Actes et Paroles vol. II
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En attendant, le temps se passe, les situations s'aggravent, et ce
qui n'etait que de la misere devient de l'agonie. Le denument, la
nostalgie et la faim deciment l'exil. Plusieurs sont morts deja. Les
autres doivent-ils mourir?
Concitoyens de la republique universelle, secourir l'homme qui
souffre, c'est le devoir; secourir l'homme qui souffre pour
l'humanite, c'est plus que le devoir.
Vous tous qui etes restes dans vos patries et qui avez du moins ces
deux choses qui font vivre, le pain et l'air natal, tournez vos yeux
vers cette famille de l'exil qui lutte pour tous et qui ebauche dans
les douleurs et dans l'epreuve la grande famille des peuples.
Que chacun donne ce qu'il pourra. Nous appelons nos freres au secours
de nos freres.
V
SUR LA TOMBE DE FELIX BONY
21 septembre 1854.
Citoyens,
Encore un condamne a mort par l'exil qui vient de subir sa peine!
Encore un qui meurt tout jeune, comme Helin, comme Bousquet, comme
Louise Julien, comme Gaffney, comme Izdebski, comme Cauvet! Felix
Bony, qui est dans cette biere, avait vingt-neuf ans.
Et, chose poignante! les enfants tombent aussi! Avant d'arriver a
cette sepulture, tout a l'heure, nous nous sommes arretes devant une
autre fosse, fraichement ouverte comme celle-ci, ou nous avons depose
le fils de notre compagnon d'exil Eugene Beauvais, pauvre enfant mort
des douleurs de sa mere, et mort, helas! presque avant d'avoir vecu!
Ainsi, dans la douloureuse etape que nous faisons, le jeune homme et
l'enfant roulent pele-mele sous nos pieds dans l'ombre.
Felix Bony avait ete soldat; il avait subi cette monstrueuse loi du
sang qu'on appelle conscription et qui arrache l'homme a la charrue,
pour le donner au glaive.
Il avait ete ouvrier; et, chomage, maladie, travail au rabais,
exploitation, marchandage, parasitisme, misere, il avait traverse les
sept cercles de l'enfer du proletaire. Comme vous le voyez, cet homme,
si jeune encore, avait ete eprouve de tous les cotes, et l'infortune
l'avait trouve solide.
Depuis le 2 decembre, il etait proscrit.
Pourquoi? pour quel crime?
Son crime, c'etait le mien a moi qui vous parle, c'etait le votre
a vous qui m'ecoutez. Il etait republicain dans une republique; il
croyait que celui qui a prete un serment doit le tenir, que, parce
qu'on est ou qu'on se croit prince, on n'est pas dispense d'etre
honnete homme, que les soldats doivent obeir aux constitutions,
que les magistrats doivent respecter les lois; il avait ces idees
etranges, et il s'est leve pour les soutenir; il a pris les armes,
comme nous l'avons tous fait, pour defendre les lois; il a fait de sa
poitrine le bouclier de la constitution; il a accompli son devoir, en
un mot. C'est pour cela qu'il a ete frappe; c'est pour cela qu'il a
ete banni; c'est pour cela qu'il a ete "condamne", comme parlent
les juges infames qui rendent la justice au nom de l'accuse Louis
Bonaparte.
Il est mort; mort de nostalgie comme les autres qui l'ont precede
ici; mort d'epuisement, mort loin de sa ville natale, mort loin de
sa vieille mere, mort loin de son petit enfant. Il a agonise, car
l'agonie commence avec l'exil, il a agonise trois ans; il n'a pas
flechi une heure. Vous l'avez tous connu, vous vous en souvenez! Ah!
c'etait un vaillant et ferme coeur!
Qu'il repose dans cette paix severe! et qu'il trouve du moins dans le
sepulcre la realisation sereine de ce qui fut son ideal pendant la
vie. La mort, c'est la grande fraternite.
O proscrits, puisque c'est vrai que cet ami est mort, et que voila
encore un des notres qui s'evanouit dans le cercueil, faisons l'appel
dans nos rangs; serrons-nous devant la mort comme les soldats devant
la mitraille; c'est le moment de pleurer et c'est le moment de
sourire; c'est ici la paque supreme. Retrempons notre conscience
republicaine, retrempons notre foi en Dieu et au progres dans ces
tenebres ou nous descendrons tous peut-etre l'un apres l'autre avant
d'avoir revu la chere terre de la patrie; asseyons-nous, cote a cote
avec nos morts, a cette sainte cene de l'honneur, du devouement et du
sacrifice; faisons la communion de la tombe.
