Actes et Paroles vol. II
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Victor Hugo >> Actes et Paroles vol. II
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Partout le progres est remis en question. Partout la liberte est
reniee. Partout l'ideal est insulte. Partout la reaction prospere sous
ses divers pseudonymes, bon ordre, bon gout, bon sens, bonnes lois,
etc.; mots qui sont des mensonges.
Jersey, la petite ile, etait en avant des grands peuples. Elle etait
libre, honnete, intelligente, humaine. Il parait que Jersey, voyant
que le monde recule, tient a reculer, elle aussi. Paris a decapite
Philippe, Jersey va pendre Bradley. Emulation en sens inverse du
progres.
Jersey affirmait le progres; Jersey va affirmer la reaction.
Le 11 aout, fete dans l'ile. On etranglera un homme. Jersey tient a
avoir, comme un roi de Prusse ou un empereur de Russie, son acces de
ferocite. O pauvre petit coin de terre!
Quel dementi a Dieu, qui a tant fait pour ce charmant pays! Quelle
ingratitude envers cette douce, sereine et bienfaisante nature! Un
gibet a Jersey! Qui est heureux devrait etre clement.
J'aime Jersey, je suis navre.
Publiez ma lettre si vous voulez. Tout aujourd'hui s'efforce
d'etouffer la lumiere. Ne nous lassons pas cependant; et, si le
present est sourd, jetons dans l'avenir, qui nous entendra, les
protestations de la verite et de l'humanite contre l'horrible nuit.
V.H.
III
LA CRETE
Un cri m'arrive d'Athenes.
Dans la ville de Phidias et d'Eschyle un appel m'est fait, des voix
prononcent mon nom.
Qui suis-je pour meriter un tel honneur? Rien. Un vaincu.
Et qui est-ce qui s'adresse a moi? Des vainqueurs.
Oui, candiotes heroiques, opprimes d'aujourd'hui, vous etes les
vainqueurs de l'avenir. Perseverez. Meme etouffes, vous triompherez.
La protestation de l'agonie est une force. C'est l'appel devant Dieu,
qui casse ... quoi? les rois.
Ces toutes-puissances que vous avez contre vous, ces coalitions de
forces aveugles et de prejuges tenaces, ces antiques tyrannies armees,
ont pour principal attribut une remarquable facilite de naufrage. La
tiare en poupe, le turban en proue, le vieux navire monarchique fait
eau. Il sombre a cette heure au Mexique, en Autriche, en Espagne, en
Hanovre, en Saxe, a Rome, et ailleurs. Perseverez.
Vaincus, vous ne pouvez l'etre.
Une insurrection etouffee n'est point un principe supprime.
Il n'y a pas de faits accomplis. Il n'y a que le droit.
Les faits ne s'accomplissent jamais. Leur inachevement perpetuel est
l'en-cas laisse au droit. Le droit est insubmersible. Des vagues
d'evenements passent dessus; il reparait. La Pologne noyee surnage.
Voila quatre vingt-quatorze ans que la politique europeenne charrie
ce cadavre, et que les peuples regardent flotter, au-dessus des faits
accomplis, cette ame.
Peuple de Crete, vous aussi vous etes une ame.
Grecs de Candie, vous avez pour vous le droit, et vous avez pour vous
le bon sens. Le _pourquoi_ d'un pacha en Crete echappe a la raison.
Ce qui est vrai de l'Italie est vrai de la Grece. Venise ne peut
etre rendue a l'une sans que la Crete soit rendue a l'autre. Le meme
principe ne peut affirmer d'un cote, et mentir de l'autre. Ce qui est
la l'aurore ne peut etre ici le sepulcre.
En attendant, le sang coule, et l'Europe laisse faire. Elle en prend
l'habitude. C'est aujourd'hui le tour du sultan. Il extermine une
nationalite.
