Les desenchantees
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Et au milieu de ce mauvais temps et de cette solitude propices, ils se
croyaient a peu pres en surete quand soudain, devant eux, au tournant de
la route la-bas, croquemitaine leur apparut, sous la figure de deux
soldats turcs en promenade, avec des badines a la main comme les soldats
de chez nous ont coutume d'en couper dans les palisses. C'etait la plus
dangereuse des rencontres, car ces braves garcons, venus pour la plupart
du fond des campagnes d'Asie, ou l'on ne transige pas sur les vieux
principes, etaient capables de se porter aux violences extremes en
presence d'une chose aussi criminelle a leurs yeux: des musulmanes avec
un homme d'Occident! Ils s'arreterent, les soldats, cloues de stupeur,
et puis, apres quelques mots brusques echanges, ils repartirent a toutes
jambes, evidemment pour avertir leurs camarades, ou la police ou peut-
etre ameuter les gens du prochain village... Les trois petites
apparitions noires, terrifiees, sauterent dans leur voiture qui repartit
au galop a tout briser, tandis que Jean Renaud, qui avait de loin vu la
scene, accourait pour preter secours, et, des que le talika, lance a
fond de train, fut hors de vue parmi les arbres, les deux amis se
jeterent dans un sentier de traverse qui menait vers la grande brousse.
"Eh bien! comment sont-elles?--demandait Jean Renaud un instant plus
tard, quand, l'alerte passee, ils s'etaient repris a cheminer
tranquillement sous bois.
--Stupefiantes, repondit Andre.
--Stupefiantes, dans quel sens?... Gentilles?...
--Tres!... Et encore non, c'est un mot plus serieux qui conviendrait,
car ce sont des _ames_, parait-il, rien que des _ames_... Mon cher ami,
j'ai pour la premiere fois de ma vie cause avec des ames.
--Des ames!... Mais enfin, sous quelle enveloppe?... Des femmes
honnetes...
--Oh! pour honnetes, tout ce qu'il y a de plus... Si vous aviez arrange
en imagination une belle aventure d'amour pour votre aine, vous pouvez
remiser ca, mon petit ami, jusqu'a une autre fois."
Andre, dans son coeur, s'inquietait de leur retour. Bien extravagant, ce
qu'elles avaient ose la, ces pauvres petites Turques, contraire a tous
les usages de l'Islam; mais au fond, n'etait-ce pas d'une purete
liliale: conserver a trois, sans la plus legere equivoque, causer de
choses d'ame avec un homme a qui l'on ne laisse meme pas soupconner son
visage?... Il eut donne beaucoup pour les savoir en securite, rentrees
derriere leurs grilles de harem... Mais que tenter pour elles?... Fuir,
se derober comme il venait de le faire, et rien de plus: toute
intervention, directe ou detournee, eut assure leur perte.
VII
Cette longue lettre fut mysterieusement apportee chez Andre Lhery le
lendemain soir.
"Hier, vous nous avez dit que vous ne connaissiez pas la femme turque de
nos jours, et nous nous en doutions bien, car qui donc la connaitrait,
quand elle-meme s'ignore?
D'ailleurs, quels sont les etrangers qui auraient pu penetrer le mystere
de son ame? Elle leur livrerait plus aisement celui de son visage. Quant
aux femmes etrangeres, quelques-unes, il est vrai, sont entrees chez
nous: mais elles n'ont vu que nos salons, aujourd'hui a la mode
d'Europe; le cote exterieur de notre vie.
Eh bien! voulez-vous que nous vous aidions, vous, a nous dechiffrer, si
le dechiffrage est possible? Nous savons, a present que l'epreuve est
faite, que nous pouvons etre amis; car c'etait une epreuve: nous
voulions nous assurer s'il y avait autre chose que du talent derriere
vos phrases ciselees... Nous sommes-nous donc trompees en nous imaginant
qu'au moment de vous eloigner de ces fantomes noirs en danger, quelque
chose s'est emu en vous? curiosite, deception, pitie peut-etre; mais ce
n'etait pas l'indifference laissee par une rencontre banale.
