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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Les desenchantees

P >> Pierre Loti >> Les desenchantees

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Quand "Zahide" revint a elle, longtemps apres, le Khalife etait parti.
Se rappelant tout a coup, elle regarda alentour, incertaine d'avoir vu
en realite ou d'avoir reve seulement la redoutable presence. Non, le
Khalife n'etait pas la. Mais la Sultane mere, penchee sur elle et lui
tenant les mains, affectueusement lui dit:

"Remettez-vous vite, chere enfant, et soyez heureuse: mon fils m'a
promis de signer demain un irade qui vous rendra libre."

En redescendant l'escalier de marbre, elle se sentait toute legere,
toute grisee et toute vibrante, comme un oiseau a qui on vient d'ouvrir
sa cage. Et elle souriait aux petites fees des yachmaks, en troupe
soyeuse derriere elle, qui accouraient pour la recoiffer, et qui, en un
tour de main, eurent retabli, avec cent epingles, sur ses cheveux et son
visage, le traditionnel edifice de gaze blanche.

Cependant, remontee dans son coupe noir et or, tandis que ses chevaux
trottaient fierement vers Khassim-Pacha, elle sentit qu'un nuage se
levait sur sa joie. Elle etait libre, oui, et son orgueil, venge. Mais,
elle s'en apercevait maintenant, un sombre desir la tenait encore a ce
Hamdi, dont elle croyait s'etre affranchie la pour toujours.

"Ceci est une chose basse et humiliante, se dit-elle alors, car cet
homme n'a jamais eu ni loyaute ni tendresse, et je ne l'aime pas. Il m'a
donc bien profanee et avilie sans remission pour que je me rappelle
encore son etreinte. J'ai eu beau faire, je ne m'appartiens plus
completement, puisque je demeure entachee par ce souvenir. Et si, plus
tard, sur ma route, passe un autre que je vienne a aimer, il ne me reste
plus que mon ame, qui soit digne de lui etre donnee; et jamais je ne lui
donnerai que cela, jamais..."





XI


Le lendemain, elle avait ecrit a Andre:


"S'il fait beau jeudi, voulez-vous que nous nous rencontrions a Eyoub?
Vers deux heures, en caique, nous arriverons aux degres qui descendent
dans l'eau, juste au bout de l'avenue pavee de marbre qui mene a la
mosquee. Du petit cafe qui est la, vous pourrez nous voir debarquer, et,
n'est-ce pas, vous reconnaitrez bien vos nouvelles amies, les trois
pauvres petits fantomes noirs de l'autre jour? Puisque vous portez
volontiers le fez, mettez-le, ce sera toujours moins dangereux. Nous
irons droit a la mosquee, ou nous entrerons un moment. Vous nous aurez
attendues dans la cour. Alors, _marchez, nous vous suivrons_. Vous
connaissez Eyoub mieux que nous-memes; trouvez-y un coin (peut-etre sur
les hauteurs du cimetiere) ou nous pourrons causer en paix."


Et il faisait tres beau, ce jeudi-la, sous un ciel de haute melancolie
bleue. Il faisait chaud tout a coup, apres ce long hiver, et les
senteurs d'Orient, qui avaient dormi dans le froid, s'etaient partout
reveillees.

Recommander a Andre de mettre un fez pour aller a Eyoub etait bien
inutile, car, en souvenir du passe, jamais il n'aurait voulu paraitre
autrement dans ce quartier qui avait ete le sien. Depuis son retour a
Constantinople, il revenait la pour la premiere fois, et, au sortir du
caique, en posant le pied sur ces marches toujours les memes, avec
quelle emotion il reconnut toutes choses, dans ce recoin d'election, si
epargne encore! Le vieux petit cafe, maisonnette de bois vermoulu,
s'avancant sur pilotis vers l'eau tranquille, n'avait pas change depuis
l'epoque de sa jeunesse. En compagnie de Jean Renaud, aussi coiffe d'un
fez, et qui avait la consigne de ne pas parler, quand il entra prendre
place dans l'antique petite salle, tout ouverte a l'air pur et a la
fraicheur du golfe, il y avait la, sur les humbles divans recouverts
d'indienne bien lavee, des chats calins sommeillant au soleil, et trois
ou quatre personnages en longue robe et turban qui contemplaient le ciel
bleu. Partout alentour regnaient cette immobilite, cette indifference a
la fuite du temps, cette sagesse resignee et tres douce, qui ne se
trouvent qu'en pays d'Islam, dans le rayonnement isolateur des mosquees
saintes et des grands cimetieres.

