Les desenchantees
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XII
Andre Lhery, la semaine suivante, recut cette lettre a trois ecritures:
"Mercredi, 27 avril 1904.
Nous ne sommes jamais si sottes qu'en votre presence, et apres, quand
vous n'etes plus la, c'est a en pleurer. Ne nous refusez pas de venir,
encore une fois qui sera la derniere. Nous avons tout combine pour
_samedi_, et si vous saviez, quelles ruses de Machiavel! Mais ce sera
une rencontre d'adieu, car nous allons partir.
Sans en perdre le fil, suivez bien tout ceci:
Vous venez a Stamboul, devant Sultan-Selim. Arrive en face de la
mosquee, vous voyez sur votre droite une ruelle qui a l'air abandonne,
entre un couvent de derviches et un petit cimetiere. Vous vous y
engagez, et elle vous mene, apres cent metres, a la cour de la petite
mosquee Tossoun-Agha. Juste en face de vous, en arrivant dans cette
cour, il y aura une grande maison, tres ancienne, jadis peinte en brun
rouge; contournez-la. Derriere, vous verrez s'ouvrir une impasse un peu
obscure, bordee de maisons grillees, avec des balcons fermes qui
debordent; dans la rangee de gauche, la troisieme maison, la seule qui
ait une porte a deux battants et un frappoir en cuivre, est celle ou
nous serons a vous attendre. N'amenez pas votre ami; venez seul, c'est
plus sur.
DJENANE."
"A partir de deux heures et demie, je serai au guet derriere cette porte
entre-baillee. Mettez encore le fez, et autant que possible un manteau
couleur de muraille. Elle sera plus que modeste, cette toute petite
maison de notre rendez-vous d'adieu. Mais nous tacherons de vous laisser
un bon souvenir de ces ombres qui auront passe dans votre vie, si
rapides et si legeres, que peut-etre douterez-vous, apres quelques
jours, de leur realite.
MELEK."
"Et pourtant, si legeres, elles ne furent point "plumes au vent",
emportees vers vous au gre d'un caprice. Mais, le premier, vous avez
senti que la pauvre Turque pouvait bien avoir une ame, et c'est de cela
qu'elles voulurent vous dire merci.
Et cette "aventure innocente", si courte et presque irreelle, ne vous
aura pas laisse le temps d'arriver a la lassitude. Ce sera, dans votre
vie, une page sans verso.
Samedi, avant de disparaitre pour toujours, nous vous dirons bien des
choses, si l'entretien n'est pas coupe, comme celui d'Eyoub, par une
emotion et une fuite. Donc, a bientot, notre _ami_.
ZEYNBE."
"Moi qui suis le grand strategiste de la bande, on m'a chargee de
dessiner ce beau plan, que je joins a la lettre, pour que vous vous y
retrouviez. Bien que l'endroit ait un peu l'air d'un petit coupe-gorge,
que votre ami soit sans inquietude: rien de plus honnete ni de plus
tranquille.
re-MELEK (MELEK _rursus_)."
Et Andre repondit aussitot, poste restante, au nom de "Zahide":
"29 avril 1904.
Apres-demain samedi, a deux heures et demie, dans la tenue prescrite,
fez et manteau couleur de muraille, j'arriverai devant la porte au
frappoir de cuivre, me mettre aux ordres des trois fantomes noirs.
Leur ami,
ANDRE LHERY."
*101
XIII
Jean Renaud, qui augurait plutot mal de l'aventure, avait en vain
demande la permission de suivre. Andre se contenta de lui accorder qu'on
irait, avant l'heure du guet-apens, fumer ensemble un narguile supreme,
sur certaine place qui jadis lui avait ete chere, et qui ne se trouvait
qu'a un quart d'heure, a pied, du lieu fatal.
