A / B / C / D / E /  F / G / H / I / J /  K / L / M / N / O /  P / R / S / T / UV / W / Z

Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Actes et Paroles vol. II

V >> Victor Hugo >> Actes et Paroles vol. II

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28



Je continue.

Sur les navires, apres chaque affaire, des chargements de blesses qui
font horreur. Pour ne citer que les chiffres que je sais, et je n'en
sais pas la dixieme partie, quatre cents blesses sur _le Panama_,
quatre cent quarante-neuf sur _le Colombo_ qui remorquait deux
transports egalement charges et dont j'ignore les chiffres, quatre
cent soixante-dix sur _le Vulcain_, quinze cents sur _le Kanguroo_. On
est blesse en Crimee, on est panse a Constantinople. Deux cents lieues
de mer, huit jours entre la blessure et le pansement. Chemin faisant,
pendant la traversee, les plaies abandonnees deviennent effroyables;
les mutiles qu'on transporte sans assistance, sans secours,
miserablement entasses les uns sur les autres, voient les lombrics,
cette vermine du sepulcre, sortir de leurs jambes brisees, de leurs
cotes enfoncees, de leurs cranes fendus, de leurs ventres ouverts; et,
sous ce fourmillement horrible, ils pourrissent avant d'etre morts
dans les entre-ponts pestilentiels des steamers-ambulances, immenses
fosses communes pleines de vivants manges de vers. (_Victor Hugo
s'interrompant_:)--Je n'exagere point. J'ai la les journaux anglais,
les journaux ministeriels. Lisez vous-memes. (_L'orateur_ agite une
liasse de journaux._ [Note: Voir aux Notes.]).--Oui, j'insiste, pas
de secours. Quatre chirurgiens, sur _le Vulcain_, quatre chirurgiens
sur _le Colombo_, pour neuf cent dix-neuf mourants! Quant aux turcs,
on ne les panse pas du tout. Ils deviennent ce qu'ils peuvent [note:
_Id._].--Je ne suis qu'un demagogue et un buveur de sang, je le sais
bien, mais j'aimerais mieux moins de caisses de medailles benites au
camp de Boulogne, et plus de medecins au camp de Crimee.

Poursuivons.

En Europe, en Angleterre, en France, le contre-coup est terrible.
Faillites sur faillites, toutes les transactions suspendues, le
commerce agonisant, l'industrie morte. Les folies de la guerre
s'etalent, les trophees presentent leur bilan. Pour ce qui est de la
Baltique seulement, et en calculant ce qui a ete depense rien que pour
cette campagne, chacun des deux mille prisonniers russes ramenes de
Bomarsund coute a la France et a l'Angleterre trois cent trente-six
mille francs par tete. En France, la misere. Le paysan vend sa vache
pour payer l'impot et donne son fils pour nourrir la guerre,--son
fils! sa chair! Comment se nomme cette chair, vous le savez, l'oncle
l'a baptisee. Chaque regime voit l'homme a son point de vue. La
republique dit chair du peuple; l'empire dit chair a canon.--Et la
famine complete la misere. Comme c'est avec la Russie qu'on se bat,
plus de ble d'Odessa. Le pain manque. Une espece de Buzancais couve
sous la cendre populaire et jette ses etincelles ca et la. A Boulogne,
l'emeute de la faim, reprimee par les gendarmes. A Saint-Brieuc, les
femmes s'arrachent les cheveux et crevent les sacs de grains a coups
de ciseaux. Et levees sur levees. Emprunts sur emprunts. Cent quarante
mille hommes cette annee seulement, pour commencer. Les millions
s'engouffrent apres les regiments. Le credit sombre avec les flottes.
Telle est la situation.

Tout ceci sort du Deux-Decembre.

Nous, proscrits dont le coeur saigne de toutes les plaies de la patrie
et de toutes les douleurs de l'humanite, nous considerons cet etat de
choses lamentable avec une angoisse croissante.

