Actes et Paroles vol. II
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Victor Hugo >> Actes et Paroles vol. II
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Permettez-nous donc de vous adresser la parole, puisque nous sommes
assis a votre foyer, et de vous payer votre hospitalite en cooperation
cordiale. Permettez-nous de nous attrister de tout ce qui pourrait
assombrir votre doux pays.
Le plongeur se precipite au fond de la mer et rapporte une poignee
de gravier. Nous autres, nous sommes les souffrants, nous sommes
les eprouves, c'est-a-dire les penseurs; les reveurs, si vous
voulez.--Nous plongeons au fond des choses, nous tachons de toucher
Dieu, et nous rapportons une poignee de verites.
La premiere des verites, la voici: tu ne tueras pas.
Et cette parole est absolue; elle a ete dite pour la loi, aussi bien
que pour l'individu.
Guernesiais, ecoutez ceci:
Il y a une divinite horrible, tragique, execrable, paienne. Cette
divinite s'appelait Moloch chez les hebreux et Teutates chez les
celtes; elle s'appelle a present la peine de mort. Elle avait
autrefois pour pontife, dans l'orient, le mage, et, dans l'occident,
le druide; son pretre aujourd'hui, c'est le bourreau. Le meurtre
legal a remplace le meurtre sacre. Jadis elle a rempli votre ile de
sacrifices humains; et elle en a laisse partout les monuments, toutes
ces pierres lugubres ou la rouille des siecles a efface la rouille du
sang, qu'on rencontre a demi ensevelies dans l'herbe au sommet de
vos collines et sur lesquelles la ronce siffle au vent du soir.
Aujourd'hui, en cette annee dont elle epouvante l'aurore, l'idole
monstrueuse reparait parmi vous; elle vous somme de lui obeir; elle
vous convoque a jour fixe, pour la celebration de son mystere, et,
comme autrefois, elle reclame de vous, de vous qui avez lu l'evangile,
de vous qui avez l'oeil fixe sur le calvaire, elle reclame un
sacrifice humain! Lui obeirez-vous? redeviendrez-vous paiens le 27
janvier 1854 pendant deux heures? paiens pour tuer un homme! paiens
pour perdre une ame! paiens pour mutiler la destinee du criminel en
lui retranchant le temps du repentir! Ferez-vous cela? Serait-ce la
le progres? Ou en sont les hommes si le sacrifice humain est encore
possible? Adore-t-on encore a Guernesey l'idole, la vieille idole du
passe, qui tue en face de Dieu qui cree? A quoi bon lui avoir ote le
peulven si c'est pour lui rendre la potence?
Quoi! commuer une peine, laisser a un coupable la chance du remords
et de la reconciliation, substituer au sacrifice humain l'expiation
intelligente, ne pas tuer un homme, cela est-il donc si malaise? Le
navire est-il donc si en detresse qu'un homme y soit de trop? un
criminel repentant pese-t-il donc tant a la societe humaine qu'il
faille se hater de jeter par-dessus le bord dans l'ombre de l'abime
cette creature de Dieu?
Guernesiais! la peine de mort recule aujourd'hui partout et perd
chaque jour du terrain; elle s'en va devant le sentiment humain. En
1830, la chambre des deputes de France en reclamait l'abolition, par
acclamation; la constituante de Francfort l'a rayee des codes en 1848;
la constituante de Rome l'a supprimee en 1849; notre constituante de
Paris ne l'a maintenue qu'a une majorite imperceptible; je dis plus,
la Toscane, qui est catholique, l'a abolie; la Russie, qui est
barbare, l'a abolie; Otahiti, qui est sauvage, l'a abolie. Il semble
que les tenebres elles-memes n'en veulent plus. Est-ce que vous en
voulez, vous, hommes de ce bon pays?
Il depend de vous que la peine de mort soit abolie de fait a
Guernesey; il depend de vous qu'un homme ne soit pas "pendu jusqu'a ce
que mort s'ensuive" le 27 janvier; il depend de vous que ce spectacle
effroyable, qui laisserait une tache noire sur votre beau ciel, ne
vous soit pas donne.