Il s'assit sur les banquettes en indienne, avec son complice d'aventure
dangereuse, et bientot leurs fumees de narguile se melerent a celles des
autres reveurs; c'etaient des Imans, ces voisins de fumerie, qui les
avaient salues a la turque, ne les croyant point des etrangers, et Andre
s'amusait de leur meprise, favorable a ses projets.

Ils avaient la, bien sous leurs yeux, le tout petit debarcadere
tranquille, ou sans doute elles allaient arriver; un bonhomme a barbe
blanche, qui en etait le surveillant, y faisait une facile police, du
bout de sa gaffe dirigeant l'accostage des rares caiques, et on voyait
miroiter doucement l'eau de ce golfe tres enclos, sans maree, toujours
baignant les marches seculaires.

C'est le bout du monde, ce fond de la Corne-d'Or; on n'y passe point
pour se rendre ailleurs, cela ne mene nulle part. Sur les berges non
plus, il n'y a point de route pour s'avancer plus loin; tout vient
mourir ici, le bras de mer et le mouvement de Constantinople; tout y est
vieux et delaisse, au pied de collines arides, d'une couleur brune de
desert, emplies de sepultures. Apres ce petit cafe sur pilotis, ou ils
attendaient, encore quelques maisonnettes en bois dejete, un vieux
couvent de derviches tourneurs, et puis plus rien, que des pierres
tombales, dans une solitude.

Ils surveillaient les caiques legers, qui accostaient de temps a autre,
venant de la rive de Stamboul ou de celle de Khassim-Pacha, et amenaient
des fideles pour la mosquee, pour les tombeaux, ou bien des habitants du
paisible faubourg. Ils virent debarquer deux derviches; ensuite des
dames-fantomes toutes noires, mais qui avaient la demarche lente et
courbee; et ensuite de pieux vieillards a turban vert. Au-dessus de
leurs tetes, les reflets du soleil sur la surface remuee venaient danser
au plafond de bois, et y dessiner comme les reseaux changeants d'une
moire, chaque fois qu'un nouveau caique avait trouble le miroir de
l'eau.

Enfin, la-bas quelque chose se montra qui ressemblait beaucoup aux
visiteuses attendues: dans un caique , sur le bleu lumineux du golfe,
trois petites silhouettes noires, qui, meme dans le lointain, avaient de
la sveltesse et de l'elegance.

C'etait bien cela. Tout pres d'eux, elles descendirent, les reconnurent
sans doute a travers leurs triples voiles, et s'acheminerent lentement
sur les dalles blanches, vers la mosquee. Eux, bien entendu, n'avaient
pas bronche, osant a peine les suivre des yeux dans cette avenue presque
toujours deserte, mais si sacree, et environnee de tant d'eternels
sommeils.

Un long moment apres, sans hate, d'un air indifferent, Andre se leva,
et, lentement comme elles avaient fait, prit la belle avenue des morts,
--qui est bordee tantot de kiosques funeraires, sortes de rotondes en
marbre blanc, tantot d'arcades, comme des series de portiques fermes par
des grilles de fer... Devant ces kiosques, si on s'arrete pour regarder
aux fenetres, on voit a l'interieur, dans la penombre, des compagnies de
hauts catafalques vert-emir, que drapent des broderies anciennes. Et
derriere les grilles des arcades, ce sont des tombeaux a ciel ouvert,
que l'on apercoit partout, en foule etonnamment pressee; des tombeaux
encore magnifiques, de grandes steles en marbre qui se dressent les unes
a toucher les autres, mysterieusement exquises de forme, et couvertes
d'arabesques, d'inscriptions dorees, au milieu d'un fouillis de verdure,
de rosiers roses, de fleurs sauvages et de longues herbes. Entre les
dalles aussi de l'avenue sonore, les herbes poussent, et, quand on
approche de la mosquee, on est dans la penombre verte, car les branches
des arbres forment une voute.

