Actes et Paroles vol. II
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Victor Hugo >> Actes et Paroles vol. II
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V
Qu'il aille donc! qu'il aille, emportant son mandat,
Ce chevalier errant des peuples, ce soldat.
Ce paladin, ce preux de l'ideal! qu'il parte.
Nous, les proscrits d'Athene, a ce proscrit de Sparte,
Ouvrons nos seuils; qu'il soit notre hote maintenant;
Qu'en notre maison sombre il entre rayonnant.
Oui, viens, chacun de nous, frere a l'ame meurtrie,
Veut avec son exil te faire une patrie!
Viens, assieds-toi chez ceux qui n'ont plus de foyer.
Viens, toi qu'on a pu vaincre et qu'on n'a pu ployer!
Nous chercherons quel est le nom de l'esperance;
Nous dirons: Italie! et tu repondras: France!
Et nous regarderons, car le soir fait rever,
En attendant les droits, les astres se lever.
L'amour du genre humain se double d'une haine
Egale au poids du joug, au froid noir de la chaine,
Aux mensonges du pretre, aux cruautes du roi.
Nous sommes rugissants et terribles. Pourquoi?
Parce que nous aimons. Toutes ces humbles tetes,
Nous voulons les voir croitre et nous sommes des betes
Dans l'antre, et nous avons les peuples pour petits.
Jetes au meme ecueil, mais non pas engloutis,
Frere, nous nous dirons tous les deux notre histoire;
Tu me raconteras Palerme et ta victoire,
Je te dirai Paris, sa chute et nos sanglots,
Et nous lirons ensemble Homere au bord des flots.
Puis tu continueras ta marche apre et hardie.
Et, la-bas, la lueur deviendra l'incendie.
VI
Ah! race italienne, il etait ton appui!
Ah! vous auriez eu Rome, o peuples, grace a lui,
Grace au bras du guerrier, grace au coeur du prophete.
D'abord il l'eut donnee, ensuite il l'eut refaite.
Oui, calme, ayant en lui de la grandeur assez
Pour s'ajouter sans trouble aux heros trepasses,
Il eut reforge Rome; il eut mele l'exemple
Du vieux sepulcre avec l'exemple du vieux temple;
Il eut mele Turin, Pise, Albe, Velletri,
Le Capitole avec le Vesuve, et petri
L'ame de Juvenal avec l'ame de Dante;
Il eut trempe d'airain la fibre independante;
Il vous eut des titans montre les fiers chemins.
Pleurez, italiens! il vous eut faits romains.
VII
Le crime est consomme. Qui l'a commis? Ce pape?
Non. Ce roi? non. Le glaive a leur bras faible echappe.
Qui donc est le coupable alors? Lui. L'homme obscur;
Celui qui s'embusqua derriere notre mur;
Le fils du Sinon grec et du Judas biblique;
Celui qui, souriant, guetta la republique,
Son serment sur le front, son poignard a la main.
Il est parmi vous, rois, o groupe a peine humain,
Un homme que l'eclair de temps en temps regarde.
Ce condamne, qui triple autour de lui sa garde,
Perd sa peine. Son tour approche. Quand? Bientot.
C'est pourquoi l'on entend un grondement la-haut.
L'ombre est sur vos palais, o rois. La nuit l'apporte.
Tel que l'executeur frappant a votre porte,
Le tonnerre demande a parler a quelqu'un.
Et cependant l'odeur des morts, affreux parfum
Qui se mele a l'encens des Tedeums superbes,
Monte du fond des bois, du fond des pres pleins d'herbes,
Des steppes, des marais, des vallons, en tous lieux!
Au fatal boulevard de Paris oublieux,
Au Mexique, en Pologne, en Crete ou la nuit tombe,
En Italie, on sent un miasme de tombe,
Comme si, sur ce globe et sous le firmament,
Etant dans sa saison d'epanouissement,
Vaste mancenillier de la terre en demence,
Le carnage vermeil ouvrait sa fleur immense.
Partout des egorges! des massacres partout!
Le cadavre est a terre et l'idee est debout.