Votre constitution libre met a votre disposition tous les moyens
d'accomplir cette oeuvre religieuse et sainte. Reunissez-vous
legalement. Agitez pacifiquement l'opinion et les consciences. L'ile
entiere peut, je dis plus, doit intervenir. Les femmes doivent presser
les maris, les enfants attendrir les peres, les hommes signer des
requetes et des petitions. Adressez-vous a vos gouvernants et a vos
magistrats dans les limites de la loi. Reclamez le sursis, reclamez la
commutation de peine. Vous l'obtiendrez.
Levez-vous. Hatez-vous. Ne perdez pas un jour, ne perdez pas une
heure, ne perdez pas un instant. Que ce fatal 27 janvier vous soit
sans cesse present. Que toute l'ile compte les minutes comme cet
homme!
Songez-y bien, depuis que cette sentence de mort est prononcee, le
bruit que vous entendez maintenant dans toutes vos horloges, c'est le
battement du coeur de ce miserable.
Un precedent est-il necessaire? en voici un:
En 1851, un homme, a Jersey, tua un autre homme. Un nomme Jacques
Fouquet tira un coup de fusil a un nomme Derbyshire. Jacques Fouquet
fut declare coupable successivement par les deux jurys. Le 27 aout
1851 la cour le condamna a mort. Devant l'imminence d'une execution
capitale, l'ile s'emut. Un grand meeting eut lieu; seize cents
personnes y assisterent. Des francais y parlerent aux applaudissements
du genereux peuple jersiais. Une petition fut signee. Le 23 septembre,
la grace de Fouquet arriva.
Maintenant, qu'est-il advenu de Fouquet?
Je vais vous le dire.
Fouquet vit et Fouquet se repent.
[Note: JACQUES FOUQUET.--On nous assure que Jacques Fouquet, condamne
a mort par notre cour royale, comme coupable du crime de meurtre sur
Frederic Derbyshire et dont la peine fut commuee par sa majeste en
celle de la deportation perpetuelle, a ete transfere, il y a six mois,
de la prison de Millbank ou il etait toujours reste, a Dartmore.
Il est presque completement gueri du mal qu'il avait au cou, et sa
conduite a ete telle a Millbank, que le gouverneur de cette prison
regarde comme tres probable une nouvelle commutation de sa peine, et
un bannissement aux possessions anglaises. (_Chronique de Jersey_, 7
janvier 1854.)]
Qu'est-ce que le gibet a a repondre a cela?
Guernesiais! ce qu'a fait Jersey, Guernesey peut le faire. Ce que
Jersey a obtenu, Guernesey l'obtiendra.
Dira-t-on qu'ici, dans ce sombre guet-apens du 18 octobre, la mort
semble justice? que le crime de Tapner est bien grand?
Plus le crime est grand, plus le temps doit etre mesure long au
repentir.
Quoi! une femme aura ete assassinee, lachement tuee, lachement!
une maison aura ete pillee, violee, incendiee, un meurtre aura ete
accompli, et autour de ce meurtre on croira entrevoir une foule
d'autres actions perverses, un attentat aura ete commis, je me
trompe, plusieurs attentats, qui exigeraient une longue et solennelle
reparation, le chatiment accompagne de la reflexion, le rachat du mal
par la penitence, l'agenouillement du criminel sous le crime et du
condamne sous la peine, toute une vie de douleur et de purification;
et parce qu'un matin, a un jour precis, le vendredi 27 janvier, en
quelques minutes, un poteau aura ete enfonce dans la terre, parce
qu'une corde aura serre le cou d'un homme, parce qu'une ame se sera
enfuie d'un corps miserable avec le hurlement du damne, tout sera
bien!
Brievete chetive de la justice humaine!
