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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Actes et Paroles vol. II

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Citoyens, elle fait une guerre.

Une guerre pour qui?

Pour vous, peuples?

Non, pour eux, rois.

Quelle guerre?

Une guerre miserable par l'origine: une clef; epouvantable par le
debut: Balaklava; formidable par la fin: l'abime.

Une guerre qui part du risible pour aboutir a l'horrible.

Proscrits, nous avons deja plus d'une fois parle de cette guerre, et
nous sommes condamnes a en parler longtemps encore. Helas! je n'y
songe, quant a moi, que le coeur serre.

O francais qui m'entourez, la France avait une armee, une armee la
premiere du monde, une armee admirable, incomparable, formee aux
grandes guerres par vingt ans d'Afrique, une armee tete de colonne du
genre humain, espece de _Marseillaise_ vivante, aux strophes herissees
de bayonnettes, qui, melee au souffle de la Revolution, n'eut eu qu'a
faire chanter ses clairons pour faire a l'instant meme tomber en
poussiere sur le continent tous les vieux sceptres et toutes les
vieilles chaines; cette armee, ou est-elle? qu'est-elle devenue?
Citoyens, M. Bonaparte l'a prise. Qu'en a-t-il fait? d'abord il l'a
enveloppee dans le linceul de son crime; ensuite il lui a cherche une
tombe. Il a trouve la Crimee.

Car cet homme est pousse et aveugle par ce qu'il a en lui de fatal et
par cet instinct de la destruction du vieux monde qui est son ame a
son insu.

Proscrits, detournez un moment vos yeux de Cayenne ou il y a aussi un
sepulcre, et regardez la-bas a l'orient. Vous y avez des freres.

L'armee francaise et l'armee anglaise sont la.

Qu'est-ce que c'est que cette tranchee qu'on ouvre devant cette ville
tartare? cette tranchee a deux pas de laquelle coule le ruisseau de
sang d'Inkermann, cette tranchee ou il y a des hommes qui passent la
nuit debout et qui ne peuvent se coucher parce qu'ils sont dans l'eau
jusqu'aux genoux; d'autres qui sont couches, mais dans un demi-metre
de boue qui les recouvre entierement et ou ils mettent une pierre pour
que leur tete en sorte; d'autres qui sont couches, mais dans la neige,
sous la neige, et qui se reveilleront demain les pieds geles; d'autres
qui sont couches, mais sur la glace et qui ne se reveilleront pas;
d'autres qui marchent pieds nus par un froid de dix degres parce
qu'ayant ote leurs souliers, ils n'ont plus la force de les remettre;
d'autres couverts de plaies qu'on ne panse pas; tous sans abri, sans
feu, presque sans aliments, faute de moyens de transport, ayant pour
vetement des haillons mouilles devenus glacons, ronges de dyssenterie
et de typhus, tues par le lit ou ils dorment, empoisonnes par l'eau
qu'ils boivent [note: Voir aux Notes.], harceles de sorties, cribles
de bombes, reveilles de l'agonie par la mitraille, et ne cessant
d'etre des combattants que pour redevenir des mourants; cette tranchee
ou l'Angleterre, a l'heure qu'il est, a entasse trente mille soldats,
ou la France, le 17 decembre,--j'ignore le chiffre ulterieur,--avait
couche quarante-six mille sept cents hommes; cette tranchee ou, en
moins de trois mois, quatrevingt mille hommes ont disparu; cette
tranchee de Sebastopol, c'est la fosse des deux armees. Le creusement
de cette fosse, qui n'est pas finie, a deja coute trois milliards.

La guerre est un fossoyeur en grand qui se fait payer cher.

