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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Actes et Paroles vol. II

V >> Victor Hugo >> Actes et Paroles vol. II

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Je suis heureux toutes les fois que j'echange une parole avec vous; ma
reverie a besoin de ces eclats de lumiere que vous m'envoyez, et je
vous rends grace de vous tourner de temps en temps vers moi du haut de
cette cime ou vous etes, grand esprit.

Mon illustre amie, je suis a vos pieds.

VICTOR HUGO.




IV

WASHINGTON


On lit dans le _Courrier de l'Europe_ du 12 mars 1870:

"Des citoyens des Etats-Unis se sont reunis au Langham Hotel pour la
commemoration du jour de naissance de Washington. Parmi les toasts
nombreux qui ont ete portes, se trouvait le suivant:

"A Victor Hugo, l'ami de l'Amerique et le regenerateur predestine du
vieux monde!"

"Les citoyens chargerent le colonel Berton, president du banquet, de
transmettre a l'exile de Guernesey le toast des citoyens d'Amerique."

Victor Hugo s'est empresse de repondre:

Hauteville-House, 27 fevrier 1870.

Monsieur,

Je suis profondement touche du noble toast que vous m'avez transmis.
Je vous remercie, vous et vos honorables amis. Oui! a cote des
Etats-Unis d'Amerique, nous devons avoir les Etats-Unis d'Europe; les
deux mondes devraient faire une seule Republique. Ce jour viendra,
et alors la paix des peuples sera fondee sur cette base, la seule
fondation solide, la liberte des hommes.

Je suis un homme qui veut le droit. Rien de plus. Votre confiance
m'honore et me touche; je serre vos mains cordiales.

VICTOR HUGO.




V

HENNETT DE KESLER


L'annee 1870 s'ouvrit pour Victor Hugo par la mort d'un ami. Il avait
recueilli chez lui, depuis plusieurs annees, un vaillant vaincu de
decembre, Hennett de Kesler. Kesler et Victor Hugo avaient echange
leur premier serrement de main le 3 decembre au matin, rue
Sainte-Marguerite, a quelques pas de la barricade Baudin, qui venait
d'etre enlevee au moment meme ou Victor Hugo y arrivait. Cette
fraternite commencee dans les barricades s'etait continuee dans
l'exil.

Kesler, devore par la nostalgie, mais inebranlable, mourut le 6
avril 1870. Sa tombe est au cimetiere du Foulon, pres de la ville de
Saint-Pierre. C'est une pierre avec cette inscription

A KESLER.

et au bas on peut lire:

_Son compagnon d'exil_,

_Victor Hugo_.

Le 7 avril, Victor Hugo prononca sur la fosse de Kesler les paroles
que voici:

Le lendemain du guet-apens de 1851, le 3 decembre, au point du jour,
une barricade se dressa dans le faubourg Saint-Antoine, barricade
memorable ou tomba un representant du peuple. Cette barricade, les
soldats crurent la renverser, le coup d'etat crut la detruire; le coup
d'etat et ses soldats se trompaient. Demolie a Paris, elle fut refaite
par l'exil.

La barricade Baudin reparut immediatement, non plus en France, mais
hors de France; elle reparut, batie, non plus avec des paves, mais
avec des principes; de materielle qu'elle etait, elle devint ideale,
c'est-a-dire terrible; les proscrits la construisirent, cette
barricade altiere, avec les debris de la justice et de la liberte.
Toute la ruine du droit y fut employee, ce qui la fit superbe et
auguste. Depuis, elle est la, en face de l'empire; elle lui barre
l'avenir, elle lui supprime l'horizon. Elle est haute comme la verite,
solide comme l'honneur, mitraillee comme la raison; et l'on continue
d'y mourir. Apres Baudin,--car, oui, c'est la meme barricade!--Pauline
Roland y est morte, Ribeyrolles y est mort, Charras y est mort, Xavier
Durieu y est mort, Kesler vient d'y mourir.