Ils gisent etendus dans les plaines farouches,
L'appel aux armes flotte au-dessus de leurs bouches.
On les dirait semes. Ils le sont. Le sillon
Se nomme liberte. La mort est l'aquilon,
Et les morts glorieux sont la graine sublime
Qu'elle disperse au loin sur l'avenir, abime.
Germez, heros! et vous, cadavres, pourrissez.
Fais ton oeuvre, o mystere! epars, nus, herisses,
Beants, montrant au ciel leurs bras coupes qui pendent,
Tous ces extermines immobiles attendent.
Et tandis que les rois, joyeux et desastreux,
Font une fete auguste et triomphale entre eux,
Tandis que leur olympe abonde, au fond des nues,
En fanfare, en festins, en joie, en gorges nues,
Rit, chante, et, sur nos fronts, montre aux hommes contents
Une fraternite de czars et de sultans,
De son cote, la-bas, au desert, sous la bise,
Dans l'ombre avec la mort le vautour fraternise;
Les betes du sepulcre ont leur vil rendez-vous;
Le freux, la louche orfraie, et le pygargue roux,
L'apre autour, les milans, feroces hirondelles,
Volent droit aux charniers, et tous a tire-d'ailes.
Se hatent vers les morts, et ces rauques oiseaux
S'abattent, l'un mordant la chair, l'autre les os,
Et, criant, s'appelant, le feu sous les paupieres,
Viennent boire le sang qui coule entre les pierres.
VIII
O peuple, noir dormeur, quand t'eveilleras-tu?
Rester couche sied mal a qui fut abattu.
Tu dors, avec ton sang sur les mains, et, stigmate
Que t'a laisse l'abjecte et dure casemate,
La marque d'une corde autour de tes poignets.
Qu'as-tu fait de ton ame, o toi qui t'indignais?
L'empire est une cave, et toutes les especes
De nuit te tiennent pris sous leurs brumes epaisses.
Tu dors, oubliant tout, ta grandeur, son complot,
La liberte, le droit, ces lumieres d'en haut;
Tu fermes les yeux, lourd, gisant sous d'affreux voiles,
Sans souci de l'affront que tu fais aux etoiles!
Allons, remue. Allons, mets-toi sur ton seant.
Qu'on voie enfin bouger le torse du geant.
La longueur du sommeil devient ignominie.
Es-tu las? es-tu sourd? es-tu mort? Je le nie.
N'as-tu pas conscience en ton accablement
Que l'opprobre s'accroit de moment en moment?
N'entends-tu pas qu'on marche au-dessus de ta tete?
Ce sont les rois. Ils font le mal. Ils sont en fete.
Tu dors sur ce fumier! Toi qui fus citoyen,
Te voila devenu bete de somme. Eh bien,
L'ane se leve, et brait; le boeuf se dresse, et beugle.
Cherche donc dans ta nuit puisqu'on t'a fait aveugle!
O toi qui fus si grand, debout! car il est tard.
Dans cette obscurite l'on peut mettre au hasard
La main sur de la honte ou bien sur de la gloire;
Etends le bras le long de la muraille noire;
L'inattendu dans l'ombre ici peut se cacher;
Tu parviendras peut-etre a trouver, a toucher,
A saisir une epee entre tes poings funebres,
Dans le tatonnement farouche des tenebres!
Hauteville-House, novembre 1867.
Un mois ne s'etait pas ecoule depuis la publication de ce poeme, que
dix-sept traductions en avaient deja paru, dont quelques-unes en vers.
Le dechainement de la presse clericale augmenta le retentissement.
Garibaldi repondit a Victor Hugo par un poeme en vers francais, noble
remerciement d'une grande ame.
La publication du poeme de Victor Hugo donna lieu a un incident. En ce
moment-la (novembre 1867), on jouait _Hernani_ au Theatre-Francais,
et l'on allait jouer _Ruy Blas_ a l'Odeon. Les representations
d'_Hernani_ furent arretees, et Victor Hugo recut a Guernesey la
lettre suivante:
"Le directeur du Theatre imperial de l'Odeon a l'honneur d'informer M.