C'etait a Stamboul, bien entendu, cette place choisie, au coeur meme des
quartiers musulmans et devant la grande mosquee de Mehmed-Fatih (1), qui
est l'une des plus saintes. Apres les ponts franchis, une montee et un
long trajet encore pour arriver la, en pleine turquerie des vieux temps;
plus d'Europeens, plus de chapeaux, plus de batisses modernes; en
approchant, a travers des petits bazars restes comme a Bagdad, ou dans
des rues bordees d'exquises fontaines, de kiosques funeraires, d'enclos
grilles enfermant des tombes, on se sentait redescendre peu a peu
l'echelle des ages, retrograder vers les siecles revolus.
(1) Mehmed-Fatih, ou Sultan-Fatih (Mehmed le Conquerant), Mahomet II.
Ils avaient une bonne heure eux, quand, au sortir de ruelles ombreuses,
ils se retrouverent en face de la colossale mosquee blanche, dont les
minarets a croissants d'or se perdaient dans le bleu infini du ciel.
Devant la haute ogive d'entree, la place ou ils venaient s'asseoir est
comme une sorte de parvis exterieur, que frequentent surtout les pieux
personnages, fideles au costume des ancetres, robe et turban. Des petits
cafes centenaires s'ouvrent tout autour, achalandes par les reveurs qui
causent a peine. Il y a aussi des arbres, a l'ombre desquels d'humbles
divans sont disposes, pour ceux qui veulent fumer dehors. Et, dans des
cages pendues aux branches, il y a des pinsons, des merles, des linots,
specialement charges de la musique, dans ce lieu naif et debonnaire.
Ils s'installerent sur une banquette, ou des Imams s'etaient recules
avec courtoisie pour les faire asseoir. Pres d'eux, vinrent tour a tour
des petits mendiants, des chats affables en quete de caresses, un vieux
a turban vert qui offrait du coco "frais comme glace", des petites
bohemiennes tres jolies qui vendaient de l'eau de rose et qui dansaient,
--tous souriants, discrets et n'insistant pas. Ensuite, sans plus
s'occuper d'eux, on les laissa fumer et entendre les oiseaux chanteurs.
Il passait des dames en domino tout noir, d'autres enveloppees dans ces
voiles de Damas qui sont en soie rouge ou verte avec grands dessins
d'or; il passait des marchands de "mou", et alors quelques bons Turcs,
meme de belle robe et de belle allure, en achetaient gravement un
morceau pour leur chat, et l'emportaient a l'epaule, pique au bout de
leur parapluie; il passait des Arabes du Hedjaz, en visite a la ville du
Khalife, ou encore des derviches queteurs, a longs cheveux, qui
revenaient de la Mecque. Et un bonhomme, de cent ans, au moins, pour un
demi-sou laissait faire aux bebes turcs deux fois le tour de la place,
dans une caisse a roulettes qu'il avait tres magnifiquement
peinturluree, mais qui cahotait beaucoup, sur l'antique pavage en
deroute. Aupres de ces mille toutes petites choses, indiquant de ce
peuple le cote jeune, simple et bon, la mosquee d'en face se dressait
plus grande, majestueuse et calme, superbe de lignes et de blancheur,
avec ses deux fleches pointees dans ce ciel pur du 1er mai.
Oh! les doux et honnetes regards, sous ces turbans, les belles figures
de confiance et de paix, encadrees de barbes noires ou blondes! Quelle
difference avec ces Levantins en veston qui, a cette meme heure,
s'agitaient sur les trottoirs de Pera,--ou avec les foules de nos
villes occidentales, aux yeux de cupidite et d'ironie, brules d'alcool!
Et comme on se sentait la au milieu d'un monde heureux, reste presque a
l'age d'or,--pour avoir su toujours moderer ses desirs, craindre les
changements et garder sa foi! Parmi ces gens assis la sous les arbres,
satisfaits avec la minuscule tasse de cafe qui coute un sou, et le
narguile berceur, la plupart etaient des artisans, mais qui
travaillaient pour leur compte, chacun de son petit metier d'autrefois,
dans sa maisonnette ou en plein air. Combien ils plaindraient les
pauvres ouvriers en troupeau de nos pays de "progres", qui s'epuisent
dans l'usine effroyable pour enrichir le maitre! Combien leur
paraitraient surprenantes et dignes de pitie les vociferations avinees
de nos bourses du travail, ou les inepties de nos parlotes politiques,
entre deux verres d'absinthe, au cabaret!...