Si l'on veut distinguer entre les deux barricades, celle du faubourg
Saint-Antoine et celle de l'exil, Kesler en etait le trait d'union,
car, ainsi que plusieurs autres proscrits, il etait des deux.

Laissez-moi glorifier cet ecrivain de talent et ce vaillant homme. Il
avait toutes les formes du courage, depuis le vif courage du combat
jusqu'au lent courage de l'epreuve, depuis la bravoure qui affronte
la mitraille jusqu'a l'heroisme qui accepte la nostalgie. C'etait un
combattant et un patient.

Comme beaucoup d'hommes de ce siecle, comme moi qui parle en ce
moment, il avait ete royaliste et catholique. Nul n'est responsable
de son commencement. L'erreur du commencement rend plus meritoire la
verite de la fin.

Kesler avait ete victime, lui aussi, de cet abominable enseignement
qui est une sorte de piege tendu a l'enfance, qui cache l'histoire aux
jeunes intelligences, qui falsifie les faits et fausse les esprits.
Resultat: les generations aveuglees. Vienne un despote, il pourra tout
escamoter aux nations ignorantes, tout jusqu'a leur consentement; il
pourra leur frelater meme le suffrage universel. Et alors on voit
ce phenomene, un peuple gouverne par extorsion de signature. Cela
s'appelle un plebiscite.

Kesler avait, comme plusieurs de nous, refait son education; il avait
rejete les prejuges suces avec le lait; il avait depouille, non le
vieil homme, mais le vieil enfant; pas a pas, il etait sorti des idees
fausses et entre dans les idees vraies; et muri, grandi, averti par
la realite, rectifie par la logique, de royaliste il etait devenu
republicain. Une fois qu'il eut vu la verite, il s'y devoua. Pas de
devouement plus profond et plus tenace que le sien. Quoique atteint du
mal du pays, il a refuse l'amnistie. Il a affirme sa foi par sa mort.

Il a voulu protester jusqu'au bout. Il est reste exile par adoration
pour la patrie. L'amoindrissement de la France lui serrait le coeur.
Il avait l'oeil fixe sur ce mensonge qui est l'empire; il s'indignait,
il fremissait de honte, il souffrait. Son exil et sa colere ont dure
dix-neuf ans. Le voila enfin endormi.

Endormi. Non. Je retire ce mot. La mort ne dort pas. La mort vit. La
mort est une realisation splendide. La mort touche a l'homme de deux
facons. Elle le glace, puis elle le ressuscite. Son souffle eteint,
oui, mais il rallume. Nous voyons les yeux qu'elle ferme, nous ne
voyons pas ceux qu'elle ouvre.

Adieu, mon vieux compagnon.--Tu vas donc vivre de la vraie vie! Tu
vas aller trouver la justice, la verite, la fraternite, l'harmonie et
l'amour dans la serenite immense. Te voila envole dans la clarte. Tu
vas connaitre le mystere profond de ces fleurs, de ces herbes que le
vent courbe, de ces vagues qu'on entend la-bas, de cette grande nature
qui accepte la tombe dans sa nuit et l'ame dans sa lumiere. Tu vas
vivre de la vie sacree et inextinguible des etoiles. Tu vas aller ou
sont les esprits lumineux qui ont eclaire et qui ont vecu, ou sont les
penseurs, les martyrs, les apotres, les prophetes, les precurseurs,
les liberateurs. Tu vas voir tous ces grands coeurs flamboyants dans
la forme radieuse que leur a donnee la mort. Ecoute, tu diras a
Jean-Jacques que la raison humaine est battue de verges; tu diras a
Beccaria que la loi en est venue a ce degre de honte qu'elle se cache
pour tuer; tu diras a Mirabeau que Quatrevingt-neuf est lie au pilori;
tu diras a Danton que le territoire est envahi par une horde pire que
l'etranger; tu diras a Saint-Just que le peuple n'a pas le droit de
parler; tu diras a Marceau que l'armee n'a pas le droit de penser;
tu diras a Robespierre que la Republique est poignardee; tu diras a
Camille Desmoulins que la justice est morte; et tu leur diras a tous
que tout est bien, et qu'en France une intrepide legion combat plus
ardemment que jamais, et que, hors de France, nous, les sacrifies
volontaires, nous, la poignee des proscrits survivants, nous tenons
toujours, et que nous sommes la, resolus a ne jamais nous rendre,
debout sur cette grande breche qu'on appelle l'exil, avec nos
convictions et avec leurs fantomes!