Et puis surtout vous avez bien senti, nous en sommes sures, que ces
paquets sans forme ni grace n'etaient point des femmes, ainsi que nous
vous le disions nous-memes, mais des _ames, une ame_: celle de la
musulmane nouvelle, dont l'intelligence s'est affranchie, et qui
souffre, mais en aimant la souffrance liberatrice, et qui est venue vers
nous, son ami d'hier.
Maintenant, pour devenir son ami de demain, il vous faut apprendre a
voir autre chose en elle qu'un joli amusement de voyage, une jolie
figure marquant une etape enchantee de votre vie d'artiste. Qu'elle ne
soit pas plus maintenant pour vous l'enfant sur qui vous vous etes
penche, ni l'amante aisement heureuse par l'aumone de votre tendresse.
Vous devrez, si vous tenez a ce qu'elle vous aime, recueillir les
premieres vibrations de son ame qui s'eveille enfin.
Votre "Medje" est au cimetiere. Merci en son nom, et au nom de toutes,
pour les fleurs jetees par vous sur la tombe de la petite esclave. En
ces jours de votre jeunesse, vous avez cueilli le bonheur sans effort,
la ou il etait a portee de votre main. Mais la petite Circassienne, que
l'entrainement jeta dans vos bras, ne se retrouve plus, et le temps est
venu ou, pour la musulmane meme, l'amour d'instinct et l'amour
d'obeissance ont cede la place a l'amour _de choix_.
Et le temps aussi est venu pour vous de chercher et de decrire dans
l'amour autre chose que le cote pittoresque et sensuel. Essayez, par
exemple, d'exterioriser aujourd'hui votre coeur jusqu'a lui faire sentir
l'amertume de cette souffrance supreme qui est la notre: ne pouvoir
aimer qu'un reve.
Car, toutes, nous sommes condamnees a n'aimer que cela.
On nous marie, vous savez de quelle maniere?... Et pourtant ce semblant
de menage a l'europeenne, installe depuis une generation dans nos
demeures occidentalisees, la ou regnaient jadis les divans de satin et
les odalisques, represente deja un progres qui nous flatte,--bien que
ce soit encore tres fragile, un tel menage, a toute heure menace par le
caprice d'un epoux changeant, qui peut le briser ou bien y introduire
une etrangere.--Donc, on nous marie sans notre aveu, comme des brebis
ou des pouliches. Souvent, il est vrai, l'homme que le hasard ainsi nous
procure est doux et bon; mais nous ne _l'avons pas choisi_. Nous nous
attachons a lui, avec le temps, mais cette affection n'est pas de
l'amour; alors des sentiments naissent en nous, qui s'envolent et vont
se poser parfois bien loin, a jamais ignores de tous excepte de nous-
memes. Nous aimons; mais nous aimons, avec notre ame, une autre ame;
notre pensee s'attache a une autre pensee, notre coeur s'asservit a un
autre coeur. Et cet amour reste a l'etat de reve, parce que nous sommes
honnetes, et surtout parce qu'il nous est trop cher, ce reve-la, parce
que nous risquions de le perdre en essayant de le realiser. Et cet amour
reste innocent, comme notre promenade d'hier a Pacha-Bagtche, quand il
ventait si fort.
Voila le secret de l'ame de la musulmane, en Turquie, l'annee 1322 de
l'hegire. Notre education actuelle a amene ce dedoublement de notre
etre.
Plus extravagante que notre rencontre va vous sembler cette
declaration... Nous nous amusions a l'avance de ce qu'allait etre votre
surprise. D'abord vous avez cru que l'on vous mystifiait. Ensuite vous
etes venu, encore indecis, tente de croire a une aventure, l'esperant
peut-etre; vaguement vous vous attendiez a trouver une Zahide escortee
d'esclaves complaisants, curieuse de voir de pres un auteur celebre, et
pas trop retive a lever son voile.
Et vous avez rencontre des _ames_.
