A / B / C / D / E /  F / G / H / I / J /  K / L / M / N / O /  P / R / S / T / UV / W / Z

Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Actes et Paroles vol. II

V >> Victor Hugo >> Actes et Paroles vol. II

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28






II

SUR LA TOMBE DE LOUISE JULIEN

CIMETIERE DE SAINT-JEAN

26 juillet 1853.


Citoyens,

Trois cercueils en quatre mois.

La mort se hate, et Dieu nous delivre un a un.

Nous ne t'accusons pas, nous te remercions, Dieu puissant qui nous
rouvres, a nous exiles, les portes de la patrie eternelle!

Cette fois, l'etre inanime et cher que nous apportons a la tombe,
c'est une femme.

Le 21 janvier dernier, une femme fut arretee chez elle par le sieur
Boudrot, commissaire de police a Paris. Cette femme, jeune encore,
elle avait trente-cinq ans; mais estropiee et infirme, fut envoyee
a la prefecture et enfermee dans la cellule no. 1, dite _cellule
d'essai_. Cette cellule, sorte de cage de sept a huit pieds carres a
peu pres, sans air et sans jour, la malheureuse prisonniere l'a peinte
d'un mot; elle l'appelle: _cellule-tombeau_; elle dit, je cite ses
propres paroles: " C'est dans cette cellule-tombeau, qu'estropiee,
malade, j'ai passe vingt et un jours, collant mes levres d'heure en
heure contre le treillage pour aspirer un peu d'air vital et ne pas
mourir." [Note: Voir _les Bagnes d'Afrique et la Transportation de
decembre_, par Ch. Ribeyrolles, p. 199.]--Au bout de ces vingt et un
jours, le 14 fevrier, le gouvernement de decembre mit cette femme
dehors et l'expulsa. Il la jeta a la fois hors de la prison et hors de
la patrie. La proscrite sortait du cachot d'essai avec les germes de
la phthisie. Elle quitta la France et gagna la Belgique. Le denument
la forca de voyager toussant, crachant le sang, les poumons malades,
en plein hiver, dans le nord, sous la pluie et la neige, dans ces
affreux wagons decouverts qui deshonorent les riches entreprises des
chemins de fer. Elle arriva a Ostende; elle etait chassee de France,
la Belgique la chassa. Elle passa en Angleterre. A peine debarquee a
Londres, elle se mit au lit. La maladie contractee dans le cachot,
aggravee par le voyage force de l'exil, etait devenue menacante. La
proscrite, je devrais dire la condamnee a mort, resta gisante deux
mois et demi. Puis, esperant un peu de printemps et de soleil, elle
vint a Jersey. On se souvient encore de l'y avoir vue arriver par une
froide matinee pluvieuse, a travers les brumes de la mer, ralant et
grelottant sous sa pauvre robe de toile toute mouillee. Peu de jours
apres son arrivee, elle se coucha; elle ne s'est plus relevee.

Il y a trois jours elle est morte.

Vous me demanderez ce qu'etait cette femme et ce qu'elle avait fait
pour etre traitee ainsi; je vais vous le dire.

Cette femme, par des chansons patriotiques, par de sympathiques et
cordiales paroles, par de bonnes et civiques actions, avait rendu
celebre, dans les faubourgs de Paris, le nom de Louise Julien sous
lequel le peuple la connaissait et la saluait. Ouvriere, elle avait
nourri sa mere malade; elle l'a soignee et soutenue dix ans. Dans les
jours de lutte civile, elle faisait de la charpie; et, boiteuse et se
trainant, elle allait dans les ambulances, et secourait les blesses de
tous les partis. Cette femme du peuple etait un poete, cette femme du
peuple etait un esprit; elle chantait la republique, elle aimait la
liberte, elle appelait ardemment l'avenir fraternel de toutes les
nations et de tous les hommes; elle croyait a Dieu, au peuple, au
progres, a la France; elle versait autour d'elle, comme un vase, dans
les esprits des proletaires, son grand coeur plein d'amour et de foi.
Voila ce que faisait cette femme. M. Bonaparte l'a tuee.