Oh! nous sommes le dix-neuvieme siecle; nous sommes le peuple
nouveau; nous sommes le peuple pensif, serieux, libre, intelligent,
travailleur, souverain; nous sommes le meilleur age de l'humanite,
l'epoque de progres, d'art, de science, d'amour, d'esperance, de
fraternite; echafauds! qu'est-ce que vous nous voulez? O machines
monstrueuses de la mort, hideuses charpentes du neant, apparitions du
passe, toi qui tiens a deux bras ton couperet triangulaire, toi
qui secoues un squelette au bout d'une corde, de quel droit
reparaissez-vous en plein midi, en plein soleil, en plein dix-neuvieme
siecle, en pleine vie? vous etes des spectres. Vous etes les choses de
la nuit, rentrez dans la nuit. Est-ce que les tenebres offrent leurs
services a la lumiere? Allez-vous-en. Pour civiliser l'homme, pour
corriger le coupable, pour illuminer la conscience, pour faire germer
le repentir dans les insomnies du crime, nous avons mieux que vous,
nous avons la pensee, l'enseignement, l'education patiente, l'exemple
religieux, la clarte en haut, l'epreuve en bas, l'austerite, le
travail, la clemence. Quoi! du milieu de tout ce qui est grand, de
tout ce qui est vrai, de tout ce qui est beau, de tout ce qui est
auguste, on verra obstinement surgir la peine de mort! Quoi! la ville
souveraine, la ville centrale du genre humain, la ville du 14 juillet
et du 10 aout, la ville ou dorment Rousseau et Voltaire, la metropole
des revolutions, la cite-creche de l'idee, aura la Greve, la barriere
Saint-Jacques, la Roquette! Et ce ne sera pas assez de cette
contradiction abominable! et ce contre-sens sera peu! et cette horreur
ne suffira pas! Et il faudra qu'ici aussi, dans cet archipel, parmi
les falaises, les arbres et les fleurs, sous l'ombre des grandes nuees
qui viennent du pole, l'echafaud se dresse, et domine, et constate
son droit, et regne! ici! dans le bruit des vents, dans la rumeur
eternelle des flots, dans la solitude de l'abime, dans la majeste de
la nature! Allez-vous-en, vous dis-je! disparaissez! Qu'est-ce que
vous venez faire, toi, guillotine, au milieu de Paris, toi, gibet, en
face de l'ocean?
Peuple de pecheurs, bons et vaillants hommes de la mer, ne laissez pas
mourir cet homme. Ne jetez pas l'ombre d'une potence sur votre
ile charmante et benie. N'introduisez pas dans vos heroiques et
incertaines aventures de mer ce mysterieux element de malheur.
N'acceptez pas la solidarite redoutable de cet empietement du pouvoir
humain sur le pouvoir divin. Qui sait? qui connait? qui a penetre
l'enigme? Il y a des abimes dans les actions humaines, comme il y
a des gouffres dans les flots. Songez aux jours d'orage, aux nuits
d'hiver, aux forces irritees et obscures qui s'emparent de vous a de
certains moments. Songez comme la cote de Serk est rude, comme
les bas-fonds des Minquiers sont perfides, comme les ecueils de
Pater-Noster sont mauvais. Ne faites pas souffler dans vos voiles le
vent du sepulcre. N'oubliez pas, navigateurs, n'oubliez pas, pecheurs,
n'oubliez pas, matelots, qu'il n'y a qu'une planche entre vous et
l'eternite, que vous etes a la discretion des vagues qu'on ne sonde
pas et de la destinee qu'on ignore, qu'il y a peut-etre des volontes
dans ce que vous prenez pour des caprices, que vous luttez sans cesse
contre la mer et contre le temps, et que, vous, hommes, qui savez si
peu de chose et qui ne pouvez rien, vous etes toujours face a face
avec l'infini et avec l'inconnu!
L'inconnu et l'infini, c'est la tombe.
N'ouvrez pas, de vos propres mains, une tombe au milieu de vous.
Quoi donc! les voix de cet infini ne nous disent-elles rien? Est-ce
que tous les mysteres ne nous entretiennent pas les uns des autres?
Est-ce que la majeste de l'ocean ne proclame pas la saintete du
tombeau?
Dans la tempete, dans l'ouragan, dans les coups d'equinoxe, quand
les brises de la nuit balanceront l'homme mort aux poutres du gibet,
est-ce que ce ne sera pas une chose terrible que ce squelette
maudissant cette ile dans l'immensite?
