeau
d'hommes ne se laisse-t-il pas posseder comme un troupeau de betes?
Pourquoi? ... etc.

Cette facon de pallier ajoute a l'horreur. Chicaner l'indignation
publique, rien de plus miserable. Les attenuations aggravent. C'est la
subtilite plaidant pour la barbarie. C'est Byzance excusant Stamboul.

Nommons les choses par leur nom. Tuer un homme au coin d'un bois qu'on
appelle la foret de Bondy ou la foret Noire est un crime; tuer un
peuple au coin de cet autre bois qu'on appelle la diplomatie est un
crime aussi.

Plus grand. Voila tout.

Est-ce que le crime diminue en raison de son enormite? Helas! c'est
en effet une vieille loi de l'histoire. Tuez six hommes, vous etes
Troppmann; tuez-en six cent mille, vous etes Cesar. Etre monstrueux,
c'est etre acceptable. Preuves: la Saint-Barthelemy, benie par Rome;
les dragonnades, glorifiees par Bossuet; le Deux-Decembre, salue par
l'Europe.

Mais il est temps qu'a la vieille loi succede la loi nouvelle; si
noire que soit la nuit, il faut bien que l'horizon finisse par
blanchir.

Oui, la nuit est noire; on en est a la resurrection des spectres;
apres le Syllabus, voici le Koran; d'une Bible a l'autre on
fraternise; _jungamus dextras_; derriere le Saint-Siege se dresse la
Sublime Porte; on nous donne le choix des tenebres; et, voyant que
Rome nous offrait son moyen age, la Turquie a cru pouvoir nous offrir
le sien.

De la les choses qui se font en Serbie.

Ou s'arretera-t-on?

Quand finira le martyre de cette heroique petite nation?

Il est temps qu'il sorte de la civilisation une majestueuse defense
d'aller plus loin.

Cette defense d'aller plus loin dans le crime, nous, les peuples, nous
l'intimons aux gouvernements.

Mais on nous dit: Vous oubliez qu'il y a des "questions". Assassiner
un homme est un crime, assassiner un peuple est "une question". Chaque
gouvernement a sa question; la Russie a Constantinople, l'Angleterre a
l'Inde, la France a la Prusse, la Prusse a la France.

Nous repondons:

L'humanite aussi a sa question; et cette question la voici, elle est
plus grande que l'Inde, l'Angleterre et la Russie: c'est le petit
enfant dans le ventre de sa mere.

Remplacons les questions politiques par la question humaine.

Tout l'avenir est la.

Disons-le, quoiqu'on fasse, l'avenir sera. Tout le sert, meme les
crimes. Serviteurs effroyables.

Ce qui se passe en Serbie demontre la necessite des Etats-Unis
d'Europe. Qu'aux gouvernements desunis succedent les peuples unis.
Finissons-en avec les empires meurtriers. Muselons les fanatismes et
les despotismes. Brisons les glaives valets des superstitions et les
dogmes qui ont le sabre au poing. Plus de guerres, plus de massacres,
plus de carnages; libre pensee, libre echange; fraternite. Est-ce
donc si difficile, la paix? La Republique d'Europe, la Federation
continentale, il n'y a pas d'autre realite politique que celle-la. Les
raisonnements le constatent, les evenements aussi. Sur cette realite,
qui est une necessite, tous les philosophes sont d'accord, et
aujourd'hui les bourreaux joignent leur demonstration a la demonstration
des philosophes. A sa facon, et precisement parcequ'elle est horrible,
la sauvagerie temoigne pour la civilisation. Le progres est signe
Achmet-Pacha. Ce que les atrocites de Serbie mettent hors de doute,
c'est qu'il faut a l'Europe une nationalite europeenne, un gouvernement
un, un immense arbitrage fraternel, la democratie en paix avec elle-meme,
toutes les nations soeurs ayant pour cite et pour chef-lieu Paris,
c'est-a-dire la liberte ayant pour capitale la lumiere. En un mot,
les Etats-Unis d'Europe. C'est la le but, c'est la le port. Ceci n'etait
hier que la verite; grace aux bourreaux de la Serbie, c'est aujourd'hui
l'evidence. Aux penseurs s'ajoutent les assassins. La preuve etait faite
par les genies, la voila faite par les monstres.