Oui, pour creuser la fosse des deux armees d'Angleterre et de France,
la France et l'Angleterre, en comptant tout, y compris le capital
des flottes englouties, y compris la depression de l'industrie,
du commerce et du credit, ont deja depense trois milliards. Trois
milliards! avec ces trois milliards on eut complete le reseau des
chemins de fer anglais et francais, on eut construit le tunnel
tubulaire de la Manche, meilleur trait d'union des deux peuples que
la poignee de main de lord Palmerston et de M. Bonaparte qu'on nous
montre au-dessus de nos tetes avec cette legende: A LA BONNE FOI; avec
ces trois milliards, on eut draine toutes les bruyeres de France et
d'Angleterre, donne de l'eau salubre a toutes les villes, a tous les
villages et a tous les champs, assaini la terre et l'homme, reboise
dans les deux pays toutes les pentes, prevenu par consequent les
inondations et les debordements, empoissonne tous les fleuves de facon
a donner au pauvre le saumon a un sou la livre, multiplie les ateliers
et les ecoles, explore et exploite partout les gisements houillers et
mineraux, dote toutes les communes de pioches a vapeur, ensemence
les millions d'hectares en friche, transforme les egouts en puits
d'engrais, rendu les disettes impossibles, mis le pain dans toutes les
bouches, decuple la production, decuple la consommation, decuple la
circulation, centuple la richesse!--Il vaut mieux prendre--je me
trompe--ne pas prendre Sebastopol!

Il vaut mieux employer ses milliards a faire perir ses armees! il vaut
mieux se ruiner a se suicider!

Donc, devant le continent qui frissonne, les deux armees agonisent.
Et, pendant ce temps-la, que fait "l'empereur Napoleon III"? J'ouvre
un journal de l'empire (_l'orateur deploie un journal_) et j'y lis:
"Le carnaval poursuit ses joies. Ce ne sont que fetes et bals.
Le deuil que la cour a pris a l'occasion des morts des reines de
Sardaigne sera suspendu vingt-quatre heures pour ne pas empecher le
bal qui va avoir lieu aux Tuileries."

Oui, c'est le bruit d'un orchestre que nous entendons dans le pavillon
de l'Horloge; oui, le _Moniteur_ enregistre et detaille le quadrille
ou ont "figure leurs majestes"; oui, l'empereur danse, oui, ce
Napoleon danse, pendant que, les prunelles fixees sur les tenebres,
nous regardons, et que le monde civilise, fremissant, regarde avec
nous Sebastopol, ce puits de l'abime, ce tonneau sombre ou viennent
l'une apres l'autre, pales, echevelees, versant dans le gouffre leurs
tresors et leurs enfants, et recommencant toujours, la France et
l'Angleterre, ces deux Danaides aux yeux sanglants!

Pourtant on annonce que "l'empereur" va partir. Pour la Crimee! est-ce
possible? Voici que la pudeur lui viendrait et qu'il aurait conscience
de la rougeur publique? On nous le montre brandissant vers Sebastopol
le sabre de Lodi, chaussant les bottes de sept lieues de Wagram, avec
Troplong et Baroche eplores pendus aux deux basques de sa redingote
grise. Que veut dire ce va-t-en guerre?--Citoyens, un souvenir. Le
matin du coup d'etat, apprenant que la lutte commencait, M. Bonaparte
s'ecria: Je veux aller partager les dangers de mes braves soldats!
Il y eut probablement la quelque Baroche ou quelque Troplong qui
s'eplora. Rien ne put le retenir. Il partit. Il traversa les
Champs-Elysees et les Tuileries entre deux triples haies de
bayonnettes. En debouchant des Tuileries, il entra rue de l'Echelle.
Rue de l'Echelle, cela signifie rue du Pilori; il y avait la autrefois
en effet une echelle ou pilori. Dans cette rue il apercut de la foule,
il vit le geste menacant du peuple; un ouvrier lui cria: a bas le
traitre! Il palit, tourna bride, et rentra a l'Elysee. Ne nous donnons
donc pas les emotions du depart. S'il part, la porte des Tuileries,
comme celle de l'Elysee, reste entre-baillee derriere lui; s'il part,
ce n'est pas pour la tranchee ou l'on agonise, ni pour la breche ou
l'on meurt. Le premier coup de canon qui lui criera: a bas le traitre!
lui fera rebrousser chemin. Soyons tranquilles. Jamais, ni dans Paris,
ni en Crimee, ni dans l'histoire, Louis Bonaparte ne depassera la rue
de l'Echelle.