Et ces ames seront vos amies, si vous savez etre le leur. _Signe_:
Zahide, Nechedil et Ikbal."
TROISIEME PARTIE
VIII
L'histoire de "Zahide" depuis son mariage jusqu'a l'arrivee d'Andre
Lhery.
Les caresses du jeune bey, qui lui etaient devenues de plus en plus
douces, avaient peu a peu endormi ses projets de rebellion. Tout en
reservant son ame, elle avait donne tres completement son corps a ce
joli maitre, bien qu'il ne fut qu'un grand enfant gate, d'un egoisme
dissimule sous beaucoup de grace mondaine et de gentille calinerie.
Etait-ce toujours pour Andre Lhery que son ame etait gardee? Elle-meme
ne le savait plus bien, car, avec le temps, l'enfantillage de ce reve
n'avait pas manque de lui apparaitre. De jour en jour, elle pensait
moins a lui.
Son nouveau cloitre, elle s'y etait presque resignee; la vie lui serait
donc devenue tolerable si ce Hamdi, au bout de sa seconde annee de
mariage, n'avait epouse aussi Durdane, ce qui le faisait mari de deux
femmes, situation aujourd'hui demodee en Turquie. Alors, pour eviter
toute scene inelegante, elle avait simplement demande, et obtenu, qu'on
lui permit de se retirer deux mois a Khassim-Pacha, chez sa grand-mere,
le temps d'envisager cette situation nouvelle, et de s'y preparer dans
le calme.
Un soir donc, elle etait silencieusement partie,--d'ailleurs decidee a
tout plutot que de rentrer dans cette maison, pour y tenir le role
d'odalisque auquel on voulait de plus en plus la plier.
Zeyneb et Melek venaient aussi toutes deux de retourner a Khassim-Pacha,
Melek, apres des mois de torture et de larmes, ayant enfin divorce avec
un mari atroce, Zeyneb, delivree du sien par la mort, apres un an et
demi de cohabitation lamentable avec ce valetudinaire qui repugnait a
tous ses sens. Irremediablement atteintes, presque en meme temps, dans
leur prime jeunesse, deflorees, lasses, devenues comme des epaves de la
vie, elles avaient cependant pu reprendre et resserrer, dans l'infini
decouragement, leur intimite de soeurs.
La nouvelle de l'arrivee d'Andre Lhery a Constantinople, reproduite par
les journaux turcs, avait ete pour elles tout a fait stupefiante, et, du
meme coup, leur Dieu d'autrefois etait tombe de son piedestal: ainsi,
cet homme etait quelqu'un comme tout le monde; il servirait la, en sous-
ordre, dans une ambassade; il avait une profession, et surtout il avait
_un age!_... Et Melek alors s'amusait a depeindre a sa cousine le
personnage de ses anciens reves comme un vieux monsieur chauve et
vraisemblablement obese.
"Andre Lhery,--leur repondait quelques jours apres une de leurs amies
de l'ambassade d'Angleterre, qui avait eu l'occasion de le rencontrer et
qu'elles interrogeaient sur lui avec insistance,--Andre Lhery, eh
bien! mais... il est generalement insupportable. Chaque fois qu'il
desserre les dents, il a l'air de vous faire une grace. Dans le monde,
il s'ennuie avec ostentation... Pour obese, ou deplume, ca non, par
exemple; je suis forcee de lui accorder que pas du tout...
--Son age?
--Son age... Il n'en a pas... Ca varie de vingt ans d'une heure a
l'autre... Avec les recherches excessives de sa personne, il arrive
encore a donner l'illusion de la jeunesse, surtout si on reussit a
l'amuser, car il a un rire et des gencives d'enfant... Meme des yeux
d'enfant, je les lui ai vus dans ces moments-la... Autrement, hautain,
poseur, et moitie dans la lune... Il s'est acquis deja la plus mauvaise
presse qu'il soit possible..."
