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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Actes et Paroles vol. II

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Vous me la rendez aujourd'hui.

Grace a vous, je suis a Blois. Vos vingt eaux-fortes montrent la ville
intime, non la ville des palais et des eglises, mais la ville des
maisons [note: _Les Rues et Maisons du vieux Blois_, eaux-fortes par
A. Queyroy.]. Avec vous, on est dans la rue; avec vous, on entre dans
la masure; et telle de ces batisses decrepites, comme le logis en bois
sculpte de la rue Saint-Lubin, comme l'hotel Denis-Dupont avec sa
lanterne d'escalier a baies obliques suivant le mouvement de la vis
de saint Gilles, comme la maison de la rue Haute, comme l'arcade
surbaissee de la rue Pierre-de-Blois, etale toute la fantaisie
gothique ou toutes les graces de la renaissance, augmentees de la
poesie du delabrement. Etre une masure, cela n'empeche pas d'etre un
bijou. Une vieille femme qui a du coeur et de l'esprit, rien n'est
plus charmant. Beaucoup des exquises maisons dessinees par vous sont
cette vieille femme-la. On fait avec bonheur leur connaissance. On
les revoit avec joie, quand on est, comme moi, leur vieil ami. Que de
choses elles ont a vous dire, et quel delicieux rabachage du passe!
Par exemple, regardez cette fine et delicate maison de la rue des
Orfevres, il semble que ce soit un tete-a-tete. On est en bonne
fortune avec toute cette elegance. Vous nous faites tout reconnaitre,
tant vos eaux-fortes sont des portraits. C'est la fidelite
photographique, avec la liberte du grand art. Votre rue Chemonton est
un chef-d'oeuvre. J'ai monte, en meme temps que ces bons paysans de
Sologne peints par vous, les grands degres du chateau. La maison a
statuettes de la rue Pierre-de-Blois est comparable a la precieuse
maison des Musiciens de Weymouth. Je retrouve tout. Voici la tour
d'Argent, voici le haut pignon sombre, coin des rues des Violettes et
de Saint-Lubin, voici l'hotel de Guise, voici l'hotel de Cheverny,
voici l'hotel Sardini avec ses voutes en anse de panier, voici l'hotel
d'Alluye avec ses galantes arcades du temps de Charles VIII, voici
les degres de Saint-Louis qui menent a la cathedrale, voici la rue
du Sermon, et au fond la silhouette presque romane de Saint-Nicolas;
voici la jolie tourelle a pans coupes dite Oratoire de la reine
Anne. C'est derriere cette tourelle qu'etait le jardin ou Louis XII,
goutteux, se promenait sur son petit mulet. Ce Louis XII a, comme
Henri IV, des cotes aimables. Il fit beaucoup de sottises, mais
c'etait un roi bonhomme. Il jetait au Rhone les procedures commencees
contre les vaudois. Il etait digne d'avoir pour fille cette vaillante
huguenote astrologue Renee de Bretagne, si intrepide devant la
Saint-Barthelemy et si fiere a Montargis. Jeune, il avait passe trois
ans a la tour de Bourges, et il avait tate de la cage de fer. Cela,
qui eut rendu un autre mechant, le fit debonnaire. Il entra a Genes,
vainqueur, avec une ruche d'abeilles doree sur sa cotte d'armes et
cette devise: _Non utitur aculeo_. Et etant bon, il etait brave: A
Aignadel, a un courtisan qui disait: _Vous vous exposez, sire_, il
repondait: _Mettez-vous derriere moi_. C'est lui aussi qui disait:
_Bon roi, roi avare. J'aime mieux etre ridicule aux courtisans que
lourd au peuple_. Il disait: _La plus laide bete a voir passer, c'est
un procureur portant ses sacs_. Il haissait les juges desireux de
condamner et faisant effort pour agrandir la faute et envelopper
l'accuse. _Ils sont_, disait-il, _comme les savetiers qui allongent le
cuir en tirant dessus avec leurs dents_. Il mourut de trop aimer sa
femme, comme plus tard Francois II, doucement tues l'un et l'autre
par une Marie. Cette noce fut courte. Le 1er janvier 1515, apres
quatrevingt-trois jours ou plutot quatrevingt-trois nuits de mariage,
Louis XII expira, et comme c'etait le jour de l'an, il dit a sa femme:
_Mignonne, je vous donne ma mort pour vos etrennes_. Elle accepta, de
moitie avec le duc de Brandon.