L'heure approchait; Andre Lhery quitta son compagnon et s'achemina seul
vers le quartier plus lointain de Sultan-Selim, toujours en pleine
turquerie, mais par des rues plus desertes, ou l'on sentait la desuetude
et les ruines. Vieux murs de jardins; vieilles maisons fermees, maisons
de bois comme partout, peintes jadis en ces memes ocres fonces ou bruns
rouges qui donnent a l'ensemble de Stamboul sa teinte sombre, et font
eclater davantage la blancheur de ses minarets.
Parmi tant et tant de mosquees, celle de Sultan-Selim est une des tres
grandes, dont les domes et les fleches se voient des lointains de la
mer, mais c'est aussi une des plus a l'abandon. Sur la place qui
l'entoure, point de petits cafes, ni de fumeurs; et aujourd'hui,
personne dans ses parages; devant l'ogive d'entree, un triste desert.
Sur sa droite, Andre vit la ruelle indiquee par Melek, "entre un couvent
de derviches et un petit cimetiere"; bien sinistre cette ruelle, ou
l'herbe verdissait les paves. En arrivant sur la place de l'humble
mosquee Tossoun-Agha, il reconnut la grande maison, certainement hantee,
qu'il fallait contourner; personne non plus sur cette place, mais les
hirondelles y chantaient le beau mois de mai; une glycine y formait
berceau, une de ces glycines comme on n'en voit qu'en Orient, avec des
branches aussi grosses que des cables de navire, et ses milliers de
grappes commencaient a se teinter de violet tendre. Enfin l'impasse,
plus funebre que tout, avec son herbe par terre, et ses paves tres en
penombre, sous les vieux balcons masques d'impenetrables grillages.
Personne, pas meme d'hirondelles, et silence absolu. "Le lieu a un peu
l'air d'un coupe-gorge", avait ecrit Melek en post-scriptum: oh! pour
ca, oui!
Quand on est un faux Turc et en maraude, presque dans le dommage, cela
gene de s'avancer sous de tels balcons, d'ou tant d'yeux invisibles
pourraient observer. Andre marchait avec lenteur, egrenait son chapelet,
regardant tout sans en avoir l'air, et comptait les portes closes. "La
cinquieme, a deux battants, avec un frappoir de cuivre." Ah! celle-
ci!... Du reste, on venait de l'entrebailler, et, par la fente, passait
une petite main gantees qui tambourinait sur le bois, une petite main
gantee a plusieurs boutons, tres peu chez elle, a ce qu'il semblait,
dans ce quartier farouche. Il ne fallait pas paraitre indecis, a cause
des regards possibles; avec assurance donc, Andre poussa la battant et
entra.
Le fantome noir embusque derriere et qui avait bien la tournure de
Melek, referma vite a clef, tira le verrou en plus, et dit gaiement:
"Ah! vous avez trouve?... Montez, mes soeurs sont la-haut, qui vous
attendent."
Il monta un escalier sans tapis, obscur et delabre. La-haut, dans un
pauvre petit harem tout simple, aux murailles nues, que les grilles en
fer et les quadrillages en bois des fenetres laissaient dans un triste
demi-jour, il trouva les deux autres fantomes qui lui tendirent la
main... Pour la premiere fois de sa vie, il etait _dans un harem_,--
chose qui, avec son habitude de l'Orient, lui avait toujours paru
l'impossibilite meme; il etait _derriere_ ces quadrillages des
appartements de femmes, ces quadrillages si jaloux, que les hommes,
_excepte le maitre, ne voient jamais que du dehors_. Et en bas, la porte
etait verrouillee, et cela se passait au coeur du Vieux-Stamboul, et
dans quelle mysterieuse demeure!... Il se demandait, avec une petite
frayeur, pour lui si amusante: "Qu'est-ce que je fais ici?" Tout le cote
enfant de sa nature, tout le cote encore avide de sortir de soi-meme,
encore amoureux de se depayser et changer, etait servi au-dela de ses
souhaits.
