micron, i, o, igma, au,
psilon (psilon in diphthongs), i, i, i, <_o>mega,
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Pierre Louys
LES CHANSONS DE BILITIS
roman lyrique
CE PETIT LIVRE D'AMOUR ANTIQUE
EST DEDIE RESPECTUEUSEMENT
AUX JEUNES FILLES DE LA SOCIETE FUTURE
VIE DE BILITIS
Bilitis naquit au commencement du sixieme siecle avant notre
ere, dans un village de montagnes situe sur les bords du
Melas, vers l'orient de la Pamphylie. Ce pays est grave et
triste, assombri par des forets profondes, domine par la
masse enorme du Taurus; des sources petrifiantes sortent de
la roche; de grands lacs sales sejournent sur les hauteurs,
et les vallees sont pleines de silence.
Elle etait fille d'un Grec et d'une Phenicienne. Elle
semble n'avoir pas connu son pere, car il n'est mele nulle
part aux souvenirs de son enfance. Peut-etre meme etait-il
mort avant qu'elle ne vint au monde. Autrement on
s'expliquerait mal comment elle porte un nom phenicien que
sa mere seule lui put donner.
Sur cette terre presque deserte, elle vivait d'une vie
tranquille avec sa mere et ses soeurs. D'autres jeunes
filles, qui furent ses amies, habitaient non loin de la.
Sur les pentes boisees du Taurus, des bergers paissaient
leurs troupeaux.
Le matin, des le chant du coq, elle se levait, allait a
l'etable, menait boire les animaux et s'occupait de traire
leur lait. Dans la journee, s'il pleuvait, elle restait au
gynecee et filait sa quenouille de laine. Si le temps etait
beau, elle courait dans les champs et faisait avec ses
compagnes mille jeux dont elle nous parle.
Bilitis avait a l'egard des Nymphes une piete tres ardente.
Les sacrifices qu'elle offrait, presque toujours etaient
pour leur fontaine. Souvent meme elle leur parlait, mais il
semble bien qu'elle ne les a jamais vues, tant elle rapporte
avec veneration les souvenirs d'un vieillard qui autrefois
les avait surprises.
La fin de son existence pastorale fut attristee par un amour
sur lequel nous savons peu de chose bien qu'elle en parle
longuement. Elle cessa de le chanter des qu'il devint
malheureux. Devenue mere d'un enfant qu'elle abandonna,
Bilitis quitta la Pamphylie, d'une facon assez mysterieuse,
et ne revit jamais le lieu de sa naissance.
Nous la retrouvons ensuite a Mytilene ou elle etait venue
par la route de mer en longeant les belles cotes d'Asie.
Elle avait a peine seize ans, selon les conjectures de M.
Heim qui etablit avec vraisemblance quelques dates dans la
vie de Bilitis, d'apres un vers qui fait allusion a la mort
de Pittakos.
Lesbos etait alors le centre du monde. A mi-chemin, entre
la belle Attique et la fastueuse Lydie, elle avait pour
capitale une cite plus eclairee qu'Athenes et plus corrompue
que Sardes: Mytilene, batie sur une presqu'ile en vue des
cotes d'Asie. La mer bleue entourait la ville. De la
hauteur des temples on distinguait a l'horizon la ligne
blanche d'Atarnee qui etait le port de Pergame.
Les rues etroites et toujours encombrees par la foule
resplendissaient d'etoffes bariolees, tuniques de pourpre et
d'hyacinthe, cyclas de soies transparentes, bassaras
trainantes dans la poussiere des chaussures jaunes. Les
femmes portaient aux oreilles de grands anneaux d'or enfiles
de perles brutes, et aux bras des bracelets d'argent massif
grossierement ciseles en relief. Les hommes eux-memes
avaient la chevelure brillante et parfumee d'huiles rares.
Les chevilles des Grecques etaient nues dans le cliquetis
des periscelis, larges serpents de metal clair qui tintaient
sur les talons; celles des Asiatiques se mouvaient en des
bottines molles et peintes. Par groupes, les passants
stationnaient devant des boutiques tout en facade et ou l'on
ne vendait que l'etalage: tapis de couleurs sombres, housses
brochees de fils d'or, bijoux d'ambre et d'ivoire, selon les
quartiers. L'animation de Mytilene ne cessait pas avec le
jour; il n'y avait pas d'heure si tardive, ou l'on
n'entendit, par les portes ouvertes, des sons joyeux
d'instruments, des cris de femmes, et le bruit des danses.