L'autre fantome qui domine Blois est aussi haissable que Louis XII est
sympathique. C'est ce Gaston, Bourbon coupe de Medicis, florentin du
seizieme siecle, lache, perfide, spirituel, disant de l'arrestation de
Longueville, de Conti et de Conde: _Beau coup de filet! prendre a
la fois un renard, un singe et un lion!_ Curieux, artiste, collectionneur,
epris de medailles, de filigranes et de bonbonnieres, passant sa matinee
a admirer le couvercle d'une boite en ivoire, pendant qu'on coupait la
tete a quelqu'un de ses amis trahi par lui.

Toutes ces figures, et Henri III, et le duc de Guise, et d'autres,
y compris ce Pierre de Blois qui a pour gloire d'avoir prononce le
premier le mot _transsubstantiation_, je les ai revues, monsieur, dans
sa confuse evocation de l'histoire, en feuilletant votre precieux
recueil. Votre fontaine de Louis XII m'a arrete longtemps. Vous l'avez
reproduite comme je l'ai vue, toute vieille, toute jeune, charmante.
C'est une de vos meilleures planches. Je crois bien que la _Rouennerie
en gros_, constatee par vous vis-a-vis l'hotel d'Amboise, etait deja
la de mon temps. Vous avez un talent vrai et fin, le coup d'oeil qui
saisit le style, la touche ferme, agile et forte, beaucoup d'esprit
dans le burin et beaucoup de naivete, et ce don rare de la lumiere
dans l'ombre. Ce qui me frappe et me charme dans vos eaux-fortes,
c'est le grand jour, la gaite, l'aspect souriant, cette joie du
commencement qui est toute la grace du matin. Des planches semblent
baignees d'aurore. C'est bien la Blois, mon Blois a moi, ma ville
lumineuse. Car la premiere impression de l'arrivee m'est restee. Blois
est pour moi radieux. Je ne vois Blois que dans le soleil levant. Ce
sont la des effets de jeunesse et de patrie.

Je me suis laisse aller a causer longuement avec vous, monsieur, parce
que vous m'avez fait plaisir. Vous m'avez pris par mon faible, vous
avez touche le coin sacre des souvenirs. J'ai quelquefois de la
tristesse amere, vous m'avez donne de la tristesse douce. Etre
doucement triste, c'est la le plaisir. Je vous en suis reconnaissant.
Je suis heureux qu'elle soit si bien conservee, si peu defaite, et si
pareille encore a ce que je l'ai vue il y a quarante ans, cette
ville a laquelle m'attache cet invisible echeveau des fils de l'ame,
impossible a rompre, ce Blois qui m'a vu adolescent, ce Blois ou les
rues me connaissent, ou une maison m'a aime, et ou je viens de me
promener en votre compagnie, cherchant les cheveux blancs de mon pere
et trouvant les miens.

Je vous serre la main, monsieur.

VICTOR HUGO.





1865


_Ce que c'est que la mort. L'enterrement d'une jeune fille. La statue
de Beccaria.--Le centenaire de Dante. Fraternite des peuples._



I

EMILY DE PUTRON


CIMETIERE DES INDEPENDANTS DE GUERNESEY

19 janvier 1865.

En quelques semaines, nous nous sommes occupes des deux soeurs; nous
avons marie l'une, et voici que nous ensevelissons l'autre. C'est la
le perpetuel tremblement de la vie. Inclinons-nous, mes freres, devant
la severe destinee.