Existe-t-il un droit divin turc, venerable au droit divin chretien? Le
meurtre, le vol, le viol, s'abattent a cette heure sur Candie comme
ils se ruaient, il y a six mois, sur l'Allemagne. Ce qui ne serait pas
permis a Schinderhannes est permis a la politique. Avoir l'epee au
cote et assister tranquillement a des massacres, cela s'appelle etre
homme d'etat. Il parait que la religion est interessee a ce que les
turcs fassent paisiblement l'egorgement de Candie, et que la societe
serait ebranlee si, entre Scarpento et Cythere, on ne passait point
les petits enfants au fil de l'epee. Saccager les moissons et bruler
les villages est utile. Le motif qui explique ces exterminations et
les fait tolerer est au-dessus de notre penetration. Ce qui s'est fait
en Allemagne cet ete nous etonne egalement. Une des humiliations des
hommes qu'un long exil a rendus stupides--j'en suis un--c'est de ne
point comprendre les grandes raisons des assassins actuels.
N'importe. La question cretoise est desormais posee.
Elle sera resolue, et resolue, comme toutes les questions de ce
siecle, dans le sens de la delivrance.
La Grece complete, l'Italie complete, Athenes au sommet de l'une, Rome
au sommet de l'autre; voila ce que nous, France, nous devons a nos
deux meres.
C'est une dette, la France l'acquittera. C'est un devoir, la France le
remplira.
Quand?
Perseverez.
VICTOR HUGO.
Hauteville-House, 2 decembre 1866.
1867
_La Turquie sur la Crete. L'Angleterre sur l'Irlande. Le Mexique
recule. Le Portugal avance. Maximilien.--John Brown.--Hernani.
Garibaldi.--Mentana.--Louis Bonaparte. Les petits enfants pauvres_.
I
LA CRETE
LE PEUPLE CRETOIS A VICTOR HUGO
Omalos (Eparchie de Cydonie), Crete, 16 janvier 1867.
Un souffle de ton ame puissante est venu vers nous et a seche nos
pleurs.
Nous avions dit a nos enfants: Par dela les mers il est des peuples
genereux et forts, qui veulent la justice et briseront nos fers.
Si nous perissons dans la lutte, si nous vous laissons orphelins,
errant dans la montagne avec vos meres affamees, ces peuples vous
adopteront et vous n'aurez plus a souffrir.
Cependant, nous regardions en vain vers l'occident. De l'occident,
aucun secours ne nous venait. Nos enfants disaient: Vous nous avez
trompes. Ta lettre est venue, plus precieuse pour nous que la
meilleure armee.
Car elle affirme notre droit.
C'est parce que nous savions notre droit que nous nous sommes
souleves.
Pauvres montagnards, a peine armes, nous n'avions pas la pretention
de vaincre a nous seuls ces deux grands empires allies contre nous,
l'Egypte et la Turquie.
Mais nous voulions faire appel a l'opinion publique, seule maitresse,
nous a-t-on dit, du monde actuel, faire appel aux grandes ames qui,
comme toi, dirigent cette opinion.
Grace aux decouvertes de la science, la force materielle appartient
aujourd'hui a la civilisation.
Il y a quatre siecles l'Europe etait impuissante contre les barbares.
Aujourd'hui, elle leur fait la loi.
Aussi n'y aura-t-il plus d'oppression dans l'humanite quand l'Europe
le voudra.
Pourquoi donc, en vue des cotes italiennes, au centre de la
Mediterranee, a trente heures de la France, laisse-t-elle subsister
un pacha? comme au temps ou les turcs assiegeaient Otrante en Italie,
Vienne en Allemagne!
L'esclavage de la race noire vient d'etre aboli en Amerique. Mais le
notre est bien plus odieux, bien plus insupportable que ne l'etait
celui des negres. Malgre toutes les chartes, un turc est toujours un
maitre plus dur qu'un citoyen des Etats-Unis.
Si tu pouvais connaitre l'histoire de chacune de nos familles, comme
tu connais celle de notre malheureux pays, tu y verrais partout
l'exil, la persecution, la mort, le pere egorge par le sabre de nos
tyrans, la mere enlevee a ses petits enfants pour le plus avilissant
des esclavages, les soeurs souillees, les freres blesses ou tues.