Et pourtant, elles ressemblaient a trois spectres de tragedie, les dames
de son harem, aussi voilees que l'autre jour a Eyoub, et plus
indechiffrables que jamais, avec le soleil en moins. Quant au harem lui-
meme, au lieu de luxe oriental, il n'etalait qu'une decente misere.
Elles le firent asseoir sur un divan aux rayures fanees, et il promena
les yeux alentour. Si pauvres qu'elles fussent, les dames de ceans,
elles etaient femmes de gout, car tout dans sa simplicite extreme
restait harmonieux et oriental; nulle part de ces bibelots de pacotille
allemande qui commencent, helas! a envahir les interieurs turcs.
"Je suis chez vous? demanda Andre.
--Oh! non, repondirent-elles, d'un ton qui indiquait un vague sourire
sous le voile.
--Pardonnez-moi; ma question etait idiote, pour un tas de raisons; la
premiere, c'est que ca me serait egal; je suis avec vous, le reste ne
m'importe guere."
Il les observait. Elles avaient leurs memes tcharchafs que l'autre jour,
en soie noire elimee par endroits. Et avec cela, chaussees comme des
petites reines. Et puis, leurs gants otes, on voyait scintiller de
belles pierres a leurs doigts. Qu'est-ce que c'etait que ces femmes-la,
et qu'est-ce que c'etait que cette maison?
Djenane demanda, de sa voix de petite sirene blessee qui va mourir:
"Combien de temps pouvez-vous nous donner?
--Tout le temps que vous me donnerez vous-memes.
--Nous, nous avons a peu pres deux heures de quasi-securite; mais vous
trouverez que c'est long, peut-etre?"
Melek apportait un de ces tout petits gueridons en usage a
Constantinople pour les dinettes que l'on offre toujours aux visiteurs:
cafe, bonbons et confitures de roses. La nappe etait de satin blanc
brode d'or, avec des violettes de Parme, naturelles, jetees dessus, le
service etait de filigrane d'or, et cela completait l'invraisemblance de
tout.
"Voici les photos d'Eyoub, lui dit-elle,--en le servant comme une
mignonne esclave,--mais elles sont manquees. Nous recommencerons
aujourd'hui meme, puisque nous ne nous reverrons plus; il y a peu de
lumiere; cependant, avec une pose plus longue..."
Ce disant, elle presentait deux petites images confuses et grises, ou la
silhouette de Djenane se dessinait a peine, et Andre les accepta
negligemment, loin de se douter du prix qu'il y attacherait plus tard...
"C'est vrai, demanda-t-il, que vous allez partir?
--Tres vrai.
--Mais vous reviendrez... et nous nous reverrons?...
A quoi Djenane repondit par ce mot imprecis et fataliste, que les
Orientaux appliquent a toutes les choses de l'avenir: "Inch' Allah!..."
Partiraient-elles bien reellement, ou etait-ce pour mettre fin a
l'audacieuse aventure, par crainte des lassitudes peut-etre, ou du
terrible danger? Et Andre, qui, en somme, ne savait rien d'elles, les
sentait fuyantes comme des visions, impossibles a retenir ou a
retrouver, le jour ou leur fantaisie ne serait plus de le revoir.
"Et ce sera bientot, votre depart? se risqua-t-il a demander encore.
--Dans une dizaine de jours, sans doute.
--Alors, il vous reste le temps de me faire signe une autre fois!"
Elles tinrent conseil a voix basse, en un turc elliptique, tres mele de
mots arabes, tres difficile a entendre pour Andre:
"Oui, samedi prochain, dirent-elles, nous essayerons encore... Et merci
de l'avoir desire. Mais savez-vous bien tout ce qu'il nous faut deployer
de ruse, acheter de complicites pour vous recevoir?"