Pittakos meme, qui voulait donner un peu d'ordre a cette
perpetuelle debauche, fit une loi qui defendait aux joueuses
de flutes trop fatiguees de s'employer dans les festins
nocturnes; mais cette loi ne fut jamais severe.
Dans une societe ou les maris sont la nuit si occupes par le
vin et les danseuses, les femmes devaient fatalement se
rapprocher et trouver entre elles la consolation de leur
solitude. De la vint qu elles s'attendrirent a ces amours
delicates, auxquelles l'antiquite donnait deja leur nom, et
qui entretiennent, quoi qu'en pensent les hommes, plus de
passion vraie que de vicieuse recherche.
Alors, Sappho etait encore belle. Bilitis l'a connue, et
elle nous parle d'elle sous le nom de Psappha quelle portait
a Lesbos. Sans doute ce fut cette femme admirable qui
apprit a la petite Pamphylienne l'art de chanter en phrases
rhythmees, et de conserver a la posterite le souvenir des
etres chers. Malheureusement Bilitis donne peu de details
sur cette figure aujourd'hui si mal connue, et il y a lieu
de le regretter, tant le moindre mot eut ete precieux
touchant la grande Inspiratrice. En revanche elle nous a
laisse en une trentaine d'elegies l'histoire de son amitie
avec une jeune fille de son age qui se nommait Mnasidika, et
qui vecut avec elle. Deja nous connaissions le nom de cette
jeune fille par un vers de Sappho ou sa beaute est exaltee ;
mais ce nom meme etait douteux, et Bergk etait pres de
penser qu'elle s'appelait simplement Mnais. Les chansons
qu'on lira plus loin prouvent que cette hypothese doit etre
abandonnee. Mnasidika semble avoir ete une petite fille
tres douce et tres innocente, un de ces etres charmants qui
ont pour mission de se laisser adorer, d'autant plus cheris
qu'ils font moins d'efforts pour meriter ce qu'on leur
donne. Les amours sans motifs durent le plus longtemps:
celui-ci dura dix annees. On verra comment il se rompit par
la faute de Bilitis, dont la jalousie excessive ne
comprenait aucun eclectisme.
Quand elle sentit que rien ne la retenait plus a Mytilene,
sinon des souvenirs douloureux, Bilitis fit un second
voyage: elle se rendit a Chypre, ile grecque et phenicienne
comme la Pamphylie elle-meme et qui dut lui rappeler souvent
l'aspect de son pays natal.
Ce fut la que Bilitis recommenca pour la troisieme fois sa
vie, et d'une facon qu'il me sera plus difficile de faire
admettre si l'on na pas encore compris a quel point l'amour
etait chose sainte chez les peuples antiques. Les
courtisanes d'Amathonte n'etaient pas comme les notres, des
creatures en decheance exilees de toute societe mondaine;
c'etaient des filles issues des meilleures familles de la
cite, et qui remerciaient Aphrodite de la beaute qu'elle
leur avait donnee, en consacrant au service de son culte
cette beaute reconnaissante. Toutes les villes qui
possedaient comme celles de Chypre un temple riche en
courtisanes avaient a l'egard de ces femmes les memes soins
respectueux.
L'incomparable histoire de Phryne, telle qu'Athenee nous l'a
transmise, donnera quelque idee d'une telle veneration. Il
n'est pas vrai qu'Hyperide eut besoin de la mettre nue pour
flechir l'Areopage, et pourtant le crime etait grand: elle
avait assassine. L'orateur ne dechira que le haut de sa
tunique et revela seulement les seins. Et il supplia les
Juges <d'Aphrodite_>>. Au contraire des autres courtisanes qui
sortaient vetues de cyclas transparentes a travers
lesquelles paraissaient tous les details de leur corps,
Phryne avait coutume de s'envelopper meme les cheveux dans
un de ces grands vetements plisses dont les figurines de
Tanagre nous ont conserve la grace. Nul, s'il n'etait de
ses amis, n'avait vu ses bras ni ses epaules, et jamais elle
ne se montrait dans la piscine des bains publics. Mais un
jour il se passa une chose extraordinaire. C'etait le jour
des fetes d'Eleusis, vingt mule personnes, venues de tous
les pays de la Grece, etaient assemblees sur la plage, quand
Phryne s'avanca pres des vagues: elle ota son vetement, elle
defit sa ceinture, elle ota meme sa tunique de dessous,
<>.