En arrivant, Andre regarda dans la sainte cour, cherchant si elles
etaient la. Mais non, encore personne. Tres ombreuse, cette cour, sous
des arceaux, sous des platanes centenaires; les vieilles faiences
brillaient ca et la sur les murailles, d'un reflet de soleil filtre
entre des feuilles; par terre se promenaient des pigeons et des cigognes
du voisinage, tres en confiance dans ce lieu calme, ou les hommes ne
songent qu'a prier. La lourde tenture qui masquait l'entree du
sanctuaire se souleva pourtant, et les trois petits fantomes noirs
sortirent.

"Marchez, nous vous suivrons", avait ecrit "Zahide". Donc, il prit les
devants, d'un pas un peu indecis, s'engagea,--par des sentiers
funebres et doux, toujours entre des arceaux grilles laissant voir la
multitude des pierre tombales,--dans une partie plus humble, plus
ancienne aussi et plus eboulee du cimetiere, ou les morts sont un peu
comme en foret vierge. Et, arrive tout de suite au pied de la colline,
il se mit a monter. A une vingtaine de pas, suivaient les trois petits
fantomes, et, beaucoup plus loin, Jean Renaud, charge de faire le guet
et donner l'alarme.

Ils montaient, sans sortir pour cela des cimetieres infinis, qui
couvrent toutes les hauteurs d'Eyoub. Et, peu a peu, un horizon de Mille
et une Nuits se deployait alentour; on allait bientot revoir tout
Constantinople qui surgissait dans les lointains, au-dessus de
l'enchevetrement des branches, comme pour monter avec eux. Ce n'etait
plus un bocage, ainsi que dans le bas-fond autour du sanctuaire, une
melee d'arbustes et de plantes; non, sur cette colline, l'herbe
s'etendait rase, et il n'y avait, parmi les innombrables tombes, que des
cypres geants qui laissaient entre eux beaucoup d'air, beaucoup de vue.

Ils etaient maintenant tout en haut de cette tranquille solitude; Andre
s'arreta, et les trois sveltes formes noires sans visage l'entourerent:

"Pensiez-vous nos revoir?" demanderent-elles presque ensemble, de leur
gentilles voix charmeuses, en lui tendant la main.

A quoi Andre repondit un peu melancoliquement:

"Est-ce que je savais, moi, si vous reviendriez?

--Eh bien! les revoila, vos trois petites ames en peine, qui ont toutes
les audaces... Et, ou nous conduisez-vous?

--Mais, ici meme, si vous voulez bien... Tenez, ce carre de tombes, il
est tout trouve pour nous y asseoir... Je n'apercois personne d'aucun
cote... Et puis, je suis en fez; nous parlerons turc si quelqu'un passe,
et on s'imaginera que vous vous promenez avec votre pere...

--Oh! rectifia vivement "Zahide", notre mari, vous voulez dire..."

Et Andre la remercia, d'un leger salut.

En Turquie, ou les morts sont entoures de tant de respect, on n'hesite
pas a s'installer au-dessus d'eux, meme sur leurs marbres, et beaucoup
de cimetieres sont des lieux de promenade et de station a l'ombre, comme
chez nous les jardins et les squares.

"Cette fois, dit "Nechedil", en prenant place sur une stele qui gisait
dans l'herbe, nous n'avons pas voulu vous donner rendez-vous tres loin,
comme le premier jour: votre courtoisie a la fin se serait lassee.

--Un peu fanatique, cet Eyoub, peut-etre, pour une aventure comme la
notre, observa "Zahide"; mais vous l'aimez, vous y etes chez vous... Et
nous aussi, nous l'aimons... et nous y serons chez nous, plus tard, car
c'est ici, quand notre heure sera venue, que nous desirons dormir."