Insistons-y, repetons-le, crions-le, et qu'on le sache et qu'on ne
l'oublie plus desormais, je viens de le demontrer les faits a la main,
et cela est incontestable, et l'histoire le dira, et je defie qui que
ce soit de le nier, tout ceci sort du Deux-Decembre.

Otez l'intrigue dite affaire des Lieux-Saints, otez la clef,
otez l'envie de sacre, otez le cadeau a faire au pape, otez le
Deux-Decembre, otez M. Bonaparte; vous n'avez pas la guerre d'orient.

Oui, ces flottes, les plus magnifiques qu'il y ait au monde, sont
humiliees et amoindries; oui, cette genereuse cavalerie anglaise est
exterminee; oui, les ecossais gris, ces lions de la montagne; oui, nos
zouaves, nos spahis, nos chasseurs de Vincennes, nos admirables et
irreparables regiments d'Afrique sont sabres, haches, aneantis; oui,
ces populations innocentes,--et dont nous sommes les freres, car
il n'y a pas d'etrangers pour nous,--sont ecrasees; oui, parmi tant
d'autres, ce vieux general Cathcart et ce jeune capitaine Nolan,
l'honneur de l'uniforme anglais, sont sacrifies; oui, les entrailles
et les cervelles, arrachees et dispersees par la mitraille, pendent
aux broussailles de Balaklava ou s'ecrasent aux murs de Sebastopol;
oui, la nuit, les champs de bataille pleins de mourants hurlent comme
des betes fauves; oui, la lune eclaire cet epouvantable charnier
d'Inkermann ou des femmes, une lanterne a la main, errent ca et la
parmi les morts, cherchant leurs freres ou leurs maris, absolument
comme ces autres femmes qui, il y a trois ans, dans la nuit du 4
decembre, regardaient l'un apres l'autre les cadavres du boulevard
Montmartre [note: Voir aux Notes.]; oui, ces calamites couvrent
l'Europe; oui, ce sang, tout ce sang ruisselle en Crimee; oui, ces
veuves pleurent, oui, ces meres se tordent les bras,--parce qu'il a
pris fantaisie a M. Bonaparte, l'assassin de Paris, de se faire benir
et sacrer par M. Mastai, l'etouffeur de Rome!

Et maintenant, meditons un moment, cela en vaut la peine.

Certes, si parmi les intrepides regiments francais qui, cote a cote
avec la vaillante armee anglaise, luttent devant Sebastopol contre
toute la force russe, si, parmi ces combattants heroiques, il y a
quelques-uns de ces tristes soldats qui, en decembre 1851, entraines
par des generaux infames, ont obei aux lugubres consignes du
guet-apens, les larmes nous viennent aux yeux, nos vieux coeurs
francais s'emeuvent, ce sont des fils de paysans, ce sont des fils
d'ouvriers, nous crions pitie! nous disons: ils etaient ivres, ils
etaient aveugles, ils etaient ignorants, ils ne savaient ce qu'ils
faisaient! et nous levons les mains au ciel, et nous supplions pour
ces infortunes. Le soldat, c'est l'enfant; l'enthousiasme en fait un
heros; l'obeissance passive peut en faire un bandit; heros, d'autres
lui volent sa gloire; bandit, que d'autres aussi prennent sa faute.
Oui, devant le mysterieux chatiment qui commence, mon Dieu! grace pour
les soldats; mais quant aux chefs, faites!

Oui, proscrits, laissons faire le juge. Et voyez! La guerre d'orient,
je viens de vous le rappeler, c'est le fait meme du Deux-Decembre
arrive pas a pas, et de transformation en transformation, a sa
consequence logique, l'embrasement de l'Europe. O profondeur
vertigineuse de l'expiation! le Deux-Decembre se retourne, et le voici
qui, apres avoir tue les notres, depeche les siens. Il y a trois ans,
il se nommait coup d'etat et il assassinait Baudin; aujourd'hui il se
nomme guerre d'orient, et il execute Saint-Arnaud. La balle qui, dans
la nuit du 4, sur l'ordre de Lourmel, tua Dussoubs devant la barricade
Montorgueil, ricoche dans les tenebres selon on ne sait quelle loi
formidable et revient fusiller Lourmel en Crimee. Nous n'avons pas a
nous occuper de cela. Ce sont les coups sinistres de l'eclair; c'est
l'ombre qui frappe; c'est Dieu.