Malgre de telles indications, elles avaient fini par se decider a tenter
l'enorme aventure d'aller a lui, pour rompre la monotonie desesperee de
leurs jours. Au fond de leur ame, persistait bien quand meme un peu de
l'adoration d'autrefois, du temps ou il etait pour elles un etre
planant, un etre dans les nuages. Et en outre, afin de se donner a
elles-memes un motif raisonnable de courir a ce danger, elles se
disaient: "Nous lui demanderons d'ecrire un livre en faveur de la femme
turque d'aujourd'hui; ainsi peut-etre serons-nous utiles a des centaines
de nos soeurs, que l'on a brisees comme nous."
IX
Tres vite, depuis la folle equipee de Tchiboukli le printemps etait
arrive, ce printemps brusque, enchanteur et sans duree qui est celui de
Constantinople. L'interminable vent glace de la Mer Noire venait de
faire treve tout d'un coup. Alors on avait eu comme la surprise de
decouvrir que ce pays, aussi meridional en somme que le centre de
l'Italie ou de l'Espagne, pouvait etre a ses heures delicieusement
lumineux et tiede. Sur le Bosphore, sur les quais de marbre des palais
ou sur les vieilles maisonnettes de bois qui trempent dans l'eau,
c'etait une immense et soudaine griserie de soleil. Et Stamboul, dans
l'air devenu sec et limpide, reprenait son indicible langueur orientale;
le peuple turc, reveur et contemplatif, recommencait de vivre dehors,
assis devant les milliers de petits cafes silencieux autour des saintes
mosquees, pres des fontaines, sous les treilles aux pampres frais, sous
les glycines, sous les platanes; des narguiles par myriades, le long des
rues, exhalaient leur fumee enjoleuse, et les hirondelles deliraient de
joie autour des nids. Les vieux tombeaux, les grises coupoles,
baignaient dans un calme sans nom, que l'on eut dit inalterable, ne
devant jamais finir. Et les lointains de la cote d'Asie ou de l'immobile
Marmara, qu'on apercevait par echappees, resplendissaient.
Andre Lhery se reprenait a l'Orient turc, avec plus de melancolie encore
peut-etre qu'au temps de sa jeunesse, mais avec une aussi intime
passion. Et, un jour qu'il etait assis a l'ombre, parmi des centaines de
reveurs a turban, tres loin de Pera et des agitations modernes, au
centre meme, au coeur fanatique du Vieux-Stamboul, Jean Renaud,
maintenant son compagnon ordinaire de turquerie, lui demanda a brule-
pourpoint:
"Eh bien! et les trois petits fantomes de Tchiboukli, plus de
nouvelles?"
C'etait devant la mosquee de Mehmed-Fatih, sur une grande place des
vieux siecles, ou les Europeens ne frequentent jamais, et c'etait au
moment ou les muezzins chantaient, comme juches dans le ciel, tout au
bout des gigantesques fuseaux de pierre que sont les minarets: voix
presque lointaines, a force d'etre au-dessus des choses terrestres,
d'etre perdues dans ces limpidites bleues d'en haut.
"Ah! les trois petites Turques, repondit Andre, non, rien depuis la
lettre que je vous ai montree... Oh! j'imagine que l'aventure est finie
et qu'elles n'y pensent plus."
Pour dire cela, il affectait un air detache, mais la question lui avait
trouble sa paix contemplative, car les jours qui passaient, sans autre
appel de ces inconnues, lui rendaient presque douloureuse l'idee qu'il
ne reentendrait sans doute jamais la voix de "Zahide", d'un timbre si
etrangement doux sous le voile... Le temps n'etait plus, ou il se
sentait sur de l'impression qu'il pouvait faire; rien ne l'angoissait
comme la fuite de sa jeunesse, et il se disait tristement: "Elles
m'attendaient jeune, et elles ont du etre par trop decues..."
