A / B / C / D / E /  F / G / H / I / J /  K / L / M / N / O /  P / R / S / T / UV / W / Z

Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Actes et Paroles vol. II

V >> Victor Hugo >> Actes et Paroles vol. II

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28



Des le point du jour une multitude immense fourmillait aux abords de
la geole.

Un jardin etait attenant a la prison. On y avait dresse l'echafaud.
Une breche avait ete faite au mur pour que le condamne passat. A huit
heures du matin, la foule encombrant les rues voisines, deux cents
spectateurs "privilegies" etant dans le jardin, l'homme a paru a la
breche. Il avait le front haut et le pas ferme; il etait pale; le
cercle rouge de l'insomnie entourait ses yeux. Le mois qui venait de
s'ecouler l'avait vieilli de vingt annees. Cet homme de trente ans en
paraissait cinquante. "Un bonnet de coton blanc profondement enfonce
sur la tete et releve sur le front,--dit un temoin oculaire [note:
_Execution de J.-C. Tapner_. (Imprime au bureau du _Star de
Guernesey_.)],--vetu de la redingote brune qu'il portait aux debats,
et chausse de vieilles pantoufles", il a fait le tour d'une partie
du jardin dans une allee sablee expres. Les bordiers, le sherif, le
lieutenant-sherif, le procureur de la reine, le greffier et le sergent
de la reine l'entouraient. Il avait les mains liees; mal, comme vous
allez voir. Pourtant, selon l'usage anglais, pendant que les mains
etaient croisees par les liens sur la poitrine, une corde rattachait
les coudes derriere le dos. Il marchait l'oeil fixe sur le gibet. Tout
en marchant il disait a voix haute: _Ah! mes pauvres enfants_! A cote
de lui, le chapelain Bouwerie, qui avait refuse de signer la demande
en grace, pleurait. L'allee sablee menait a l'echelle. Le noeud
pendait. Tapner a monte. Le bourreau tremblait; les bourreaux d'en bas
sont quelquefois emus. Tapner s'est mis lui-meme sous le noeud coulant
et y a passe son cou, et, comme il avait les mains peu attachees,
voyant que le bourreau, tout egare, s'y prenait mal, il l'a aide.
Puis, "comme s'il eut pressenti ce qui allait suivre",--dit le meme
temoin,--il a dit: _Liez-moi donc mieux les mains.--C'est inutile_, a
repondu le bourreau. Tapner etant ainsi debout dans le noeud coulant,
les pieds sur la trappe, le bourreau a rabattu le bonnet sur son
visage, et l'on n'a plus vu de cette face pale qu'une bouche qui
priait. La trappe prete a s'ouvrir sous lui avait environ deux pieds
carres. Apres quelques secondes, le temps de se retourner, l'homme des
"hautes oeuvres" a presse le ressort de la trappe. Un trou s'est fait
sous le condamne, il y est tombe brusquement, la corde s'est tendue,
le corps a tourne, on a cru l'homme mort. "On pensa, dit le temoin,
que Tapner avait ete tue roide par la rupture de la moelle epiniere."
Il etait tombe de quatre pieds de haut, et de tout son poids,
et c'etait un homme de haute taille; et le temoin ajoute: "_Ce
soulagement des coeurs oppresses ne dura pas deux minutes._" Tout a
coup, l'homme, pas encore cadavre et deja spectre, a remue; les jambes
se sont elevees et abaissees l'une apres l'autre comme si elles
essayaient de monter des marches dans le vide, ce qu'on entrevoyait de
la face est devenu horrible, les mains, presque deliees, s'eloignaient
et se rapprochaient "comme pour demander assistance", dit le temoin.
Le lien des coudes s'etait rompu a la secousse de la chute. Dans ces
convulsions, la corde s'est mise a osciller, les coudes du miserable
ont heurte le bord de la trappe, les mains s'y sont cramponnees, le
genou droit s'y est appuye, le corps s'est souleve, et le pendu s'est
penche sur la foule. Il est retombe, puis a recommence. _Deux fois_,
dit le temoin. La seconde fois il s'est dresse a un pied de hauteur;
la corde a ete un moment lache. Puis il a releve son bonnet et la
foule a vu ce visage. Cela durait trop, a ce qu'il parait. Il a fallu
finir. Le bourreau qui etait descendu, est remonte, et a fait, je cite
toujours le temoin oculaire, "lacher prise au patient". La corde
avait devie; elle etait sous le menton; le bourreau l'a remise sous
l'oreille; apres quoi il a presse sur les deux epaules". [Note:
_Gazette de Guernesey_, 11 fevrier.] Le bourreau et le spectre ont
lutte un moment. Le bourreau a vaincu. Puis cet infortune, condamne
lui-meme, s'est precipite dans le trou ou pendait Tapner, lui a
etreint les deux genoux et s'est suspendu a ses pieds. La corde s'est
balancee un moment, portant le patient et le bourreau, le crime et
la loi. Enfin, le bourreau a lui-meme "lache prise". C'etait fait.
L'homme etait mort.