Donc l'air de la proscription tue. On meurt ici, on meurt souvent, on
meurt sans cesse. Le proscrit lutte, resiste, tient tete, s'assied au
bord de la mer et regarde du cote de la France, et meurt. Les autres
apres lui continuent le combat; seulement la breche de l'exil commence
a s'encombrer de cadavres.
Tout est bien. Et ceci (_montrant la fosse_) rachete cela (_l'orateur
etend le bras du cote de la France_). Pendant que tant d'hommes qui
auraient la force s'ils voulaient acceptent la servitude, et, le bat
sur le cou, subissent le triomphe du guet-apens, lache triomphe et
lache soumission, pendant que les foules s'en vont dans la honte, les
proscrits s'en vont dans la tombe.--Tout est bien.
O mes amis, quelle profonde douleur!
Ah! que du moins, en attendant le jour ou ils se leveront, en
attendant le jour ou ils auront pudeur, en attendant le jour ou ils
auront horreur, les peuples maintenant a terre, les uns garrottes, les
autres abrutis, ce qui est pire, les autres prosternes, ce qui est
pire encore, regardent passer, le front haut dans les tenebres, et
s'enfoncer en silence dans le desert de l'exil cette fiere colonne de
proscrits qui marche vers l'avenir, ayant en tete des cercueils!
L'avenir. Ce mot m'est venu. Savez-vous pourquoi? C'est qu'il sort
naturellement de la pensee dans le lieu mysterieux ou nous sommes;
c'est que c'est un bon endroit pour regarder l'avenir que le bord des
fosses. De cette hauteur on voit loin dans la profondeur divine et
loin dans l'horizon humain. Aujourd'hui que la Liberte, la Verite et
la Justice ont les mains liees derriere le dos et sont battues de
verges et sont fouettees en place publique, la Liberte par les
soldats, la Verite par les pretres, la Justice par les juges;
aujourd'hui que l'Idee venue de Dieu est suppliciee, Dieu est sur
l'horizon humain, Dieu est sur la place publique ou on le fouette, et
l'on peut dire, oui, l'on peut dire qu'il souffre et qu'il saigne avec
nous. On a donc le droit de sonder la plaie humaine dans ce lieu des
choses eternelles. D'ailleurs on n'importune pas la tombe, et surtout
la tombe des martyrs, en parlant d'esperance. Eh bien! je vous le
dis, et c'est surtout du haut de ce talus funebre qu'on le voit
distinctement, esperez! Il y a partout des lueurs dans la nuit, lueur
en Espagne, lueur en Italie, en Orient clarte; incendie, disent les
myopes de la politique, et moi je dis, aurore!
Cette clarte de l'orient, si faible encore, c'est la l'inconnu, c'est
la le mystere. Proscrits, ne la quittez pas des yeux un seul instant.
C'est la que va se lever l'avenir.
Laissez-moi, avec la gravite qui sied en presence de l'auditeur
funebre qui est la (_l'orateur montre le cercueil_), laissez-moi vous
parler des evenements qui s'accomplissent et des evenements qui se
preparent, librement, a coeur ouvert, comme il convient a ceux
qui sont surs de l'avenir, etant surs du droit. On nous dit
quelquefois:--Prenez garde. Vos paroles sont trop hardies. Vous
manquez de prudence.--Est-ce qu'il est question de prudence
aujourd'hui? il est question de courage. Aux heures de lutte a corps
perdu, gloire a ceux qui ont des paroles sans precautions et des
sabres sans fourreau!
D'ailleurs les rois sont entraines. Soyez tranquilles.
Il y a deux faits dans la situation presente; une alliance et une
guerre.
Que nous veulent ces deux faits?