La justice est un theoreme; le chatiment est rigide comme Euclide; le
crime a ses angles d'incidence et ses angles de reflexion; et nous,
hommes, nous tressaillons quand nous entrevoyons dans l'obscurite
de la destinee humaine les lignes et les figures de cette geometrie
enorme que la foule appelle hasard et que le penseur appelle
providence.

Le curieux, disons-le en passant, c'est que la clef est inutile. Le
pape, voyant hesiter l'Autriche, et d'ailleurs, flairant sans doute la
chute prochaine, persiste a reculer devant M. Bonaparte. M. Bonaparte
ne veut pas tomber de M. Mastai a M. Sibour; et il en resulte qu'il
n'est pas sacre et qu'il ne le sera pas; car, a travers tout ceci, la
providence rit de son rire terrible.

Je viens d'exposer la situation, citoyens. A present,--et c'est par
la que je veux terminer, et ceci me ramene a l'objet special de cette
solennelle reunion,--cette situation, si grave pour les deux grands
peuples, car l'Angleterre y joue son commerce et l'orient, car la
France y joue son honneur et sa vie, cette situation redoutable,
comment en sortir? La France a un moyen: se delivrer, chasser le
cauchemar, secouer l'empire accroupi sur sa poitrine, remonter a
la victoire, a la puissance, a la preeminence, par la liberte.
L'Angleterre en a un autre, finir par ou elle aurait du commencer; ne
plus frapper le czar au talon de sa botte, comme elle le fait en ce
moment, mais le frapper au coeur, c'est-a-dire soulever la Pologne.
Ici, a cette meme place, il y a un an precisement aujourd'hui, je
donnais a l'Angleterre ce conseil, vous vous en souvenez. A cette
occasion, les journaux qui soutiennent le cabinet anglais m'ont
qualifie d' "orateur chimerique", et voici que l'evenement confirme
mes paroles. La guerre en Crimee fait sourire le czar, la guerre en
Pologne le ferait trembler. Mais la guerre en Pologne, c'est une
revolution? Sans doute. Qu'importe a l'Angleterre? Qu'importe a cette
grande et vieille Angleterre? Elle ne craint pas les revolutions,
ayant la liberte. Oui, mais M. Bonaparte, etant le despotisme, les
craint, lui, et il ne voudra pas! C'est donc a M. Bonaparte, et a
sa peur personnelle des revolutions, que l'Angleterre sacrifie ses
armees, ses flottes, ses finances, son avenir, l'Inde, l'Orient,
tous ses interets. Avais-je tort de le dire il y a deux mois? pour
l'Angleterre, l'alliance de M. Bonaparte n'est pas seulement une
diminution morale, c'est une catastrophe.

C'est l'alliance de M. Bonaparte qui depuis un an fait faire fausse
route a tous les interets anglais dans la guerre d'orient. Sans
l'alliance de M. Bonaparte, l'Angleterre aurait aujourd'hui un succes
en Pologne, au lieu d'un echec, d'un desastre peut-etre, en Crimee.

N'importe. Ce qui est dans les choses ne peut point n'en pas sortir.
Les situations ont leur logique qui finit toujours par avoir le
dernier mot. La guerre en Pologne, c'est-a-dire, pour employer le mot
transparent adopte par le cabinet anglais, un _systeme d'agression
franchement continental_, est desormais inevitable. C'est l'avenir
immediat. Au moment ou je parle, lord Palmerston en cause aux
Tuileries avec M. Bonaparte. Et, citoyens, ce sera la ma derniere
parole, la guerre en Pologne, c'est la revolution en Europe.

Ah! que la destinee s'accomplisse!