Leur derniere lettre se terminait par ces mots: "Nous serons vos amies,
si vous voulez." Certes, il ne demandait pas mieux. Mais, ou donc les
prendre a present? Dans un labyrinthe aussi immense et soupconneux que
celui de Constantinople, rechercher trois femmes turques dont on ne
connait ni le nom, ni le visage, autant s'essayer a une de ces taches
infaisables et ironiques, comme les mauvais genies en proposaient
autrefois aux heros des contes...
X
Or, ce meme jour, a ce meme instant, la pauvre petite mysterieuse qui
avait organise l'escapade a Tchiboukli, s'appretait a franchir le seuil
redoutable d'Yldiz pour y jouer une partie supreme. De l'autre cote de
la Corne-d'Or, a Khassim-Pacha, derriere ses oppressants grillages, dans
son ancienne chambre de jeune fille qu'elle avait reprise, elle etait
tres occupee en face d'un miroir. Une toilette gris et argent, a traine
de cour, arrivee la veille de chez un grand couturier parisien, la
faisait plus mince encore que de coutume, plus fine et flexible. Elle
voulait etre tres jolie ce jour-la, et ses deux cousines, aussi
anxieuses qu'elle-meme de ce qui allait advenir, dans un lourd silence
l'aidaient a se parer. Decidement la robe allait bien; les rubis
allaient bien aussi, sur les grisailles nuageuses du costume. Du reste,
c'etait l'heure... On releva donc la traine par un ruban a la ceinture,
ce qui est en Turquie une regle d'etiquette pour se presenter chez les
souverains; car, si cette traine de cour est obligatoire, aucune femme,
a moins d'etre princesse du sang, n'a le droit de la laisser balayer les
somptueux tapis du palais. Ensuite, on enveloppa la tete blonde sous un
yachmak, le voile de mousseline blanche d'autrefois que les grandes
dames portent encore, en voiture ou en caique, dans certaines occasions
speciales, et qui est exige, comme la robe a queue, pour entrer a Yldiz,
ou aucune visiteuse en tcharchaf ne serait recue.
C'etait l'heure; "Zahide", apres le baiser d'adieu de ses cousines,
descendit prendre place dans son coupe noir aux lanternes dorees, attele
de chevaux noirs, avec plaques d'or sur les harnais. Et elle partit,
stores baisses, l'inevitable eunuque tronant a cote du cocher.
Voici de quel malheur, du reste facile a prevoir, elle se trouvait
aujourd'hui menacee: les deux mois de retraite, consentis par sa belle-
mere, avaient pris fin, et maintenant Hamdi reclamait imperieusement sa
femme au domicile conjugal. Question de fortune peut-etre, mais question
d'amour aussi, car il avait bien compris que c'etait _elle_, le charme
de sa demeure, malgre l'empire qu'avait exerce l'autre sur ses sens. Et
il les voulait toutes les deux.
Alors, le divorce a tout prix. Mais a qui avoir recours, pour
l'obtenir?... Son pere, a qui elle avait peu a peu rendu sa tendresse,
l'aurait protegee, lui, apres de Sa Majeste Imperiale; mais il dormait
depuis un an, dans le saint cimetiere d'Eyoub. Restait sa grand-mere,
bien vieille pour de telles demarches, et surtout beaucoup trop 1320
pour comprendre: de son temps, a celle-la, deux epouses dans une maison,
ou trois, ou meme quatre, pourquoi pas? C'est d'Europe, qu'etait venue,
--comme les institutrices et l'incroyance,--cette mode nouvelle de
n'en vouloir qu'une!...
Dans sa detresse, elle avait donc imagine d'aller se jeter aux pieds de
la Sultane mere, connue pour sa bonte, et l'audience avait ete accordee
sans peine a la fille de Tewfik-Pacha, marechal de la cour.
Une fois franchie la grande enceinte des parcs d'Yldiz, le coupe noir
arriva devant une grille fermee, qui etait celle des jardins de la
Sultane. Un negre, avec une grosse clef solide, vint ouvrir, et la
voiture, derriere laquelle une bande d'eunuques a la livree de la
"Valide" couraient maintenant pour aider la visiteuse a descendre,
s'engagea dans les allees fleuries, pour s'arreter en face du perron
d'honneur.