L'alliance? J'en conviens, nous regardons pour l'instant sans
enthousiasme cette apparente intimite entre Fontenoy et Waterloo d'ou
il semble qu'il soit sorti une espece d'Anglo-France; nous laissons,
temoins froids et muets de ce spectacle, le choeur banal qui suit tous
les corteges et qui se groupe a la porte de tous les succes, chanter,
des deux cotes de la Manche, en se renvoyant les strophes de Paris
a Londres, cette alliance admirable grace a laquelle se promenent
aujourd'hui au soleil le chasseur de Vincennes bras dessus bras
dessous avec le rifle-guard, le marin francais bras dessus bras
dessous avec le marin anglais, la capote bleue bras dessus bras
dessous avec l'habit rouge, et sans doute aussi, dans le sepulcre,
Napoleon bras dessus bras dessous avec Hudson Lowe.
Nous sommes calmes devant cela. Mais qu'on ne se meprenne pas
sur notre pensee. Nous, hommes de France, nous aimons les hommes
d'Angleterre; les lignes jaunes ou vertes dont on barbouille
les mappe-mondes n'existent pas pour nous; nous republicains-
democrates-socialistes, nous repudions en meme temps que
les clotures de caste a caste ces prejuges de peuple a peuple sortis
des plus miserables tenebres du vieil aveuglement humain; nous
honorons en particulier cette noble et libre nation anglaise qui fait
dans le labeur commun de la civilisation un si magnifique travail;
nous savons ce que vaut ce grand peuple qui a eu Shakespeare, Cromwell
et Newton; nous sommes cordialement assis a son foyer, sans lui rien
devoir, car c'est notre presence qui fait son honneur; entait de
concorde, puisque c'est la la question, nous allons bien au dela de
tout ce que revent les diplomaties, nous ne voulons pas seulement
l'alliance de la France avec l'Angleterre; nous voulons l'alliance de
l'Europe avec elle-meme, et de l'Europe avec l'Amerique, et du monde
avec le monde! nous sommes les ennemis de la guerre; nous sommes les
souffre-douleurs de la fraternite; nous sommes les agitateurs de la
lumiere et de la vie; nous combattons la mort qui batit les echafauds
et la nuit qui trace les frontieres; pour nous il n'y a des a present
qu'un peuple comme il n'y aura dans l'avenir qu'un homme; nous voulons
l'harmonie universelle dans le rayonnement universel; et nous tous
qui sommes ici, tous! nous donnerions notre sang avec joie pour
avancer d'une heure le jour ou sera donne le sublime baiser de paix
des nations!
Donc que les amis de l'alliance anglo-francaise ne prennent pas le
change sur mes paroles. Plus que qui que ce soit, j'y insiste, nous
republicains, nous voulons ces alliances; car, je le repete, l'union
parmi les peuples, et, plus encore, l'unite dans l'humanite, c'est
la notre symbole. Mais ces unions, nous les voulons pures, intimes,
profondes, fecondes; morales pour qu'elles soient reelles, honnetes
pour qu'elles soient durables; nous les voulons fondees sur les
interets sans nul doute, mais fondees plus encore sur toutes les
fraternites du progres et de la liberte; nous voulons qu'elles soient
en quelque sorte la resultante d'une majestueuse marche amicale
dans la lumiere; nous les voulons sans humiliation d'un cote, sans
abdication de l'autre, sans arriere-pensees pour l'avenir, sans
spectres dans le passe; nous trouvons que le mepris entre les
gouvernements, meme dissimule, est un mauvais ingredient pour cimenter
l'estime entre les nations; en un mot, nous voulons sur les frontons
radieux de ces alliances de peuple a peuple des statues de marbre et
non des hommes de fange.
Nous voulons des federations signees Washington et non des platrages
signes Bonaparte.
Les alliances comme celles que nous voyons en ce moment, nous les
croyons mauvaises pour les deux parties, pour les deux peuples que
nous admirons et que nous aimons, pour les deux gouvernements dont
nous prenons moins de souci. Sait-on bien ce qu'on veut ici, et
sait-on bien ce qu'on fera la? Nous disons qu'au fond, des deux cotes,
on se defie quelque peu, et qu'on n'a pas tort; nous disons a ceux-ci
qu'il y a toujours du cote d'un marchand l'affaire commerciale, et
nous disons a ceux-la qu'il y a toujours du cote d'un traitre la
trahison.
Comprend-on maintenant?