Ah! une telle tombe n'est pas muette; elle est pleine de sanglots, de
gemissements et de clameurs.

Citoyens, les peuples, dans le legitime orgueil de leur
toute-puissance et de leur droit, construisent avec le granit et le
marbre des edifices sonores, des enceintes majestueuses, des estrades
sublimes, du haut desquelles parle leur genie, du haut desquelles se
repandent a flots dans les ames les eloquences saintes du patriotisme,
du progres et de la liberte; les peuples, s'imaginant qu'il suffit
d'etre souverains pour etre invincibles, croient inaccessibles et
imprenables ces citadelles de la parole, ces forteresses sacrees
de l'intelligence humaine et de la civilisation, et ils disent: la
tribune est indestructible. Ils se trompent; ces tribunes-la peuvent
etre renversees. Un traitre vient, des soldats arrivent, une bande
de brigands se concerte, se demasque, fait feu, et le sanctuaire est
envahi, et la pierre et le marbre sont disperses, et le palais, et le
temple, ou la grande nation parlait au monde, s'ecroule, et l'immonde
tyran vainqueur s'applaudit, bat des mains, et dit: C'est fini.
Personne ne parlera plus. Pas une voix ne s'elevera desormais. Le
silence est fait.--Citoyens! a son tour le tyran se trompe. Dieu ne
veut pas que le silence se fasse; Dieu ne veut pas que la liberte,
qui est son verbe, se taise. Citoyens! au moment ou les despotes
triomphants croient la leur avoir otee a jamais, Dieu redonne la
parole aux idees. Cette tribune detruite, il la reconstruit. Non au
milieu de la place publique, non avec le granit et le marbre, il n'en
a pas besoin. Il la reconstruit dans la solitude; il la reconstruit
avec l'herbe du cimetiere, avec l'ombre des cypres, avec le monticule
sinistre que font les cercueils caches sous terre; et de cette
solitude, de cette herbe, de ces cypres, de ces cercueils disparus,
savez-vous ce qui sort, citoyens? Il en sort le cri dechirant de
l'humanite, il en sort la denonciation et le temoignage, il en sort
l'accusation inexorable qui fait palir l'accuse couronne, il en sort
la formidable protestation des morts! Il en sort la voix vengeresse,
la voix inextinguible, la voix qu'on n'etouffe pas, la voix qu'on ne
baillonne pas!--Ah! M. Bonaparte a fait taire la tribune; c'est bien;
maintenant qu'il fasse donc taire le tombeau!

Lui et ses pareils n'auront rien fait tant qu'on entendra sortir un
soupir d'une tombe, et tant qu'on verra rouler une larme dans les yeux
augustes de la pitie.