Andre alors les regardait avec une stupeur nouvelle: etait-ce possible,
ces trois petites creatures, dont il avait senti deja le modernisme
extreme, qui lisaient madame de Noailles, et pouvaient a l'occasion
parler comme les jeunes Parisiennes trop dans le train des livres de
Gyp, ces petites fleurs du XXe siecle, etaient appelees, en tant que
musulmanes et sans doute de grande famille, a dormir un jour dans ce
bois sacre, la, en bas, parmi tous ces morts a turban des vieux siecles
de l'hegire; dans quelqu'un de ces inquietants kiosques de marbre, elles
auraient leur catafalque en drap vert, garni d'un voile de la Mecque sur
quoi la poussiere s'amasserait bientot, et on viendrait le soir leur
allumer comme aux autres leur petite veilleuse... Oh! toujours ce
mystere d'Islam, sous lequel ces femmes restaient enveloppees, meme en
plein jour, quand le ciel etait bleu et quand brillait un soleil de
printemps...

Ils causaient, assis sur des tombes tres anciennes, les pieds dans un
herbe fine, semee de ces fleurettes delicates qui sont amies des
terrains secs et tranquilles. Ils avaient la, pour leur conversation, un
site merveilleux, un site unique au monde, et consacre par tout un
passe. Quantite de precedentes generations, des empereurs byzantins et
des khalifes magnifiques avaient travaille pendant des siecles a
composer pour eux seuls ce decor de feerie: c'etait tout Stamboul, un
peu a vol d'oiseau et decoupant son amas de mosquees sur le bleu
lointain de la mer; un Stamboul vu en raccourci, en enfilade, les domes,
les minarets chevauchant les uns sur les autres en profusion confuse et
superbe, avec, par-derriere, la nappe immobile de la Marmara dessinant
son vertigineux cercle de lapis. Et aux premiers plans, tout pres d'eux,
il y avait les milliers de steles, les unes droites, avec leurs
arabesques dorees, leurs fleurs dorees, leurs inscriptions dorees; il y
avait les cypres de quatre cents ans, aux troncs comme des piliers
d'eglise, et d'une couleur de pierre, et aux feuillages si sombres qui
montaient partout dans ce beau ciel comme des clochers noirs.

Elles semblaient presque gaies aujourd'hui, les trois petites ames sans
figure, gaies parce qu'elle etaient jeunes, parce qu'elles avaient
reussi a s'echapper, qu'elles se sentaient libres pour une heure, et
parce que l'air ici etait suave et leger, avec des odeurs de printemps.

"Repetez un peu nos noms, commanda "Ikbal", pour voir si vous ne vous
embrouillerez pas."

Et Andre, les montrant l'une apres l'autre du bout de son doigt,
prononca comme un ecolier qui recite docilement sa lecon: "Zahide,
Nechedil, Ikbal."

"Oh! que c'est bien!... Mais nous ne nous appelons pas comme cela du
tout, vous savez?

--Je m'en doutais, croyez-le... D'autant plus que Nechedil, entre
autres, est un nom d'esclave.

--Nechedil... En effet, oui... Ah! vous etes si fin que ca!"

Le radieux soleil tombait en plein sur leurs epais voiles, et Andre, a
la faveur de cet eclairage a outrance, essayait de decouvrir quelque
chose de leurs traits. Mais non, rien. Trois ou quatre doubles de gaze
noire les rendaient indechiffrables...

Un moment il se laissa derouter par les modestes tcharchafs, en soie
noire un peu elimee, et les gants un peu defraichis, qu'elles avaient
cru devoir prendre pour ne pas attirer l'attention: "Apres tout, se dit-
il, peut-etre ne sont-elles pas de si belles dames que je croyais, les
pauvres petites." Mais ses yeux tomberent ensuite sur leurs souliers
tres elegantes et leurs fins bas de soie... Et puis, cette haute culture
dont elles faisaient preuve, et cette parfaite aisance?...