Victor Hugo que la reprise de _Ruy Blas_ est interdite.
"CHILLY."
Victor Hugo repondit:
"_A M. Louis Bonaparte, aux Tuileries_.
"Monsieur, je vous accuse reception de la lettre signee CHILLY.
"VICTOR HUGO."
IX
LES ENFANTS PAUVRES
Noel. Decembre 1867.
J'eprouve toujours un certain embarras a voir tant de personnes
reunies autour d'une chose si simple et si petite. Moi, solitaire, une
fois par an j'ouvre ma maison. Pourquoi? Pour montrer a qui veut la
voir une humble fete, une heure de joie donnee, non par moi, mais par
Dieu, a quarante enfants pauvres. Toute l'annee la misere, un jour la
joie. Est-ce trop!
Mesdames, c'est a vous que je m'adresse, car a qui offrir la joie des
enfants, si ce n'est au coeur des femmes?--Pensez toutes a vos enfants
en voyant ceux-ci, et, dans la mesure de vos forces, et pour commencer
des l'enfance la fraternite des hommes, faites, vous qui etes des
meres heureuses et favorisees, faites que les petits riches ne soient
pas envies par les petits pauvres! Semons l'amour. C'est ainsi que
nous apaiserons l'avenir.
Comme je le disais l'an dernier, a pareille occasion, faire du bien
a quarante enfants est un fait insignifiant; mais si ce nombre de
quarante enfants pouvait, par le concours de tous les bons coeurs,
s'accroitre indefiniment, alors il y aurait un exemple utile. Et c'est
dans ce but de propagande que j'ai consenti a laisser se repandre
un peu de publicite sur le Diner des enfants pauvres institue a
Hauteville-House.
Cette petite fondation a donc deux buts principaux, un but d'hygiene
et un but de propagande.
Au point de vue de l'hygiene, reussit-elle? Oui. La preuve la
voici: depuis six ans que ce Diner des enfants pauvres est fonde a
Hauteville-House, sur quarante enfants qui y prennent part, deux
seulement sont morts. Deux en six ans! Je livre ce fait aux reflexions
des hygienistes et des medecins.
Au point de vue de la propagande, reussit-elle? Oui. Des Diners
hebdomadaires pour l'enfance pauvre, fondes sur le modele de celui-ci,
commencent a s'etablir un peu partout; en Suisse, en Angleterre,
surtout en Amerique. J'ai recu hier un journal anglais, le _Leith
Pilot_, qui en recommande vivement l'etablissement.
L'an dernier je vous lisais une lettre, inseree dans le _Times_,
annoncant a Londres la fondation d'un diner de 320 enfants.
Aujourd'hui voici une lettre que m'ecrit lady Thompson, tresoriere
d'un Diner d'enfants pauvres dans la paroisse de Marylebone, ou
sont admis 6,000 enfants. De 300 a 6,000, c'est la une progression
magnifique, d'une annee a l'autre. Je felicite et je remercie ma noble
correspondante, lady Thompson. Grace a elle et a ses honorables amis,
l'idee du solitaire a fructifie. Le petit ruisseau de Guernesey est
devenu a Londres un grand fleuve.
Un dernier mot.
Tous, tant que nous sommes, nous avons ici-bas des devoirs de diverses
sortes. Dieu nous impose d'abord les devoirs severes. Nous devons,
dans l'interet de tous les hommes, lutter; nous devons combattre les
forts et les puissants, les forts quand ils abusent de la force, les
puissants quand ils emploient au mal la puissance; nous devons prendre
au collet le despote, quel qu'il soit, depuis le charretier qui
maltraite un cheval jusqu'au roi qui opprime un peuple. Resister et
lutter, ce sont de rudes necessites. La vie serait dure si elle ne se
composait que de cela.