Pitie! ce mot que je viens de prononcer, il a jailli du plus profond
de mes entrailles devant ce cercueil, cercueil d'une femme, cercueil
d'une soeur, cercueil d'une martyre! Pauline Roland en Afrique, Louise
Julien a Jersey, Francesca Maderspach a Temeswar, Blanca Teleki a
Pesth, tant d'autres, Rosalie Gobert, Eugenie Guillemot, Augustine
Pean, Blanche Clouart, Josephine Prabeil, Elisabeth Parles, Marie
Reviel, Claudine Hibruit, Anne Sangla, veuve Combescure, Armantine
Huet, et tant d'autres encore, soeurs, meres, filles, epouses,
proscrites, exilees, transportees, torturees, suppliciees,
crucifiees, o pauvres femmes! Oh! quel sujet de larmes profondes et
d'inexprimables attendrissements! Faibles, souffrantes, malades,
arrachees a leurs familles, a leurs maris, a leurs parents, a leurs
soutiens, vieilles quelquefois et brisees par l'age, toutes ont ete
des heroines, plusieurs ont ete des heros! Oh! ma pensee en ce moment
se precipite dans ce sepulcre et baise les pieds froids de cette morte
dans son cercueil! Ce n'est pas une femme que je venere dans Louise
Julien, c'est la femme; la femme de nos jours, la femme digne de
devenir citoyenne; la femme telle que nous la voyons autour de nous,
dans tout son devouement, dans toute sa douceur, dans tout son
sacrifice, dans toute sa majeste! Amis, dans les temps futurs, dans
cette belle, et paisible, et tendre, et fraternelle republique sociale
de l'avenir, le role de la femme sera grand; mais quel magnifique
prelude a ce role que de tels martyres si vaillamment endures! Hommes
et citoyens, nous avons dit plus d'une fois dans notre orgueil:--Le
dix-huitieme siecle a proclame le droit de l'homme; le dix-neuvieme
proclamera le droit de la femme;--mais, il faut l'avouer, citoyens,
nous ne nous sommes point hates; beaucoup, de considerations, qui
etaient graves, j'en conviens, et qui voulaient etre murement
examinees, nous ont arretes; et a l'instant ou je parle, au point meme
ou le progres est parvenu, parmi les meilleurs republicains, parmi
les democrates les plus vrais et les plus purs, bien des esprits
excellents hesitent encore a admettre dans l'homme et dans la femme
l'egalite de l'ame humaine, et, par consequent, l'assimilation,
sinon l'identite complete, des droits civiques. Disons-le bien haut,
citoyens, tant que la prosperite a dure, tant que la republique a ete
debout, les femmes, oubliees par nous, se sont oubliees elles-memes;
elles se sont bornees a rayonner comme la lumiere; a echauffer les
esprits, a attendrir les coeurs, a eveiller les enthousiasmes, a
montrer du doigt a tous le bon, le juste, le grand et le vrai. Elles
n'ont rien ambitionne au dela. Elles qui, par moment, sont, l'image,
de la patrie vivante, elles qui pouvaient etre l'ame de la cite, elles
ont ete simplement l'ame de la famille. A l'heure de l'adversite,
leur attitude a change, elles ont cesse d'etre modestes; a l'heure de
l'adversite, elles nous ont dit:--Nous ne savons pas si nous, avons
droit a votre puissance, a votre liberte, a votre grandeur; mais ce
que nous savons, c'est que nous avons droit a votre misere. Partager
vos souffrances, vos accablements, vos denuments, vos detresses, vos
renoncements, vos exils, votre abandon si vous etes sans asile, votre
faim si vous etes sans pain, c'est la le droit de la femme, et nous
le reclamons.--O mes freres! et les voila qui nous suivent dans le
combat, qui nous accompagnent dans la proscription, et qui nous
devancent dans le tombeau!

Citoyens, puisque cette fois encore vous avez voulu que je parlasse
en votre nom, puisque votre mandat donne a ma voix l'autorite qui
manquerait a une parole isolee; sur la tombe de Louise Julien, comme
il y a trois mois, sur la tombe de Jean Bousquet, le dernier cri que
je veux jeter, c'est le cri de courage, d'insurrection et d'esperance!

Oui, des cercueils comme celui de cette noble femme qui est la
signifient et predisent la chute prochaine des bourreaux, l'inevitable
ecroulement des despotismes et des despotes. Les proscrits meurent
l'un apres l'autre; le tyran creuse leur fosse; mais a un jour venu,
citoyens, la fosse tout a coup attire et engloutit le fossoyeur!

O morts qui m'entourez et qui m'ecoutez, malediction a Louis
Bonaparte! O morts, execration a cet homme! Pas d'echafauds quand
viendra la victoire, mais une longue et infamante expiation a ce
miserable! Malediction sous tous les cieux, sous tous les climats, en
France, en Autriche, en Lombardie, en Sicile, a Rome, en Pologne,
en Hongrie, malediction aux violateurs du droit humain et de la loi
divine! Malediction aux pourvoyeurs des pontons, aux dresseurs des
gibets, aux destructeurs des familles, aux tourmenteurs des peuples!
Malediction aux proscripteurs des peres, des meres et des enfants!
Malediction aux fouetteurs de femmes! Proscrits! soyons implacables
dans ces solennelles et religieuses revendications du droit et de
l'humanite. Le genre humain a besoin de ces cris terribles; la
conscience universelle a besoin de ces saintes indignations de la
pitie. Execrer les bourreaux, c'est consoler les victimes. Maudire les
tyrans, c'est benir les nations.