La jolie suppliante connaissait le ceremonial d'introduction, etant deja
venue plusieurs fois, aux grandes receptions du Bairam, chez la bonne
princesse. Dans le vestibule, elle trouva, comme elle s'y attendait, une
trentaine de petites fees,--des toutes jeunes esclaves, des merveilles
de beaute et de grace,--vetues pareillement comme des soeurs et
alignees en deux files pour la recevoir; apres un grand salut
d'ensemble, les petites fees s'abattirent sur elle, comme un vol
d'oiseaux caressants et legers, et l'entrainerent dans le "salon des
yachmaks", ou chaque dame doit entrer d'abord pour quitter ses voiles.
La, en un clin d'oeil, avec une adresse consommee, les fees, sans mot
dire, lui eurent enleve ses mousselines enveloppantes, qui etaient
retenues par d'innombrables epingles, et elle se trouva prete, pas une
meche de ses cheveux derangee, sous le turban de gaze imponderable qui
se pose en diademe tres haut, et qui est de rigueur a la cour, les
princesses du sang ayant seules le droit d'y paraitre tete nue. L'aide
de camp vint ensuite la saluer et la conduire dans un salon d'attente;
une femme, bien entendu, cet aide de camp, puisqu'il n'y a point
d'hommes chez une sultane; une jeune esclave circassienne, toujours
choisie pour sa haute taille et son impeccable beaute, qui porte
jaquette de drap militaire a aiguillettes d'or, longue traine, relevee
dans la ceinture, et petit bonnet d'officier galonne d'or. Dans le salon
d'attente, ce fut Madame la Tresoriere, qui vint suivant les rites lui
tenir un moment compagnie: une Circassienne encore, il va sans dire,
puisqu'on n'accepte aucune Turque au service du palais, mais une
Circassienne de bonne famille, pour occuper une charge aussi hautement
consideree; et, avec celle-ci qui etait _du monde_, meme grande dame, il
fallut causer... Mortelles, toutes ces lenteurs, et son espoir, son
audace de plus en plus faiblissaient...
Pres d'entrer enfin dans le salon, si difficilement penetrable, ou se
tenait la mere du Khalife, elle tremblait comme d'une grande fievre.
Un salon d'un luxe tout europeen, helas! sauf les merveilleux tapis et
les inscriptions d'Islam; un salon gai et clair, donnant de haut sur le
Bosphore, que l'on apercevait lumineux et resplendissant a travers les
grillages des fenetres. Cinq ou six personnes en tenue de cour, et la
bonne princesse, assise au fond, se levant pour recevoir la visiteuse.
Les trois grands saluts, de meme que pour les Majestes occidentales;
mais le troisieme, un prosternement complet a deux genoux, la tete a
toucher terre, comme pour baiser le bas de la robe de la Dame, qui, tout
de suite, avec un franc sourire, lui tendait les mains pour la relever.
Il y avait la un jeune prince, l'un des fils du Sultan (qui ont, tout
comme le Sultan lui-meme, le droit de voir les femmes a visage
decouvert). Il y avait deux princesses du sang, freles et gracieuses,
tete nue, la longue traine eployee. Et enfin trois dames a petit turban
sur chevelure tres blonde, la traine retenue captive dans la ceinture;
trois "Saraylis", jadis esclaves de ce palais meme, puis grandes dames
de par leur mariage, et qui etaient depuis quelques jours en visite chez
leur ancienne maitresse et bienfaitrice, ayant conquis le droit, en tant
que Saraylis, de venir chez n'importe quelle princesse sans invitation,
comme on va dans sa propre famille. (On entend ainsi l'esclavage, en
Turquie, et plus d'une epouse de nos socialistes intransigeants pourrait
venir avec fruit s'eduquer dans les harems, pour ensuite traiter sa
femme de chambre, ou son institutrice, comme les dames turques traitent
leurs esclaves.)