Et dans cette foule il y avait Praxitele qui d'apres cette
deesse vivante dessina l'_Aphrodite de Cnide_; et Apelle qui
entrevit la forme de son _Anadyomene_. Peuple admirable,
devant qui la Beaute pouvait paraitre nue sans exciter le
rire ni la fausse honte!
Je voudrais que cette histoire fut celle de Bilitis, car, en
traduisant ses Chansons, je me suis pris a aimer l'amie de
Mnasidika. Sans doute sa vie fut tout aussi merveilleuse.
Je regrette seulement qu'on n'en ait pas parle davantage et
que les auteurs anciens, ceux du moins qui ont survecu,
soient si pauvres de renseignements sur sa personne.
Philodeme, qui l'a pillee deux fois, ne mentionne pas meme
son nom. A defaut de belles anecdotes, je prie qu'on
veuille bien se contenter des details qu'elle nous donne
elle-meme sur sa vie de courtisane. Elle fut courtisane,
cela n'est pas niable; et meme ses dernieres chansons
prouvent que si elle avait les vertus de sa vocation, elle
en avait aussi les pires faiblesses. Mais je ne veux
connaitre que ses vertus. Elle etait pieuse, et meme
pratiquante. Elle demeura fidele au temple, tant
qu'Aphrodite consentit a prolonger la jeunesse de sa plus
pure adoratrice. Le jour ou elle cessa d'etre aimee, elle
cessa d'ecrire, dit-elle. Pourtant il est difficile
d'admettre que les chansons de Pamphylie aient ete ecrites a
l'epoque ou elles ont ete vecues. Comment une petite
bergere de montagnes eut-elle appris a scander ses vers
selon les rythmes difficiles de la tradition eolienne? On
trouvera plus vraisemblable que, devenue vieille, elle se
plut a chanter pour elle-meme les souvenits de sa lointaine
enfance. Nous ne savons rien sur cette derniere periode de
sa vie. Nous ne savons meme pas a quel age elle mourut.
Son tombeau a ete retrouve par M. G. Heim a Palaeo-Limisso,
sur le bord d'une route antique, non loin des ruines
d'Amathonte. Ces ruines ont presque disparu depuis trente
ans, et les pierres de la maison ou peut-etre vecut Bilitis
pavent aujourd'hui les quais de Port-Said. Mais le tombeau
etait souterrain, selon la coutume phenicienne, et il avait
echappe meme aux voleurs de tresors.
M. Heim y penetra par un puits etroit comble de terre, au
fond duquel il rencontra une porte muree qu'il fallut
demolir. Le caveau spacieux et bas, pave de dalles de
calcaire, avait quatre murs recouverts par des plaques
d'amphibolite noire, ou etaient gravees en capitales
primitives toutes les chansons qu'on va lire, a part les
trois epitaphes qui decoraient le sarcophage.
C'etait la que reposait l'amie de Mnasidika, dans un grand
cercueil de terre cuite, sous un couvercle modele par un
statuaire delicat qui avait figure dans l'argile le visage
de la morte : les cheveux etaient peints en noir, les yeux a
demi fermes et prolonges au crayon comme si elle eut ete
vivante, et la joue a peine attendrie par un sourire leger
qui naissait des lignes de la bouche. Rien ne dira jamais
ce qu'etaient ces levres, a la fois nettes et rebordees,
molles et fines, unies l'une a l'autre, et comme enivrees de
se joindre. Les traits celebres de Bilitis ont ete souvent
reproduits par les artistes de l'Ionie, et le musee du
Louvre possede une terre cuite de Rhodes qui en est le plus
parfait monument, apres le buste de Larnaka.
Quand on ouvrit la tombe, elle apparut dans l'etat ou une
main pieuse l'avait rangee, vingt-quatre siecles auparavant.
Des fioles de parfums pendaient aux chevilles de terre, et
l'une d'elles, apres si longtemps, etait encore embaumee.
Le miroir d'argent poli ou Bilitis s'etait vue, le stylet
qui avait traine le fard bleu sur ses paupieres, furent
retrouves a leur place. Une petite Astarte nue, relique a
jamais precieuse, veillait toujours sur le squelette orne de
tous ses bijoux d'or et blanc comme une branche de neige,
mais si doux et si fragile qu'au moment ou on l'effleura, il
se confondit en poussiere.