Autant l'alliance baclee nous laisse froids, autant la guerre pendante
nous emeut. Oui, nous considerons avec un inexprimable melange
d'esperance et d'angoisse cette derniere aventure des monarchies, ce
coup de tete pour une clef qui a deja coute des millions d'or et des
milliers d'hommes. Guerre d'intrigues plus encore que de melees, ou
les turcs sont de plus en plus heroiques, ou le Deux-Decembre est de
plus en plus lache, ou l'Autriche est de plus en plus russe; guerre
meurtriere sans coups de canon, ou nos vaillants soldats, fils de
l'atelier et de la chaumiere, meurent miserablement, helas! sans
meme qu'il sorte de leurs pauvres cadavres la funebre aureole des
batailles; guerre ou il n'y a pas encore eu d'autre vainqueur que la
peste, ou le typhus seul a pu publier des bulletins, et ou il n'y a
eu jusqu'ici d'Austerlitz que pour le cholera; guerre tenebreuse,
obscure, inquiete, reculante, fatale; guerre mysterieuse que ceux-la
memes qui la font ne comprennent pas, tant elle est pleine de la
providence; redoutable enigme aveuglement posee par les rois, et dont
la Revolution seule sait le mot!
A l'heure ou nous sommes, a l'instant precis ou je parle, en ce moment
meme, citoyens, la peripetie de cette sombre lutte s'accomplit;
l'avortement de la Baltique semble avoir eu son contre-coup de honte
dans la mer Noire, et comme, apres tout, de tels peuples que la
France et l'Angleterre ne peuvent pas etre indefiniment et impunement
humilies dans leurs armees, le denoument se risque, la tentative se
fait. Citoyens, cette guerre, qui a garde son secret devant Cronstadt,
se demasquera-t-elle devant Sebastopol? a qui sera la chute? a qui
sera le _Te Deum_? personne ne le sait encore. Mais quoi qu'il
arrive, proscrits, quel que soit l'evenement, c'est le despotisme qui
s'ecroule, soit sur Nicolas, soit sur Bonaparte. C'est, je repete mes
paroles d'il y a un an, c'est le supplice de l'Europe qui finit. Le
coup qui se frappe dans cette minute meme jettera bas necessairement
dans un temps donne ou l'empereur de la Siberie, ou l'empereur de
Cayenne; c'est-a-dire tous les deux; car l'un de ces deux poteaux de
l'echafaud des peuples ne peut pas tomber sans entrainer l'autre.
Cependant que font les deux despotes? Ils sourient dans le calme
imbecile de la miserable omnipotence humaine; ils sourient a l'avenir
terrible! ils s'endorment dans la plenitude difforme et hideuse de
leur absolutisme satisfait; ils n'ont meme pas la fantaisie des
tristes gloires personnelles de la guerre, si faciles aux princes; ils
n'ont pas meme souci des souffrances de ces douloureuses multitudes
qu'ils appellent leurs armees. Pendant que, pour eux et par eux, des
milliers d'hommes agonisent dans les ambulances sur les grabats du
cholera, pendant que Varna est en flammes, pendant qu'Odessa fume sous
le canon, pendant que Kola brule au nord et Sulina au midi, pendant
qu'on ecrase de boulets et de bombes Silistrie, pendant que les
sauvageries de Bomarsund repliquent aux ferocites de Sinope, tandis
que les tours sautent, tandis que les vaisseaux flamboient et
s'abiment, tandis que les "magasins de cadavres" des hopitaux russes
regorgent, pendant les marches forcees de la Dobrudscha, pendant les
desastres de Kustendji, pendant que des regiments entiers fondent et
s'evanouissent dans le lugubre bivouac de Karvalik, que font les deux
czars? L'un prend le frais a son palais d'ete; l'autre prend les bains
de mer a Biarritz.
Troublons ces joies.
O peuples, au-dessus des combinaisons, des intrigues et des ententes,
au-dessus des diplomaties, au-dessus des guerres, au-dessus de toutes
les questions, question turque, question grecque, question russe,
au-dessus de tout ce que les monarchies font ou revent, planent les
crimes.
Ne laissons pas prescrire la protestation vengeresse; ne nous laissons
pas distraire du but formidable. C'est toujours l'heure de dire: Neron
est la! On pretend que les generations oublient. Eh bien! pour la
saintete meme du droit, pour l'honneur meme de la conscience humaine,
les victimes nous le demandent, les martyrs nous le crient du fond
de leurs tombeaux, ravivons les souvenirs, et faisons de toutes les
memoires des ulceres.