A ceux qui nous laissent tant souffrir et qui pourraient nous sauver,
nous ne dirons que ceci: Vous ne savez donc pas la verite?
Quand deux vaisseaux, l'un anglais, l'autre russe, ont debarque au
Piree quelques-unes de nos familles, il y avait la des etrangers. Ces
etrangers ont vu que nous n'avions pas exagere nos souffrances.
Poete, tu es lumiere. Nous t'en conjurons, eclaire ceux qui nous
ignorent, ceux que des imposteurs ont prevenus contre notre sainte
cause.
Poete, notre belle langue le dit, tu es createur, createur des
peuples, comme les chantres antiques.
Par tes chants splendides des _Orientales_, tu as deja grandement
travaille a creer le peuple hellene moderne.
Acheve ton oeuvre.
Tu nous appelles vainqueurs. C'est par toi que nous vaincrons.
Au nom du peuple cretois, et par delegation des capitaines du pays, Le
commandant des quatre departements de la Canee,
J. ZIMBRAKAKIS.
Hauteville-House, 17 fevrier 1867.
En ecrivant ces lignes, j'obeis a un ordre venu de haut; a un ordre
venu de l'agonie.
Il m'est fait de Grece un deuxieme appel.
Une lettre, sortie du camp des insurges, datee d'Omalos, eparchie de
Cydonie, teinte du sang des martyrs, ecrite au milieu des ruines, au
milieu des morts, au milieu de l'honneur et de la liberte, m'arrive.
Elle a quelque chose d'heroiquement imperatif. Elle porte cette
suscription: _Le peuple cretois a Victor Hugo_. Cette lettre me dit:
_Continue ce que tu as commence_.
Je continue, et, puisque Candie expirante le veut, je reprends la
parole.
Cette lettre est signee: _Zimbrakakis_.
Zimbrakakis est le heros de cette insurrection candiote dont Zirisdani
est le traitre.
A de certaines heures vaillantes, les peuples s'incarnent dans des
soldats, qui sont en meme temps des esprits; tel fut Washington, tel
fut Botzaris, tel est Garibaldi.
Comme John Brown s'est leve pour les noirs, comme Garibaldi s'est leve
pour l'Italie, Zimbrakakis se leve pour la Crete.
S'il va jusqu'au bout, et il ira, soit qu'il succombe comme John
Brown, soit qu'il triomphe comme Garibaldi, Zimbrakakis sera grand.
Veut-on savoir ou en est la Crete? Voici des faits.
L'insurrection n'est pas morte. On lui a repris la plaine, mais elle a
garde la montagne.
Elle vit, elle appelle, elle crie au secours.
Pourquoi la Crete s'est-elle revoltee? Parce que Dieu l'avait faite le
plus beau pays du monde, et les turcs le plus miserable; parce qu'elle
a des produits et pas de commerce, des villes et pas de chemins, des
villages et pas de sentiers, des ports et pas de cales, des rivieres
et pas de ponts, des enfants et pas d'ecoles, des droits et pas de
lois, le soleil et pas de lumiere. Les turcs y font la nuit.
Elle s'est revoltee parce que la Crete est Grece et non Turquie, parce
que l'etranger est insupportable, parce que l'oppresseur, s'il est de
la race de l'opprime, est odieux, et, s'il n'en est pas, horrible;
parce qu'un maitre baragouinant la barbarie dans le pays d'Etearque et
de Minos est impossible; parce que tu te revolterais, France!
La Crete s'est revoltee et elle a bien fait.
Qu'a produit cette revolte? je vais le dire. Jusqu'au 3 janvier,
quatre batailles, dont trois victoires. Apo corona, Vaffe, Castel
Selino, et un desastre illustre, Arcadion! l'ile coupee en deux
par l'insurrection, moitie aux turcs, moitie aux grecs; une ligne
d'operations allant par Sciffo et Rocoli, de Kissamos a Lassiti et
meme a Girapetra. Il y a six semaines, les turcs refoules n'avaient
plus que quelques points du littoral, et le versant occidental des
monts Psiloriti ou est Ambelirsa. En cette minute, le doigt leve de
l'Europe eut sauve Candie. Mais l'Europe n'avait pas le temps. Il y
avait une noce en cet instant-la, et l'Europe regardait le bal.