III

VINGT-TROISIEME ANNIVERSAIRE DE LA REVOLUTION POLONAISE

29 novembre 1853, a Jersey.


Proscrits, mes freres!

Tout marche, tout avance, tout approche, et, je vous le dis avec une
joie profonde, deja se font jour et deviennent visibles les symptomes
precurseurs du grand avenement. Oui, rejouissez-vous, proscrits de
toutes les nations, ou, pour mieux dire, proscrits de la grande nation
unique, de cette nation qui sera le genre humain et qui s'appellera
Republique universelle.--Rejouissez-vous! l'an dernier, nous ne
pouvions qu'invoquer l'esperance; cette annee, nous pouvons presque
attester la realite. L'an dernier, a pareille epoque, a pareil jour,
nous nous bornions a dire: l'Idee ressuscitera. Cette annee, nous
pouvons dire: l'Idee ressuscite!

Et comment ressuscite-t-elle? de quelle facon? par qui? c'est la ce
qu'il faut admirer.

Citoyens, il y a en Europe un homme qui pese sur l'Europe; qui est
tout ensemble prince spirituel, seigneur temporel, despote, autocrate,
obei dans la caserne, adore dans le monastere, chef de la consigne et
du dogme, et qui met en mouvement, pour l'ecrasement des libertes du
continent, un empire de la force de soixante millions d'hommes. Ces
soixante millions d'hommes, il les tient dans sa main, non comme des
hommes, mais comme des brutes, non comme des esprits, mais comme des
outils. En sa double qualite ecclesiastique et militaire, il met un
uniforme a leurs ames comme a leurs corps; il dit: marchez! et il faut
marcher; il dit: croyez! et il faut croire. Cet homme s'appelle en
politique l'Absolu, et en religion l'Orthodoxe; il est l'expression
supreme de la toute-puissance humaine; il torture, comme bon lui
semble, des peuples entiers; il n'a qu'a faire un signe, et il le
fait, pour vider la Pologne dans la Siberie; il croise, mele et noue
tous les fils de la grande conspiration des princes contre les hommes;
il a ete a Rome, et lui, pape grec, il a donne le baiser d'alliance
au pape latin; il regne a Berlin, a Munich, a Dresde, a Stuttgart,
a Vienne, comme a Saint-Petersbourg; il est l'ame de l'empereur
d'Autriche et la volonte du roi de Prusse; la vieille Allemagne n'est
plus que sa remorque. Cet homme est quelque chose qui ressemble a
l'ancien roi des rois; c'est l'Agamemnon de cette guerre de Troie
que les hommes du passe font aux hommes de l'avenir; c'est la menace
sauvage de l'ombre a la lumiere, du nord au midi. Je viens de vous
le dire, et je resume d'un mot ce monstre de l'omnipotence: empereur
comme Charles-Quint, pape comme Gregoire VII, il tient dans ses mains
une croix qui se termine en glaive et un sceptre qui se termine en
knout.

Ce prince, ce souverain, puisque les peuples permettent a des hommes
de prendre ce nom, ce Nicolas de Russie est a cette heure l'homme
veritable du despotisme. Il en est la tete; Louis Bonaparte n'en est
que le masque.

Dans ce dilemme qui a toute la rigueur d'un decret du destin, _Europe
republicaine ou Europe cosaque_, c'est Nicolas de Russie qui incarne
l'Europe cosaque. Nicolas de Russie est le vis-a-vis de la Revolution.

Citoyens, c'est ici qu'il faut se recueillir. Les choses necessaires
arrivent toujours; mais par quelle voie? c'est la ce qui est
admirable, et j'appelle sur ceci votre attention.