Quelquefois, a bout de forces, on demande, en quelque sorte, grace au
devoir. On se tourne vers la conscience: Que veux-tu que j'y fasse?
repond la conscience; le devoir est de continuer. Pourtant on
interrompt un moment la lutte, on se met a contempler les enfants, les
pauvres petits, les frais visages que fait lumineux et roses l'aube
auguste de la vie, on se sent emu, on passe de l'indignation a
l'attendrissement, et alors on comprend la vie entiere, et l'on
remercie Dieu, qui, s'il nous donne les puissants et les mechants a
combattre, nous donne aussi les innocents et les faibles a soulager,
et qui, a cote des devoirs severes, a place les devoirs charmants. Les
derniers consolent des premiers.
1868
_Manin au tombeau.--Flourens en prison. La liberte, comprimee en
Crete, reparait en Espagne. Apres le devoir envers les hommes, le
devoir envers les enfants_.
I
MANIN
Victor Hugo, invite par les patriotes venitiens a venir assister a la
ceremonie de la translation des cendres de Manin a Venise, repondit
par la lettre suivante:
Hauteville-House, 16 mars 1868.
On m'ecrit de Venise, et l'on me demande si j'ai une parole a dire
dans cette illustre journee du 22 mars.
Oui. Et cette parole, la voici:
Venise a ete arrachee a Manin comme Rome a Garibaldi.
Manin mort reprend possession de Venise. Garibaldi vivant rentrera a
Rome.
La France n'a pas plus le droit de peser sur Rome que l'Autriche n'a
eu le droit de peser sur Venise.
Meme usurpation, qui aura le meme denoument.
Ce denoument, qui accroitra l'Italie, grandira la France.
Car toutes les choses justes que fait un peuple sont des choses
grandes.
La France libre tendra la main a l'Italie complete.
Et les deux nations s'aimeront. Je dis ceci avec une joie profonde,
moi qui suis fils de la France et petit-fils de l'Italie.
Le triomphe de Manin aujourd'hui predit le triomphe de Garibaldi
demain.
Ce jour du 22 mars est un jour precurseur.
De tels sepulcres sont pleins de promesses. Manin fut un combattant et
un proscrit du droit; il a lutte pour les principes; il a tenu haut
l'epee de lumiere. Il a eu, comme Garibaldi, la douceur heroique. La
liberte de l'Italie, visible, quoique voilee, est debout derriere son
cercueil. Elle otera son voile.
Et alors elle deviendra la paix tout en restant la liberte.
Voila ce qu'annonce Manin rentrant a Venise.
Dans un mort comme Manin il y a de l'esperance.
VICTOR HUGO.
II
GUSTAVE FLOURENS
En presence de certains faits, un cri d'indignation echappe.
M. Gustave Flourens est un jeune ecrivain de talent. Fils d'un pere
devoue a la science, il est devoue au progres. Quand l'insurrection de
Crete a eclate, il est alle en Crete. La nature l'avait fait penseur,
la liberte l'a fait soldat. Il a epouse la cause cretoise, il a lutte
pour la reunion de la Crete a la Grece; il a finalement adopte cette
Candie heroique; il a saigne et souffert sur cette terre infortunee,
il y a eu chaud et froid, faim et soif; il a guerroye, ce parisien,
dans les monts Blancs de Sphakia, il a subi les durs etes et les rudes
hivers, il a connu les sombres champs de bataille, et plus d'une fois,
apres le combat, il a dormi dans la neige a cote de ceux qui dormaient
dans la mort. Il a donne son sang, il a donne son argent. Detail
touchant, il lui est arrive de preter trois cents francs a ce
gouvernement de Crete, dedaigne, on le comprend, des gouvernements qui
s'endettent de treize milliards [note: C'etait a cette epoque la dette
de la France sous l'empire. Depuis, Sedan et ses suites ont accru
cette dette de dix milliards. Grace a l'aventure finale de l'empire,
la France doit dix milliards de plus; il est vrai qu'elle a deux
provinces de moins.]. Apres des annees d'un opiniatre devouement, ce
francais a ete fait cretois. L'assemblee nationale candiote s'est
adjoint M. Gustave Flourens; elle l'a envoye en Grece faire acte
de fraternite, et l'a charge d'introduire les deputes cretois au
parlement hellenique. A Athenes, M. Gustave Flourens a voulu voir
Georges de Danemark, qui est roi de Grece, a ce qu'il parait. M.