On connait ce mot, Arcadion, on connait peu le fait. En voici les
details precis et presque ignores. Dans Arcadion, monastere du
mont Ida, fonde par Heraclius, seize mille turcs attaquent cent
quatrevingt-dix-sept hommes, et trois cent quarante-trois femmes, plus
les enfants. Les turcs ont vingt-six canons et deux obusiers, les
grecs ont deux cent quarante fusils. La bataille dure deux jours
et deux nuits; le couvent est troue de douze cents boulets; un mur
s'ecroule, les turcs entrent, les grecs continuent le combat, cent
cinquante fusils sont hors de service, on lutte encore six heures dans
les cellules et dans les escaliers, et il y a deux mille cadavres dans
la cour. Enfin la derniere resistance est forcee; le fourmillement
des turcs vainqueurs emplit le couvent. Il ne reste plus qu'une salle
barricadee ou est la soute aux poudres, et dans cette salle, pres
d'un autel, au centre d'un groupe d'enfants et de meres, un homme de
quatrevingts ans, un pretre, l'igoumene Gabriel, en priere. Dehors on
tue les peres et les maris; mais ne pas etre tues, ce sera la misere
de ces femmes et de ces enfants, promis a deux harems. La porte,
battue de coups de hache, va ceder et tomber. Le vieillard prend sur
l'autel un cierge, regarde ces enfants et ces femmes, penche le cierge
sur la poudre et les sauve. Une intervention terrible, l'explosion,
secourt les vaincus, l'agonie se fait triomphe, et ce couvent
heroique, qui a combattu comme une forteresse, meurt comme un volcan.
Psara n'est pas plus epique, Missolonghi n'est pas plus sublime.
Tels sont les faits. Qu'est-ce que font les gouvernements dits
civilises? Qu'est-ce qu'ils attendent? Ils chuchotent: Patience, nous
negocions.
Vous negociez! Pendant ce temps-la on arrache les oliviers et les
chataigniers, on demolit les moulins a huile, on incendie les
villages, on brule les recoltes, on envoie des populations entieres
mourir de faim et de froid dans la montagne, on decapite les maris,
on pend les vieillards, et un soldat turc, qui voit un petit enfant
gisant a terre, lui enfonce dans les narines une chandelle allumee
pour s'assurer s'il est mort. C'est ainsi que cinq blesses ont ete, a
Arcadion, reveilles pour etre egorges.
Patience! dites-vous. Pendant ce temps-la les turcs entrent au village
Mournies, ou il ne reste que des femmes et des enfants, et, quand ils
en sortent, on ne voit plus qu'un monceau de ruines croulant sur un
monceau de cadavres, grands et petits.
Et l'opinion publique? que fait-elle? que dit-elle? Rien. Elle est
tournee d'un autre cote. Que voulez-vous? Ces catastrophes ont un
malheur; elles ne sont pas a la mode.
Helas!
La politique patiente des gouvernements se resume en deux resultats:
deni de justice a la Grece, deni de pitie a l'humanite.
Rois, un mot sauverait ce peuple. Un mot de l'Europe est vite dit.
Dites-le. A quoi etes-vous bons, si ce n'est a cela?
Non. On se tait, et l'on veut que tout se taise. Defense de parler
de la Crete. Tel est l'expedient. Six ou sept grandes puissances
conspirent contre un petit peuple. Quelle est cette conspiration? La
plus lache de toutes. La conspiration du silence.
Mais le tonnerre n'en est pas.
Le tonnerre vient de la-haut, et, en langue politique, le tonnerre
s'appelle revolution.
VICTOR HUGO.
II
LES FENIANS
Apres la Crete, l'Irlande se tourne vers l'habitant de Guernesey. Les
femmes des Fenians condamnes lui ecrivent. De la une lettre de Victor
Hugo a l'Angleterre.