Vous le voyez, monsieur, les choses se sont bien passees. Cela a ete
complet, Si c'est un cri d'horreur qu'on a voulu, on l'a.

La ville etant batie en amphitheatre, on voyait cela de toutes les
fenetres. Les regards plongeaient dans le jardin.

La foule criait: _shame! shame_! Des femmes sont tombees evanouies.

Pendant ce temps-la, Fouquet, le gracie de 1851, se repent. Le
bourreau a fait de Tapner un cadavre; la clemence a refait de Fouquet
un homme.

Dernier detail.

Entre le moment ou Tapner est tombe dans le trou de la trappe et
l'instant ou le bourreau, ne sentant plus de fremissement, lui a lache
les pieds, il s'est ecoule douze minutes. Douze minutes! Qu'on calcule
combien cela fait de temps, si quelqu'un sait a quelle horloge se
comptent les minutes de l'agonie!

Voila donc, monsieur, de quelle facon Tapner est mort.

Cette execution a coute cinquante mille francs. C'est un beau luxe.
[Note: " L'executeur Rooks a deja coute pres de deux mille livres
sterling au fisc." _Gazette de Guernesey_, 11 fevrier. Rooks n'avait
encore pendu personne; Tapner est son coup d'essai. Le dernier gibet
qu'ait vu Guernesey remonte a vingt-quatre ans. Il fut dresse pour un
assassin nomme Beasse, execute le 3 novembre 1830.]

Quelques amis de la peine de mort disent qu'on aurait pu avoir cette
strangulation pour "vingt-cinq livres sterling". Pourquoi lesiner?
Cinquante mille francs! quand on y pense, ce n'est pas trop cher; il y
a beaucoup de details dans cette chose-la.

On voit l'hiver, a Londres, dans de certains quartiers, des groupes
d'etres pelotonnes dans les angles des rues, au coin des portes,
passant ainsi les jours et les nuits, mouilles, affames, glaces, sans
abri, sans vetements et sans chaussures, sous le givre et sous la
pluie. Ces etres sont des vieillards, des enfants et des femmes;
presque tous irlandais; comme vous, monsieur. Contre l'hiver ils ont
la rue, contre la neige ils ont la nudite, contre la faim ils ont
le tas d'ordures voisin. C'est sur ces indigences-la que le budget
preleve les cinquante mille francs donnes au bourreau Rooks. Avec ces
cinquante mille francs, on ferait vivre pendant un an cent de ces
familles. Il vaut mieux tuer un homme.

Ceux qui croient que le bourreau Rooks a commis quelque maladresse
paraissent etre dans l'erreur. L'execution de Tapner n'a rien que de
simple. C'est ainsi que cela doit se passer. Un nomme Tawel a ete
pendu recemment par le bourreau de Londres, qu'une relation que j'ai
sous les yeux qualifie ainsi: "Le maitre des executeurs, celui
qui s'est acquis une celebrite sans rivale dans sa peu enviable
profession." Eh bien, ce qui est arrive a Tapner etait arrive a Tawel.