Nicolas de Russie semblait avoir triomphe; le despotisme, vieil
edifice restaure, dominait de nouveau l'Europe, plus solide en
apparence que jamais, avec le meurtre de dix nations pour base et le
crime de Bonaparte pour couronnement. La France, que le grand poete
anglais, que Shakespeare appelle le "soldat de Dieu ", la France etait
a terre, desarmee, garrottee, vaincue. Il paraissait qu'il n'y avait
plus qu'a jouir de la victoire. Mais, depuis Pierre, les czars ont
deux pensees, l'absolutisme et la conquete. La premiere satisfaite,
Nicolas a songe a la seconde. Il avait a cote de lui, a son ombre,
j'ai presque dit a ses pieds, un prince amoindri, un empire
vieillissant, un peuple affaibli par son peu d'adherence a la
civilisation europeenne. Il s'est dit: c'est le moment; et il a etendu
son bras vers Constantinople, et il a allonge sa serre vers cette
proie. Oubliant toute dignite, toute pudeur, tout respect de lui-meme
et d'autrui, il a montre brusquement a l'Europe les plus cyniques
nudites de l'ambition. Lui, colosse, il s'est acharne sur une ruine;
il s'est rue sur ce qui tombait, et il s'est dit avec joie: Prenons
Constantinople; c'est facile, injuste et utile.

Citoyens, qu'est-il arrive?

Le sultan s'est dresse.

Nicolas, par sa ruse et sa violence, s'est donne pour adversaire le
desespoir, cette grande force. La revolution, foudre endormie, etait
la. Or,--ecoutez ceci, car c'est grand:--il s'est trouve que, froisse,
humilie, navre, pousse a bout, ce turc, ce prince chetif, ce prince
debile, ce moribond, ce fantome sur lequel le czar n'avait qu'a
souffler, ce petit sultan, soufflete par Mentschikoff et cravache par
Gortschakoff, s'est jete sur la foudre et l'a saisie.

Et maintenant il la tient, il la secoue au-dessus de sa tete, et les
roles sont changes, et voici Nicolas qui tremble!--et voici les trones
qui s'emeuvent, et voici les ambassadeurs d'Autriche et de Prusse qui
s'en vont de Constantinople, et voici les legions polonaise, hongroise
et italienne qui se forment, et voici la Roumanie, la Transylvanie,
la Hongrie qui fremissent, voici la Circassie qui se leve, voici la
Pologne qui frissonne; car tous, peuples et rois, ont reconnu cette
chose eclatante qui flamboie et qui rayonne a l'orient, et ils savent
bien que ce qui brille en ce moment dans la main desesperee de la
Turquie, ce n'est pas le vieux sabre ebreche d'Othman, c'est l'eclair
splendide des revolutions!

Oui, citoyens, c'est la revolution qui vient de passer le Danube!

Le Rhin, le Tibre, la Vistule et la Seine en ont tressailli.

Proscrits, combattants de toutes les dates, martyrs de toutes les
luttes, battez des mains a cet ebranlement immense qui commence a
peine, et que rien maintenant n'arretera. Toutes les nations qu'on
croyait mortes dressent la tete en ce moment. Reveil des peuples,
reveil de lions.

Cette guerre a eclate au sujet d'un sepulcre dont tout le monde
voulait les clefs. Quel sepulcre et quelles clefs? C'est la ce que les
rois ignorent. Citoyens, ce sepulcre, c'est la grande tombe ou est
enfermee la Republique, deja debout dans les tenebres et toute prete
a sortir. Et ces clefs qui ouvriront ce sepulcre, dans quelles mains
tomberont-elles? Amis, ce sont les rois qui se les disputent, mais
c'est le peuple qui les aura.

C'est fini, j'y insiste, desormais les negociations, les notes, les
protocoles, les ultimatum, les armistices, les platrages de paix
eux-memes n'y peuvent rien. Ce qui est fait est fait. Ce qui est
entame s'achevera. Le sultan, dans son desespoir, a saisi la
revolution, et la revolution le tient. Il ne depend plus de lui-meme a
present de se delivrer de l'aide redoutable qu'il s'est donnee. Il le
voudrait qu'il ne le pourrait. Quand un homme prend un archange pour
auxiliaire, l'archange l'emporte sur ses ailes.