Est-ce que vous ne songerez pas en fremissant, j'y insiste, que ce
vent qui viendra souffler dans vos agres aura rencontre a son passage
cette corde et ce cadavre, et que cette corde et ce cadavre lui auront
parle?
Non! plus de supplices! nous, hommes de ce grand siecle, nous n'en
voulons plus. Nous n'en voulons pas plus pour le coupable que pour le
non coupable. Je le repete, le crime se rachete par le remords et non
par un coup de hache ou un noeud coulant; le sang se lave avec les
larmes et non avec le sang. Non! ne donnons plus de besogne au
bourreau. Ayons ceci present a l'esprit, et que la conscience du juge
religieux et honnete medite d'accord avec la notre: independamment du
grand forfait contre l'inviolabilite de la vie humaine accompli aussi
bien sur le brigand execute que sur le heros supplicie, tous les
echafauds ont commis des crimes. Le code de meurtre est un scelerat
masque avec ton masque, o justice, et qui tue et massacre impunement.
Tous les echafauds portent des noms d'innocents et de martyrs. Non,
nous ne voulons plus de supplices. Pour nous la guillotine s'appelle
Lesurques, la roue s'appelle Calas, le bucher s'appelle Jeanne d'Arc,
la torture s'appelle Campanella, le billot s'appelle Thomas Morus, la
cigue s'appelle Socrate, le gibet se nomme Jesus-Christ!
Oh! s'il y a quelque chose d'auguste dans ces enseignements de
fraternite, dans ces doctrines de mansuetude et d'amour que toutes
les bouches qui crient: religion, et toutes les bouches qui disent:
democratie, que toutes les voix de l'ancien et du nouvel evangile
sement et repandent aujourd'hui d'un bout, du monde a l'autre, les
unes au nom de l'Homme-Dieu, les autres au nom de l'Homme-Peuple; si
ces doctrines sont justes, si ces idees sont vraies; si le vivant
est frere du vivant, si la vie de l'homme est venerable, si l'ame de
l'homme est immortelle; si Dieu seul a le droit de retirer ce que Dieu
seul a eu le pouvoir de donner; si la mere qui sent l'enfant remuer
dans ses entrailles est un etre beni, si le berceau est une chose
sacree, si le tombeau est une chose sainte,--insulaires de Guernesey,
ne tuez pas cet homme!
Je dis: ne le tuez pas, car, sachez-le bien, quand on peut empecher la
mort, laisser mourir, c'est tuer.
Ne vous etonnez pas de cette instance qui est dans mes paroles.
Laissez, je vous le dis, le proscrit interceder pour le condamne. Ne
dites pas: que nous veut cet etranger? Ne dites pas au banni: de quoi
te meles-tu? ce n'est pas ton affaire.--Je me mele des choses du
malheur; c'est mon droit, puisque je souffre. L'infortune a pitie de
la misere; la douleur se penche sur le desespoir.
D'ailleurs, cet homme et moi, n'avons-nous pas des souffrances qui
se ressemblent? ne tendons-nous pas chacun les bras a ce qui nous
echappe? moi banni, lui condamne, ne nous tournons-nous pas chacun
vers notre lumiere, lui vers la vie, moi vers la patrie?
Et,--l'on devrait reflechir a ceci,--l'aveuglement de la creature
humaine qui proscrit et qui juge est si profond, la nuit est telle sur
la terre, que nous sommes frappes, nous les bannis de France, pour
avoir fait notre devoir, comme cet homme est frappe pour avoir commis
un crime. La justice et l'iniquite se donnent la main dans les
tenebres.
Mais qu'importe! pour moi cet assassin n'est plus un assassin, cet
incendiaire n'est plus un incendiaire, ce voleur n'est plus un voleur;
c'est un etre fremissant qui va mourir. Le malheur le fait mon frere.
Je le defends.
L'adversite qui nous eprouve a parfois, outre l'epreuve, des utilites
imprevues, et il arrive que nos proscriptions, expliquees par les
choses auxquelles elles servent, prennent des sens inattendus et
consolants.