L'avenir est un dieu traine par des tigres.

Paris, 29 aout 1876.




II

AU PRESIDENT DU CONGRES DE LA PAIX A GENEVE


Paris, 10 septembre 1876.

Mon honorable et cher president,

Je vous envoie mes voeux fraternels.

Le Congres de la paix persiste, et il a raison.

Devant la France mutilee, devant la Serbie torturee, la civilisation
s'indigne, et la protestation du Congres de la paix est necessaire.

C'est a Berlin qu'est l'obstacle a la paix; c'est a Rome qu'est
l'obstacle a la liberte. Heureusement le pape et l'empereur ne sont
pas d'accord; Rome et Berlin sont aux prises.

Esperons.

Recevez mon cordial serrement de main.

VICTOR HUGO.




III

LE BANQUET DE MARSEILLE


Victor Hugo, invite au banquet par lequel les democrates de Marseille
celebrent le grand anniversaire de la Republique, et ne pouvant s'y
rendre, a ecrit la lettre suivante:

Paris, 22 septembre 1876.

Mes chers concitoyens,

Vous m'avez adresse, en termes eloquents, un appel dont je suis
profondement touche. C'est un regret pour moi de ne pouvoir m'y
rendre. Je veux du moins me sentir parmi vous, et ce que je vous
dirais, je vous l'ecris.

L'heure ou nous sommes sera une de celles qui caracteriseront ce
siecle.

En ce moment la monarchie fait a sa facon la preuve de la republique.
De tous les cotes, les rois font le mal; la querelle des trones et
flagrante; de pape a empereur, on s'excommunie; de sultan a sultan, on
s'assassine. Partout le cynisme de la victoire; partout cette espece
d'ivrognerie terrible qu'on appelle la guerre. La force s'imagine
qu'elle est le droit; ici, on mutile la France, c'est-a-dire la
civilisation; la, on poignarde la Serbie, c'est-a-dire l'humanite. A
cette heure, il y a un gouvernement, qui est un bandit, assis sur un
peuple, qui est un cadavre.

Certes les monarchies ne le font pas expres, mais elles demontrent la
necessite de la republique.

La monarchie imperiale aboutit a Sedan; la monarchie pontificale
aboutit au Syllabus. Le Syllabus, je l'ai dit et je le repete, c'est
toute la quantite de bucher possible au dix-neuvieme siecle. Au moment
ou nous sommes, ce qui sort de l'autel, ce n'est pas la priere, c'est
la menace; l'oraison est coupee par ce hoquet farouche: Anatheme!
anatheme! Le pretre benit a poing ferme. On refuse aux cercueils ce
qui leur est du; on ajoute a la violation du respect la violation de
la loi; on meconnait ce qu'il y a de mysterieux et de venerable dans
la volonte du mourant; on choisit, pour insulter la philosophie et
la raison, l'instant ou la liberte de la conscience s'appuie sur la
majeste de la mort.

Qui fait ces choses audacieuses? Le vieil esprit sacerdotal et
monarchique. Ici la conquete, la le massacre, la l'intolerance; le
mensonge epousant la nuit, la haine de trone a trone engendrant la
guerre de peuple a peuple, tel est le spectacle. Ou la democratie dit:
Paix et liberte! le despotisme dit: Carnage et servitude! De la les
crimes qui aujourd'hui epouvantent l'Europe. Admirons la maniere dont
les monarchies s'y prennent pour montrer les beautes de la republique:
elles montrent leurs laideurs.

Tant que les fanatismes et les despotismes seront les maitres,
l'Europe sera difforme et terrible. Mais esperons. Que prouvent les
carcans et les chaines? qu'il faut que les peuples soient libres. Que
prouvent les sabres et les mitrailles? qu'il faut que les peuples
soient freres. Que prouvent les sceptres? qu'il faut des lois.