[Note: "La trappe tomba, et le malheureux homme se livra tout d'abord
a de violentes convulsions. Tout son corps frissonna. Les bras et les
jambes se contracterent, puis retomberent; se contracterent encore,
puis retomberent encore; se contracterent encore, et ce ne fut
qu'apres ce troisieme effort que le pendu ne fut plus qu'un cadavre."
(_Execution of Tawel_. Thorne's printing establishment. Charles
Street.)]

On aurait tort de dire qu'aucune precaution n'avait ete prise pour
Tapner. Le jeudi 9, quelques zeles de la peine capitale avaient visite
la potence deja toute prete dans le jardin. S'y connaissant, ils
avaient remarque que "la corde etait grosse comme le pouce et le noeud
coulant gros comme le poing". Avis avait ete donne au procureur royal,
lequel avait fait remplacer la grosse corde par une corde fine. De
quoi donc se plaindrait-on?

Tapner est reste une heure au gibet. L'heure ecoulee, on l'a detache;
et le soir, a huit heures, on l'a enterre dans le cimetiere dit des
etrangers, a cote du supplicie de 1830, Beasse.

Il y a encore un autre etre condamne. C'est la femme de Tapner.
Elle s'est evanouie, deux fois en lui disant adieu; le second
evanouissement a dure une demi-heure; on l'a crue morte.

Voila, monsieur, j'y insiste, de quelle facon est mort Tapner.

Un fait que je ne puis vous taire, c'est l'unanimite de la presse
locale sur ce point:--_Il n'y aura plus d'execution a mort dans ce
pays, l'echafaud n'y sera plus tolere_.

La _Chronique de Jersey_ du 11 fevrier ajoute: "Le supplice a ete plus
atroce que le crime."

J'ai peur que, sans le vouloir, vous n'ayez aboli la peine de mort a
Guernesey.

Je livre en outre a vos reflexions ce passage d'une lettre que m'ecrit
un des principaux habitants de l'ile: "L'indignation etait au comble,
et si tous avaient pu voir ce qui se passait sous le gibet, _quelque
chose de serieux_ serait arrive, on aurait tache de sauver celui qu'on
torturait."

Je vous confie ces criailleries.

Mais revenons a Tapner.

La theorie de l'exemple est satisfaite. Le philosophe seul est triste,
et se demande si c'est la ce qu'on appelle la justice "qui suit son
cours".

Il faut croire que le philosophe a tort. Le supplice a ete effroyable,
mais le crime etait hideux. Il faut bien que la societe se defende,
n'est-ce pas? ou en serions-nous si, etc., etc., etc.? L'audace des
malfaiteurs n'aurait plus de bornes. On ne verrait qu'atrocites et
guet-apens. Une repression est necessaire. Enfin, c'est votre avis,
monsieur, les Tapner doivent etre pendus, a moins qu'ils ne soient
empereurs.

Que la volonte des hommes d'etat soit faite!

Les ideologues, les reveurs, les etranges esprits chimeriques qui ont
la notion du bien et du mal, ne peuvent sonder sans trouble certains
cotes du probleme de la destinee.

Pourquoi Tapner, au lieu de tuer une femme, n'en a-t-il pas tue
trois cents, en ajoutant au tas quelques centaines de vieillards
et d'enfants? pourquoi, au lieu de forcer une porte, n'a-t-il pas
crochete un serment? pourquoi, au lieu de derober quelques schellings,
n'a-t-il pas vole vingt-cinq millions? Pourquoi, au lieu de bruler la
maison Saujon, n'a-t-il pas mitraille Paris? Il aurait un ambassadeur
a Londres.

Il serait pourtant bon qu'on en vint a preciser un peu le point ou
Tapner cesse d'etre un brigand et ou Schinderhannes commence a devenir
de la politique.