A L'ANGLETERRE
L'angoisse est a Dublin. Les condamnations se succedent, les graces
annoncees ne viennent pas. Une lettre que nous avons sous les yeux
dit:--"... La potence va se dresser; le general Burke d'abord;
viendront ensuite le capitaine Mac Afferty, le capitaine Mac Clure,
puis trois autres, Kelly, Joice et Cullinane ... Il n'y a pas une
minute a perdre ... Des femmes, des jeunes filles vous supplient ...
Notre lettre vous arrivera-t-elle a temps? ... " Nous lisons cela,
et nous n'y croyons pas. On nous dit: L'echafaud est pret. Nous
repondons: Cela n'est pas possible. Calcraft n'a rien a voir a la
politique. C'est deja trop qu'il existe a cote. Non, l'echafaud
politique n'est pas possible en Angleterre. Ce n'est pas pour imiter
les gibets de la Hongrie que l'Angleterre a acclame Kossuth; ce n'est
pas pour recommencer les potences de la Sicile que l'Angleterre a
glorifie Garibaldi. Que signifieraient les hourras de Londres et
de Southampton? Supprimez alors tous vos comites polonais, grecs,
italiens. Soyez l'Espagne.
Non, l'Angleterre, en 1867, n'executera pas l'Irlande. Cette Elisabeth
ne decapitera pas cette Marie Stuart.
Le dix-neuvieme siecle existe.
Pendre Burke! Impossible. Allez-vous copier Tallaferro tuant John
Brown, Chacon tuant Lopez, Geffrard tuant le jeune Delorme, Ferdinand
tuant Pisacane?
Quoi! apres la revolution anglaise! quoi! apres la revolution
francaise! quoi! dans la grande et lumineuse epoque ou nous sommes! il
n'a donc ete rien dit, rien pense, rien proclame, rien fait, depuis
quarante ans!
Quoi! nous presents, qui sommes plus que des spectateurs, qui sommes
des temoins, il se passerait de telles choses! Quoi! les vieilles
penalites sauvages sont encore la! Quoi! a cette heure, il se prononce
de ces sentences: "Un tel, tel jour, vous serez traine sur la claie
au lieu de votre supplice, puis votre corps sera coupe en quatre
quartiers, lesquels seront laisses a la disposition de sa majeste qui
en ordonnera selon son bon plaisir!" Quoi! un matin de mai ou de juin,
aujourd'hui, demain, un homme, parce qu'il a une foi politique ou
nationale, parce qu'il a lutte pour cette foi, parce qu'il a ete
vaincu, sera lie de cordes, masque du bonnet noir, et pendu et
etrangle jusqu'a ce que mort s'ensuive! Non! vous n'etes pas
l'Angleterre pour cela.
Vous avez actuellement sur la France cet avantage d'etre une nation
libre. La France, aussi grande que l'Angleterre, n'est pas maitresse
d'elle-meme, et c'est la un sombre amoindrissement. Vous en tirez
vanite. Soit. Mais prenez garde. On peut en un jour reculer d'un
siecle. Retrograder jusqu'au gibet politique! vous, l'Angleterre!
Alors, dressez une statue a Jeffryes.
Pendant ce temps-la, nous dresserons une statue a Voltaire.
Y pensez-vous? Quoi! vous avez Sheridan et Fox qui ont fonde
l'eloquence parlementaire, vous avez Howard qui a aere la prison et
attendri la penalite, vous avez Wilberforce qui a aboli l'esclavage,
vous avez Rowland Hill qui a vivifie la circulation postale, vous
avez Cobden qui a cree le libre echange, vous avez donne au
monde l'impulsion colonisatrice, vous avez fait le premier cable
transatlantique, vous etes en pleine possession de la virilite
politique, vous pratiquez magnifiquement sous toutes les formes le
grand droit civique, vous avez la liberte de la presse, la liberte de
la tribune, la liberte de la conscience, la liberte de l'association,
la liberte de l'industrie, la liberte domiciliaire, la liberte
individuelle, vous allez par la reforme arriver au suffrage universel,
vous etes le pays du vote, du poll, du meeting, vous etes le puissant
peuple de l'_habeas corpus_. Eh bien! a toute cette splendeur ajoutez
ceci, Burke pendu, et, precisement parce que vous etes le plus grand
des peuples libres, vous devenez le plus petit!