Les lois, les voici: liberte de pensee, liberte de croyance, liberte
de conscience; liberte dans la vie, delivrance dans la mort; l'homme
libre, l'ame libre.

Celebrons donc ce rassurant anniversaire, le 22 septembre 1792. Il y
a une aurore dans l'humanite, comme il y en a une dans le ciel; ce
jour-la le ciel et l'homme ont ete d'accord, les deux aurores ont fait
leur jonction. _Lux populi, lux Dei._

La genereuse ville de Marseille a raison de venerer ce jour supreme;
elle fait bien; je m'associe a sa patriotique manifestation.

Cet anniversaire vient a propos.

Il y a quatrevingt-quatre ans, a pareil jour, au milieu des plus
redoutables complications, en presence de la coalition des rois,
l'immense enigme humaine etant posee, une bouche sublime, la bouche
de la France, s'est ouverte et a jete aux peuples ce cri qui est une
solution: Republique! Il y a dans ce cri une puissance d'ecroulement
qui ebranle sur leur base les tyrannies, les usurpations et les
impostures, et qui fait trembler toutes les tours des tenebres.
L'ecroulement du mal, c'est la construction du bien.

Repetons-le, ce cri liberateur Republique!

Repetons-le d'une voix si ferme et si haute qu'il ait raison de toutes
les surdites. Achevons ce que nos aieux ont commence. Soyons les fils
obeissants de nos glorieux peres. Completons la revolution francaise
par la fraternite europeenne, et l'unite de la France par l'unite
du continent. Etablissons entre les nations cette solide paix, la
federation, et cette solide justice, l'arbitrage. Soyons des peuples
d'esprit au lieu d'etre des peuples stupides. Echangeons des idees
et non des boulets. Quoi de plus bete qu'un canon? Que toute
l'oscillation du progres soit contenue entre ces deux termes:

Civilisation, mais revolution.

Revolution, mais civilisation.

Et, convaincus, devoues, unanimes, glorifions nos dates memorables.
Glorifions le 14 juillet, glorifions le 10 aout, glorifions le 22
septembre. Ayons une si fiere facon de nous en souvenir qu'il en sorte
la liberte du monde. Celebrer les grands anniversaires, c'est preparer
les grands evenements.

Mes concitoyens, je vous salue.





1877




I

LES OUVRIERS LYONNAIS


Le dimanche 25 mars, une conference a lieu dans la salle du Chateau
d'Eau pour les ouvriers lyonnais.

Victor Hugo et Louis Blanc y prennent la parole.

Voici le discours de Victor Hugo:

Les ouvriers de Lyon souffrent, les ouvriers de Paris leur viennent en
aide. Ouvriers de Paris, vous faites votre devoir, et c'est bien. Vous
donnez la un noble exemple. La civilisation vous remercie.

Nous vivons dans un temps ou il est necessaire d'accomplir
d'eclatantes actions de fraternite. D'abord, parce qu'il est toujours
bon de faire le bien; ensuite, parce que le passe ne veut pas se
resigner a disparaitre, parce qu'en presence de l'avenir, qui apporte
aux nations la federation et la concorde, le passe tache de reveiller
la haine. (_Applaudissements_).

Repondons a la haine par la solidarite et par l'union.

Messieurs, je ne prononcerai que des paroles austeres et graves. Avoir
devant soi le peuple de Paris, c'est un supreme honneur, et l'on n'en
est digne qu'a la condition d'avoir en soi la droiture. Et j'ajoute,
la moderation. Car, si la droiture est la puissance, la moderation est
la force.

Maintenant, et sous ces reserves, trouvez bon que je vous dise ma
pensee entiere.

A l'heure ou nous sommes, le monde est en proie a deux efforts
contraires.

Un mot suffit pour caracteriser cette heure etrange. A quoi songent
les rois? A la guerre. A quoi songent les peuples? A la paix.
(_Applaudissements prolonges._)

L'agitation fievreuse des gouvernements a pour contraste et pour lecon
le calme des nations. Les princes arment, les peuples travaillent. Les
peuples s'aiment et s'unissent. Aux rois premeditant et preparant des
evenements violents, les peuples opposent la grandeur des actions
paisibles.