Inclinons-nous avec esperance. Nos yeux sont faits pour pleurer, mais
pour voir; notre coeur est fait pour souffrir, mais pour croire. La
foi en une autre existence sort de la faculte d'aimer. Ne l'oublions
pas, dans cette vie inquiete et rassuree par l'amour, c'est le coeur
qui croit. Le fils compte retrouver son pere; la mere ne consent pas
a perdre a jamais son enfant. Ce refus du neant est la grandeur de
l'homme.

Le coeur ne peut errer. La chair est un songe, elle se dissipe;
cet evanouissement, s'il etait la fin de l'homme, oterait a notre
existence toute sanction. Nous ne nous contentons pas de cette fumee
qui est la matiere; il nous faut une certitude. Quiconque aime sait et
sent qu'aucun des points d'appui de l'homme n'est sur la terre; aimer,
c'est vivre au dela de la vie; sans cette foi, aucun don profond du
coeur ne serait possible. Aimer, qui est le but de l'homme, serait
son supplice; ce paradis serait l'enfer. Non! disons-le bien haut, la
creature aimante exige la creature immortelle; le coeur a besoin de
l'ame.

Il y a un coeur dans ce cercueil, et ce coeur est vivant. En ce
moment, il ecoute mes paroles.

Emily de Putron etait le doux orgueil d'une respectable et patriarcale
famille. Ses amis et ses proches avaient pour enchantement sa grace,
et pour fete son sourire. Elle etait comme une fleur de joie
epanouie dans la maison. Depuis le berceau, toutes les tendresses
l'environnaient; elle avait grandi heureuse, et, recevant du bonheur,
elle en donnait; aimee, elle aimait. Elle vient de s'en aller!

Ou s'en est-elle allee? Dans l'ombre? Non.

C'est nous qui sommes dans l'ombre. Elle, elle est dans l'aurore.

Elle est dans le rayonnement, dans la verite, dans la realite, dans
la recompense. Ces jeunes mortes qui n'ont fait aucun mal dans la vie
sont les bienvenues du tombeau, et leur tete monte doucement hors de
la fosse vers une mysterieuse couronne. Emily de Putron est allee
chercher la-haut la serenite supreme, complement des existences
innocentes. Elle s'en est allee, jeunesse, vers l'eternite; beaute,
vers l'ideal; esperance, vers la certitude; amour, vers l'infini;
perle, vers l'ocean; esprit, vers Dieu.

Va, ame!

Le prodige de ce grand depart celeste qu'on appelle la mort, c'est
que ceux qui partent ne s'eloignent point. Ils sont dans un monde
de clarte, mais ils assistent, temoins attendris, a notre monde de
tenebres. Ils sont en haut et tout pres. Oh! qui que vous soyez, qui
avez vu s'evanouir dans la tombe un etre cher, ne vous croyez pas
quittes par lui. Il est toujours la. Il est a cote de vous plus que
jamais. La beaute de la mort, c'est la presence. Presence inexprimable
des ames aimees, souriant a nos yeux en larmes. L'etre pleure est
disparu, non parti. Nous n'apercevons plus son doux visage; nous nous
sentons sous ses ailes. Les morts sont les invisibles, mais ils ne
sont pas les absents.

Rendons justice a la mort. Ne soyons point ingrats envers elle. Elle
n'est pas, comme on le dit, un ecroulement et une embuche. C'est une
erreur de croire qu'ici, dans cette obscurite de la fosse ouverte,
tout se perd. Ici, tout se retrouve. La tombe est un lieu de
restitution. Ici l'ame ressaisit l'infini; ici elle recouvre sa
plenitude; ici elle rentre en possession de toute sa mysterieuse
nature; elle est deliee du corps, deliee du besoin, deliee du fardeau,
deliee de la fatalite. La mort est la plus grande des libertes. Elle
est aussi le plus grand des progres. La mort, c'est la montee de tout
ce qui a vecu au degre superieur. Ascension eblouissante et sacree.
Chacun recoit son augmentation. Tout se transfigure dans la lumiere
et par la lumiere. Celui qui n'a ete qu'honnete sur la terre devient
beau, celui qui n'a ete que beau devient sublime, celui qui n'a ete
que sublime devient bon.