"Eh bien! depuis l'autre jour, demanda l'une, n'avez-vous pas fait
quelques perquisitions pour nous "identifier"?

--Elles seraient commodes, les perquisitions, par exemple!... Et puis,
ca m'est egal!... J'ai trois petites amies charmantes; ca, je le sais,
et, comme indication, je m'en contente...

--Oh! a present, proposa "Nechedil", nous pourrions bien lui dire qui
nous sommes... La confiance en lui, nous l'avons...

--Non, j'aime mieux pas, interrompit Andre.

--Gardons-nous-en bien, dit "Ikbal"... C'est tout notre

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charme a ses yeux, ca: notre petit mystere... Avouez-le, monsieur Lhery,
si nous n'etions pas des musulmanes voilees, s'il ne fallait pas, a
chacun de nos rendez-vous, jouer notre vie,--et peut-etre, vous aussi,
la votre,--vous diriez: "Qu'est-ce qu'elles me veulent, ces trois
petites sottes?" et vous ne viendriez plus.

--Mais non, voyons...

--Mais si... L'invraisemblance de l'aventure, et le danger, c'est bien
tout ce qui vous attire, allez!

--Non, je vous dis... plus maintenant...

--Soit, n'approfondissons pas,--conclut "Zahide" qui depuis un moment
ne disait plus rien,--n'eclaircissons pas le debat; je prefere...
Mais, sans vous mettre au courant de notre etat civil, monsieur Lhery,
permettez qu'on vous apprenne nos noms vrais; tout en nous laissant
notre incognito, il me semble que cela nous rendra plus vos amies...

--Ca, je le veux bien, repondit-il, et je crois que je vous l'aurais
demande... Des noms d'emprunt, c'est comme une barriere...

--Donc, voici. "Nechedil" s'appelle Zeyneb: le nom d'une dame pieuse et
sage, qui jadis a Bagdad enseignait la theologie; et cela lui va tres
bien... "Ikbal" s'appelle Melek (1), et comment ose-t-on usurper un nom
pareil, etant la petite peste qu'elle est?... Quant a moi, "Zahide", je
m'appelle Djenane (2), et, si vous savez jamais mon histoire, vous
verrez quelle derision, ce nom-la!... Allons, repetez a present: Zeyneb,
Melek, Djenane.

(1)Melek signifie: ange (2)Djenane (qui s'ecrit Djenan) signifie: Bien-
aimee.

--Inutile, je n'oublierai pas. D'ailleurs, puisque vous avez tant fait,
il vous reste a m'apprendre une chose essentielle: quand on vous parle,
est-ce _Madame_ qu'il faut vous dire, ou bien...

--Il faut nous dire rien du tout: Zeyneb, Melek, Djenane, sans plus.

--Oh! cependant...

--Cela vous choque... Que voulez-vous, nous sommes des petites
barbares... Eh bien! alors, si vous y tenez, que ce soit _Madame,...
Madame_ a toutes les trois, helas!... Mais nos relations deja sont
tellement contraires a tous les protocoles!... Un peu plus ou un peu
moins, qu'importerait? Et puis, voyez combien notre amitie risque de
n'avoir pas de lendemain: un si terrible danger plane sur nos rencontres
que nous ne saurons meme pas, en nous quittant tout a l'heure, si nous
nous reverrons jamais. Donc, pourquoi, pendant cet instant qui peut si
bien etre sans retour dans notre existence, pourquoi ne pas nous donner
l'illusion que nous sommes pour vous d'intimes amies?"

Si etrange que ce fut, c'etait presente d'une maniere parfaitement
honnete, franche et comme il faut, avec une purete inattaquable, comme
d'ame a ame; Andre alors se rappela le danger, qu'il oubliait en effet,
tant ce lieu adorable avait des apparences de paix et de securite, et
tant cette journee de printemps etait douce; il se rappela leur courage,
qu'il avait perdu de vue, leur courage d'etre ici, leur audace de
desesperees, et, au lieu de sourire d'une telle demande, il sentit ce
qu'elle avait d'anxieux et de touchant.