Si ma voix est entendue, si elle n'est pas emportee comme un souffle
vain dans le bruit du flot et de l'ouragan, si elle ne se perd pas
dans la rafale qui separe les deux iles, si la semence de pitie que je
jette a ce vent de mer germe dans les coeurs et fructifie, s'il arrive
que ma parole, la parole obscure du vaincu, ait cet insigne honneur
d'eveiller l'agitation salutaire d'ou sortiront-la peine commuee et
le criminel penitent, s'il m'est donne a moi, le proscrit rejete et
inutile, de me mettre en travers d'un tombeau qui s'ouvre, de barrer
le passage a la mort, et de sauver la tete d'un homme, si je suis le
grain de sable tombe de la main du hasard qui fait pencher la balance
et qui fait prevaloir la vie sur la mort, si ma proscription a ete
bonne a cela, si c'etait la le but mysterieux de la chute de mon foyer
et de ma presence en ces iles, oh! alors tout est bien, je n'ai pas
souffert, je remercie, je rends graces et je leve les mains au
ciel, et, dans cette occasion ou eclatent toutes les volontes de
la providence, ce sera votre triomphe, o Dieu, d'avoir fait
benir Guernesey par la France, ce peuple presque primitif par la
civilisation tout entiere, les hommes qui ne tuent point par l'homme
qui a tue, la loi de misericorde et de vie par le meurtrier, et l'exil
par l'exile!
Hommes de Guernesey, ce qui vous parle en cet instant, ce n'est pas
moi, qui ne suis que l'atome emporte n'importe dans quelle nuit par le
souffle de l'adversite; ce qui s'adresse a vous aujourd'hui, je viens
de vous le dire, c'est la civilisation tout entiere; c'est elle qui
tend vers vous ses mains venerables. Si Beccaria proscrit etait au
milieu de vous, il vous dirait: _la peine capitale est impie_; si
Franklin banni vivait a votre foyer, il vous dirait: _la loi qui tue
est une loi funeste_; si Filangieri refugie, si Vico exile, si Turgot
expulse, si Montesquieu chasse, habitaient sous votre toit, ils vous
diraient: _l'echafaud est abominable_; si Jesus-Christ, en fuite
devant Caiphe, abordait votre ile, il vous dirait: _ne frappez pas
avec le glaive_;--et a Montesquieu, a Turgot, a Vico, a Filangieri, a
Beccaria, a Franklin vous criant: grace! a Jesus-Christ vous criant:
grace! repondriez-vous: Non!
Non! c'est la reponse du mal. Non! c'est la reponse du neant. L'homme
croyant et libre affirme la vie, affirme la pitie, la clemence et le
pardon, prouve l'ame de la societe par la misericorde de la loi, et ne
repond non! qu'a l'opprobre, au despotisme et a la mort.
Un dernier mot et j'ai fini.
A cette heure fatale de l'histoire ou nous sommes, car si grand que
soit un siecle et si beau que soit un astre, ils ont leurs eclipses,
a cette minute sinistre que nous traversons, qu'il y ait au moins un
lieu sur la terre ou le progres couvert de plaies, jete aux tempetes,
vaincu, epuise, mourant, se refugie et surnage! Iles de la Manche,
soyez le radeau de ce naufrage sublime! Pendant que l'orient et
l'occident se heurtent pour la fantaisie des princes, pendant que les
continents n'offrent partout aux yeux que ruse, violence, fourberie,
ambition, pendant que les grands empires etalent les passions basses,
vous, petits pays, donnez les grands exemples. Reposez le regard du
genre humain.