Et maintenant, moi qui parle, pourquoi suis-je ici? Qu'est-ce que
j'apporte a cette fosse? De quel droit viens-je adresser la parole a
la mort? Qui suis-je? Rien. Je me trompe, je suis quelque chose. Je
suis un proscrit. Exile de force hier, exile volontaire aujourd'hui.
Un proscrit est un vaincu, un calomnie, un persecute, un blesse de la
destinee, un desherite de la patrie; un proscrit est un innocent sous
le poids d'une malediction. Sa benediction doit etre bonne. Je benis
ce tombeau.

Je benis l'etre noble et gracieux qui est dans cette fosse. Dans le
desert on rencontre des oasis, dans l'exil on rencontre des ames.
Emily de Putron a ete une des charmantes ames rencontrees. Je viens
lui payer la dette de l'exil console. Je la benis dans la profondeur
sombre. Au nom des afflictions sur lesquelles elle a doucement
rayonne, au nom des epreuves de la destinee, finies pour elle,
continuees pour nous, au nom de tout ce qu'elle a espere autrefois et
de tout ce qu'elle obtient aujourd'hui, au nom de tout ce qu'elle
a aime, je benis cette morte; je la benis dans sa beaute, dans sa
jeunesse, dans sa douceur, dans sa vie et dans sa mort; je te benis,
jeune fille, dans ta blanche robe du sepulcre, dans ta maison que tu
laisses desolee, dans ton cercueil que ta mere a rempli de fleurs et
que Dieu va remplir d'etoiles!




II

LA STATUE DE BECCARIA


Une commission est nommee en Italie pour elever un monument a
Beccaria. Victor Hugo est invite a faire partie de cette commission.

Hauteville-House, 4 mars 1865.

J'accepte et je remercie.

Je serai fier de voir mon nom parmi les noms emiments des membres de
la commission du monument a Beccaria.

Le pays ou se dressera un tel monument est heureux et beni, car,
en presence de la statue de Beccaria, la peine de mort n'est plus
possible.

Je felicite l'Italie.

Elever la statue de Beccaria, c'est abolir l'echafaud.

Si, une fois qu'elle sera la, l'echafaud sortait de terre, la statue y
rentrerait.

VICTOR HUGO.




III

LE CENTENAIRE DE DANTE


Hauteville-House, 1er mai 1865.

Monsieur le Gonfalonier de Florence,

Votre honorable lettre me touche vivement. Vous me conviez a une noble
fete. Votre comite national veut bien desirer que ma voix se fasse
entendre dans cette solennite; solennite auguste entre toutes.
Aujourd'hui l'Italie, a la face du monde, s'affirme deux fois, en
constatant son unite et en glorifiant son poete. L'unite, c'est la vie
d'un peuple; l'Italie une, c'est l'Italie. S'unifier c'est naitre. En
choisissant cet anniversaire pour solenniser son unite, il semble que
l'Italie veuille naitre le meme jour que Dante. Cette nation veut
avoir la meme date que cet homme. Rien n'est plus beau.

L'Italie en effet s'incarne en Dante Alighieri. Comme lui, elle est
vaillante, pensive, altiere, magnanime, propre au combat, propre a
l'idee. Comme lui, elle amalgame, dans une synthese profonde, la
poesie et la philosophie. Comme lui, elle veut la liberte. Il a, comme
elle, la grandeur, qu'il met dans sa vie, et la beaute, qu'il met
dans son oeuvre. L'Italie et Dante se confondent dans une sorte de
penetration reciproque qui les identifie; ils rayonnent l'un dans
l'autre. Elle est auguste comme il est illustre. Ils ont le meme
coeur, la meme volonte, le meme destin. Elle lui ressemble par cette
redoutable puissance latente que Dante et l'Italie ont eue dans
le malheur. Elle est reine, il est genie. Comme lui, elle a ete
proscrite; comme elle, il est couronne.

Comme lui, elle sort de l'enfer.

Gloire a cette sortie radieuse!