Ah! que la fatalite soit sur ces hommes, sur ces bourreaux, sur ces
despotes, qui ont arrache a tant de peuples, a tant de nobles peuples
leurs sceptres de nations!--Je dis le sceptre, et non la vie.--Car,
proscrits, comme il faut le repeter sans cesse pour consterner les
lachetes et pour relever les courages, la mort apparente des peuples,
si livide qu'elle soit, si glacee qu'elle semble, est un avatar et
couvre le mystere d'une incarnation nouvelle. La Pologne est dans le
sepulcre, mais elle a le clairon a la main; la Hongrie est sous le
suaire, mais elle a le sabre au poing; l'Italie est dans la tombe,
mais elle a la flamme au coeur; la France est dans la fosse, mais
elle a l'etoile au front. Et, tous les signes nous l'annoncent, au
printemps prochain, au printemps, heure des resurrections comme
le matin est l'heure des reveils, amis, toute la terre fremira
d'eblouissement et de joie, quand, se dressant subitement, ces grands
cadavres ouvriront tout a coup leurs grandes ailes!




VII


Les paroles de Victor Hugo emurent le parlement. Un membre de la
majorite, familier des Tuileries, somma le gouvernement anglais de
mettre fin a la "querelle personnelle" entre M. Louis Bonaparte et M.
Victor Hugo. Victor Hugo sentit qu'il etait necessaire que le proscrit
remit a sa place l'empereur et qu'il fallait rendre a M. Bonaparte
le sentiment de sa situation vraie; et il publia dans les journaux
anglais ce qu'on va lire:


AVERTISSEMENT

Je previens M. Bonaparte que je me rends parfaitement compte des
ressorts qu'il fait mouvoir et qui sont a sa taille, et que j'ai lu
avec interet les choses dites a mon sujet, ces jours passes, dans le
parlement anglais. M. Bonaparte m'a chasse de France pour avoir pris
les armes contre son crime, comme c'etait mon droit de citoyen et
mon devoir de representant du peuple; il m'a chasse de Belgique pour
_Napoleon le Petit_; il me chassera peut-etre d'Angleterre pour les
protestations que j'y ai faites, que j'y fais et que je continuerai
d'y faire. Cela regarde l'Angleterre plus que moi. Un triple exil
n'est rien. Quant a moi, l'Amerique est bonne, et, si elle convient a
M. Bonaparte, elle me convient aussi. J'avertis seulement M. Bonaparte
qu'il n'aura pas plus raison de moi, qui suis l'atome, qu'il n'aura
raison de la verite et de la justice qui sont Dieu meme. Je declare
au Deux-Decembre en sa personne que l'expiation viendra, et que, de
France, de Belgique, d'Angleterre, d'Amerique, du fond de la tombe, si
les ames vivent, comme je le crois et l'affirme, j'en haterai l'heure.
M. Bonaparte a raison, il y a en effet entre moi et lui une "querelle
personnelle", la vieille querelle personnelle du juge sur son siege et
de l'accuse sur son banc.

VICTOR HUGO.

Jersey, 22 decembre 1854.





1855


_Ce que pourrait etre l'Europe. Ce qu'elle est. Suite des
complaisances de l'Angleterre pour l'empire. L'empereur recu a
Londres. Les proscrits chasses de Jersey_.



I

SIXIEME ANNIVERSAIRE DU 24 FEVRIER 1848

24 fevrier 1855.


Proscrits,

Si la revolution, inauguree il y a sept ans a pareil jour a l'Hotel
de Ville de Paris, avait suivi son cours naturel, et n'avait pas ete,
pour ainsi dire, des le lendemain meme de son avenement, detournee de
son but; si la reaction d'abord, Louis Bonaparte ensuite, n'avaient
pas detruit la republique, la reaction par ruse et lent empoisonnement,
Louis Bonaparte par escalade nocturne, effraction, guet-apens et
meurtre; si, des les jours eclatants de Fevrier, la republique avait
montre son drapeau sur les Alpes et sur le Rhin et jete au nom de la
France a l'Europe ce cri: Liberte! qui eut suffi a cette epoque, vous
vous en souvenez tous, pour consommer sur le vieux continent le
soulevement de tous les peuples et achever l'ecroulement de tous les
trones; si la France, appuyee sur la grande epee de 92, eut donne aide,
comme elle le devait, a l'Italie, a la Hongrie, a la Pologne, a la
Prusse, a l'Allemagne; si, en un mot, l'Europe des peuples eut succede
en 1848 a l'Europe des rois, voici quelle serait aujourd'hui, apres
sept annees de liberte et de lumiere, la situation du continent.