O peuples, le lugubre et menacant acte d'accusation, non! ne nous
lassons jamais de le redire! En ce moment les autocrates et les tyrans
du continent triomphent; ils ont mitraille a Palerme, mitraille a
Brescia, mitraille a Berlin, mitraille a Vienne, mitraille a Paris;
ils ont fusille a Ancone, fusille a Bologne, fusille a Rome, fusille a
Arad, fusille a Vincennes, fusille au Champ de Mars; ils ont dresse
le gibet a Pesth, le garrot a Milan, la guillotine a Belley; ils ont
expedie les pontons, encombre les cachots, peuple les casemates,
ouvert les oubliettes; ils ont donne au desert la fonction de bagne;
ils ont appele a leur aide Tobolsk et ses neiges, Lambessa et ses
fievres, l'ilot de la Mere et son typhus; ils ont confisque, ruine,
sequestre, spolie; ils ont proscrit, banni, exile, expulse, deporte;
quand cela a ete fait, quand ils ont eu bien mis le pied sur la gorge
de l'humanite, quand ils ont entendu son dernier rale, ils ont dit
tout joyeux: c'est fini!--Et maintenant les voila dans la salle du
banquet. Les y voila, vainqueurs, enivres, tout-puissants, couronne en
tete, lauriers au front. C'est le festin de la grande noce. C'est
le mariage de la monarchie et du guet-apens, de la royaute et de
l'assassinat, du droit divin et du faux serment, de tout ce qu'ils
appellent auguste avec tout ce que nous appelons infame; mariage
hideux et splendide; sous leurs pieds est la fanfare; toutes les
trahisons et toutes les lachetes chantent l'epithalame. Oui, les
despotes triomphent; oui, les despotes rayonnent; oui, eux et leurs
sbires, eux et leurs complices, eux et leurs courtisans, eux et
leurs courtisanes, ils sont fiers, heureux, contents, gorges, repus,
glorieux; mais qu'est-ce que cela fait a la justice eternelle? Nations
opprimees, l'heure approche. Regardez bien cette fete; les lampions
et les lustres sont allumes, l'orchestre ne s'interrompt pas; les
panaches et l'or et les diamants brillent; la valetaille en uniforme,
en soutane ou en simarre se prosterne; les princes vetus de pourpre
rient et se felicitent; mais l'heure va sonner, vous dis-je; le fond
de la salle est plein d'ombre; et, voyez, dans cette ombre, dans cette
ombre formidable, la Revolution, couverte de plaies, mais vivante,
baillonnee, mais terrible, se dresse derriere eux, l'oeil fixe sur
vous, peuples, et agite dans ses deux mains sanglantes au-dessus de
leurs tetes des poignees de haillons arrachees aux linceuls des morts!
VI
LA GUERRE D'ORIENT
29 novembre 1854.
Proscrits,
L'anniversaire glorieux que nous celebrons en ce moment [note: La
revolution polonaise de 1830.] ramene la Pologne dans toutes les
memoires; la situation de l'Europe la ramene egalement dans les
evenements.
Comment? je vais essayer de vous le dire.
Mais d'abord, cette situation, examinons-la.
Au point ou elle en est, et en presence des choses decisives qui se
preparent, il importe de preciser les faits.
Commencons par faire justice d'une erreur presque universelle.
Grace aux nuages astucieusement jetes sur l'origine de l'affaire
par le gouvernement francais, et complaisamment epaissis par le
gouvernement anglais, aujourd'hui, en Angleterre comme en France, on
attribue generalement la guerre d'orient, ce desastre continental, a
l'empereur Nicolas. On se trompe. La guerre d'orient est un crime;
mais ce n'est point le crime de Nicolas. Ne pretons pas a ce riche.
Retablissons la verite.
Nous conclurons ensuite.