Tenez, monsieur, c'est horrible. Nous habitons, vous et moi,
l'infiniment petit. Je ne suis qu'un proscrit et vous n'etes qu'un
ministre. Je suis de la cendre, vous etes de la poussiere. D'atome
a atome on peut se parler. On peut d'un neant a l'autre se dire
ses verites. Eh bien, sachez-le, quelles que soient les splendeurs
actuelles de votre politique, quelle que soit la gloire de l'alliance
de M. Bonaparte, quelque honneur qu'il y ait pour vous a mettre votre
tete a cote de la sienne dans le bonnet qu'il porte, si retentissants
et si magnifiques que soient vos triomphes en commun dans l'affaire
turque, monsieur, cette corde qu'on noue au cou d'un homme, cette
trappe qu'on ouvre sous ses pieds, cet espoir qu'il se cassera la
colonne vertebrale en tombant, cette face qui devient bleue sous le
voile lugubre du gibet, ces yeux sanglants qui sortent brusquement
de leur orbite, cette langue qui jaillit du gosier, ce rugissement
d'angoisse que le noeud etouffe, cette ame eperdue qui se cogne au
crane sans pouvoir s'en aller, ces genoux convulsifs qui cherchent
un point d'appui, ces mains liees et muettes qui se joignent et qui
crient au secours, et cet autre homme, cet homme de l'ombre, qui se
jette sur ces palpitations supremes, qui se cramponne aux jambes du
miserable et qui se pend au pendu, monsieur, c'est epouvantable. Et si
par hasard les conjectures que j'ecarte avaient raison, si l'homme
qui s'est accroche aux pieds de Tapner etait M. Bonaparte, ce serait
monstrueux. Mais, je le repete, je ne crois pas cela. Vous n'avez obei
a aucune influence; vous avez dit: que la justice "suive son cours";
vous avez donne cet ordre comme un autre; les rabachages sur la peine
de mort vous touchent peu. Pendre un homme, boire un verre d'eau. Vous
n'avez pas vu la gravite de l'acte. C'est une legerete d'homme d'etat;
rien de plus. Monsieur, gardez vos etourderies pour la terre, ne
les offrez pas a l'eternite. Croyez-moi, ne jouez pas avec ces
profondeurs-la; n'y jetez rien de vous. C'est une imprudence. Ces
profondeurs-la, je suis plus pres que vous, je les vois. Prenez garde.
_Exsul sicut mortuus_. Je vous parle de dedans le tombeau.

Bah! qu'importe! Un homme pendu; et puis apres? une ficelle que nous
allons rouler, une charpente que nous allons declouer, un cadavre que
nous allons enterrer, voila grand'chose. Nous tirerons le canon, un
peu de fumee en orient, et tout sera dit. Guernesey, Tapner, il faut
un microscope pour voir cela. Messieurs, cette ficelle, cette poutre,
ce cadavre, ce mechant gibet imperceptible, cette misere, c'est
l'immensite. C'est la question sociale, plus haute que la question
politique. C'est plus encore, c'est ce qui n'est plus la terre. Ce
qui est peu de chose, c'est votre canon, c'est votre politique, c'est
votre fumee. L'assassin qui du matin au soir devient l'assassine,
voila ce qui est effrayant; une ame qui s'envole tenant le bout de
corde du gibet, voila ce qui est, entre deux diners, formidable.
Hommes d'etat, entre deux protocoles, entre deux sourires, vous
pressez nonchalamment de votre pouce gante de blanc le ressort de la
potence, et la trappe tombe sous les pieds du pendu. Cette trappe,
savez-vous ce que c'est? C'est l'infini qui apparait; c'est
l'insondable et l'inconnu; c'est la grande ombre qui s'ouvre brusque
et terrible sous votre petitesse.

Continuez. C'est bien. Qu'on voie les hommes du vieux monde
a l'oeuvre. Puisque le passe s'obstine, regardons-le. Voyons
successivement toutes ses figures: a Tunis, c'est le pal; chez le
czar, c'est le knout; chez le pape, c'est le garrot; en France, c'est
la guillotine; en Angleterre, c'est le gibet; en Asie et en Amerique,
c'est le marche d'esclaves. Ah! tout cela s'evanouira! Nous les
anarchistes, nous les demagogues, nous les buveurs de sang, nous vous
le declarons, a vous les conservateurs et les sauveurs, la liberte
humaine est auguste, l'intelligence humaine est sainte, la vie humaine
est sacree, l'ame humaine est divine. Pendez maintenant!