Majestueuse resistance.

Les populations s'entendent, s'associent, s'entr'aident.

Ainsi, voyez:

Lyon souffre, Paris s'emeut.

Que le patriotique auditoire ici rassemble me permette de lui parler
de Lyon.

Lyon est une glorieuse ville, une ville laborieuse et militante.
Au-dessus de Lyon, il n'y a que Paris. A ne voir que l'histoire, on
pourrait presque dire que c'est a Lyon que la France est nee. Lyon
est un des plus antiques berceaux du fait moderne; Lyon est le lieu
d'inoculation de la democratie latine a la theocratie celtique; c'est
a Lyon que la Gaule s'est transformee et transfiguree jusqu'a devenir
l'heritiere de l'Italie; Lyon est le point d'intersection de ce qui
a ete jadis Rome et de ce qui est aujourd'hui la France.--Lyon a ete
notre premier centre. Agrippa a fait de Lyon le noeud des chemins
militaires de la Gaule, et ce procede peremptoire de civilisation
a ete imite depuis par les routes strategiques de la Vendee. Comme
toutes les cites predestinees, la ville de Lyon a ete eprouvee; au
deuxieme siecle par l'incendie, au cinquieme siecle par l'inondation,
au dix-septieme siecle par la peste. Fait que l'histoire doit noter,
Neron, qui avait brule Rome, a rebati Lyon. Lyon, historiquement
illustre, n'est pas moins illustre politiquement. Aujourd'hui, entre
toutes les villes d'Europe, Lyon represente l'initiative ingenieuse,
le labeur puissant, opiniatre et fecond, l'invention dans l'industrie,
l'effort du bien vers le mieux, et cette chose touchante et
sublime,--car l'ouvrier de Lyon souffre,--la pauvrete creant la
richesse. (_Mouvement._) Oui, citoyens, j'y insiste, la vertu qui est
dans le travail, l'intuition sociale qui connait et qui reclame sans
relache la quantite acceptable des revolutions, l'esprit d'aventure
pour le progres, ce je ne sais quoi d'infatigable qu'on a quand on
porte en soi l'avenir, voila ce qui caracterise la France, voila ce
qui caracterise Lyon. Lyon a ete la metropole des Gaule, et l'est
encore, avec l'accroissement democratique. C'est la ville du metier,
c'est la ville de l'art, c'est la ville ou la machine obeit a l'ame,
c'est la ville ou dans l'ouvrier il y a un penseur, et ou Jacquard se
complete par Voltaire. (_Applaudissements._) Lyon est la premiere de
nos villes; car Paris est autre chose, Paris depasse les proportions
d'une nation; Lyon est essentiellement la cite francaise, et Paris est
la cite humaine. C'est pourquoi l'assistance que Paris offre a Lyon
est un admirable spectacle; on pourrait dire que Lyon assiste par
Paris, c'est la capitale de la France secourue par la capitale du
monde. (_Bravos_.)

Glorifions ces deux villes. Dans un moment ou les partis du passe
semblent conspirer la diminution de la France, et essayent de detroner
le chef-lieu de la revolution au profit du chef-lieu de la monarchie,
il est bon d'affirmer les grandes realites de la civilisation
francaise, c'est-a-dire Lyon, la ville du travail, et Paris, la ville
de la lumiere. (_Sensation. Bravos repetes_.)

Autour de ces deux capitales se groupent toutes nos illustres villes,
leurs soeurs ou leurs filles, et parmi elles cette admirable Marseille
qui veut une place a part, car elle represente en France la Grece de
meme que Lyon represente l'Italie.

Mais elargissons l'horizon, regardons l'Europe, regardons les nations,
et, en meme temps que nous demontrons la solidarite de nos villes,
constatons, citoyens, au profit de la civilisation, tous les symptomes
de la concorde humaine.

Ces symptomes eclatent de toutes parts.

Comme je le disais en commencant, a l'heure troublee ou nous sommes,
les phenomenes inquietants viennent des rois, les phenomenes
rassurants viennent des peuples.