Citoyens, le 2 decembre 1851,--car il faut toujours remonter la, et,
tant que M. Bonaparte sera debout, c'est de cette source horrible que
sortiront tous les evenements, et tous les evenements, quels qu'ils
soient, ayant ce poison dans les veines, seront malsains et veneneux
et se gangreneront rapidement,--le 2 decembre donc, M. Bonaparte fait
ce que vous savez. Il commet un crime, erige ce crime en trone, et
s'assied dessus. Schinderhannes se declare Cesar. Mais a Cesar il faut
Pierre. Quand on est empereur, le Oui du peuple, c'est peu de chose;
ce qui importe, c'est le Oui du pape. Ce n'est pas tout d'etre
parjure, traitre et meurtrier, il faut encore etre sacre. Bonaparte le
Grand avait ete sacre. Bonaparte le Petit voulut l'etre.
La etait la question.
Le pape consentirait-il?
Un aide de camp, nomme de Cotte, un des hommes religieux du jour, fut
envoye a Antonelli, le Consalvi d'a present. L'aide de camp eut peu
de succes. Pie VII avait sacre Marengo; Pie IX hesita a sacrer le
boulevard Montmartre. Meler a ce sang et a cette boue la vieille
huile romaine, c'etait grave. Le pape fit le degoute. Embarras de M.
Bonaparte. Que faire? de quelle maniere s'y prendre pour decider Pie
IX? Comment decide-t-on une fille? comment decide-t-on un pape? Par un
cadeau. Cela est l'histoire.
UN PROSCRIT (_le citoyen Bianchi_): Ce sont les moeurs sacerdotales.
VICTOR HUGO, _s'interrompant_: Vous avez raison. Il y a longtemps que
Jeremie a crie a Jerusalem et que Luther a crie a Rome: Prostituee!
(_Reprenant._) M. Bonaparte, donc, resolut de faire un cadeau a M.
Mastai.
Quel cadeau?
Ceci est toute l'aventure actuelle.
Citoyens, il y a deux papes en ce moment, le pape latin et le pape
grec. Le pape grec, qui s'appelle aussi le czar, pese sur le sultan du
poids de toutes les Russies. Or le sultan, possedant la Judee, possede
le tombeau du Christ. Faites attention a ceci. Depuis des siecles la
grande ambition des deux catholicismes, grec et romain, serait de
pouvoir penetrer librement dans ce tombeau et d'y officier, non cote a
cote et fraternellement, mais l'un excluant l'autre, le latin excluant
le grec ou le grec excluant le latin. Entre ces deux pretentions
opposees que faisait l'islamisme? Il tenait la balance egale,
c'est-a-dire la porte fermee, et ne laissait entrer dans le tombeau
ni la croix grecque, ni la croix latine, ni Moscou, ni Rome. Grand
creve-coeur surtout pour le pape latin qui affecte la suprematie.
Donc, en these generale et en dehors meme de M. Bonaparte, quel
present offrir au pape de Rome pour le determiner a sacrer et
couronner n'importe quel bandit? Posez la question a Machiavel, il
vous repondra: "Rien de plus simple. Faire pencher a Jerusalem
la balance du cote de Rome; rompre devant le tombeau du Christ
l'humiliante egalite des deux croix; mettre l'eglise d'orient sous les
pieds de l'eglise d'occident; ouvrir la sainte porte a l'une et la
fermer a l'autre; faire une avanie au pape grec; en un mot, donner au
pape latin la clef du sepulcre."
C'est ce que Machiavel repondrait. C'est ce que M. Bonaparte a
compris; c'est ce qu'il a fait. On a appele cela, vous vous en
souvenez, l'affaire des Lieux-Saints.
L'intrigue a ete nouee. D'abord secretement. L'agent de M. Bonaparte a
Constantinople, M. de Lavalette, a demande de la part de son maitre,
au sultan, la clef du tombeau de Jesus pour le pape de Rome. Le
sultan, faible, trouble, ayant deja les vertiges de la fin de
l'islamisme, tiraille en deux sens contraires, ayant peur de Nicolas,
ayant peur de Bonaparte, ne sachant a quel empereur entendre, a lache
prise et a donne la clef. Bonaparte a remercie, Nicolas s'est fache.
Le pape grec a envoye au serail son legat _a latere_, Menschikoff, une
cravache a la main. Il a exige, en compensation de la clef donnee a M.