VI

AUX MARINS DE LA MANCHE


J'ai recu, des mains de l'honorable capitaine Harvey, la lettre
collective que vous m'adressez; vous me remerciez d'avoir dedie,
d'avoir donne a cette mer de la Manche, un livre. [Note: _Les
Travailleurs de la mer_.] O vaillants hommes, vous faites plus que de
lui donner un livre, vous lui donnez votre vie.

Vous lui donnez vos jours, vos nuits, vos fatigues, vos insomnies,
vos courages; vous lui donnez vos bras, vos coeurs, les pleurs de vos
femmes qui tremblent pendant que vous luttez, l'adieu des enfants, des
fiancees, des vieux parents, les fumees de vos hameaux envolees dans
le vent; la mer, c'est le grand danger, c'est le grand labeur, c'est
la grande urgence; vous lui donnez tout; vous acceptez d'elle cette
poignante angoisse, l'effacement des cotes; chaque fois qu'on part,
question lugubre, reverra-t-on ceux qu'on aime? La rive s'en va comme
un decor de theatre qu'une main emporte. Perdre terre, quel mot
saisissant! on est comme hors des vivants. Et vous vous devouez,
hommes intrepides. Je vois parmi vos signatures les noms de ceux qui,
dernierement, a Dungeness, ont ete de si heroiques sauveteurs [note:
Aldridge et Windham.]. Rien ne vous lasse. Vous rentrez au port, et
vous repartez.

Votre existence est un continuel defi a l'ecueil, au hasard, a la
saison, aux precipices de l'eau, aux pieges du vent. Vous vous en
allez tranquilles dans la formidable vision de la mer; vous vous
laissez echeveler par la tempete; vous etes les grands opiniatres du
recommencement perpetuel; vous etes les rudes laboureurs du sillon
bouleverse; la, nulle part la limite et partout l'aventure; vous allez
dans cet infini braver cet inconnu; ce desert de tumulte et de bruit
ne vous fait pas peur; vous avez la vertu superbe de vivre seuls avec
l'ocean dans la rondeur sinistre de l'horizon; l'ocean est inepuisable
et vous etes mortels, mais vous ne le redoutez pas; vous n'aurez pas
son dernier ouragan et il aura votre dernier souffle. De la votre
fierte, je la comprends. Vos habitudes de temerite ont commence des
l'enfance, quand vous couriez tout nus sur les greves; meles aux
vastes plis des marees montantes et brunis par le hale, grandis par
la rafale, vieillis dans les orages, vous ne craignez pas l'ocean, et
vous avez droit a sa familiarite farouche, ayant joue tout petits avec
son enormite.

Vous me connaissez peu. Je suis pour vous une silhouette de l'abime
debout au loin sur un rocher. Vous apercevez par instants dans la
brume cette ombre, et vous passez. Pourtant, a travers vos fracas de
houles et de bourrasques, l'espece de vague rumeur que peut faire un
livre est venue jusqu'a vous. Vous vous tournez vers moi entre deux
tempetes et vous me remerciez.

Je vous salue.