Chose frappante! il est peut-etre dans la destinee du sultan de faire
crouler tous les trones. (_Une voix_: Y compris le sien.)

Et cette oeuvre a laquelle on contraint le sultan, ce sera le czar
qui l'aura provoquee! Cet ecroulement des trones, d'ou sortira la
confederation des Peuples-Unis, ce sera le czar, je ne dirai pas qui
l'aura voulu, mais qui l'aura cause. L'Europe cosaque aura fait
surgir l'Europe republicaine. A l'heure qu'il est, citoyens, le grand
revolutionnaire de l'Europe,--c'est Nicolas de Russie.

N'avais-je pas raison de vous dire: admirez de quelle facon la
providence s'y prend!

Oui, la providence nous emporte vers l'avenir a travers l'ombre.
Regardez, ecoutez, est-ce que vraiment vous ne voyez pas que le
mouvement de tout commence a devenir formidable? Le sinistre sabbat de
l'absolutisme passe comme une vision de nuit. Les rangees de gibets
chancellent a l'horizon, les cimetieres entrevus paraissent et
disparaissent, les fosses ou sont les martyrs se soulevent, tout se
hate dans ce tourbillon de tenebres. Il semble qu'on entend ce cri
mysterieux: "Hourrah! hourrah! les rois vont vite!"

Proscrits, attendons l'heure. Elle va bientot sonner, preparons-nous.
Elle va sonner pour les nations, elle va sonner pour nous-memes.
Alors, pas un coeur ne faiblira. Alors nous sortirons, nous aussi, de
cette tombe qu'on appelle l'exil; nous agiterons tous les sanglants et
sacres souvenirs, et, dans les dernieres profondeurs, les masses se
leveront contre les despotes, et le droit et la justice et le progres
vaincront; car le plus auguste et le plus terrible des drapeaux, c'est
le suaire dans lequel les rois ont essaye d'ensevelir la liberte!

Citoyens, du fond de cette adversite ou nous sommes encore, envoyons
une acclamation a l'avenir. Saluons, au dela de toutes ces convulsions
et de toutes ces guerres, saluons l'aube benie des Etats-Unis
d'Europe! Oh! ce sera la une realisation splendide! Plus de
frontieres, plus de douanes, plus de guerres, plus d'armees, plus
de proletariat, plus d'ignorance, plus de misere; toutes les
exploitations coupables supprimees, toutes les usurpations abolies; la
richesse decuplee, le probleme du bien-etre resolu par la science; le
travail, droit et devoir; la concorde entre les peuples, l'amour entre
les hommes; la penalite resorbee par l'education; le glaive brise
comme le sabre; tous les droits proclames et mis hors d'atteinte, le
droit de l'homme a la souverainete, le droit de la femme a l'egalite,
le droit de l'enfant a la lumiere; la pensee, moteur unique, la
matiere, esclave unique; le gouvernement resultant de la superposition
des lois de la societe aux lois de la nature, c'est-a-dire pas d'autre
gouvernement que le droit de l'Homme;--voila ce que sera l'Europe
demain peut-etre, citoyens, et ce tableau qui vous fait tressaillir de
joie n'est qu'une ebauche tronquee et rapide. O proscrits, benissons
nos peres dans leurs tombes, benissons ces dates glorieuses qui
rayonnent sur ces murailles, benissons la sainte marche des idees.
Le passe appartient aux princes; il s'appelle Barbarie; l'avenir
appartient aux peuples; il s'appelle Humanite!





1854


_La peine de mort.--Un gibet a Guernesey. Complaisances anglaises.
--Evocation de l'avenir. Misere.--Nostalgie. Encore un qui meurt.
--Desastres en Crimee. Bassesse dans le parlement. Attitude du
proscrit devant le proscripteur._




I

AUX HABITANTS DE GUERNESEY

Janvier 1854.


Une condamnation a mort est prononcee dans les iles de la Manche.
Victor Hugo intervient.


Peuple de Guernesey,

C'est un proscrit qui vient a vous.