Oui, en ce moment ou le sang des hommes coule a ruisseaux a cause d'un
homme, en ce moment ou l'Europe assiste a l'agonie heroique des turcs
sous le talon du czar, triomphateur qu'attend le chatiment, en ce
moment ou la guerre, evoquee par un caprice d'empereur, se leve de
toutes parts avec son horreur et ses crimes, qu'ici du moins, dans ce
coin du monde, dans cette republique de marins et de paysans, on voie
ce beau spectacle: un petit peuple brisant l'echafaud! Que la guerre
soit partout, et ici la paix! Que la barbarie soit partout, et ici
la civilisation! Que la mort, puisque les princes le veulent, soit
partout, et que la vie soit ici! Tandis que les rois, frappes de
demence, font de l'Europe un cirque ou les hommes vont remplacer les
tigres et s'entre-devorer, que le peuple de Guernesey, de son rocher,
entoure des calamites du monde et des tempetes du ciel, fasse un
piedestal et un autel; un piedestal a l'Humanite, un autel a Dieu!
Jersey, Marine-Terrace, 10 janvier 1854.
II
A LORD PALMERSTON
SECRETAIRE D'ETAT DE L'INTERIEUR EN ANGLETERRE
[Note: Voir aux Notes les extraits des journaux la _Nation_ et
l'_Homme_.]
La lettre qui precede avait emu l'ile de Guernesey. Des meetings
avaient eu lieu, une adresse a la reine avait ete signee, les journaux
anglais avaient reproduit en l'appuyant la demande de Victor Hugo
pour la grace de Tapner. Le gouvernement anglais avait successivement
accorde trois sursis. On pensait que l'execution n'aurait pas lieu.
Tout a coup le bruit se repand que l'ambassadeur de France, M.
Walewski, est alle voir lord Palmerston. Deux jours apres, Tapner
est execute. L'execution eut lieu le 10 fevrier. Le 11, Victor Hugo
ecrivit a lord Palmerston la lettre qu'on va lire:
Monsieur,
Je mets sous vos yeux une serie de faits qui se sont accomplis a
Jersey dans ces dernieres annees.
Il y a quinze ans, Caliot, assassin, fut condamne a mort et gracie. Il
y a huit ans, Thomas Nicolle, assassin, fut condamne a mort et gracie.
Il y a trois ans, en 1851, Jacques Fouquet, assassin, fut condamne
a mort et gracie. Pour tous ces criminels la mort fut commuee en
deportation. Pour obtenir ces graces, a ces diverses epoques, il a
suffi d'une petition des habitants de l'ile.
J'ajoute qu'en 1851 on se borna egalement a deporter Edward Carlton,
qui avait assassine sa femme dans des circonstances horribles.
Voila ce qui s'est passe depuis quinze ans dans l'ile d'ou je vous
ecris.
Par suite de tous ces faits significatifs, on a efface les scellements
du gibet sur le vieux Mont-Patibulaire de Saint-Helier, et il n'y a
plus de bourreau a Jersey.
Maintenant quittons Jersey et venons a Guernesey.
Tapner, assassin, incendiaire et voleur, est condamne a mort. A
l'heure qu'il est, monsieur, et au besoin les faits que je viens de
vous citer suffiraient a le prouver, dans toutes les consciences
saines et droites la peine de mort est abolie; Tapner condamne, un cri
s'eleve, les petitions se multiplient; une, qui s'appuie energiquement
sur le principe de l'inviolabilite de la vie humaine, est signee par
six cents habitants les plus eclaires de l'ile. Notons ici que, des
nombreuses sectes chretiennes qui se partagent les quarante mille
habitants de Guernesey, trois ministres seulement [note: M. Pearce, M.
Carey, M. Cockburn.] ont accorde leur signature a ces petitions. Tous
les autres l'ont refusee. Ces hommes ignorent probablement que la
croix est un gibet. Le peuple criait: grace! le pretre a crie: mort!
Plaignons le pretre et passons. Les petitions vous sont remises,
monsieur. Vous accordez un sursis. En pareil cas, sursis signifie
commutation. L'ile respire; le gibet ne sera point dresse. Point. Le
gibet se dresse. Tapner est pendu.
Apres reflexion.
Pourquoi?
Pourquoi refuse-t-on a Guernesey ce qu'on avait tant de fois accorde
a Jersey? pourquoi la concession a l'une et l'affront a l'autre?
pourquoi la grace ici et le bourreau la? pourquoi cette difference la
ou il y avait parite? quel est le sens de ce sursis qui n'est plus
qu'une aggravation? est-ce qu'il y aurait un mystere? a quoi a servi
la reflexion?