Gustave Flourens a ete arrete.
Francais, il avait un droit; cretois, il avait un devoir. Devoir
et droit ont ete meconnus. Le gouvernement grec et le gouvernement
francais, deux complices, l'ont embarque sur un paquebot de passage,
et il a ete apporte de force a Marseille. La, il etait difficile de ne
pas le laisser libre; on a du le lacher. Mis en liberte, M. Gustave
Flourens est immediatement reparti pour la Grece. Moins de huit jours
apres avoir ete expulse d'Athenes, il y rentrait. C'etait son devoir.
M. Gustave Flourens a accepte une mission sacree, il est le depute
d'un peuple qui expire, il est porteur d'un cri d'agonie, il est
depositaire du plus auguste des fideicommis, du droit d'une nation;
ce fideicommis, il veut y faire honneur; cette mission, il veut la
remplir. De la son obstination intrepide. Or, sous de certains regnes,
qui fait son devoir, fait un crime. A cette heure, M. Gustave Flourens
est hors la loi. Le gouvernement grec le traque, le gouvernement
francais le livre, et voici ce que ce lutteur stoique m'ecrit
d'Athenes, ou il est cache: _Si je suis pris, je m'attends au poison
dans quelque cachot_.
Dans une autre lettre, qu'on nous ecrit de Grece, nous lisons:
_Gustave Flourens est abandonne_.
Non, il n'est pas abandonne. Que les gouvernements le sachent, ceux
qui se croient forts comme la Russie, et ceux qui se sentent faibles
comme la Grece, ceux qui torturent la Pologne, comme ceux qui
trahissent la Crete, qu'ils le sachent, et qu'ils y songent, la France
est une immense force inconnue. La France n'est pas un empire, la
France n'est pas une armee, la France n'est pas une circonscription
geographique, la France n'est pas meme une masse de trente-huit
millions d'hommes plus ou moins distraits du droit par la fatigue; la
France est une ame. Ou est-elle? Partout. Peut-etre meme en ce moment
est-elle plutot ailleurs qu'en France. Il arrive quelquefois a une
patrie d'etre exilee. Une nation comme la France est un principe,
et son vrai territoire c'est le droit. C'est la qu'elle se refugie,
laissant la terre, devenue glebe, au joug, et le domaine materiel a
l'oppression materielle. Non, la Crete, qu'on met hors les nations,
n'est pas abandonnee. Non, son depute et son soldat, Gustave Flourens,
qu'on met hors la loi, n'est pas abandonne. La verite, cette grande
menace, est la, et veille. Les gouvernements dorment ou font semblant,
mais il y a quelque part des yeux ouverts. Ces yeux voient et jugent.
Ces yeux fixes sont redoutables. Une prunelle ou est la lumiere est
une attaque continue a tout ce qui est faux, inique et nocturne.
Sait-on pourquoi les cesars, les sultans, les vieux rois, les vieux
codes et les vieux dogmes se sont ecroules? C'est parce qu'ils avaient
sur eux cette lumiere. Sait-on pourquoi Napoleon est tombe? C'est
parce que la justice, debout dans l'ombre, le regardait.
VICTOR HUGO.
Hauteville-House, 9 juillet 1868.
Trois semaines apres la publication de cette lettre, Victor Hugo recut
le billet que voici:
Naples, 25 juillet 1868.
"Maitre,
"Grace a vous je suis hors de prison et de danger. Les gouvernements
ont ete forces, par la conscience publique, de lacher l'homme reclame
par Victor Hugo. Barbes vous a du la vie; je vous dois la liberte.
"GUSTAVE FLOURENS."
III
L'ESPAGNE
En 1868, l'homme exile fut frappe deux fois; il perdit coup sur
coup sa femme et son petit-fils, le premier-ne de son fils Charles.