On verrait ceci:

Le continent serait un seul peuple; les nationalites vivraient de leur
vie propre dans la vie commune; l'Italie appartiendrait a l'Italie, la
Pologne appartiendrait a la Pologne, la Hongrie appartiendrait a la
Hongrie, la France appartiendrait a l'Europe, l'Europe appartiendrait
a l'Humanite.

Plus de Rhin, fleuve allemand; plus de Baltique et de mer Noire, lacs
russes; plus de Mediterranee, lac francais; plus d'Atlantique, mer
anglaise; plus de canons au Sund et a Gibraltar; plus de kammerlicks
aux Dardanelles. Les fleuves libres, les detroits libres, les oceans
libres.

Le groupe europeen n'etant plus qu'une nation, l'Allemagne serait a la
France, la France serait a l'Italie ce qu'est aujourd'hui la Normandie
a la Picardie et la Picardie a la Lorraine. Plus de guerre; par
consequent plus d'armee. Au seul point de vue financier, benefice net
par an pour l'Europe, quatre milliards. [Note: Pour la France, plus de
liste civile, plus de clerge paye, plus de magistrature inamovible,
plus d'administration centralisee, plus d'armee permanente; benefice
net par an: 800 millions. 2 millions par jour.].

Plus de frontieres, plus de douanes, plus d'octrois; le libre echange;
flux et reflux gigantesque de numeraire et de denrees, industrie
et commerce vingtuples; bonification annuelle pour la richesse du
continent, au moins dix milliards. Ajoutez les quatre milliards de
la suppression des armees, plus deux milliards au moins gagnes par
l'abolition des fonctions parasites sur tout le continent, y compris
la fonction de roi, cela fait tous les ans un levier de seize
milliards pour soulever les questions economiques. Une liste civile
du travail, une caisse d'amortissement de la misere epuisant les
bas-fonds du chomage et du salariat avec une puissance de seize
milliards par an. Calculez cette enorme production de bien-etre.
Je ne developpe pas.

Une monnaie continentale, a double base metallique et fiduciaire,
ayant pour point d'appui le capital Europe tout entier et pour moteur
l'activite libre de deux cents millions d'hommes, cette monnaie, une,
remplacerait et resorberait toutes les absurdes varietes monetaires
d'aujourd'hui, effigies de princes, figures des miseres, varietes qui
sont autant de causes d'appauvrissement; car, dans le va-et-vient
monetaire, multiplier la variete, c'est multiplier le frottement;
multiplier le frottement, c'est diminuer la circulation. En monnaie,
comme en toute chose, circulation, c'est unite.

La fraternite engendrerait la solidarite; le credit de tous serait la
propriete de chacun, le travail de chacun, la garantie de tous.

Liberte d'aller et venir, liberte de s'associer, liberte de posseder,
liberte d'enseigner, liberte de parler, liberte d'ecrire, liberte
de penser, liberte d'aimer, liberte de croire, toutes les libertes
feraient faisceau autour du citoyen garde par elles et devenu
inviolable.

Aucune voie de fait, contre qui que ce soit; meme pour amener le
bien. Car a quoi bon? Par la seule force des choses, par la simple
augmentation de la lumiere, par le seul fait du plein jour succedant
a la penombre monarchique et sacerdotale, l'air serait devenu
irrespirable a l'homme de force, a l'homme de fraude, a l'homme de
mensonge, a l'homme de proie, a l'exploitant, au parasite, au sabreur,
a l'usurier, a l'ignorantin, a tout ce qui vole dans les crepuscules
avec l'aile de la chauve-souris.