Prenez garde. L'avenir approche. Vous croyez vivant ce qui est mort
et vous croyez mort ce qui est vivant. La vieille societe est debout,
mais morte, vous dis-je. Vous vous etes trompes. Vous avez mis la main
dans les tenebres sur le spectre et vous en avez fait votre fiancee.
Vous tournez le dos a la vie; elle va tout a l'heure se lever derriere
vous. Quand nous prononcons ces mots, progres, revolution, liberte,
humanite, vous souriez, hommes malheureux, et vous nous montrez la
nuit ou nous sommes et ou vous etes. Vraiment, savez-vous ce que c'est
que cette nuit? Apprenez-le, avant peu les idees en sortiront enormes
et rayonnantes. La democratie, c'etait hier la France; ce sera demain
l'Europe. L'eclipse actuelle masque le mysterieux agrandissement de
l'astre.

Je suis, monsieur, votre serviteur,

VICTOR HUGO.

Marine-Terrace, 11 fevrier 1854.




III

CINQUIEME ANNIVERSAIRE DU 24 FEVRIER 1848

24 fevrier 1854.


Citoyens,

Une date, c'est une idee qui se fait chiffre; c'est une victoire qui
se condense et se resume dans un nombre lumineux, et qui flamboie a
jamais dans la memoire des hommes.

Vous venez de celebrer le 24 Fevrier 1848; vous avez glorifie la date
passee; permettez-moi de me tourner vers la date future.

Permettez-moi de me tourner vers cette journee, soeur encore ignoree
du 24 Fevrier, qui donnera son nom a la prochaine revolution, et qui
s'identifiera avec elle.

Permettez-moi d'envoyer a la date future toutes les aspirations de mon
ame.

Qu'elle ait autant de grandeur que la date passee, et qu'elle ait plus
de bonheur!

Que les hommes pour qui elle resplendira soient fermes et purs, qu'ils
soient bons et grands, qu'ils soient justes, utiles et victorieux, et
qu'ils aient une autre recompense que l'exil!

Que leur sort soit meilleur que le notre!

Citoyens! que la date future soit la date definitive!

Que la date future continue l'oeuvre de la date passee, mais qu'elle
l'acheve!

Que, comme le 24 Fevrier, elle soit radieuse et fraternelle; mais
qu'elle soit hardie et qu'elle aille au but! qu'elle regarde l'Europe
de la facon dont Danton la regardait!

Que, comme Fevrier, elle abolisse la monarchie en France, mais qu'elle
l'abolisse aussi sur le continent! qu'elle ne trompe pas l'esperance!
que partout elle substitue le droit humain au droit divin! qu'elle
crie aux nationalites: debout! Debout, Italie! debout, Pologne!
debout, Hongrie! debout, Allemagne, debout, peuples, pour la liberte!
Qu'elle embouche le clairon du reveil! qu'elle annonce le lever du
jour! que, dans cette halte nocturne ou gisent les nations engourdies
par je ne sais quel lugubre sommeil, elle sonne la diane des peuples!

Ah! l'instant s'avance! je vous l'ai deja dit et j'y insiste,
citoyens! des que les chocs decisifs auront lieu, des que la France
abordera directement la Russie et l'Autriche et les saisira corps a
corps, quand la grande guerre commencera, citoyens! vous verrez la
revolution luire. C'est a la revolution qu'il est reserve de frapper
les rois du continent. L'empire est le fourreau, la republique est
l'epee.

Donc, acclamons la date future! acclamons la revolution prochaine!
souhaitons la bienvenue a cet ami mysterieux qui s'appelle demain!

Que la date future soit splendide! que la prochaine revolution soit
invincible! qu'elle fonde les Etats-Unis d'Europe!

Que, comme Fevrier, elle ouvre a deux battants l'avenir, mais qu'elle
ferme a jamais l'abominable porte du passe! que de toutes les chaines
des peuples elle forge a cette porte, un verrou! et que ce verrou soit
enorme comme a ete la tyrannie!

Que, comme Fevrier, elle releve et place sur l'autelle sublime trepied
Liberte-Egalite-Fraternite, mais que sur ce trepied elle allume, de
facon a en eclairer toute la terre, la grande flamme Humanite!