Au-dessous du grondement bestial de la guerre dechainee il y a sept
ans par deux empereurs, au-dessous des menaces de carnage et de
devastation a chaque instant renouvelees, quelquefois meme realisees
en partie, temoin l'assassinat de la Bulgarie par la Turquie,
au-dessous de la mobilisation des armees, au-dessous de tout ce sombre
tumulte militaire, on sent une immense volonte de paix.

Je le repete et j'y insiste, qui veut la guerre? Les rois. Qui veut la
paix? Les peuples.

Il semble qu'en ce moment une bataille etrange se prepare entre la
guerre, qui est la volonte du passe, et la paix, qui est la volonte du
present. (_Applaudissements_.)

Citoyens, la paix vaincra.

Ce triomphe de l'avenir, il est visible des aujourd'hui, il approche,
nous y touchons. Il s'appellera l'Exposition de 1878. Qu'est-ce en
effet qu'une Exposition internationale? C'est la signature de tous
les peuples mise au bas d'un acte de fraternite. C'est le pacte
des industries s'associant aux arts, des sciences encourageant les
decouvertes, des produits s'echangeant avec les idees, du progres
multipliant le bien-etre, de l'ideal s'accouplant au reel. C'est la
communion des nations dans l'harmonie qui sort du travail. Lutte, si
l'on veut, mais lutte feconde; eblouissante melee des travailleurs qui
laisse derriere elle, non la mort, mais la vie, non des cadavres, mais
des chefs-d'oeuvre; bataille superbe ou il n'y a que des vainqueurs.
(_Longs applaudissements_.)

Ce spectacle splendide, il est juste que ce soit Paris qui le donne au
monde.

1870, c'est-a-dire le guet-apens de la guerre, a ete le fait de la
Prusse; 1878, c'est-a-dire la victoire de la paix, sera la replique de
la France.

L'Exposition universelle de 1878, ce sera la guerre mise en deroute
par la paix.

Ce sera la reconciliation avec Paris, dont l'univers a besoin.

La paix, c'est le verbe de l'avenir, c'est l'annonce des Etats-Unis de
l'Europe, c'est le nom de bapteme du vingtieme siecle. Ne nous lassons
pas, nous les philosophes, de declarer au monde la paix. Faisons
sortir de ce mot supreme tout ce qu'il contient.

Disons-le, ce qu'il faut a la France, a l'Europe, au monde civilise,
ce qui est des a present realisable, ce que nous voulons, le voici:
les religions sans l'intolerance, c'est-a-dire la raison remplacant
le dogmatisme; la penalite sans la mort, c'est-a-dire la correction
remplacant la vindicte; le travail sans l'exploitation, c'est-a-dire
le bien-etre remplacant le malaise; la circulation sans la frontiere,
c'est-a-dire la liberte remplacant la ligature; les nationalites
sans l'antagonisme, c'est-a-dire l'arbitrage remplacant la guerre
(_mouvement_); en un mot, tous les desarmements, excepte le
desarmement de la conscience. (_Bravos repetes_.)

Ah! cette exception-la, je la maintiens. Car tant que la politique
contiendra la guerre, tant que la penalite contiendra l'echafaud,
tant que le dogme contiendra l'enfer, tant que la force sociale sera
comminatoire, tant que le principe, qui est le droit, sera distinct du
fait, qui est le code, tant que l'indissoluble sera dans la loi civile
et l'irreparable dans la loi criminelle, tant que la liberte pourra
etre garrottee, tant que la verite pourra etre baillonnee, tant que le
juge pourra degenerer en bourreau, tant que le chef pourra degenerer
en tyran, tant que nous aurons pour precipices des abimes creuses
par nous-memes, tant qu'il y aura des opprimes, des exploites, des
accables, des justes qui saignent, des faibles qui pleurent, il
faut, citoyens, que la conscience reste armee. (_Applaudissements
prolonges_.)