La vieille penalite se serait dissoute comme le reste. La guerre etant
morte, l'echafaud, qui a la meme racine, aurait seche et disparu de
lui-meme. Toutes les formes du glaive se seraient evanouies. On en
serait a douter que la creature humaine ait jamais pu, ait jamais ose
mettre a mort la creature humaine, meme dans le passe. Il y aurait,
dans la galerie ethnographique du Louvre, un mortier-Paixhans sous
verre, un canon-Lancastre sous verre, une guillotine sous verre, une
potence sous verre, et l'on irait par curiosite voir au museum ces
betes feroces de l'homme comme on va voir a la menagerie les betes
feroces de Dieu.

On dirait: c'est donc cela, un gibet! comme on dit: c'est donc cela,
un tigre!

On verrait partout le cerveau qui pense, le bras qui agit; la matiere,
qui obeit; la machine servant l'homme; les experimentations sociales
sur une vaste echelle; toutes les fecondations merveilleuses du
progres par le progres; la science aux prises avec la creation; des
ateliers toujours ouverts dont la misere n'aurait qu'a pousser la
porte pour devenir le travail; des ecoles toujours ouvertes dont
l'ignorance n'aurait qu'a pousser la porte pour devenir la lumiere;
des gymnases gratuits et obligatoires ou les aptitudes seules
marqueraient les limites de l'enseignement, ou l'enfant pauvre
recevrait la meme culture que l'enfant riche; des scrutins ou la femme
voterait comme l'homme. Car le vieux monde du passe trouve la femme
bonne pour les responsabilites civiles, commerciales, penales, il
trouve la femme bonne pour la prison, pour Clichy, pour le bagne, pour
le cachot, pour l'echafaud; nous, nous trouvons la femme bonne pour la
dignite et pour la liberte; il trouve la femme bonne pour l'esclavage
et pour la mort, nous la trouvons bonne pour la vie; il admet la femme
comme personne publique pour la souffrance et pour la peine, nous
l'admettons comme personne publique pour le droit. Nous ne disons pas:
ame de premiere qualite, l'homme; ame de deuxieme qualite, la femme.
Nous proclamons la femme notre egale, avec le respect de plus. O
femme, mere, compagne, soeur, eternelle mineure, eternelle esclave,
eternelle sacrifiee, eternelle martyre, nous vous releverons! De tout
ceci le vieux monde nous raille, je le sais. Le droit de la femme,
proclame par nous, est le sujet principal de sa gaite. Un jour, a
l'assemblee, un interrupteur me cria:--C'est surtout avec ca, les
femmes, que vous nous faites rire.--Et vous, lui repondis-je, c'est
surtout avec ca, les femmes, que vous nous faites pleurer.

Je reprends, et j'acheve cette esquisse.

Au faite de cette splendeur universelle, l'Angleterre et la France
rayonneraient; car elles sont les ainees de la civilisation actuelle;
elles sont au dix-neuvieme siecle les deux nations meres; elles
eclairent au genre humain en marche les deux routes du reel et du
possible; elles portent les deux flambeaux, l'une le fait, l'autre
l'idee. Elles rivaliseraient sans se nuire ni s'entraver. Au fond, et
a voir les choses de la hauteur philosophique,--permettez-moi cette
parenthese--il n'y a jamais eu entre elles d'autre antipathie que ce
desir d'aller au dela, cette impatience de pousser plus loin, cette
logique de marcheur en avant, cette soi de l'horizon, cette ambition
de progres indefini qui est toute la France et qui a quelquefois
importune l'Angleterre sa voisine, volontiers satisfaite des resultats
obtenus et epouse tranquille du fait accompli. La France est
l'adversaire de l'Angleterre comme le mieux est l'ennemi du bien.

Je continue.

Dans la vieille cite du dix aout et du vingt-deux septembre, declaree
desormais la Ville d'Europe, _Urbs_, une colossale assemblee,
l'assemblee des Etats-Unis d'Europe, arbitre de la civilisation,
sortie du suffrage universel de tous les peuples du continent,
traiterait et reglerait, en presence de ce majestueux mandant, juge
definitif, et avec l'aide de la presse universelle libre, toutes les
questions de l'humanite, et ferait de Paris au centre du monde un
volcan de lumiere.