PIERRE LOUYS
Constantine, Aout 1894.
I
BUCOLIQUES EN PAMPHYLIE
k_e'n aul_o*i lale'_o, k_e'n d_o'naki, k_e'n plagiau'l_o*i.>
THEOCRITE.
1 -- L'ARBRE
Je me suis devetue pour monter a un arbre;
mes cuisses nues embrassaient l'ecorce lisse
et humide; mes sandales marchaient sur les
branches.
Tout en haut, mais encore sous les feuilles
et a l'ombre de la chaleur, je me suis mise a
cheval sur une fourche ecartee en balancant
mes pieds dans le vide.
Il avait plu. Des gouttes d'eau tombaient et
coulaient sur ma peau. Mes mains etaient
tachees de mousse, et mes orteils etaient
rouges, a cause des fleurs ecrasees.
Je sentais le bel arbre vivre quand le vent
passait au travers; alors je serrais mes
jambes davantage et j'appliquais mes levres
ouvertes sur la nuque chevelue d'un rameau.
2 -- CHANT PASTORAL
Il faut chanter un chant pastoral, invoquer
Pan, dieu du vent d'ete. Je garde mon
troupeau et Selenis le sien, a l'ombre ronde
d'un olivier qui tremble.
Selenis est couchee sur le pre. Elle se
leve et court, ou cherche des cigales, ou
cueille des fleurs avec des herbes, ou lave
son visage dans l'eau fraiche du ruisseau.
Moi, j'arrache la laine au dos blond des
moutons pour en garnir ma quenouille, et je
file. Les heures sont lentes. Un aigle
passe dans le ciel.
L'ombre tourne: changeons de place la corbeille
de figues et la jarre de lait. Il faut chanter
un chant pastoral, invoquer Pan, dieu du vent d'ete.
3 -- PAROLES MATERNELLES
Ma mere me baigne dans l'obscurite, elle
m'habille au grand soleil et me coiffe dans
la lumiere; mais si je sors au clair de lune,
elle serre ma ceinture et fait un double
noeud.
Elle me dit: < avec les petits enfants; ne regarde pas par
la fenetre; fuis la parole des jeunes hommes
et redoute le conseil des veuves.
< viendra prendre sur le seuil au milieu d'un
grand cortege de tympanons sonores et de
flutes amoureuses.
< me laisseras trois gourdes de fiel: une pour
le matin, une pour le midi, et la troisieme,
la plus amere, la troisieme pour les jours de
fete.>>
4 -- LES PIEDS NUS
J'ai les cheveux noirs, le long de mon dos,
et une petite calotte ronde. Ma chemise est
de laine blanche. Mes jambes fermes
brunissent au soleil.
Si j'habitais la ville, j'aurais des bijoux d'or,
et des chemises dorees et des souliers d'argent...
Je regarde mes pieds nus, dans leurs souliers
de poussiere.
Psophis! viens ici, petite pauvre! porte-moi
jusqu'aux sources, lave mes pieds dans tes
mains et presse des olives avec des violettes
pour les parfumer sur les fleurs.
Tu seras aujourd'hui mon esclave; tu me
suivras et tu me serviras, et a la fin dela
journee je te donnerai, pour ta mere, des
lentilles du jardin de la mienne.
5 -- LE VIEILLARD ET LES NYMPHES
Un vieillard aveugle habite la montagne.
Pour avoir regarde les nymphes, ses yeux sont
morts, voila longtemps. Et depuis, son
bonheur est un souvenir lointain.
< Helopsychria, Limnanthis; elle etaient
debout, pres du bord, dans l'etang vert de
Physos. L'eau brillait plus haut que leurs
genoux.
< cheveux longs. Leurs ongles etaient minces
comme des ailes de cigales. Leurs mamelons
etaient creux comme des calices de jacinthes.
< et tiraient de la vase invisible les nenufars
a longue tige. Autour de leurs cuisses separees,
des cercles lents s'elargissaient...>>
6 -- CHANSON
< --Je devide la laine et le fil de Milet.
--He las Helas! Que ne viens-tu danser?
--J'ai beaucoup de chagrin. J'ai beaucoup de chagrin.
--Torti-tortue, que fais-tu la au milieu?
--Je taille un roseau pour la flute funebre.
--Helas! Helas! Qu'est-il arrive!
--Je ne le dirai pas. Je ne le dirai pas.