Il se dit, monsieur, des choses devant lesquelles je detourne la tete.
Non, ce qui se dit n'est pas. Quoi! une voix, la voix la plus obscure,
ne pourrait pas, si c'est la voix d'un exile, demander grace, dans
un coin perdu de l'Europe, pour un homme qui va mourir, sans que M.
Bonaparte l'entendit! sans que M. Bonaparte intervint! sans que M.
Bonaparte mit le hola! Quoi! M, Bonaparte qui a la guillotine de
Belley, la guillotine de Draguignan et la guillotine de Montpellier,
n'en aurait pas assez, et aurait l'appetit d'une potence a Guernesey!
Quoi! dans cette affaire, vous auriez, vous monsieur, craint de faire
de la peine au proscripteur en donnant raison au proscrit, l'homme
pendu serait une complaisance, ce gibet serait une gracieusete, et
vous auriez fait cela pour "entretenir l'amitie"! Non, non, non! je
ne le crois pas, je ne puis le croire; je ne puis en admettre l'idee,
quoique j'en aie le frisson!
En presence de la grande et genereuse nation anglaise, votre reine
aurait le droit de grace et M. Bonaparte aurait le droit de veto!
En meme temps qu'il y a un tout-puissant au ciel, il y aurait ce
tout-puissant sur la terre!--Non!
Seulement il n'a pas ete possible aux journaux de France de parler de
Tapner. Je constate le fait, mais je n'en conclus rien.
Quoi qu'il en soit, vous avez ordonne, ce sont les termes de la
depeche, que la justice "suivit son cours"; quoi qu'il en soit, tout
est fini; quoi qu'il en soit, Tapner, apres trois sursis et trois
reflexions [note: Du 27 janvier au 3 fevrier.--Du 3 fevrier au 6.--Du
6 au 10.], a ete pendu hier 10 fevrier, et,--si, par aventure, il y a
quelque chose de fonde dans les conjectures que je repousse,--voici,
monsieur, le bulletin de la journee. Vous pourriez, dans ce cas,
le transmettre aux Tuileries. Ces details n'ont rien qui repugne a
l'empire du Deux Decembre; il planera avec joie sur cette victoire.
C'est un aigle a gibets.
Depuis quelques jours, le condamne etait frissonnant. Le lundi 6
on avait entendu ce dialogue entre lui et un visiteur:--_Comment
etes-vous?--J'ai plus peur de la mort que jamais.--Est-ce du supplice
que vous avez peur?--Non, pas de cela ... Mais quitter mes enfants!_
et il s'etait mis a pleurer. Puis il avait ajoute:--_Pourquoi ne me
laisse-t-on pas le temps de me repentir_?
La derniere nuit, il a lu plusieurs fois le psaume 51. Puis, apres
s'etre etendu un moment sur son lit, il s'est jete a genoux. Un
assistant s'est approche et lui a dit:--_Sentez-vous que vous
avez besoin de pardon_? Il a repondu: _Oui_. La meme personne a
repris:--_Pour qui priez-vous_? Le condamne a dit: _Pour mes enfants_.
Puis il a releve la tete, et l'on a vu son visage inonde de larmes,
et il est reste a genoux. Entendant sonner quatre heures du matin, il
s'est tourne et a dit aux gardiens:--_J'ai encore quatre heures, mais
ou ira ma miserable ame_? Les apprets ont commence; on l'a arrange
comme il fallait qu'il fut; le bourreau de Guernesey pratique peu; le
condamne a dit tout bas au sous-sherif:--_Cet homme saura-t-il bien
faire la chose_? _--Soyez tranquille_, a repondu le sous-sherif. Le
procureur de la reine est entre; le condamne lui a tendu la main; le
jour naissait, il a regarde la fenetre blanchissante du cachot et a
murmure: _Mes enfants_! Et il s'est mis a lire un livre intitule:
CROYEZ ET VIVEZ.
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