Helas! elle a connu les sept cercles; elle a subi et traverse le
morcellement funeste, elle a ete une ombre, elle a ete un terme de
geographie! Aujourd'hui elle est l'Italie. Elle est l'Italie, comme la
France est la France, comme l'Angleterre est l'Angleterre; elle est
ressuscitee, eblouissante et armee; elle est hors du passe obscur et
tragique, elle commence son ascension vers l'avenir; et il est beau,
et il est bon qu'a cette heure eclatante, en plein triomphe, en
plein progres, en plein soleil de civilisation et de gloire, elle se
souvienne de cette nuit sombre ou Dante a ete son flambeau.

La reconnaissance des grands peuples envers les grands hommes est de
bon exemple. Non, ne laissons pas dire que les peuples sont ingrats.
A un moment donne, un homme a ete la conscience d'une nation. En
glorifiant cet homme, la nation atteste sa conscience. Elle prend,
pour ainsi dire, a temoin son propre esprit. Italiens, aimez,
conservez et respectez vos illustres et magnifiques cites, et venerez
Dante. Vos cites ont ete la patrie, Dante a ete l'ame.

Six siecles sont deja le piedestal de Dante. Les siecles sont les
avatars de la civilisation. A chaque siecle surgit en quelque sorte un
autre genre humain, et l'on peut dire que l'immortalite d'Alighieri a
ete deja six fois affirmee par six humanites nouvelles. Les humanites
futures continueront cette gloire.

L'Italie a vecu en Alighieri, homme lumiere.

Une longue eclipse a pese sur l'Italie, eclipse pendant laquelle le
monde a eu froid; mais l'Italie vivait. Je dis plus, meme dans cette
ombre, l'Italie brillait. L'Italie a ete dans le cercueil, mais n'a
pas ete morte. Elle avait comme signes de vie, les lettres, la poesie,
la science, les monuments, les decouvertes, les chefs-d'oeuvre. Quel
rayonnement sur l'art, de Dante a Michel-Ange! Quelle immense et
double ouverture de la terre et du ciel, faite en bas par Christophe
Colomb et en haut par Galilee! C'est l'Italie, cette morte, qui
accomplissait ces prodiges. Ah! certes, elle vivait! Du fond de son
sepulcre, elle protestait par sa clarte. L'Italie est une tombe d'ou
est sortie l'aurore.

L'Italie, accablee, enchainee, sanglante, ensevelie, a fait l'education
du monde. Un baillon dans la bouche, elle a trouve moyen de faire
parler son ame. Elle derangeait les plis de son linceul pour rendre des
services a la civilisation. Qui que nous soyons qui savons lire et ecrire,
nous te venerons, mere! nous sommes romains avec Juvenal et florentins
avec Dante.

L'Italie a cela d'admirable qu'elle est la terre des precurseurs.
On voit partout chez elle, a toutes les epoques de son histoire, de
grands commencements. Elle entreprend sans cesse la sublime ebauche
du progres. Qu'elle soit benie pour cette initiative sainte! Elle est
apotre et artiste. La barbarie lui repugne. C'est elle qui la premiere
a fait le jour sur les exces de penalite, hors de la vie comme sur la
terre. C'est elle qui, a deux reprises, a jete le cri d'alarme contre
les supplices, d'abord contre Satan, puis contre Farinace. Il y a
un lien profond entre la _Divine Comedie_ denoncant le dogme, et le
_Traite des Delits et des Peines_ denoncant la loi. L'Italie hait le
mal. Elle ne damne ni ne condamne. Elle a combattu le monstre sous ses
deux formes, sous la forme enfer et sous la forme echafaud. Dante a
fait le premier combat, Beccaria le second.

A d'autres points de vue encore, Dante est un precurseur.

Dante couvait au treizieme siecle l'idee eclose au dix-neuvieme. Il
savait qu'aucune realisation ne doit manquer au droit et a la justice,
il savait que la loi de croissance est divine, et il voulait l'unite
de l'Italie. Son utopie est aujourd'hui un fait. Les reves des
grands hommes sont les gestations de l'avenir. Les penseurs songent
conformement a ce-qui doit etre.