--Torti-tortue, que fais-tu la au milieu?
--Je presse les olives pour l'huile de la stele.
--Helas! Helas! Et qui donc est mort?
--Peux-tu le demander? Peux-tu le demander?
--Torti-tortue, que fais-tu la au milieu?
--Il est tombe dans la mer...
--Helas! Helas! et comment cela?
--Du haut des chevaux blancs. Du haut des chevaux blancs>>
7 -- LE PASSANT
Comme j'etais assise le soir devant la porte
de la maison, un jeune homme est venu a
passer. Il m'a regardee, j'ai tourne la
tete. Il m'a parle, je n'ai pas repondu.
Il a voulu m'approcher. J'ai pris une faulx
contre le mur et je lui aurais fendu la joue
s'il avait avance d'un pas.
Alors reculant un peu, il se mit a sourire et
souffla vers moi dans sa main, disant. < le baiser.>> Et j'ai crie' et j'ai pleure.
Tant, que ma mere est accourue.
Inquiete, croyant que j'avais ete piquee par
un scorpion. Je pleurais <>
Ma mere aussi m'a embrassee et m'a emportee
dans ses bras.
8 -- LE REVEIL
Il fait deja grand jour. Je devrais etre
levee. Mais le sommeil du matin est doux et
la chaleur du lit me retient blottie. Je
veux rester couchee encore.
Tout a l'heure j'irai dans l'etable. Je
donnerai aux chevres de l'herbe et des
fleurs, et l'outre d'eau fraiche tiree du
puits, ou je boirai en meme temps qu'elles.
Puis je les attacherai au poteau pour traire
leurs douces mamelles tiedes; et si les
chevreaux n'en sont pas jaloux, je sucerai
avec eux les tettes assouplies.
Amaltheia n'a-t-elle pas nourri Dzeus?
J'irai donc. Mais pas encore. Le soleil
s'est leve trop tot et ma mere n'est pas
eveillee.
9 -- LA PLUIE
La pluie fine a mouille toutes choses, tres
doucement, et en silence. Il pleut encore un
peu. Je vais sortir sous les arbres. Pieds
nus, pour ne pas tacher mes chaussures.
La pluie au printemps est delicieuse. Les
branches chargees de fleurs mouillees ont un
parfum qui m'etourdit. On voit briller au
soleil la peau delicate des ecorces.
Helas! que de fleurs sur la terre! Ayez
pitie des fleurs tombees. Il ne faut pas les
balayer et les meler dans la boue; mais les
conserver aux abeilles.
Les scarabees et les limaces traversent le
chemin entre les flaques d'eau; je ne veux
pas marcher sur eux, ni effrayer ce lezard
dore qui s'etire et cligne des paupieres.
10 -- LES FLEURS
Nymphes des bois et des fontaines, Amies
bienfaisantes, je suis la. Ne vous cachez pas,
mais venez m'aider car je suis fort en peine
de tant de fleurs cueillies.
Je veux choisir dans toute la foret une
pauvre hamadryade aux bras leves, et dans
ses cheveux couleur de feuilles je piquerai
ma plus lourde rose.
Voyez: j'en ai tant pris aux champs que
je ne pourrai les rapporter si vous ne m'en
faites un bouquet. Si vous refusez, prenez
garde:
Celle de vous qui a les cheveux oranges je
l'ai vue hier saillie comme une bete par le
satyre Lamprosathes, et je denoncerai
l'impudique.
11 -- IMPATIENCE
Je me jetai dans ses bras en pleurant, et
longtemps elle sentit couler mes larmes
chaudes sur son epaule, avant que ma douleur
me laissat parler:
< jeunes hommes ne me regardent pas. Quand
aurai-je comme toi des seins de jeune fille
qui gonflent la robe et tentent le baiser?
< glisse; nul ne ramasse une fleur qui tombe
de mes cheveux; nul ne dit qu'il me tuera si
ma bouche se donne a un autre.>>
Elle m'a repondu tendrement: < petite vierge, tu cries comme une chatte a
la lune et tu t'agites sans raison. Les filles
les plus impatientes ne sont pas les plus tot
choisies.>>
12 -- LES COMPARAISONS
Bergeronnette, oiseau de Kypris, chante
avec nos premiers desirs! Le corps nouveau
des jeunes filles se couvre de fleurs comme
la terre. La nuit de tous nos reves approche
et nous en parlons entre nous.