Du reste, s'il part, l'oeil de l'histoire sera fixe sur Paris.
Attendons.

Citoyens, je viens d'exposer devant vous, et je circonsris la
peinture, le tableau que presente l'Europe aujourd'hui.

Ce que serait l'Europe republicaine, je vous l'ai dit; ce qu'est
l'Europe imperiale; vous le voyez.

Dans cette situation generale, la situation speciale de la France, la
voici:

Les finances gaspillees, l'avenir greve d'emprunts, lettres de change
signees DEUX-DECEMBRE et LOUIS BONAPARTE et par consequent sujettes a
protet, l'Autriche et la Prusse ennemies avec des masques d'alliees,
la coalition des rois latente mais visible, les reves de demembrement
revenus, un million d'hommes preta s'ebranler vers le Rhin au premier
signe du czar, l'armee d'Afrique aneantie. Et pour point d'appui,
quoi? l'Angleterre; un naufrage.

Tel est cet effrayant horizon aux deux extremites duquel se dressent
deux spectres, le spectre de l'armee en Crimee, le spectre de la
republique en exil.

Helas! l'un de ces deux spectres a au flanc le coup de poignard de
l'autre, et le lui pardonne.

Oui, j'y insiste, la situation est si lugubre que le parlement
epouvante ordonne une enquete, et qu'il semble a ceux qui n'ont pas
foi en l'avenir des peuples providentiels que la France va perir et
que l'Angleterre va sombrer.

Resumons.

La nuit partout. Plus de tribune en France, plus de presse, plus
de parole. La Russie sur la Pologne, l'Autriche sur la Hongrie,
l'Autriche sur Milan, l'Autriche sur Venise, Ferdinand sur Naples, le
pape sur Rome, Bonaparte sur Paris. Dans ce huis clos de l'obscurite,
toutes sortes d'actes de tenebres; exactions, spoliations,
brigandages, transportations, fusillades, gibets; en Crimee, une
guerre affreuse; des cadavres d'armees sur des cadavres de nations;
l'Europe cave d'egorgement. Je ne sais quel tragique flamboiement sur
l'avenir. Blocus, villes incendiees, bombardements, famines, pestes,
banqueroutes. Pour les interets et les egoismes le commencement d'un
sauve-qui-peut. Revoltes obscures des soldats en attendant le reveil
des citoyens. Etat de choses terrible, vous dis-je, et cherchez-en
l'issue. Prendre Sebastopol, c'est la guerre sans fin; ne pas prendre
Sebastopol, c'est l'humiliation sans remede. Jusqu'a present on
s'etait ruine pour la gloire, maintenant ou se ruine pour l'opprobre.
Et que deviendront, sous ce trepignement de cesars furieux, ceux des
peuples qui survivent? Ils pleureront jusqu'a leur derniere larme, ils
paieront jusqu'a leur dernier sou, ils saigneront jusqu'a leur dernier
enfant. Nous sommes en Angleterre, que voyons-nous autour de nous?
Partout des femmes en noir. Des meres, des soeurs, des orphelines, des
veuves. Rendez-leur donc ce qu'elles pleurent, a ces femmes! Toute
l'Angleterre est sous un crepe. En France il y a ces deux immenses
deuils, l'un qui est la mort, l'autre, pire, qui est l'ignominie;
l'hecatombe de Balaklava et le bal des Tuileries.

Proscrits, cette situation a un nom. Elle s'appelle "la societe
sauvee".

Ne l'oublions pas, ce nom nous le dit, reportons toujours tout a
l'origine. Oui, cette situation, toute cette situation sort du "grand
acte" de decembre. Elle est le produit du parjure du 2 et de la
boucherie du 4. On ne peut pas dire d'elle du moins qu'elle est
batarde. Elle a une mere, la trahison, et un pere, le massacre. Voyez
ces deux choses qui aujourd'hui se touchent comme les deux doigts de
la main de justice divine, le guet-apens de 1851 et la calamite de
1855, la catastrophe de Paris et la catastrophe de l'Europe. M.
Bonaparte est parti de ceci pour arriver a cela.