Citoyens, je le dis en passant, je ne crois pas a l'eternite de
ce qu'on appelle aujourd'hui les parlements; mais les parlements,
generateurs de liberte et d'unite tout ensemble, sont necessaires
jusqu'au jour, jour lointain, encore et voisin de l'ideal, ou, les
complications politiques s'etant dissoutes dans la simplification
du travail universel, la formule: LE MOINS DE GOUVERNEMENT POSSIBLE
recevant une application de plus en plus complete, les lois factices
ayant toutes disparu et les lois naturelles demeurant seules, il n'y
aura plus d'autre assemblee que l'assemblee des createurs et des
inventeurs, decouvrant et promulguant la loi et ne la faisant pas,
l'assemblee de l'intelligence, de l'art et de la science, l'Institut.
L'Institut transfigure et rayonnant, produit d'un tout autre mode de
nomination, deliberant publiquement. Sans nul doute, l'Institut,
dans la perspective des temps, est l'unique assemblee future. Chose
frappante et que j'ajoute encore en passant, c'est la Convention qui
a cree l'Institut. Avant d'expirer, ce sombre aigle des revolutions a
depose sur le genereux sol de France l'oeuf mysterieux qui contient
les ailes de l'avenir.

Ainsi, pour resumer en peu de mots les quelques lineaments que je
viens d'indiquer, et beaucoup de details m'echappent, je jette ces
idees au hasard et rapidement et je ne trace qu'un a peu pres, si la
revolution de 1848 avait vecu et porte ses fruits, si la republique
fut restee debout, si, de republique francaise, elle fut devenue,
comme la logique l'exige, republique europeenne, fait qui se serait
accompli alors, certes, en moins d'une annee, et presque sans secousse
ni dechirement, sous le souffle du grand vent de Fevrier, citoyens,
si les choses s'etaient passees de la sorte, que serait aujourd'hui
l'Europe? une famille. Les nations soeurs. L'homme frere de l'homme.
On ne serait plus ni francais, ni prussien, ni espagnol; on serait
europeen. Partout la serenite, l'activite, le bien-etre, la vie. Pas
d'autre lutte, d'un bout a l'autre du continent, que la lutte du bien,
du beau, du grand, du juste, du vrai et de l'utile domptant l'obstacle
et cherchant l'ideal. Partout cette immense victoire qu'on appelle le
travail dans cette immense clarte qu'on appelle la paix.

Voila, citoyens, si la revolution eut triomphe, voila, en raccourci et
en abrege, le spectacle que nous donnerait a cette heure l'Europe des
peuples.

Mais ces choses ne se sont point realisees. Heureusement on a retabli
l'ordre. Et, au lieu de cela, que voyons-nous?

Ce qui est debout en ce moment, ce n'est pas l'Europe des peuples;
c'est l'Europe des rois.

Et que fait-elle, l'Europe des rois?

Elle a la force; elle peut ce qu'elle veut; les rois sont libres
puisqu'ils ont etouffe la liberte; l'Europe des rois est riche; elle a
des millions, elle a des milliards; elle n'a qu'a ouvrir la veine
des peuples pour en faire jaillir du sang et de l'or. Que fait-elle?
Deblaie-t-elle les embouchures des fleuves? abrege-t-elle la route
de l'Inde? relie-t-elle le Pacifique a l'Atlantique? perce-t-elle
l'isthme de Suez? coupe-t-elle l'isthme de Panama? jette-t-elle dans
les profondeurs de l'ocean le prodigieux fil electrique qui rattachera
les continents aux continents par l'idee devenue eclair, et qui, fibre
colossale de la vie universelle, fera du globe un coeur enorme ayant
pour battement la pensee de l'homme? A quoi s'occupe l'Europe des
rois? accomplit-elle, maitresse du monde, quelque grand et
saint travail de progres, de civilisation et d'humanite? a quoi
depense-t-elle les forces gigantesques du continent dont elle dispose?
que fait-elle?

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28
Copyright (c) 2007. topboookz.com. All rights reserved.