L'enfant mourut en mars et Mme Victor Hugo en aout. Victor Hugo put
garder l'enfant pres de lui; on l'enterra dans la terre d'exil; mais
Mme Victor Hugo rentra en France. La mere avait exprime le voeu de
dormir pres de sa fille; on l'enterra au cimetiere de Villequier. Le
proscrit ne put suivre la morte. De loin, et debout sur la frontiere,
il vit le cercueil disparaitre a l'horizon. L'adieu supreme fut dit
en son nom sur la tombe de Villequier par une noble voix. Voici les
hautes et grandes paroles que prononca Paul Meurice:
"Je voudrais seulement lui dire adieu pour nous tous.
"Vous savez bien, vous qui l'entourez,--pour la derniere fois!--ce
qu'etait, ce qu'est cette ame si belle et si douce, cet adorable
esprit, ce grand coeur.
"Ah! ce grand coeur surtout! Comme elle aimait aimer! comme elle
aimait a etre aimee! comme elle savait souffrir avec ceux qu'elle
aimait!
"Elle etait la femme de l'homme le plus grand qui soit, et, par le
coeur, elle se haussait a ce genie. Elle l'egalait presque a force de
le comprendre.
"Et il faut qu'elle nous quitte! il faut que nous la quittions!
"Elle a deja, elle, retrouve a aimer. Elle a retrouve ses deux
enfants, ici (_montrant la fosse_)--et la (_montrant le ciel_).
"Victor Hugo m'a dit a la frontiere, hier soir: "Dites a ma fille
qu'en attendant je lui envoie sa mere." C'est dit, et je crois que
c'est entendu.
"Et maintenant, adieu donc! adieu pour les presents! adieu pour les
absents! adieu, notre amie; adieu, notre soeur!
"Adieu, mais au revoir!
Mais le devoir ne lache pas prise. Il a d'imperieuses urgences. Mme
Victor Hugo, on vient de le voir, etait morte en aout. En octobre,
l'ecroulement de la royaute en Espagne redonnait la parole a Victor
Hugo. Mis en demeure par de si decisifs evenements, il dut, quel que
fut son deuil, rompre le silence.
A L'ESPAGNE
Un peuple a ete pendant mille ans, du sixieme au seizieme siecle, le
premier peuple de l'Europe, egal a la Grece par l'epopee, a l'Italie
par l'art, a la France par la philosophie; ce peuple a eu Leonidas
sous le nom de Pelage, et Achille sous le nom de Cid; ce peuple a
commence par Viriate et a fini par Riego; il a eu Lepante, comme
les grecs ont eu Salamine; sans lui Corneille n'aurait pas cree la
tragedie et Christophe Colomb n'aurait pas decouvert l'Amerique; ce
peuple est le peuple indomptable du Fuero-Juzgo; presque aussi defendu
que la Suisse par son relief geologique, car le Mulhacen est au
mont Blanc comme 18 est a 24, il a eu son assemblee de la foret,
contemporaine du forum de Rome, meeting des bois ou le peuple regnait
deux fois par mois, a la nouvelle lune et a la pleine lune; il a eu
les cortes a Leon soixante-dix-sept ans avant que les anglais eussent
le parlement a Londres; il a eu son serment du Jeu de Paume a Medina
del Campo, sous Don Sanche; des 1133, aux cortes de Borja, il a eu le
tiers etat preponderant, et l'on a vu dans l'assemblee de cette nation
une seule ville, comme Saragosse, envoyer quinze deputes; des 1307,
sous Alphonse III, il a proclame le droit et le devoir d'insurrection;
en Aragon il a institue l'homme appele Justice, superieur a l'homme
appele Roi; il a dresse en face du trone le redoutable _sino no_; il
a refuse l'impot a Charles-Quint. Naissant, ce peuple a tenu en echec
Charlemagne, et, mourant, Napoleon. Ce peuple a eu des maladies et
subi des vermines, mais, en somme, n'a pas ete plus deshonore par les
moines que les lions par les poux. Il n'a manque a ce peuple que deux
choses, savoir se passer du pape, et savoir se passer du roi. Par la
navigation, par l'aventure, par l'industrie, par le commerce, par
l'invention appliquee au globe, par la creation des itineraires
inconnus, par l'initiative, par la colonisation universelle, il a ete
une Angleterre, avec l'isolement de moins et le soleil de plus. Il a
eu des capitaines, des docteurs, des poetes, des prophetes, des heros,
des sages. Ce peuple a l'Alhambra, comme Athenes a le Parthenon, et
a Cervantes, comme nous avons Voltaire. L'ame immense de ce peuple
a jete sur la terre tant de lumiere que pour l'etouffer il a fallu
Torquemada; sur ce flambeau, les papes ont pose la tiare, eteignoir
enorme. Le papisme et l'absolutisme se sont ligues pour venir a bout
de cette nation. Puis toute sa lumiere, ils la lui ont rendue en
flamme, et l'on a vu l'Espagne liee au bucher. Ce _quemadero_ demesure
a couvert le monde, sa fumee a ete pendant trois siecles le nuage
hideux de la civilisation, et, le supplice fini, le brulement acheve,
on a pu dire: Cette cendre, c'est ce peuple.