Je sais bien qu'on me dit, je sais bien que M. Bonaparte me dit et
me fait dire par ses journaux:--Vous n'avez a la bouche que le
Deux-Decembre! Vous repetez toujours ces choses-la!--A quoi je
reponds:--Vous etes toujours la!

Je suis votre ombre.

Est-ce ma faute a moi si l'ombre du crime est un spectre?

Non! non! non! non! ne nous taisons pas, ne nous lassons pas, ne nous
arretons pas. Soyons toujours la, nous aussi, nous qui sommes le
droit, la justice et la realite. Il y a maintenant au-dessus de la
tete de Bonaparte deux linceuls, le linceul du peuple et le linceul
de l'armee, agitons-les sans relache. Qu'on entende sans cesse, qu'on
entende a travers tout, nos voix au fond de l'horizon! ayons la
monotonie redoutable de l'ocean, de l'ouragan, de l'hiver, de la
tempete, de toutes les grandes protestations de la nature.

Ainsi, citoyens, une bataille a outrance, une fuite sans fond de
toutes les forces vives, un ecroulement sans limites, voila ou en est
cette malheureuse societe du passe qui s'etait crue sauvee en effet
parce qu'un beau matin elle avait vu un aventurier, son conquerant,
confier l'ordre au sergent de ville et l'abrutissement au jesuite!

Cela est en bonnes mains, avait-elle dit.

Qu'en pense-t-elle maintenant?

O peuples, il y a des hommes de malediction. Quand ils promettent
la paix, ils tiennent la guerre; quand ils promettent le salut, ils
tiennent le desastre; quand ils promettent la prosperite, ils tiennent
la ruine; quand ils promettent la gloire, ils tiennent la honte; quand
ils prennent la couronne de Charlemagne, ils mettent dessous le crane
d'Ezzelin; quand ils refont la medaille de Cesar, c'est avec le profil
de Mandrin; quand ils recommencent l'empire, c'est par 1812; quand ils
arborent un aigle, c'est une orfraie; quand ils apportent a un peuple
un nom, c'est un faux nom; quand ils lui font un serment, c'est un
faux serment; quand ils lui annoncent un Austerlitz, c'est un faux
Austerlitz; quand ils lui donnent un baiser, c'est le baiser de Judas;
quand ils lui offrent un pont pour passer d'une rive a l'autre, c'est
le pont de la Beresina.

Ah! il n'est, pas un de nous, proscrits, qui ne soit navre, car la
desolation est partout, car l'abjection est partout, car l'abomination
est partout; car l'accroissement du czar, c'est la diminution dela
lumiere; car, moi qui vous parle, l'abaissement de cette grande,
fiere, genereuse et libre Angleterre m'humilie comme homme; car,
supreme douleur, nous entendons en ce moment la France qui tombe avec
le bruit que ferait la chute d'un cercueil!

Vous etes navres, mais vous avez courage et foi. Vous faites bien,
amis. Courage, plus que jamais! Je vous l'ai dit deja, et cela devient
plus evident de jour en jour, a cette heure la France et l'Angleterre
n'ont plus qu'une voie de salut, l'affranchissement des peuples, la
levee en masse des nationalites, la revolution. Extremite sublime. Il
est beau que le salut soit en meme temps la justice. C'est la que la
providence eclate. Oui, courage plus que jamais! Dans le peril Danton
criait: de l'audace! de l'audace! et encore de l'audace!--Dans
l'adversite il faut crier: de l'espoir! de l'espoir! et encore de
l'espoir!--Amis, la grande republique, la republique democratique,
sociale et libre rayonnera avant peu; car c'est la fonction de
l'empire de la faire renaitre, comme c'est la fonction de la nuit de
ramener le jour. Les hommes de tyrannie et de malheur disparaitront.
Leur temps se compte maintenant par minutes. Ils sont adosses au
gouffre; et deja, nous qui sommes dans l'abime, nous pouvons voir leur
talon qui depasse le rebord du precipice. O proscrits! j'en atteste
les cigues que les Socrates ont bues, les Golgotha ou sont montes
les Jesus-Christs, les Jericho que les Josues ont fait crouler; j'en
atteste les bains de sang qu'ont pris les Thraseas, les braises
ardentes qu'ont machees les Porcias, epouses des Brutus, les buchers
d'ou les Jean Huss ont crie: le cygne naitra! j'en atteste ces mers
qui nous entourent et que les Christophe-Colombs ont franchies,
j'en atteste ces etoiles qui sont au-dessus de nos tetes et que les
Galilees ont interrogees, proscrits, la liberte est immortelle!
proscrits, la verite est eternelle!