C'est un proscrit qui vient vous parler pour un condamne. L'homme qui
est dans l'exil tend la main a l'homme qui est dans le sepulcre. Ne le
trouvez pas mauvais, et ecoutez-moi.

Le mardi 18 octobre 1853, a Guernesey, un homme, John-Charles Tapner,
est entre la nuit chez une femme, Mme Saujon, et l'a tuee; puis il l'a
volee, et il a mis le feu au cadavre et a la maison, esperant que le
premier forfait s'en irait dans la fumee du second. Il s'est trompe.
Les crimes ne sont pas complaisants, et l'incendie a refuse de cacher
l'assassinat. La providence n'est pas une receleuse; elle a livre le
meurtrier.

Le proces fait a Tapner a jete un jour hideux sur plusieurs autres
crimes. Depuis un certain temps des mains, tout de suite disparues,
avaient mis le feu a diverses maisons dans l'ile; les presomptions
se sont fixees sur Tapner, et il a paru vraisemblable que tous les
precedents incendies dussent se resumer dans le sanglant incendiaire
du 18 octobre.

Cet homme a ete juge; juge avec une impartialite et un scrupule qui
honorent votre libre et integre magistrature. Treize audiences ont
ete employees a l'examen des faits et a la formation lente de la
conviction des juges. Le 3 janvier l'arret a ete rendu a l'unanimite;
et a neuf heures du soir, en audience publique et solennelle, votre
honorable chef-magistrat, le bailli de Guernesey, d'une voix brisee
et eteinte, tremblant d'une emotion dont je le glorifie, a declare a
l'accuse "que la loi punissant de mort le meurtre", il devait, lui
John-Charles Tapner, se preparer a mourir, qu'il serait pendu, le 27
janvier prochain, sur le lieu meme de son crime, et que, la ou il
avait tue, il serait tue.

Ainsi, a ce moment ou nous sommes, il y a, au milieu de vous, au
milieu de nous, habitants de cet archipel, un homme qui, dans cet
avenir plein d'heures obscures pour tous les autres hommes, voit
distinctement sa derniere heure; en cet instant, dans cette minute ou
nous respirons librement, ou nous allons et venons, ou nous parlons et
sourions, il y a, a quelques pas de nous, et le coeur se serre en y
songeant, il y a dans une geole, sur un grabat de prison, un homme,
un miserable homme frissonnant, qui vit l'oeil fixe sur un jour de ce
mois, sur le 27 janvier, spectre qui grandit et qui approche. Le 27
janvier, masque pour nous tous comme tous les autres jours qui nous
attendent, ne montre qu'a cet homme son visage, la face sinistre de la
mort.

Guernesiais, Tapner est condamne a mort; en presence du texte des
codes, votre magistrature a fait, son devoir; elle a rempli, pour me
servir des propres termes du chef-magistrat, "son obligation"; mais
prenez garde. Ceci est le talion. Tu as tue, tu seras tue. Devant la
loi humaine, c'est juste; devant la loi divine, c'est redoutable.

Peuple de Guernesey, rien n'est petit quand il s'agit de
l'inviolabilite humaine. Le monde civilise vous demande la vie de cet
homme.

Qui suis-je? rien. Mais a-t-on besoin d'etre quelque chose pour
supplier? est-il necessaire d'etre grand pour crier grace? Hommes des
iles de la Manche, nous proscrits de France, nous vivons au milieu de
vous, nous vous aimons. Nous voyons vos voiles passer a l'horizon dans
les crepuscules des tempetes, et nous vous envoyons nos benedictions
et nos prieres. Nous sommes vos freres. Nous vous estimons, nous vous
honorons; nous venerons en vous le travail, le courage, les nuits
passees a la mer pour nourrir la femme et les enfants, les mains
calleuses du matelot, le front hale du laboureur, la France dont nous
sommes les fils et dont vous etes les petits-fils, l'Angleterre dont
vous etes les citoyens et dont nous sommes les hotes.

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28
Copyright (c) 2007. topboookz.com. All rights reserved.