Cela pressait, parait-il, les photos, a cause d'un rayon de soleil,
renvoye par la triste maison d'en face, et qui jetait son reflet dans la
petite salle grillee, mais qui remontait lentement vers les toits, pret
a fuir. On recommenca deux ou trois poses, toujours Djenane aupres
d'Andre, et toujours Djenane sous ses draperies noires d'elegie.
"Vous representez-vous bien, leur dit-il, ce que c'est nouveau pour moi,
etrange, inquietant presque, de causer avec des etres aussi invisibles?
Vos voix memes sont comme masquees par ces triples voiles. A certains
moments, il me vient de vous une vague frayeur.
--C'etait dans nos conventions, cela, que nous ne serions pour vous que
des ames.
--Oui, mais les ames se revelent a une autre ame surtout par
l'expression des yeux... Vos yeux, a vous, je ne les imagine meme pas.
Je veux croire qu'ils sont francs et limpides, mais seraient-ils meme
effroyables comme ceux des goules, je n'en saurais rien. Non, je vous
assure, cela me gene, cela m'intimide et m'eloigne. Au moins, faites une
chose; confiez-moi vos portraits, devoilees... Sur l'honneur, je vous
les rends aussitot, ou bien, si quelque drame nous separe, je les
brule."
Elles demeurent d'abord silencieuses. Avec leurs longues heredites
musulmanes, reveler son visage leur paraissait une chose malseante, leur
liaison avec Andre en devenait tout de suite plus coupable... Et enfin,
ce fut Melek qui s'engagea deliberement pour ses soeurs, mais sur un ton
un peu narquois, qui donnait a penser:
"Nos photos sans tcharchaf ni yachmak, vous voulez? Bien; le temps de
les faire, et la semaine prochaine vous les aurez... Et maintenant,
asseyons-nous tous; la parole est a Djenane, qui a une grande priere a
vous adresser; allumez une cigarette: vous vous ennuierez toujours
moins.
--C'est de notre part, cette priere, dit Djenane, et de la part de
toutes nos soeurs de Turquie... Monsieur Lhery, prenez notre defense;
ecrivez un livre en faveur de la pauvre musulmane du XXe siecle!...
Dites-le au monde, puisque vous le savez, que, a present, nous avons une
ame; que ce n'est plus possible de nous briser comme des choses... Si
vous faites cela, nous serons des milliers a vous benir... Voulez-vous?"
Andre demeurait silencieux, comme elles tout a l'heure, a la demande du
portrait; ce livre-la, il ne le voyait pas du tout; et puis il s'etait
promis de faire l'Oriental a Constantinople, de flaner et non
d'ecrire...
"Comme c'est difficile, ce que vous attendiez de moi!... Un livre
voulant prouver quelque chose, vous qui paraissez m'avoir bien lu et me
connaitre, vous trouvez que ca me ressemble?... Et puis, la musulmane du
XXe siecle, est-ce que je la connais?
--Nous vous documenterons...
--Vous allez partir...
--Nous vous ecrirons...
--Oh! vous savez, les lettres, les choses ecrites... Je ne peux jamais
raconter a peu pres bien que ce j'ai vu et vecu...
--Nous reviendrons!...
--Alors, vous vous compromettrez... On cherchera de qui je les tiens,
ces documents-la. Et on finira bien par trouver...
--Nous sommes pretes a nous sacrifier pour cette cause!... Quel emploi
meilleur pourrions-nous faire de nos pauvres petites existences
lamentables et sans but? Nous voulions nous devouer toutes les trois a
soulager des miseres, fonder des oeuvres, comme les Europeennes... Non,
cela meme, on nous l'a refuse: il faut rester oisives et cachees,
derriere des grilles. Eh bien! nous voulons etre les inspiratrices du
livre: ce sera notre oeuvre de charite, a nous, et tant pis s'il faut y
perdre notre liberte ou la vie."