Le progres, c'est le pas meme de Dieu.

Donc, que ceux qui pleurent se consolent, et que ceux qui
tremblent--il n'y en a pas parmi nous--se rassurent. L'humanite ne
connait pas le suicide et Dieu ne connait pas l'abdication. Non, les
peuples ne resteront pas indefiniment dans les tenebres, ignorant
l'heure qu'il est dans la science, l'heure qu'il est dans la
philosophie, l'heure qu'il est dans l'art, l'heure qu'il est dans
l'esprit humain, l'oeil stupidement fixe sur le despotisme, ce
sinistre cadran d'ombre ou la double aiguille sceptre et glaive, a
jamais immobile, marque eternellement minuit!




II

LETTRE A LOUIS BONAPARTE

8 avril 1855.


Cette funebre guerre de Crimee se termina par le baiser de la reine
Victoria a "l'empereur des francais". Louis Bonaparte alla a
Londres chercher ce baiser. Ce fut une sorte d'enivrement des
deux gouvernements. Les fetes apres les carnages; ces choses la
s'enchainent.

La fete fut splendide. Elle fut meme complete. L'exil s'en mela. En
debarquant a Douvres, "l'empereur" put lire, affichees sur tous les
murs, les paroles que voici:


VICTOR HUGO A LOUIS BONAPARTE

Qu'est-ce que vous venez faire ici? a qui en voulez-vous? qui
venez-vous insulter? L'Angleterre dans son peuple ou la France dans
ses proscrits? Nous en avons deja enterre neuf, a Jersey seulement.
Est-ce la ce que vous voulez savoir? Le dernier s'appelait Felix Bony,
et avait vingt-neuf ans; cela vous suffit-il? Voulez-vous voir son
tombeau? Que venez-vous faire ici, vous dis-je? Cette Angleterre qui
n'a point de bat sur le cou, cette France bannie, ce peuple souverain
de lui-meme, cette proscription decimee et calme, n'ont que faire de
vous. Laissez la liberte en paix. Laissez l'exil tranquille.

Ne venez pas.

Quel leurre viendrez-vous offrir a cette illustre et genereuse
nation? quel coup d'ongle premeditez-vous contre la liberte anglaise?
arriveriez-vous plein de promesses comme en France en 1848?
changeriez-vous la pantomime? mettrez-vous la main sur votre coeur
pour l'alliance anglaise de la meme facon que vous l'y mettiez pour la
republique? sera-ce toujours l'habit boutonne, la plaque sur l'habit,
la main sur la plaque, l'accent emu, l'oeil humide? quelle parole
la plus sacree allez-vous jurer? quelle affirmation de fidelite
eternelle, quel engagement inviolable, quelle protestation portant
votre exergue, quel serment frappe a votre effigie allez-vous mettre
en circulation ici, vous, le faux monnayeur de l'honneur!

Qu'est-ce que vous apporteriez a cette terre? Cette terre est la terre
de Thomas Morus, de Hampden, de Bradshaw, de Shakespeare, de Milton,
de Newton, de Watt, de Byron, et elle n'a pas besoin d'un echantillon
de la boue du boulevard Montmartre. Vous venez chercher une
jarretiere? En effet, c'est jusque-la que vous avez du sang.