Je vais vous dire ce que je suis. Je suis un de vous. Je suis
un matelot, je suis un combattant du gouffre. J'ai sur moi un
dechainement d'aquilons. Je ruisselle et je grelotte, mais je souris,
et quelquefois comme vous je chante. Un chant amer. Je suis un guide
echoue, qui ne s'est pas trompe, mais qui a sombre, a qui la boussole
donne raison et a qui l'ouragan donne tort, qui a en lui la quantite
de certitude que produit la catastrophe traversee, et qui a droit de
parler aux pilotes avec l'autorite du naufrage. Je suis dans la nuit,
et j'attends avec calme l'espece de jour qui viendra, sans trop y
compter pourtant, car si Apres-demain est sur, Demain ne l'est pas;
les realisations immediates sont rares, et, comme vous, j'ai plus
d'une fois, sans confiance, vu poindre la sinistre aurore. En
attendant, je suis comme vous dans la tourmente, dans la nuee, dans
le tonnerre; j'ai autour de moi un perpetuel tremblement d'horizon,
j'assiste au va-et-vient de ce flot qu'on appelle le fait; en proie
aux evenements comme vous aux vents, je constate leur demence
apparente et leur logique profonde; je sens que la tempete est une
volonte, et que ma conscience en est une autre, et qu'au fond elles
sont d'accord; et je persiste, et je resiste, et je tiens tete aux
despotes comme vous aux cyclones, et je laisse hurler autour de moi
toutes les meutes du cloaque et tous les chiens de l'ombre, et je fais
mon devoir, pas plus emu de la haine que vous de l'ecume.

Je ne vois pas l'etoile, mais je sais qu'elle me regarde, et cela me
suffit.

Voila ce que je suis. Aimez-moi.

Continuons. Faisons notre tache; vous de votre cote, moi du mien; vous
parmi les flots, moi parmi les hommes. Travaillons aux sauvetages.
Oui, accomplissons notre fonction qui est une tutelle; veillons et
surveillons, ne laissons se perdre aucun signal de detresse, tendons
la main a tous ceux qui s'enfoncent, soyons les vigies du sombre
espace, ne permettons pas que ce qui doit disparaitre revienne,
regardons fuir dans les tenebres, vous le vaisseau-fantome, moi
le passe. Prouvons que le chaos est navigable. Les surfaces sont
diverses, et les agitations sont innombrables, mais il n'y a qu'un
fond, qui est Dieu. Ce fond, je le touche, moi qui vous parle. Il
s'appelle la verite et la justice. Qui tombe pour le droit tombe dans
le vrai. Ayons cette securite. Vous suivez la boussole, je suis la
conscience. O intrepides lutteurs, mes freres, ayons foi, vous dans
l'onde, moi dans la destinee. Ou sera la certitude si ce n'est dans
cette mobilite soumise au niveau? Votre devoir est identique au mien.
Combattons, recommencons, perseverons, avec cette pensee que la haute
mer se prolonge au dela de la vue humaine, que, meme hors de la vie,
l'immense navigation continue, et qu'un jour nous constaterons la
ressemblance de l'ocean ou sont les vagues avec la tombe ou sont les
ames. Une vague qui pense, c'est l'ame humaine.

VICTOR HUGO.




VII

LES SAUVETEURS


Hauteville-House, 14 avril 1870.

Messieurs les connetables de Saint-Pierre-Port,

En ce moment de naufrages et de sinistres, il faut encourager les
sauveteurs. Chacun, dans la mesure de ce qu'il peut, doit les honorer
et les remercier. Dans les ports de mer, le sauvetage est toujours a
l'ordre du jour.

J'ai en ma possession une bouee et une ceinture de sauvetage modeles,
executees specialement pour moi par l'excellent fabricant Dixon, de
Sunderland. M'en servir pour moi-meme, cela peut se faire attendre;
il me semble meilleur d'en user des aujourd'hui, en offrant, comme
publique marque d'estime, ces engins de conservation de la vie
humaine a l'homme de cette ile auquel on doit le plus grand nombre de
sauvetages.

Vous etes necessairement mieux renseignes que moi. Veuillez me le
designer. J'aurai l'honneur de vous remettre immediatement la ceinture
et la bouee pour lui etre transmises.

Recevez l'assurance de ma cordialite,

VICTOR HUGO.

A la suite de cette lettre, le capitaine Abraham Martin, maitre
du port, a ete designe comme ayant opere dans sa vie environ
quarante-cinq sauvetages. C'est a lui qu'ont ete remis les engins de
sauvetage, sur lesquels M. Victor Hugo a ecrit de sa main:

_Donne comme publique marque d'estime au capitaine Abraham Martin_.