"Je dirai comme vous voudrez, repondit-il, et je vous remercie... Mais
vous, en echange, vous supprimerez _Monsieur_, n'est-ce pas?

--Ah!... et comment dirons-nous donc?

--Mon Dieu, je ne sais pas trop... Je ne vous vois guere d'autre
ressource que de m'appeler Andre."

Alors Melek, la plus enfant des trois:

--"Pour Djenane, ce ne sera pas la premiere fois que ca lui arrivera,
vous savez!

--Ma petite Melek, de grace!

--Si! laisse-moi lui conter... Vous n'imaginez pas ce que nous avons
deja vecu avec vous, surtout elle, tenez! Et jadis, dans son journal de
jeune fille, ecrit sous forme de lettre a votre intention, elle vous
appelait Andre tout le temps.

--C'est un enfant terrible, monsieur Lhery; elle exagere beaucoup, je
vous assure...

--Ah! et la photo! reprit Melek, passant brusquement d'un sujet a un
autre.

--Quelle photo? demanda-t-il.

--Vous, avec Djenane. C'est comme chose irrealisable, vous comprenez,
qu'elle a desire l'avoir... Faisons vite, l'instant ne se retrouvera
peut-etre jamais plus... Mets-toi pres de lui, Djenane."

Djenane, avec sa grace languide, sa flexibilite harmonieuse, se leva
pour s'approcher.

"Savez-vous a quoi vous ressemblez? lui dit Andre. A une elegie, dans
tout ce noir qui est leger et qui traine... et avec la tete penchee,
comme je vous vois la, parmi ces tombes."

Dans sa voix meme, il y avait de l'elegie, des qu'elle prononcait une
phrase un peu melancolique; le timbre en etait musical, infiniment doux,
et pourtant brise et comme lointain.

Mais cette petite elegie vivante pouvait tout a coup devenir tres gaie,
moqueuse, et faire des reflexions impayables; on la sentait capable
d'enfantillage et de fou rire.

Pres d'Andre, elle se posait gravement, sans faire mine de relever ses
voiles:

"Comment, mais vous allez rester ainsi, toute noire, sans visage?

--Bien entendu! En silhouette. Les ames, vous savez, n'ont pas besoin
d'avoir une figure..."

Et Melek, retirant, de dessous son tcharchaf d'austere musulmane, un
petit kodak du tout dernier systeme, les mit en joue: tac! une premiere
epreuve; tac! une seconde...

Ils ne se doutaient pas combien, plus tard, par la suite imprevue des
jours, elles leur deviendraient cheres et douloureuses, ces vagues
petites images, prises en s'amusant, dans un tel lieu, a un instant ou
il y avait fete de soleil et de renouveau...

Par precaution, Melek allait prendre un cliche de plus, quand ils
apercurent une paire de grosses moustaches sous un bonnet rouge, qui
surgissaient tout pres d'eux, derriere des steles: un passant, stupefait
d'entendre parler une langue inconnue et de voir des Turcs faire des
photographies dans un saint cimetiere.

Pourtant il s'en alla sans protester, mais avec un air de dire: Attendez
un peu, je reviens; on va eclaircir cette affaire-la... Comme la
premiere fois, le rendez-vous finit donc par une fuite des trois gentils
fantomes, une fuite eperdue. Et il etait temps, car, au bas de la
colline, ce personnage ameutait du monde.

Une heure apres, quand Andre et son ami se furent assures, en epiant de
tres loin, que les trois petites Turques avaient reussi, par des chemins
detournes, a gagner sans encombre une des echelles de la Corne-d'Or et a
prendre un caique, ils s'embarquerent eux-memes, a une echelle
differente, pour s'eloigner d'Eyoub.