Aujourd'hui, de cette cendre cette nation renait. Ce qui est faux du
phenix est vrai du peuple.
Ce peuple renait. Renaitra-t-il petit? Renaitra-t-il grand? Telle est
la question.
Reprendre son rang, l'Espagne le peut. Redevenir l'egale de la France
et de l'Angleterre. Offre immense de la providence. L'occasion est
unique. L'Espagne la laissera-t-elle echapper?
Une monarchie de plus sur le continent, a quoi bon? L'Espagne sujette
d'un roi sujet des puissances, quel amoindrissement! D'ailleurs
etablir a cette heure une monarchie, c'est prendre de la peine pour
peu de temps. Le decor va changer.
Une republique en Espagne, ce serait le hola en Europe; et le hola
dit aux rois, c'est la paix; ce serait la France et la Prusse
neutralisees, la guerre entre les monarchies militaires impossible par
le seul fait de la revolution presente, la museliere mise a Sadowa
comme a Austerlitz, la perspective des tueries remplacee par la
perspective du travail et de la fecondite, Chassepot destitue au
profit de Jacquart; ce serait l'equilibre du continent brusquement
fait aux depens des fictions par ce poids dans la balance, la verite;
ce serait cette vieille puissance, l'Espagne, regeneree par cette
jeune force, le peuple; ce serait, au point de vue de la marine et
du commerce, la vie rendue a ce double littoral qui a regne sur la
Mediterranee avant Venise et sur l'Ocean avant l'Angleterre; ce serait
l'industrie fourmillant la ou croupit la misere; ce serait Cadix egale
a Southampton, Barcelone egale a Liverpool, Madrid egale a Paris. Ce
serait le Portugal, a un moment donne, faisant retour a l'Espagne, par
la seule attraction de la lumiere et de la prosperite; la liberte
est l'aimant des annexions. Une republique en Espagne, ce serait
la constatation pure et simple de la souverainete de l'homme sur
lui-meme, souverainete indiscutable, souverainete qui ne se met pas
aux voix; ce serait la production sans tarif, la consommation sans
douane, la circulation sans ligature, l'atelier sans proletariat, la
richesse sans parasitisme, la conscience sans prejuges, la parole sans
baillon, la loi sans mensonge, la force sans armee, la fraternite sans
Cain; ce serait le travail pour tous, l'instruction pour tous, la
justice pour tous, l'echafaud pour personne; ce serait l'ideal devenu
palpable, et, de meme qu'il y a l'hirondelle-guide, il y aurait la
nation-exemple. De peril point. L'Espagne citoyenne, c'est l'Espagne
forte; l'Espagne democratie, c'est l'Espagne citadelle. La republique
en Espagne, ce serait la probite administrant, la verite gouvernant,
la liberte regnant; ce serait la souveraine realite inexpugnable; la
liberte est tranquille parce qu'elle est invincible, et invincible
parce qu'elle est contagieuse. Qui l'attaque la gagne. L'armee envoyee
contre elle ricoche sur le despote. C'est pourquoi on la laisse en
paix. La republique en Espagne, ce serait, a l'horizon, l'irradiation
du vrai, promesse pour tous, menace pour le mal seulement; ce serait
ce geant, le droit, debout en Europe, derriere cette barricade, les
Pyrenees.
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