Parfois nous comparons ensemble nos beautes
si differentes, nos chevelures deja longues,
nos jeunes seins encore petits, nos pubertes
rondes comme des cailles et blotties sous la
plume naissante.
Hier je luttai de la sorte contre Melantho
mon ainee. Elle etait fiere de sa poitrine qui
venait de croitre en un mois, et, montrant
ma tunique droite, elle m'avait appelee:
petite enfant.
Pas un homme ne pouvait nous voir, nous nous
mimes nues devant les filles, et, si elle
vainquit sur un point, je l'emportait de loin
sur les autres. Bergeronnette, oiseau de
Kypris, chante avec nos premiers desirs!
13 -- LA RIVIERE DE LA FORET
Je me suis baignee seule dans la riviere
de la foret. Sans doute je faisais peur aux
naiades car je les devinais a peine et de
tres loin, sous l'eau obscure.
Je les ai appelees. Pour leur ressembler
tout a fait, j'ai tresse derriere ma nuque
des iris noirs comme mes cheveux, avec des
grappes de giroflees jaunes.
D'une longue herbe flottante, je me suie
fait une ceinture verte, et pour la voir je
pressais mes seins en penchant un peu la
tete.
Et j'appelais: < avec moi, soyez bonnes.>> Mais les naiades
sont transparentes, et peut-etre, sans le
savoir, j'ai caresse leurs bras legers.
14 -- PHITTA MELIAI
Des que le soleil sera moins brulant nous
irons jouer sur les bords du fleuve, nous
lutterons pour un crocos frele et pour une
jacinthe mouillee.
Nous ferons le collier de la ronde et la
guirlande de la course. Nous nous prendrons
par la main et par la queue de nos tuniques.
Phitta Meliai! donnez-nous du miel. Phitta
Naiades! baignez-nous avec vous. Phitta
Meliades! donnez l'ombre douce a nos corps
en sueur.
Et nous vous offrirons, Nymphes bienfaisantes,
non le vin honteux, mais l'huile et le
lait et des chevres aux cornes courbes.
15 -- LA BAGUE STMBOLIQUE
Les voyageurs qui reviennent de Sardes
parlent des colliers et des pierres qui
chargent les femmes de Lydie, du sommet de
leurs cheveux jusqu'a leurs pieds fardes.
Les filles de mon pays n'ont ni bracelets
ni diademes, mais leur doigt porte une
bague d'argent, et sur le chaton est grave
le triangle de la deesse.
Quand elles tournent la pointe en dehors
cela veut dire: Psyche a prendre. Quand
elles tournent la pointe en dedans, cela
veut dire: Psyche prise.
Les hommes y croient. Les femmes non.
Pour moi je ne regarde guere de quel cote
la pointe se tourne, car Psyche se delivre
aisement. Psyche est toujours a prendre.
16 -- LES DANSES AU CLAIR DE LUNE
Sur l'herbe molle, dans la nuit, les jeunes
filles aux cheveux de violettes ont danse
toutes ensemble, et l'une de deux faisait les
reponses de l'amant.
Les vierges ont dit: < vous.>> Et comme si elles etaient honteuses
elles cachaient leur virginite. Un aegipan
jouait de la flute sous les arbres.
Les autres ont dit: < chercher.>> Elles avaient serre leurs robes
en tunique d'homme, et elles luttaient sans
energie en melant leurs jambes dansantes.
Puis chacune se disant vaincue, a pris son
amie par les oreilles comme une coupe par les
deux anses, et, la tete penchee, a bu le
baiser.
17 -- LES PETITS ENFANTS
La riviere est presque a sec; les joncs
fletris meurent dans la fange; l'air brule,
et loin des berges creuses, un ruisseau clair
coule sur les graviers.
C'est la que du matin au soir les petits
enfants nus viennent jouer. Ils se baignent,
pas plus haut que leurs mollets, tant la
riviere est basse.
Mais ils marchent dans le courant, et
glissent quelquefois sur les roches, et les
petits garcons jettent de l'eau sur les
petites filles qui rient.
Et quand une troupe de marchands qui passe,
mene boire au fleuve les enormes boeufs
blancs, ils croisent leurs mains derriere eux
et regardent les grandes betes.
18 -- LES CONTES
Je suis aimee des petits enfants; des qu'ils
me voient, ils courent a moi, et s'accrochent
a ma tunique et prennent mes jambes dans
leurs petits bras.