VIII

LE TRAVAIL EN AMERIQUE


Hauteville-House, 22 avril 1870.

Vous m'annoncez, general, une bonne nouvelle, la coalition des
travailleurs en Amerique; cela fera pendant a la coalition des rois
en France.

Les travailleurs sont une armee; a une armee il faut des chefs; vous
etes un des hommes designes comme guides par votre double instinct de
revolution et de civilisation.

Vous etes de ceux qui savent conseiller au peuple tout le possible,
sans sortir du juste et du vrai.

La liberte est un moyen en meme temps qu'un but, vous le comprenez.
Aussi les travailleurs vous ont-ils elu pour leur representant en
Amerique. Je vous felicite et les felicite.

Le travail est aujourd'hui le grand droit comme il est le grand
devoir.

L'avenir appartient desormais a deux hommes, l'homme qui pense et
l'homme qui travaille.

A vrai dire, ces deux hommes n'en font qu'un, car penser c'est
travailler.

Je suis de ceux qui ont fait des classes souffrantes la preoccupation
de leur vie. Le sort de l'ouvrier, partout, en Amerique comme
en Europe, fixe ma plus profonde attention et m'emeut jusqu'a
l'attendrissement. Il faut que les classes souffrantes deviennent les
classes heureuses, et que l'homme qui jusqu'a ce jour a travaille dans
les tenebres travaille desormais dans la lumiere.

J'aime l'Amerique comme une patrie. La grande republique de Washington
et de John Brown est une gloire de la civilisation. Qu'elle n'hesite
pas a prendre souverainement sa part du gouvernement du monde. Au
point de vue social, qu'elle emancipe les travailleurs; au point de
vue politique, qu'elle delivre Cuba.

L'Europe a les yeux fixes sur l'Amerique. Ce que l'Amerique fera
sera bien fait. L'Amerique a ce double bonheur d'etre libre comme
l'Angleterre et logique comme la France.

Nous l'applaudirons patriotiquement dans tous ses progres. Nous sommes
les concitoyens de toute nation qui est grande.

General, aidez les travailleurs dans leur coalition puissante et
sainte.

Je vous serre la main.

VICTOR HUGO.




IX

LE PLEBISCITE


Au printemps de 1870, Louis Bonaparte, sentant peut-etre on ne sait
quel ebranlement mysterieux, eprouva le besoin de se faire etayer par
le peuple. Il demanda a la nation de confirmer l'empire par un vote.
On consulta de France Victor Hugo, on lui demanda de dire quel devait
etre ce vote. Il repondit:

Non.

En trois lettres ce mot dit tout.

Ce qu'il contient remplirait un volume.

Depuis dix-neuf ans bientot, cette reponse se dresse devant l'empire.

Ce sphinx obscur sent que c'est la le mot de son enigme.

A tout ce que l'empire est, veut, reve, croit, peut et fait, Non
suffit.

Que pensez-vous de l'empire? Je le nie.

Non est un verdict.

Un des proscrits de decembre, dans un livre, publie hors de France en
1853, s'est qualifie "la bouche qui dit Non".

Non a ete la replique a ce qu'on appelle l'amnistie.

Non sera la replique a ce qu'on appelle le plebiscite.

Le plebiscite essaye d'operer un miracle: faire accepter l'empire a la
conscience humaine.

Rendre l'arsenic mangeable. Telle est la question.

L'empire a commence par ce mot: Proscription. Il voudrait bien finir
par celui-ci: Prescription. Ce n'est qu'une toute petite lettre a
changer. Rien de plus difficile.