Andre essaya de se defendre encore:
"Pensez aussi que je ne suis pas independant, a Constantinople; j'occupe
un poste dans une ambassade... Et puis, autre chose: je recois de la
part des Turcs une hospitalite si confiante!... Parmi ceux que vous
appelez vos oppresseurs, j'ai des amis, qui me sont tres chers.
--Ah! la, par exemple, il faut choisir. Eux ou nous; a prendre ou a
laisser. Decidez.
--C'est a ce point?... Alors, je choisis _vous_, naturellement. Et
j'obeis.
--Enfin!"
Et elle lui tendit sa petite main, qu'il baisa avec respect.
Ils causerent presque deux heures dans un semblant de securite qu'ils
n'avaient encore jamais connu.
"N'etes-vous pas des exceptions? demandait-il, etonne de les voir
montees a ce diapason de desesperance et de revolte.
--Nous sommes la regle. Prenez au hasard vingt femmes turques (femmes
du monde, s'entend); vous n'en trouverez pas une qui ne parle ainsi!...
Elevees en enfants-prodiges, en bas bleus, en poupees a musique, objets
de luxe et de vanite pour notre pere ou notre maitre, et puis traitees
en odalisques et en esclaves, comme nos aieules d'il y a cent ans!...
Non, nous ne pouvons plus! nous ne pouvons plus!...
--Prenez garde, si j'allais plaider votre cause a rebours, moi qui suis
un homme du passe... J'en serais bien capable, allez! Guerre aux
institutrices, aux professeurs transcendants, a tous ces livres qui
elargissent le champ de l'angoisse humaine. Retour a la paix heureuse
des aieules.
--Eh bien! nous nous en contenterions a la rigueur, de ce plaidoyer-
la,... d'autant plus que ce retour est impossible: on ne remonte pas le
cours du temps. L'essentiel, pour qu'on s'emeuve et qu'on ait enfin
pitie, c'est qu'on sente bien que nous sommes des martyres, nous, les
femmes de transition entre celles d'hier et celles de demain. C'est cela
qu'il faut arriver a faire entendre, et, apres, vous serez notre ami, a
toutes!..."
Andre esperait encore en quelque imprevu secourable, pour etre dispense
d'ecrire _leur_ livre. Mais il subissait avec ravissement le charme de
leurs belles indignations, de leurs jolies voix qui vibraient de haine
contre la tyrannie des hommes.
Et il s'habituait peu a peu a ce qu'elles n'eussent point de visage.
Pour lui apporter le feu de ses cigarettes ou lui servir la tasse
microscopique ou se boit le cafe turc, elles allaient, venaient autour
de lui, elegantes, legeres, exaltees, mais toujours fantomes noirs,--
et, quand elles se courbaient, leur voile de figure pendait comme une
longue barbe de capucin que l'on aurait ajoutee par derision a ces etres
de grace et de jeunesse.
La securite pour eux etait surtout apparente, dans cette maison
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et cette impasse, qui, en cas de surprise, eussent constitue une
parfaite souriciere. Si par hasard on entendait marcher dehors, sur les
paves sertis d'une herbe triste, elles regardaient inquietes a travers
les quadrillages protecteurs: quelque vieux turban qui rentrait chez
lui, ou bien le marchand d'eau du quartier avec son outre sur les reins.
Theoriquement, ils devaient s'appeler tous les trois par leurs noms,
_sans plus_. Mais aucun d'eux n'avait ose commencer, et ils ne
s'appelaient pas.
Une fois, ils eurent le grand frisson: le frappoir de cuivre, a la porte
exterieure, retentissait sous une main impatiente, menant un bruit
terrible au milieu de ce silence des maisons mortes, et ils se
precipiterent tous aux fenetres grillees: une dame en tcharchaf de soie
noire, appuyee sur un baton et l'air tres courbe par les ans.
"Ce n'est rien de grave, dirent-elles, l'incident etait prevu. Seulement
il va falloir qu'elle entre ici.
--Alors, je me cache?...