L'unite, que Gerard Groot et Reuchlin reclamaient pour l'Allemagne
et que Dante voulait pour l'Italie, n'est pas seulement la vie des
nations, elle est le but de l'humanite. La ou les divisions s'effacent,
le mal s'evanouit. L'esclavage va disparaitre en Amerique, pourquoi?
parce que l'unite va renaitre. La guerre tend a s'eteindre en Europe,
pourquoi? parce que l'unite tend a se former. Parallelisme saisissant
entre la decheance des fleaux et l'avenement de l'humanite une.

Une solennite comme celle-ci est un magnifique symptome. C'est la fete
de tous les hommes celebree par une nation a l'occasion d'un genie.
Cette fete, l'Allemagne la celebre pour Schiller, puis l'Angleterre
pour Shakespeare, puis l'Italie pour Dante. Et l'Europe est de la
fete. Ceci est la communion sublime. Chaque nation donne aux autres
une part de son grand homme. L'union des peuples s'ebauche par la
fraternite des genies.

Le progres marchera de plus en plus dans cette voie qui est la voie
de lumiere. Et c'est ainsi que nous arriverons, pas a pas, et sans
secousse, a la grande realisation; c'est ainsi que, fils de la
dispersion, nous entrerons dans la concorde; c'est ainsi que tous,
par la seule force des choses, par la seule puissance des idees, nous
aboutirons a la cordialite, a la paix, a l'harmonie. Il n'y aura plus
d'etrangers. Toute la terre sera compatriote. Telle est la verite
supreme; tel est l'achevement necessaire. L'unite de l'homme
correspond a l'unite de Dieu.

Je m'associe finalement a la fete de l'Italie.

VICTOR HUGO.




IV

CONGRES DES ETUDIANTS


Un congres des etudiants se fait en Belgique. Victor Hugo est prie d'y
assister.

Bruxelles, 23 octobre 1865.

Votre honorable invitation me parvient au moment de mon depart pour
Guernesey. C'est un regret pour moi de ne pouvoir assister a votre
noble et touchante reunion.

Votre congres d'etudiants prend une genereuse initiative. Vous etes
dans le sens du siecle et vous marchez. Vous prouvez le mouvement.
C'est bien.

Par la fraternite des ecoles, vous faites l'annonce de la fraternite
des peuples, vous realisez aujourd'hui ce que nous revons pour demain.
Qui serait l'avant-garde si ce n'est vous, jeunes gens? L'union
des nations, ce grand but, lointain encore, des penseurs et des
philosophes, est, des a l'instant, visible en vous. J'applaudis a
votre oeuvre de concorde et a cette paix des hommes deja signee entre
nos enfants. J'aime dans la jeunesse sa ressemblance avec l'avenir.

Une porte est ouverte devant nous. Sur cette porte on lit: _Paix et
liberte_! Passez-y les premiers; vous en etes dignes, c'est l'arc de
triomphe du progres.

Je suis avec vous du fond du coeur.

VICTOR HUGO.




1866


_Le Droit a la liberte--Le droit a la vie. Le droit a la patrie._



I

LA LIBERTE


Hauteville-House, 19 mars 1866.

A M. CLEMENT DUVERNOIS

Monsieur,

Vous souhaitez, en termes magnifiques et avec l'accent d'une sympathie
fiere, la bienvenue a mon livre, _les Travailleurs de la mer_. Je vous
remercie.

Vous, intelligence eminente et conscience ferme, vous faites partie
d'un vaillant groupe puissamment commande. Vous arborez l'eternel
drapeau, vous jetez l'eternel cri, vous revendiquez l'eternel droit:
liberte!

La liberte, c'est la aujourd'hui l'immense soif des consciences. La
liberte est de tous les partis, etant le mode vital de la pensee.
Toute ame veut la liberte comme toute prunelle veut la lumiere. Aussi,
des le premier jour, la foule s'est tournee vers vous.

Je veux, comme vous, la liberte; je partage a cette heure son exil.

J'ai ecrit: _Le jour ou la liberte rentrera, je rentrerai_. J'attends
la liberte avec une grande patience personnelle et une grande
impatience nationale.