S'improviser Cesar, transformer le serment en Rubicon et l'enjamber,
faire tomber au piege en une nuit tout le progres humain, empoigner
brusquement le peuple sous sa grande forme republique et le mettre a
Mazas, prendre un lion dans une souriciere, casser par guet-apens le
mandat des representants et l'epee des generaux, exiler la verite,
expulser l'honneur, ecrouer la loi, decreter d'arrestation la
revolution, bannir 89 et 92, chasser la France de France, sacrifier
sept cent mille hommes pour demolir la bicoque de Sebastopol,
s'associer a l'Angleterre pour donner a la Chine le spectacle de
l'Europe vandale, stupefier de notre barbarie les barbares, detruire
le palais d'Ete de compte a demi avec le fils de lord Elgin qui a
mutile le Parthenon, grandir l'Allemagne et diminuer la France par
Sadowa, prendre et lacher le Luxembourg, promettre Mexico a un
archiduc et lui donner Queretaro, apporter a l'Italie une delivrance
qui aboutit au concile, faire fusiller Garibaldi par des fusils
italiens a Aspromonte et par des fusils francais a Mentana, endetter
le budget de huit milliards, tenir en echec l'Espagne republicaine,
avoir une haute cour sourde aux coups de pistolet, tuer le respect des
juges par le respect des princes, faire aller et venir les armees,
ecraser les democraties, creuser des abimes, remuer des montagnes,
cela est aise. Mais mettre un _e_ a la place d'un _o_, c'est
impossible.

Le droit peut-il etre proscrit? Oui. Il l'est. Prescrit? Non.

Un succes comme le Deux-Decembre ressemble a un mort en ceci qu'il
tombe tout de suite en pourriture et en differe en cela qu'il ne tombe
jamais en oubli. La revendication contre de tels actes est de droit
eternel.

Ni limite legale, ni limite morale. Aucune decheance ne peut etre
opposee a l'honneur, a la justice et a la verite, le temps ne peut
rien sur ces choses. Un malfaiteur qui dure ne fait qu'ajouter au
crime de son origine le crime de sa duree.

Pour l'histoire, pas plus que pour la conscience humaine, Tibere ne
passe jamais a l'etat de "fait accompli".

Newton a calcule qu'une comete met cent mille ans a se refroidir; de
certains crimes enormes mettent plus de temps encore.

La voie de fait aujourd'hui regnante perd sa peine. Les plebiscites
n'y peuvent rien. Elle croit avoir le droit de regner; elle n'a pas le
droit.

C'est etrange, un plebiscite. C'est le coup d'etat qui se fait morceau
de papier. Apres la mitraille, le scrutin. Au canon raye succede
l'urne felee. Peuple, vote que tu n'existes pas. Et le peuple vote. Et
le maitre compte les voix. Il en a tout ce qu'il a voulu avoir; et il
met le peuple dans sa poche. Seulement il ne s'est pas apercu que ce
qu'il croit avoir saisi est insaisissable. Une nation, cela n'abdique
pas. Pourquoi? parce que cela se renouvelle. Le vote est toujours
a recommencer. Lui faire faire une alienation quelconque de
souverainete, extraire de la minute l'heredite, donner au suffrage
universel, borne a exprimer le present, l'ordre d'exprimer l'avenir,
est-ce que ce n'est pas nul de soi? C'est comme si l'on commandait a
Demain de s'appeler Aujourd'hui.

N'importe, on a vote. Et le maitre prend cela pour un consentement. Il
n'y a plus de peuple. Ces pratiques font rire les anglais. Subir
le coup d'etat! subir le plebiscite! comment une nation peut-elle
accepter de telles humiliations? L'Angleterre a en ce moment-ci le
bonheur de mepriser un peu la France. Alors meprisez l'ocean. Xerces
lui a donne le fouet.

On nous invite a voter sur ceci: le perfectionnement d'un crime.

L'empire, apres dix-neuf ans d'exercice, se croit tentant. Il nous
offre ses progres. Il nous offre le coup d'etat accommode au point
de vue democratique, la nuit de Decembre ajustee a l'inviolabilite
parlementaire, la tribune libre emboitee dans Cayenne, Mazas modifie
dans le sens de l'affranchissement, la violation de tous les droits
arrangee en gouvernement liberal.

Eh bien, non.

Nous sommes ingrats.

Nous, les citoyens de la republique assassinee, nous, les justiciers
pensifs, nous regardons avec l'intention d'en user, l'affaiblissement
d'autorite propre a la vieillesse d'une trahison. Nous attendons.