Qu'elle en eblouisse les penseurs, qu'elle en aveugle les despotes!

Que, comme Fevrier, elle renverse l'echafaud politique releve par le
Bonaparte de decembre, mais qu'elle renverse aussi l'echafaud social!
Ne l'oublions pas citoyens, c'est sur la tete du proletaire que
l'echafaud social suspend son couperet. Pas de pain dans la famille,
pas de lumiere dans le cerveau; de la la faute, de la la chute, de la
le crime.

Un soir, a la nuit tombante, je me suis approche d'une guillotine qui
venait de travailler dans la place de Greve. Deux poteaux soutenaient
le couperet encore fumant. J'ai demande au premier poteau: Comment
t'appelles-tu? il m'a repondu: Misere. J'ai demande au deuxieme
poteau: Comment t'appelles-tu? Il m'a repondu: Ignorance.

Que la revolution prochaine, que la date future, arrache ces poteaux
et brise cet echafaud!

Que, comme Fevrier, elle confirme le droit de l'homme, mais qu'elle
proclame le droit de la femme et qu'elle decrete le droit de l'enfant;
c'est-a-dire l'egalite pour l'une et l'education pour l'autre!

Que, comme Fevrier, elle repudie la confiscation et les violences,
qu'elle ne depouille personne; mais qu'elle dote tout le monde!
qu'elle ne soit pas faite contre les riches, mais qu'elle soit faite
pour les pauvres! Oui! que, par une immense reforme economique, par le
droit du travail mieux compris, par de larges institutions d'escompte
et de credit, par le chomage rendu impossible, par l'abolition des
douanes et des frontieres, par la circulation decuplee, par la
suppression des armees permanentes, qui coutent a l'Europe quatre
milliards par an, sans compter ce que coutent les guerres, par la
complete mise en valeur du sol, par un meilleur balancement de la
production et de la consommation, ces deux battements de l'artere
sociale, par l'echange, source jaillissante de vie, par la revolution
monetaire, levier qui peut soulever toutes les indigences, enfin,
par une gigantesque creation de richesses toutes nouvelles que des
a present la science entrevoit et affirme, elle fasse du bien-etre
materiel, intellectuel et moral la dotation universelle!

Qu'elle broie, ecrase, efface, aneantisse, toutes les vieilles
institutions deshonorees, c'est la sa mission politique; mais qu'elle
fasse marcher de front sa mission sociale et qu'elle donne du pain aux
travailleurs! Qu'elle preserve les jeunes ames de l'enseignement,--je
me trompe,--de l'empoisonnement jesuitique et clerical, mais qu'elle
etablisse et constitue sur une base colossale l'instruction gratuite
et obligatoire! Savez-vous, citoyens, ce qu'il faut a la civilisation,
pour qu'elle devienne l'harmonie? Des ateliers, et des ateliers!
des ecoles, et des ecoles! L'atelier et l'ecole, c'est le double
laboratoire d'ou sort la double vie, la vie du corps et la vie de
l'intelligence. Qu'il n'y ait plus de bouches affamees! qu'il n'y
ait plus de cerveaux tenebreux! Que ces deux locutions, honteuses,
usuelles, presque proverbiales, que nous avons tous prononcees plus
d'une fois dans notre vie:--_cet homme n'a pas de quoi manger;--cet
homme ne sait pas lire_;--que ces deux locutions, qui sont comme les
deux lueurs de la vieille misere eternelle, disparaissent du langage
humain!

Qu'enfin, comme le 24 Fevrier, la grande date future, la revolution
prochaine, fasse dans tous les sens des pas en avant, mais qu'elle ne
fasse point un pas en arriere! qu'elle ne se croise pas les bras avant
d'avoir fini! que son dernier mot soit: suffrage universel, bien-etre
universel, paix universelle, lumiere universelle!

Quand on nous demande: qu'entendez-vous par Republique Universelle?
nous entendons cela. Qui en veut? (_Cri unanime_:--Tout le monde!)