--Ce n'est meme pas necessaire. Va, Melek, va lui ouvrir, et tu lui
diras ce qui est convenu. Elle ne fera que traverser et ne reparaitra
plus... Passant devant vous, peut-etre demandera-t-elle en turc _comment
va le petit malade_, et vous n'avez qu'a repondre, en turc aussi bien
entendu, _qu'il est beaucoup mieux depuis ce matin_."
L'instant d'apres, la vieille dame passa, voile baisse, tatant les
modestes tapis du bout de sa canne-bequille. A Andre, elle ne manqua
bien de demander:
"Eh bien? il va mieux, ce cher garcon?
--Beaucoup mieux, repondit-il, depuis ce matin surtout.
--Allons, merci, merci!..."
Puis elle disparut par une petite porte au fond du harem.
Andre d'ailleurs ne sollicita aucune explication. Il etait ici en pleine
invraisemblance de conte oriental; elles lui auraient dit: "Une fee
Carabosse va sortir de dessous le divan, touchera le mur d'un coup de
baguette, et ca deviendra un palais", qu'il aurait admis sans plus de
commentaires.
Apres le passage de la dame a baton, il leur restait quelques minutes
pour causer. Quand il fut l'heure, elles le congedierent avec promesse
qu'on se reverrait une fois encore au risque de tout:
"Allez, notre ami; acheminez-vous jusqu'au bout de l'impasse, d'une
allure lente et reveuse, en jouant avec votre chapelet; a travers les
grillages, nous surveillerons toutes les trois la dignite de votre
sortie."
XIV
Un vieil eunuque, furtif et muet, le jeudi suivant, apporta chez Andre
un avis de rendez-vous pour le surlendemain, au meme lieu, a la meme
heure, et aussi des grands cartons, sous pli soigneusement cachete.
"Ah! se dit-il, les photos qu'elles m'avaient promises!"
Et, dans l'impatience de connaitre enfin leurs yeux, il dechira
l'enveloppe.
C'etaient bien trois portraits, sans tcharchaf ni yachmak, et dument
signes, s'il vous plait, en francais et en turc, l'un Djenane, l'autre
Zeyneb, le troisieme Melek. Ses amies avaient meme fait toilette pour se
presenter: des belles robes du soir, decolletees, tout a fait
parisiennes. Mais Zeyneb et Melek etaient vues de dos, tres exactement,
ne laissant paraitre que le rebord en l'envers de leurs petites
oreilles; quant a Djenane, la seule qui se montrat de face, elle tenait
sur son visage un eventail en plumes qui cachait tout, meme les cheveux.
Le samedi, dans la maison mysterieuse qui les reunit une seconde fois,
il ne se passa rien de tragique, et aucune fee Carabosse ne leur
apparut.
"Nous sommes ici, expliqua Djenane, chez ma bonne nourrice, qui n'a
jamais su rien me refuser; l'enfant malade, c'etait sons fils; la
vieille dame, c'etait sa mere; a qui Melek vous avait annonce comme un
medecin nouveau. Comprenez-vous la trame? J'ai du remords pourtant, de
lui faire jouer un role si dangereux... Mais, puisque c'est notre
dernier jour..."
Ils causerent deux heures, sans parler cette fois du livre; sans doute
craignaient-elles de le lasser, en y revenant trop. Du reste, il s'etait
engage; c'etait donc un point acquis.
*111
Et ils avaient tant d'autres choses a se dire, tout un arriere de
choses, semblait-il, car c'etait vrai que depuis longtemps elles
vivaient en sa compagnie, par ses livres, et c'etait un des cas rares ou
lui (en general si agace maintenant de s'etre livre a des milliers de
gens quelconques) ne regrettait aucune de ses plus intimes confidences.
Apres tout, combien negligeable le haussement d'epaules de ceux qui ne
comprennent pas, aupres de ces affections ardentes que l'on eveille ca
et la, aux deux bouts du monde, dans des ames de femmes inconnues,--et
qui sont peut-etre la seule raison que l'on ait d'ecrire!
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