La France sans la liberte, c'est encore la deesse, ce n'est plus
l'ame.

En quoi je differe de vous, le voici: je suis un revolutionnaire. Pour
moi la revolution continue.

Tous les deux ou trois mille ans, le progres a besoin d'une secousse;
l'alanguissement humain le gagne, et un _quid divinum_ est necessaire.
Il lui faut une nouvelle impulsion presque initiale. Dans l'histoire,
telle que la courte memoire des peuples nous la donne, la reaction
chantee par Homere, de l'Europe sur l'Asie, a ete la premiere
secousse, le christianisme a ete la seconde, la revolution francaise
est la troisieme.

Toute revolution a un caractere double, et c'est a cela qu'on la
reconnait; c'est une formation sous une elimination.

On ne peut vouloir l'une sans vouloir l'autre, cette double
acceptation caracterise le revolutionnaire.

Les revolutions ne creent point, elles sont des explosions de
calorique latent, pas autre chose. Elles mettent hors de l'homme le
fait eternel et interieur dont la sortie est devenue necessaire. C'est
pour l'humanite une question d'age. Ce fait, elles le degagent; on
le croit nouveau parce qu'on le voit; auparavant on le sentait. S'il
etait nouveau, il serait injuste; il ne peut y avoir rien de nouveau
dans le droit. L'element qui apparait et se revele principe, telle est
l'eclosion magnifique des revolutions; le droit occulte devient droit
public; il passe de l'etat confus a l'etat precis; il couvait, il
eclate; il etait sentiment, il devient evidence. Cette simplicite
sublime est propre aux actes de souverainete du progres.

Les deux dernieres grandes secousses du progres ont mis en lumiere et
dresse a jamais au-dessus des societes modifiables les deux grands
faits de l'homme: le christianisme a degage l'egalite; la revolution
francaise a degage la liberte.

La ou ces deux faits manquent, la vie n'est pas.

Etre tous freres, etre tous libres, c'est vivre; ce sont les deux
mouvements de poumons de la civilisation.

Egalite, liberte, aspiration et respiration du genre humain.

Cela pose, il est etrange d'entendre raisonner sur les _libertes
accessoires_ et sur les _libertes necessaires_.

L'un dit: Vous respirerez quand on pourra.

L'autre dit: Vous respirerez comme on voudra.

_Les libertes_, cette enonciation est un non-sens. La liberte est.
Elle a cela de commun avec Dieu, qu'elle exclut le pluriel.

Elle aussi, elle dit: _sum qui sum_.

Tenez donc haut votre drapeau. Votre cri _liberte_, c'est le verbe
meme de la civilisation. C'est le sublime _fiat lux_ de l'homme, c'est
le profond et mysterieux appel qui fera lever l'astre. L'astre est
derriere l'horizon, et il vous entend. Courage!

Pardonnez au solitaire si, provoque par vos eloquentes et graves
paroles et par votre puissant mot de ralliement, il est sorti un
moment de son silence. Je me hate d'y rentrer, mais auparavant,
monsieur, laissez-moi vous serrer la main.

VICTOR HUGO.




II

LE CONDAMNE A MORT DE JERSEY BRADLEY

LETTRE A UN AMI


Bruxelles, 27 juillet 1866.

Je suis en voyage, et vous aussi. Je ne sais ou vous adresser ma
lettre. Vous arrivera-t-elle? La votre pourtant m'est parvenue,
mais pas un des journaux dont vous me parlez. Vous me demandez
d'intervenir; mais je ne sais pas le premier mot de cette lugubre
affaire Bradley. Et puis, helas! que dire? Bradley n'est qu'un
detail; son supplice se perd dans le grand supplice universel. La
civilisation, en ce moment, est sur le chevalet. En Angleterre,
on retablit la fusillade; en Russie, la torture; en Allemagne, le
banditisme. A Paris, abaissement de la conscience politique, de la
conscience litteraire, de la conscience philosophique. La guillotine
francaise travaille de facon a piquer d'honneur le gibet anglais.

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