Et maintenant, amis, cette date que j'appelle, cette date qui, reunie
au grand 24 Fevrier 1848 et a l'immense 22 septembre 1792, sera comme
le triangle de feu de la revolution, cette troisieme date, cette date
supreme, quand viendra-t-elle? quelle annee, quel mois, quel jour
illustrera-t-elle? de quels chiffres se composera-t-elle dans la serie
tenebreuse des nombres? sont-ils loin ou pres de nous, ces chiffres
encore obscurs et destines a une si prodigieuse lumiere? Citoyens,
deja, des a present, a l'heure ou je parle, ils sont ecrits sur une
page du livre de l'avenir, mais cette page-la, le doigt de Dieu ne
l'a pas encore tournee. Nous ne savons rien, nous meditons, nous
attendons; tout ce que nous pouvons dire et repeter, c'est qu'il
nous semble que la date liberatrice approche. On ne distingue pas le
chiffre, mais on voit le rayonnement.

Proscrits! levons nos fronts pour que ce rayonnement les eclaire!

Levons nos fronts, pour que, si les peuples demandent:--Qu'est-ce
donc qui blanchit de la sorte le haut du visage de ces hommes?--on
puisse repondre:--C'est la clarte de la revolution qui vient!

Levons nos fronts, proscrits, et, comme nous l'avons fait si souvent
dans notre confiance religieuse, saluons l'avenir!

L'avenir a plusieurs noms.

Pour les faibles, il se nomme l'impossible; pour les timides, il se
nomme l'inconnu; pour les penseurs et pour les vaillants, il se nomme
l'ideal.

L'impossible!

L'inconnu!

Quoi! plus de misere pour l'homme, plus de prostitution pour la femme,
plus d'ignorance pour l'enfant, ce serait l'impossible!

Quoi! les Etats-Unis d'Europe, libres et maitres chacun chez eux, mus
et relies par une assemblee centrale, et communiant a travers les mers
avec les Etats-Unis d'Amerique, ce serait l'inconnu!

Quoi! ce qu'a voulu Jesus-Christ, c'est l'impossible!

Quoi! ce qu'a fait Washington, c'est l'inconnu!

Mais on nous dit:--Et la transition! et les douleurs de l'enfantement!
et la tempete du passage du vieux monde au monde nouveau! un continent
qui se transforme! l'avatar d'un continent! Vous figurez-vous cette
chose redoutable? la resistance desesperee des trones, la colere des
castes, la furie des armees, le roi defendant sa liste civile, le
pretre defendant sa prebende, le juge defendant sa paie, l'usurier
defendant son bordereau, l'exploiteur defendant son privilege, quelles
ligues! quelles luttes! quels ouragans! quelles batailles! quels
obstacles! Preparez vos yeux a repandre des larmes; preparez vos
veines a verser du sang! arretez-vous! reculez! ...--Silence aux
faibles et aux timides! l'impossible, cette barre de fer rouge, nous y
mordrons; l'inconnu, ces tenebres, nous nous y plongerons; et nous te
conquerrons, ideal!

Vive la revolution future!




IV

APPEL AUX CONCITOYENS

14 juin 1854.


Il devient urgent d'elever la voix et d'avertir les coeurs fideles et
genereux. Que ceux qui sont dans le pays se souviennent de ceux qui
sont hors du pays. Nous, les combattants de la proscription, nous
sommes entoures de detresses heroiques et inouies. Le paysan souffre
loin de son champ, l'ouvrier souffre loin de son atelier; pas de
travail, pas de vetements, pas de souliers, pas de pain; et au milieu
de tout cela des femmes et des enfants; voila ou en sont une foule
de proscrits. Nos compagnons ne se plaignent pas, mais nous nous
plaignons pour eux. Les despotes, M. Bonaparte en tete, ont fait ce
qu'il faut, la calomnie, la police et l'intimidation aidant, pour
empecher les secours d'arriver a ces inebranlables confesseurs de la
democratie et de la liberte. En les affamant, on espere les dompter.
Reve. Ils tomberont a leur poste.

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28
Copyright (c) 2007. topboookz.com. All rights reserved.