On ne sait point le ravage que fait une goutte de honte dans la
gloire. De premier, vous tomberiez dernier! Quelle est cette ambition
en sens inverse? Quelle est cette soif de dechoir? Devant ces gibets
dignes de la demence de George III, le continent ne reconnaitrait plus
l'auguste Grande-Bretagne du progres. Les nations detourneraient leur
face. Un affreux contre-sens de civilisation aurait ete commis, et par
qui? par l'Angleterre! Surprise lugubre. Stupeur indignee. Quoi de
plus hideux qu'un soleil d'ou, tout a coup, il sortirait de la nuit!
Non, non, non! je le repete, vous n'etes pas l'Angleterre pour cela.
Vous etes l'Angleterre pour montrer aux nations le progres, le
travail, l'initiative, la verite, le droit, la raison, la justice, la
majeste de la liberte! Vous etes l'Angleterre pour donner le spectacle
de la vie et non l'exemple de la mort.
L'Europe vous rappelle au devoir.
Prendre a cette heure la parole pour ces condamnes, c'est venir au
secours de l'Irlande; c'est aussi venir au secours de l'Angleterre.
L'une est en danger du cote de son droit, l'autre du cote de sa
gloire.
Les gibets ne seront point dresses.
Burke, M'Clure, M'Afferty, Kelly, Joice, Cullinane, ne mourront point.
Epouses et filles qui avez ecrit a un proscrit, il est inutile de vous
couper des robes noires. Regardez avec confiance vos enfants
dormir dans leurs berceaux. C'est une femme en deuil qui gouverne
l'Angleterre. Une mere ne fera pas des orphelins, une veuve ne fera
pas des veuves.
VICTOR HUGO.
Hauteville-House, 28 mai 1867.
Cette parole fut entendue. Les Fenians ne furent pas executes.
III
L'EMPEREUR MAXIMILIEN
AU PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE MEXICAINE
Juarez, vous avez egale John Brown.
L'Amerique actuelle a deux heros, John Brown et vous. John Brown, par
qui est mort l'esclavage; vous, par qui a vecu la liberte.
Le Mexique s'est sauve par un principe et par un homme. Le principe,
c'est la republique; l'homme, c'est vous.
C'est, du reste, le sort de tous les attentats monarchiques d'aboutir
a l'avortement. Toute usurpation commence par Puebla et finit par
Queretaro.
L'Europe, en 1863, s'est ruee sur l'Amerique. Deux monarchies ont
attaque votre democratie; l'une avec un prince, l'autre avec une
armee; l'armee apportant le prince. Alors le monde a vu ce spectacle:
d'un cote, une armee, la plus aguerrie des armees de l'Europe, ayant
pour point d'appui une flotte aussi puissante sur mer qu'elle sur
terre, ayant pour ravitaillement toutes les finances de la France,
recrutee sans cesse, bien commandee, victorieuse en Afrique, en
Crimee, en Italie, en Chine, vaillamment fanatique de son drapeau,
possedant a profusion chevaux, artillerie, provisions, munitions
formidables. De l'autre cote, Juarez.
D'un cote, deux empires; de l'autre, un homme. Un homme avec une
poignee d'autres. Un homme chasse de ville en ville, de bourgade en
bourgade, de foret en foret, vise par l'infame fusillade des conseils
de guerre, traque, errant, refoule aux cavernes comme une bete fauve,
accule au desert, mis a prix. Pour generaux quelques desesperes,
pour soldats quelques deguenilles. Pas d'argent, pas de pain, pas de
poudre, pas de canons. Les buissons pour citadelles. Ici l'usurpation
appelee legitimite, la le droit appele bandit. L'usurpation, casque
en tete et le glaive imperial a la main, saluee des eveques, poussant
devant elle et trainant derriere elle toutes les legions de la force.