Et en attendant, devant le mecanisme dit plebiscite, nous haussons les
epaules.

A l'Europe sans desarmement, a la France, sans influence, a la Prusse
sans contre-poids, a la Russie sans frein, a l'Espagne sans point
d'appui, a la Grece sans la Crete, a l'Italie sans Rome, a Rome sans
les Romains, a la democratie sans le peuple, nous disons Non.

A la liberte poinconnee par le despotisme, a la prosperite derivant
d'une catastrophe, a la justice rendue au nom d'un accuse, a la
magistrature marquee des lettres L. N. B., a 89 vise par l'empire, au
14 Juillet complete par le 2 Decembre, a la loyaute juree par le faux
serment, au progres decrete par la retrogradation, a la solidite
promise par la ruine, a la lumiere octroyee par les tenebres, a
l'escopette qui est derriere le mendiant, au visage qui est derriere
le masque, au spectre qui est derriere le sourire, nous disons Non.

Du reste, si l'auteur du coup d'etat tient absolument a nous adresser
une question a nous, peuple, nous ne lui reconnaissons que le droit de
nous faire celle-ci:

"Dois-je quitter les Tuileries pour la Conciergerie et me mettre a la
disposition de la justice?

"NAPOLEON."

Oui.

VICTOR HUGO.

Hauteville-House, 27 avril 1870.




X

LA GUERRE EN EUROPE


En juillet 1870, la guerre eclate. Le piege Hohenzollern est tendu par
la Prusse a la France, et la France y tombe. Victor Hugo croyait la
France armee, et, par consequent, d'avance il la croyait victorieuse.
Il deplorait pourtant cette guerre, et il songeait au sang qu'elle
allait repandre.

Il ecrivit aux femmes de Guernesey la lettre qu'on va lire et qui fut
reproduite par les journaux anglais comme adressee a toutes les femmes
d'Angleterre.

Pendant le siege de Paris, des ballots de charpie, expedies
d'Angleterre a Victor Hugo, furent partages par lui, comme il s'y
etait engage dans sa lettre, en deux parts egales, l'une pour les
blesses francais, l'autre pour les blesses allemands. M. de Flavigny,
president de la commission internationale, se chargea de transmettre
au quartier general de Versailles les ballots de charpie destines par
Victor Hugo aux ambulances allemandes.


AUX FEMMES DE GUERNESEY

Hauteville-House, 22 juillet 1870.

Mesdames,

Il a plu a quelques hommes de condamner a mort une partie du genre
humain, et une guerre a outrance se prepare. Cette guerre n'est ni
une guerre de liberte, ni une guerre de devoir, c'est une guerre
de caprice. Deux peuples vont s'entre-tuer pour le plaisir de deux
princes. Pendant que les penseurs perfectionnent la civilisation, les
rois perfectionnent la guerre. Celle-ci sera affreuse.

On annonce des chefs-d'oeuvre. Un fusil tuera douze hommes, un canon
en tuera mille. Ce qui va couler a flots dans le Rhin, ce n'est plus
l'eau pure et libre des grandes Alpes, c'est le sang des hommes.

Des meres, des soeurs, des filles, des femmes vont pleurer. Vous allez
toutes etre en deuil, celles-ci a cause de leur malheur, celles-la a
cause du malheur des autres.

Mesdames, quel carnage! quel choc de tous ces infortunes combattants!
Permettez-moi de vous adresser une priere. Puisque ces aveugles
oublient qu'ils sont freres, soyez leurs soeurs, venez-leur en aide,
faites de la charpie. Tout le vieux linge de nos maisons, qui ici
ne sert a rien, peut la-bas sauver la vie a des blesses. Toutes les
femmes de ce pays s'employant a cette oeuvre fraternelle, ce sera
beau; ce sera un grand exemple et un grand bienfait. Les hommes font
le mal, vous femmes, faites le remede; et puisque sur cette terre il y
a de mauvais anges, soyez les bons.

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