C'est un charme qu'ont presque toujours les vraies princesses, d'etre
accueillantes et simples; mais aucune sans doute ne depasse celles de
Constantinople en simplicite et douce modestie. "Ma chere petite, dit
gaiement la Sultane a chevelure blanche, je benis le bon vent qui vous
amene. Et, vous savez, nous vous gardons tout le jour; nous vous
mettrons meme a contribution pour nous faire un peu de musique: vous
jouez trop delicieusement."
Des fraiches beautes qui n'avaient point encore paru (les jeunes
esclaves preposees aux rafraichissements) firent leur entree apportant
sur des plateaux d'or, dans des tasses d'or, des boites d'or, le cafe,
les sirops, les confitures de roses; et la Sultane mit la conversation
sur quelqu'un de ces sujets du jour qui ne manquent jamais de filtrer
jusqu'au fond des serails, meme les plus hermetiquement clos.
Mais le trouble de la visiteuse se dissimulait mal; elle avait besoin de
parler, d'implorer; cela se voyait trop bien... Avec une gentille
discretion, le prince se retira; les princesses et les belles Saraylis,
sous pretexte de regarder je ne sais quoi dans les lointains du
Bosphore, allerent s'accouder aux fenetres grillees d'un salon voisin.
"Qu'y a-t-il, ma chere enfant?" demanda alors tout bas la grande
princesse, penchee maternellement vers "Zahide", qui se laissa tomber a
ses genoux.
Les premieres minutes furent d'anxiete croissante et affreuse, quand la
petite revoltee qui cherchait avidement sur le visage de la Sultane
l'effet de ses confidences, s'apercut que celle-ci ne comprenait pas et
s'effarait. Les yeux cependant, toujours bons, ne refusaient point; mais
ils semblaient dire: "Un divorce, et un divorce si peu justifie! Quelle
affaire difficile!... Oui, j'essaierai... Mais, dans des conditions
telles, mon fils jamais n'accordera..."
Et "Zahide", devant ce refus qui pourtant ne se formulait pas, croyait
sentir les tapis, le parquet se derober sous ses genoux, se jugeait
perdue,--quand soudain quelque chose comme un frisson de terreur
religieuse passa dans le palais tout entier; on courait, a pas sourds,
dans les vestibules; toutes les esclaves, le long des couloirs, avec des
froissements de soie, tombaient prosternees... Et un eunuque se
precipita dans le salon, annoncant, d'une voix que la crainte faisait
plus pointue:
"Sa Majeste Imperiale!..."
Il avait a peine prononce ce nom a faire courber les tetes, quand, sur
le seuil, le Sultan parut. La suppliante, toujours agenouillee,
rencontra et soutint une seconde ce regard, qui s'abaissait directement
sur le sien, puis perdit connaissance, et s'affaissa comme une morte
toute bleme, dans le nuage argente de sa belle robe...
Celui qui venait d'apparaitre a cette porte etait l'homme sur terre le
plus inconnaissable pour la masse des ames occidentales, le Khalife aux
responsabilites surhumaines, l'homme qui tient dans sa main l'immense
Islam et doit le defendre, aussi bien contre la coalition inavouee des
peuples chretiens que contre le torrent de feu du Temps; l'homme qui,
jusqu'au fond des deserts d'Asie, s'appelle "l'ombre de Dieu".
Ce jour-la, il voulait simplement visiter sa mere veneree, quand il
rencontra l'angoisse et l'ardente priere dans l'expression de la jeune
femme a genoux. Et ce regard penetra son coeur mysterieux, que durcit
par instants le poids de son lourd sacerdoce, mais qui en revanche
demeure accessible a d'intimes et exquises pities, si ignorees de tous.
D'un signe, il indiqua la suppliante a ses filles, qui, restant
inclinees pour un salut profond, ne l'avaient pas vue s'affaisser, et
les deux princesses aux longues traines eployees releverent dans leurs
bras, tendrement comme si elle eut ete leur soeur, la jeune femme a la
traine retenue,--qui, sans le savoir, venait de gagner sa cause avec
ses yeux.
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