Je vous dis de ne pas venir. Vous ne seriez pas a votre place ici.
Regardez. Vous voyez bien que ce peuple est libre. Vous voyez bien que
ces gens-la vont et viennent, lisent, ecrivent, interrogent, pensent,
crient, se taisent, respirent, comme bon leur semble. Cela ne
ressemble a rien de ce que vous connaissez. Vous aurez beau regarder
les collets d'habit, vous n'y trouverez pas le pli que donne le poing
du gendarme. Non, vraiment, vous ne seriez pas chez vous. Vous seriez
dans un air irrespirable pour vous. Vous voyez bien qu'il n'y a pas de
janissaires ici, pas plus de janissaires pretres que de janissaires
soldats; vous voyez bien qu'il n'y pas d'espions; vous voyez bien
qu'il n'y a pas de jesuites; vous voyez bien que les juges rendent la
justice!

La tribune parle, les journaux parlent, la conscience publique parle;
il y a du soleil en ce pays. Vous voyez bien qu'il fait jour, aigle!
que venez-vous faire ici?

Si vous voulez savoir, alliance a part, ce que ce peuple pense de
vous, lisez ses vrais journaux, ses journaux d'il y a deux ans.

Visiterez-vous Londres, habille en empereur et en general? D'autres
qui etaient empereurs aussi, et generaux aussi, l'ont visitee avant
vous, et y ont eu des ovations diversement triomphales; vous auriez
le meme accueil. Irez-vous au square Trafalgar? irez-vous au square
Waterloo, au pont Waterloo, a la colonne Waterloo? Nicolas y a ete
recu par les aldermen. Irez-vous a la brasserie Perkins? Haynau y a
ete recu par les ouvriers.

Venez-vous parler a l'Angleterre de la Crimee? Vous toucheriez la a
un grand deuil. Le desastre de Sebastopol a ouvert le flanc de
l'Angleterre plus profondement encore que le flanc de la France.
L'armee francaise agonise, l'armee anglaise est morte; ce qui, si l'on
en croit ceux qui admirent vos hasards, aurait fait faire a l'un de
vos historiographes cette remarque:--Sans le vouloir, nous vengeons
Waterloo. Napoleon III a fait plus de mal a l'Angleterre en un an
d'alliance qu'en quinze ans de guerre Napoleon premier. (A propos, vos
amis ne disent plus: _le grand_. Pourquoi donc?)

Oui, vous avez de ces flatteurs-la, empereur d'occasion. C'est
une chose etrange en effet que cette aventure qu'on appelle votre
destinee. Les paroles manquent et l'on tombe dans un abime de stupeur
en pensant que vous en etes peut-etre vraiment venu vous-meme a croire
que vous etes quelqu'un, eu songeant que vous prenez votre tragedie
horrible au serieux, et que, probablement, vous vous imagineriez faire
sur l'Europe je ne sais quel effet de perspective le jour ou vous
apparaitriez au peuple anglais dans votre mise en scene d'a present,
muet, heureux et lugubre, debout dans votre nuee de crimes, couronne
d'une sorte d'infamie imperiale et mysterieuse, et portant sur
votre front toutes ces actions sombres qui sont de la competence du
tonnerre.

Et de la cour d'assises, monsieur.

Ah! ces terribles choses vraies, vous les entendrez. Pourquoi
venez-vous ici?