Bonaparte pour le pape de Rome, des choses plus solides, a peu pres
tout ce qui pouvait rester de souverainete au sultan; le sultan a
refuse; la France et l'Angleterre ont appuye le sultan, et vous savez
le reste. La guerre d'orient a eclate.
Voila les faits.
Rendons a Cesar ce qui est a Cesar et ne donnons pas a Nicolas ce qui
est au Deux-Decembre. La pretention de M. Bonaparte a etre sacre a
tout fait. L'affaire des Lieux-Saints et la clef, c'est la l'origine
de tout.
Maintenant, ce qui est sorti de cette clef, le voici:
A l'heure qu'il est, l'Asie Mineure, les iles d'Aland, le Danube, la
Tchernaia, la mer Blanche et la mer Noire, le nord et le midi voient
des villes, florissantes il y a quelques mois encore, s'en aller en
cendre et en fumee. A l'heure qu'il est Sinope est brulee, Bomarsund
est brulee, Silistrie est brulee, Varna est brulee, Kola est brulee,
Sebastopol brule. A l'heure qu'il est, par milliers, bientot par
cent mille, les francais, les anglais, les turcs, les russes,
s'entr'egorgent en orient devant un monceau de ruines. L'arabe vient
du Nil pour se faire tuer par le tartare qui vient du Volga; le
cosaque vient des steppes pour se faire tuer par l'ecossais qui vient
des highlands. Les batteries foudroient les batteries, les poudrieres
sautent, les bastions s'ecroulent, les redoutes s'effondrent, les
boulets trouent les vaisseaux; les tranchees sont sous les bombes,
les bivouacs sont sous les pluies; le typhus, la peste et le cholera
s'abattent avec la mitraille sur les assiegeants, sur les assieges,
sur les camps, sur les flottes, sur la garnison, sur la ville ou
toute une population, femmes, enfants, vieillards, agonise. Les obus
ecrasent les hopitaux; un hopital prend feu, et deux mille malades
sont "calcines", dit un bulletin. Et la tempete s'en mele, c'est la
saison; la fregate turque _Bahira_ sombre sous voiles, le deux-ponts
egyptien _Abad-i-Djihad_ s'engloutit pres d'Eniada avec sept cents
hommes, les coups de vent dematent la flotte, le navire a helice _le
Prince_, la fregate _la Nymphe des mers_, quatre autres steamers de
guerre coulent bas, _le Sans-Pareil, le Samson, l'Agamemnon_, se
brisent aux bas-fonds dans l'ouragan, _la Retribution_ n'echappe qu'en
jetant ses canons a la mer, le vaisseau de cent canons _le Henri IV_
perit pres d'Eupatoria, l'aviso a roues _le Pluton_ est desempare,
trente-deux transports charges d'hommes font cote, et se perdent. Sur
terre les melees deviennent chaque jour plus sauvages; les russes
assomment les blesses a coups de crosse; a la fin des journees, les
tas de morts et de mourants empechent l'infanterie de manoeuvrer;
le soir, les champs de bataille font frissonner les generaux. Les
cadavres anglais et francais et les cadavres russes y sont meles comme
s'ils se mordaient.--_Je n'ai jamais rien vu de pareil_ [note: Voir
aux notes.], s'ecrie le vieux lord Raglan, qui a vu Waterloo. Et
cependant on ira plus loin encore; on annonce qu'on va employer contre
la malheureuse ville les moyens "nouveaux" qu'on tenait "en reserve"
et dont on fremissait. Extermination, c'est le cri de cette guerre. La
tranchee seule coute cent hommes par jour. Des rivieres de sang humain
coulent; une riviere de sang a Alma, une riviere de sang a Balaklava,
une riviere de sang a Inkermann; cinq mille hommes tues le 20
septembre, six mille le 25 octobre, quinze mille le 5 novembre. Et
cela ne fait que commencer. On envoie des armees, elles fondent.
C'est bien. Allons, envoyez-en d'autres! Louis Bonaparte redit a
l'ex-general Canrobert le mot imbecile de Philippe IV a Spinola:
_Marquis, prends Breda_. Sebastopol etait hier une plaie, aujourd'hui
c'est un ulcere, demain ce sera un cancer; et ce cancer devore la
France, l'Angleterre, la Turquie et la Russie. Voila l'Europe des
rois. O avenir! quand nous donneras-tu l'Europe des peuples?
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