Le droit, seul et nu. Vous, le droit, vous avez accepte le combat.
La bataille d'Un contre Tous a dure cinq ans. Manquant d'hommes, vous
avez pris pour projectiles les choses. Le climat, terrible, vous a
secouru; vous avez eu pour auxiliaire votre soleil. Vous avez eu pour
defenseurs les lacs infranchissables, les torrents pleins de caimans,
les marais pleins de fievres, les vegetations morbides, le vomito
prieto des terres chaudes, les solitudes de sel, les vastes sables
sans eau et sans herbe ou les chevaux meurent de soif et de faim, le
grand plateau severe d'Anahuac qui se garde par sa nudite comme la
Castille, les plaines a gouffres, toujours emues du tremblement des
volcans, depuis le Colima jusqu'au Nevado de Toluca; vous avez appele
a votre aide vos barrieres naturelles, l'aprete des Cordilleres, les
hautes digues basaltiques, les colossales roches de porphyre. Vous
avez fait la guerre des geants en combattant a coups de montagnes.
Et un jour, apres ces cinq annees de fumee, de poussiere et
d'aveuglement, la nuee s'est dissipee, et l'on a vu les deux empires
a terre, plus de monarchie, plus d'armee, rien que l'enormite de
l'usurpation en ruine, et sur cet ecroulement un homme debout, Juarez,
et, a cote de cet homme, la liberte.
Vous avez fait cela, Juarez, et c'est grand. Ce qui vous reste a faire
est plus grand encore.
Ecoutez, citoyen president de la republique mexicaine.
Vous venez de terrasser les monarchies sous la democratie. Vous leur
en avez montre la puissance; maintenant montrez-leur-en la beaute.
Apres le coup de foudre, montrez l'aurore. Au cesarisme qui massacre,
montrez la republique qui laisse vivre. Aux monarchies qui usurpent et
exterminent, montrez le peuple qui regne et se modere. Aux barbares
montrez la civilisation. Aux despotes montrez les principes.
Donnez aux rois, devant le peuple, l'humiliation de l'eblouissement.
Achevez-les par la pitie.
C'est surtout par la protection de notre ennemi que les principes
s'affirment. La grandeur des principes, c'est d'ignorer. Les hommes
n'ont pas de noms devant les principes; les hommes sont l'Homme. Les
principes ne connaissent qu'eux-memes. Dans leur stupidite auguste,
ils ne savent que ceci: _la vie humaine est inviolable_.
O venerable impartialite de la verite! le droit sans discernement,
occupe seulement d'etre le droit, que c'est beau!
C'est devant ceux qui auraient legalement merite la mort qu'il importe
d'abjurer cette voie de fait. Le plus beau renversement de l'echafaud
se fait devant le coupable.
Que le violateur des principes soit sauvegarde par un principe. Qu'il
ait ce bonheur, et cette honte! Que le persecuteur du droit soit
abrite par le droit. En le depouillant de sa fausse inviolabilite,
l'inviolabilite royale, vous mettez a nu la vraie, l'inviolabilite
humaine. Qu'il soit stupefait de voir que le cote par lequel il est
sacre, c'est le cote par lequel il n'est pas empereur. Que ce prince,
qui ne se savait pas homme, apprenne qu'il y a en lui une misere, le
prince, et une majeste, l'homme.
Jamais plus magnifique occasion ne s'est offerte. Osera-t-on frapper
Berezowski en presence de Maximilien sain et sauf? L'un a voulu tuer
un roi, l'autre a voulu tuer une nation.
Juarez, faites faire a la civilisation ce pas immense. Juarez,
abolissez sur toute la terre la peine de mort.
Que le monde voie cette chose prodigieuse: la republique tient en
son pouvoir son assassin, un empereur; au moment de l'ecraser, elle
s'apercoit que c'est un homme, elle le lache et lui dit: Tu es du
peuple comme les autres. Va!
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