Tenez, parmi ceux de ce gouvernement qui, pour des raisons variees,
vous font accueil, prenez le plus enthousiaste, le plus enivre,
le plus effare de vous, prenez l'anglais qui crie le mieux: Vive
l'empereur! alderman, ministre, lord, et faites-lui cette simple
question:--S'il arrivait en ce pays qu'un homme tenant le pouvoir a un
titre quelconque, un ministre, par exemple (c'est ce que vous etiez,
monsieur), s'il arrivait que cet homme, sous pretexte qu'il aurait,
devant les hommes et devant Dieu, jure fidelite a la constitution,
prit une nuit l'Angleterre a la gorge, brisat le parlement, renversat
la tribune, jetat les membres inviolables des assemblees dans les
cabanons de Millbank et de Newgate, demolit Westminster, fit du sac de
laine l'oreiller de son corps de garde, chassat les juges a coups de
bottes, liat les mains derriere le dos a la justice, baillonnat la
presse, ecrasat les imprimeries, etranglat les journaux, couvrit
Londres de canons et de bayonnettes, vidat les fourgons de la Banque
dans les poches de ses soldats, prit les maisons d'assaut, egorgeat
les hommes, les femmes, les vieillards et les enfants, fit de
Hyde-Park une fosse d'arquebusades nocturnes, mitraillat la Cite,
mitraillat let Strand, mitraillat Regent street, mitraillat Charing
Cross, vingt quartiers de Londres, vingt comtes d'Angleterre,
encombrat les rues des cadavres des passants, emplit les morgues et
les cimetieres, fit la nuit partout, le silence partout, la mort
partout, supprimat, en un mot, d'un seul coup, la loi, la liberte, le
droit, la nation, le souffle, la vie, qu'est-ce que le peuple anglais
ferait a cet homme?--Avant que la phrase soit finie, vous verriez
sortir de terre d'elle-meme et se dresser devant vous l'echelle de
l'echafaud!

Oui, l'echafaud. Et, si hideux que soient les crimes que je viens
d'enumerer, je prononce ce mot,--pourquoi m'en cacherais-je?--avec un
serrement de coeur; car la supreme parole du progres, confessee par
nous, democrates-socialistes, n'a pas jusqu'a cette heure ete acceptee
en Angleterre, et pour ce grand peuple insulaire, arrete a mi-cote
du dix-neuvieme siecle et a quelque distance du sommet de la
civilisation, la vie humaine n'est pas encore inviolable.

Il faut etre sur ce haut plateau de l'exil et de l'epreuve ou nous
sommes pour embrasser l'horizon entier de la verite et pour comprendre
que toute vie humaine, meme votre vie humaine a vous, monsieur, est
sacree.

Ce n'est pas du reste de cette facon, et du haut d'un principe, que
vos amis de ce pays traitent les questions qui vous touchent. Ils
trouvent plus court de dire qu'il n'y a jamais eu de coup d'etat, que
ce n'est pas vrai, que vous n'avez jamais prete le moindre serment,
que le deux-decembre n'a jamais existe, qu'il n'a pas ete verse
une goutte de sang, que Saint-Arnaud, Espinasse et Maupas sont des
personnages mythologiques, qu'il n'y a pas de proscrits, que Lambessa
est dans la lune, et que nous faisons semblant.

Les habiles disent qu'il y a bien eu quelque chose en effet, mais que
nous exagerons, que les hommes tues n'avaient pas tous des cheveux
blancs, que les femmes tuees n'etaient pas toutes grosses, et que
l'enfant de sept ans de la rue Tiquetonne avait huit ans.

Je reprends.

Ne venez pas dans ce pays.

Songez d'ailleurs a l'imprudence; et a quoi exposeriez-vous le
gouvernement qui vous recevrait chez lui? Paris a des eruptions
inattendues; il l'a prouve en 1789, en 1830 et en 1848. Qu'est-ce qui
garantit au peuple anglais, qui prise haut, et avec raison, l'amitie
de la France, qu'est-ce qui garantit au gouvernement britannique
qu'une revolution ne va pas eclater derriere vos talons, que le decor
ne va pas changer subitement, que ce vieux trouble-fete de faubourg
Saint-Antoine ne va pas se reveiller en sursaut et donner un coup de
pied dans l'empire, et que, tout a coup, en une secousse de telegraphe
electrique, lui, gouvernement d'Angleterre, il ne va pas se trouver
brusquement ayant pour hote a Saint-James et pour convive au banquet
royal, non sa majeste l'empereur des francais, mais l'accuse pale et
frissonnant de la France et de la republique? non le Napoleon de la
colonne, mais le Napoleon du poteau?

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