La conscience armee, c'est Juvenal terrible, c'est Tacite pensif,
c'est Dante fletrissant Boniface, c'est-a-dire l'homme probe chatiant
l'homme infaillible, c'est Voltaire vengeant Calas, c'est-a-dire la
justice rappelant a l'ordre la magistrature. (_Sensation. Triple
salve d'applaudissements._) La conscience armee, c'est le droit
incorruptible faisant obstacle a la loi inique, c'est la philosophie
supprimant la torture, c'est la tolerance abolissant l'inquisition,
c'est le jour vrai remplacant dans les ames le jour faux, c'est
la clarte de l'aurore substituee a la lueur des buchers. Oui, la
conscience reste et restera armee, Juvenal et Tacite resteront debout,
tant que l'histoire nous montrera la justice humaine satisfaite de son
peu de ressemblance avec la justice divine, tant que la raison d'etat
sera en colere, tant qu'un epouvantable _vae victis_ regnera,
tant qu'on ecoutera un cri de clemence comme on ecouterait un cri
seditieux, tant qu'on refusera de faire tourner sur ses gonds la seule
porte qui puisse fermer la guerre civile, l'amnistie! (_Profonde
emotion.--Applaudissements prolonges_.)

Cela dit, je conclus. Et je conclus par l'esperance.

Ayons une foi absolue dans la patrie. La destinee de la France fait
partie de l'avenir humain. Depuis trois siecles la lumiere du monde
est francaise. Le monde ne changera pas de flambeau.

Pourtant, genereux patriotes qui m'ecoutez, ne croyez pas que je
pousse l'esperance jusqu'a l'illusion. Ma foi en la France est
filiale, et par consequent passionnee, mais elle est philosophique, et
par consequent reflechie. Messieurs, ma parole est sincere, mais elle
est virile, et je ne veux rien dissimuler. Non, je n'oublie pas que
je parle aux hommes de Paris. La responsabilite est en proportion
de l'auditoire. Une seule chose est a la taille du peuple, c'est la
verite. Et dire la realite, c'est le devoir.

Eh bien, la realite, c'est que nous traversons une heure redoutable.
La realite, c'est que, si la nuit complete se faisait, il y aurait
des possibilites de naufrage. Les crises succedent aux catastrophes.
J'espere cependant.

Je fais plus qu'esperer. J'affirme. Pourquoi? Je vais vous le dire, et
ce sera mon dernier mot.

La marche du genre humain vers l'avenir a toutes les complications
d'un voyage de decouvertes. Le progres est une navigation; souvent
nocturne. On pourrait dire que l'humanite est en pleine mer. Elle
avance lentement, dans un roulis terrible, immense navire battu des
vents. Il y a des instants sinistres. A de certains moments, la
noirceur de l'horizon est profonde; il semble qu'on aille au hasard.
Ou? a l'abime. On rencontre un ecueil, l'empire; on se heurte a un
bas-fond, le _Syllabus_; on traverse un cyclone, Sedan (_mouvement_);
l'annee de l'infaillibilite du pape est l'annee de la chute de la
France; les ouragans et les tonnerres se melent; on a au-dessus de sa
tete tout le passe en nuage et charge de foudres; cet eclair, c'est le
glaive; cet autre eclair, c'est le sceptre; ce grondement, c'est la
guerre. Que va-t-on devenir? Va-t-on finir par s'entre-devorer? En
viendra-t-on a un radeau de la _Meduse_, a une lutte d'affames et de
naufrages, a la bataille dans la tempete? Est-ce qu'il est possible
qu'on soit perdu? On leve les yeux. On cherche dans le ciel une
indication, une esperance, un conseil. L'anxiete est au comble. Ou
est le salut? Tout a coup, la brume s'ecarte, une lueur apparait; il
semble qu'une dechirure se fasse dans le noir complot des nuees,
une trouee blanchit toute cette ombre, et, subitement, a l'horizon,
au-dessus des gouffres, au dela des nuages, le genre humain
frissonnant apercoit cette haute clarte allumee il y a quatre vingts
ans par des geants sur la cime du dix-huitieme siecle, ce majestueux
phare a feux tournants qui presente alternativement aux nations
desemparees chacun des trois rayons dont se compose la civilisation
future: Liberte, Egalite, Fraternite. (_Applaudissements prolonges_.)

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