C'etait maintenant la securite et le calme, dans cette barque effilee,
ou ils venaient de s'asseoir presque couches, a la maniere de
Constantinople, et ils descendaient ce golfe, tout enclave dans
l'immense ville, a l'heure ou la feerie du soir battait son plein. Leur
batelier les menait en suivant la rive de Stamboul, dans cette ombre
colossale que les amas de maisons et de mosquees projettent, au declin
du soleil, depuis des siecles, sur cette eau toujours captive et
tranquille. Stamboul au-dessus d'eux commencait de s'assombrir et de
s'unifier, etalant comme tous les soirs la magnificence de ses coupoles
contre le couchant ivre de lumiere; Stamboul redevenait dominateur,
lourd de souvenirs, oppressant comme aux grandes epoques de son passe,
et, sous cette belle nappe reflechissante qu'etait la surface de la mer,
on devinait, entasses au fond, les cadavres et le dechet de deux
civilisations somptueuses... Si Stamboul etait sombre, en revanche les
quartiers qui s'etageaient sur la rive opposee, Khassim-Pacha, Tershane,
Galata, avaient l'air de s'incendier, et meme le banal Pera, perche tout
en haut et enveloppe de rayons couleur de cuivre, jouait son role dans
cet emerveillement des fins de jour. Il n'y a guere d'autre ville au
monde, qui arrive a se magnifier ainsi, dans les lointains et les
eclairages propices, pour produire tout a coup grand spectacle et
apotheose.

Pour Andre Lhery, ces trajets en caique le long de la berge, dans
l'ombre de Stamboul, avaient ete presque quotidiens jadis, quand il
habitait au bout de la Corne-d'Or. En ce moment, il lui semblait que
c'etait hier, ce temps-la; l'intervalle de vingt-cinq annees n'existait
plus; il se rappelait jusqu'a d'insignifiantes choses, des details
oublies, il avait peine a croire qu'en rebroussant chemin vers Eyoub, il
ne retrouverait pas a la place ancienne sa maison clandestine, les
visages autrefois connus. Et, sans s'expliquer pourquoi, il associait un
peu l'humble petite Circassienne, qui dormait sous sa stele tombee, a
cette Djenane apparue si nouvellement dans sa vie; il avait presque le
sentiment sacrilege que celle-ci etait une continuation de celle-la, et,
a cette heure magique ou tout etait bien-etre et beaute, enchantement et
oubli, il n'eprouvait aucun remords de les confondre un peu... Que lui
voulaient-elles, les trois petites Turques d'aujourd'hui? Comment
finirait ce jeu qui le charmait et qui etait plein de perils? Elles
n'avaient presque rien dit, que des choses enfantines ou quelconques, et
cependant elles le tenaient deja, au moins par un lien de sollicitude
affectueuse... C'etaient leurs voix peut-etre; surtout celle de Djenane,
une voix qui avait l'air de venir _d'ailleurs_, du passe peut-etre, qui
differait, on ne savait par quoi, des habituels sons terrestres...

Ils avancaient toujours; ils allaient comme etendus sur l'eau meme, tant
on en est pres dans ces minces caiques presque sans rebords. Ils avaient
depasse la mosquee de Soliman, qui trone au-dessus de toutes les autres,
au point culminant de Stamboul, dominant tout de ses coupoles geantes.
Ils avaient franchi cette partie de la Corne-d'Or ou des voiliers
d'autrefois stationnent toujours en multitude serree: hautes carenes a
peinturlures, inextricable foret de mats greles portant tous le
croissant de l'Islam sur leurs pavillons rouges. Le golfe commencait de
s'ouvrir devant eux sur l'echappee plus large du Bosphore et de la
Marmara, ou les paquebots sans nombre leur apparaissaient, transfigures
par l'eloignement favorable. Et maintenant c'etait la cote d'Asie qui
entrait brusquement en scene avec splendeur; une autre ville encore,
Scutari donnait cette illusion, de presque chaque soir, qu'il y avait le
feu dans ses vieux quartiers asiatiques: les petites vitres de ses
fenetres turques, les petites vitres par myriades, refletant chacune la
supreme fulguration du soleil a moitie disparu, auraient fait croire, si
l'on n'eut ete avise de ce trompe-l'oeil coutumier, qu'a l'interieur
toutes les maisons etaient en flammes.

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