Les desenchantees
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Il a fini, lui; mais moi, j'en ai pour toute la journee a faire la bete
rare et curieuse, sur mon siege de parade. Pres de moi, il y a d'un cote
mademoiselle Esther; de l'autre, Zeyneb et Melek, qui, elles aussi, ont
depouille le tcharchaf, et sont en robe ouverte, fleurs et diamants. Je
les ai priees de ne pas me quitter, pendant le defile devant mon trone,
qui sera interminable: les parentes, les amies, les simples relations,
chacune me posant la question exasperante: "Eh bien! chere, comment le
trouvez-vous?" Est-ce que je sais, moi, comment je le trouve! Un homme
dont j'ai a peine entendu la voix, a peine entrevu le visage et que je
ne reconnaitrais pas dans la rue... Pas un mot ne me vient pour leur
repondre; un sourire, seulement, puisque c'est de rigueur, ou plutot une
contradiction des levres qui y ressemble. Les unes, en me demandant
cela, ont une expression ironique et mauvaise: les aigries, les
revoltees. D'autres croient devoir prendre un certain petit air
d'encouragement: les accommodantes, les resignees. Mais dans les regards
du plus grand nombre, je lis surtout l'incurable tristesse, avec la
pitie pour une de leurs soeurs qui tombe aujourd'hui dans le gouffre
commun, devient leur compagne d'humiliation et de misere... Et je souris
toujours des levres... C'etait donc bien ce que je pensais, le mariage!
J'en ai la certitude a present; dans leurs yeux, a toutes, je viens de
le lire! Alors je commence a songer, sur mon trone de mariee, qu'il y a
un moyen, apres tout, de se liberer, de reprendre possession de ses
actes, de ses pensees, de sa vie; un moyen qu'Allah et de Prophete ont
permis: oui, c'est cela, je divorcerai!... Comment donc n'y avais-je pas
pense plus tot?... Isolee a present de la foule et concentree en moi-
meme, bien que souriant toujours, je combine ardemment mon nouveau plan
de campagne, j'escompte deja le bienheureux divorce; apres tout, les
mariages, dans notre pays, quand on le veut bien, se defont si vite!...
Mais que c'est joli pourtant, ce defile! Je m'y interesserais vraiment
beaucoup, si ce n'etait moi-meme la triste idole que toutes ces femmes
viennent voir... Rien que des dentelles, de la gaze, des couleurs
claires et gaies; pas un habit noir, il va sans dire, pour faire tache
d'encre, comme dans vos galas europeens. Et puis, Andre, d'apres le peu
que j'en ai vu aux ambassades, je ne crois pas que vos fetes reunissent
tant de charmantes figures que les notres. Toutes ces Turques,
invisibles aux hommes, sont si fines, elegantes, gracieuses, souples
comme des chattes,--j'entends les Turques de la generation nouvelle,
naturellement;--les moins bien ont toujours quelques choses pour
elles; toutes sont agreables a regarder. Il y a aussi les vieilles 1320,
evoluant parmi cette jeunesse aux yeux delicieusement melancoliques ou
tourmentes, les bonnes vieilles si etonnantes a present, avec leur
visage placide et grave, leur magnifique chevelure nattee que le travail
intellectuel n'a point eclaircie, leur turban de gaze brode de
fleurettes au crochet, et leurs lourdes soies, toujours achetees a Damas
pour ne pas faire gagner les marchands de Lyon qui sont des infideles...
De temps a autres, quand passe une invitee de distinction, je dois me
lever, pour lui rendre sa reverence (1) aussi profonde qu'il lui a plu
de me la faire, et si c'est une jeune, la prier de prendre place un
instant a mes cotes.
(1) Le Temenah.
En verite, je crois que maintenant je commence a m'amuser pour tout de
bon, comme si l'on defilait pour une autre, et que je ne fusse point en
cause. C'est que le spectacle vient de changer soudain, et, du haut de
mon trone, je suis si bien placee pour n'en rien perdre: on a ouvert
toutes grandes les portes de la rue; entre qui veut; invitee ou pas, est
admise toute femme qui a envie de voir la mariee. Et il en vient de si
extraordinaires, de ces passantes inconnues, toutes en tcharchaf, ou en
yachmak, toutes fantomes, le visage cache suivant la mode d'une province
ou d'une autre. Les antiques maisons grillees et regrillees d'alentour
se vident de leurs habitantes ou de leurs hotesses de hasard, et les
etoffes anciennes sont sorties de tous les coffres. Il vient des femmes
enveloppees de la tete aux pieds dans des soies asiatiques etrangement
lamees d'argent ou d'or; il vient des Syriennes eclatantes et des
Persanes toutes drapees de noir; il passe jusqu'a des vieilles
centenaires courbees sur des batons. "La galerie des costumes", me dit
tout bas Melek, qui s'amuse aussi.
A quatre heures, arrivee des dames europeennes: ca, c'est l'episode le
plus penible de la journee. On les a retenues longtemps au buffet,
mangeant des petits fours, buvant du the ou meme fumant des cigarettes;
mais les voila qui s'avancent en cohorte vers le trone de la bete
curieuse.
Il faut vous dire, Andre, qu'il y a presque toujours avec elles une
etrangere imprevue qu'elles s'excusent d'avoir amenee, une touriste
anglaise ou americaine de passage, tres excitee par le spectacle d'un
mariage turc. Elle arrive, celle-ci, en costume de voyage, peut-etre
meme en bottes d'alpiniste. Avec ses memes yeux hagards, qui ont vu la
terre du sommet de l'Himalaya ou contemple du haut du Cap Nord le soleil
de minuit, elle devisage la mariee... Pour comble, ma voyageuse a moi,
celle que le destin me reservait en partage, est une journaliste, qui a
garde aux mains ses gants sales du paquebot: indiscrete, fureteuse,
avide de copie pour une feuille nouvellement lancee, elle me pose les
questions les plus stupefiantes, avec un manque de tact absolu. Mon
humiliation n'a plus de bornes.
Bien deplaisantes et bien vilaines, les dames Perotes, qui arrivent tres
empanachees. Elles ont deja vu cinquante mariages, celles-ci, et savent
au bout du doigt comment les choses se passent. Cela n'empeche point, au
contraire, leurs questions aussi niaises que mechantes:
"Vous ne connaissez pas encore votre mari, n'est-ce pas?... Comme c'est
drole tout de meme!... Quel etrange usage!... Mais, ma chere amie, vous
auriez du _tricher_, tout simplement!... Et vous ne l'avez pas fait,
bien vrai, non?... Tout de meme, a votre place, moi j'aurais refuse
net!..."
Et ce disant, des regards de moquerie, echanges avec une dame grecque,
la voisine, egalement Perote, et des petits ricanements de pitie... Je
souris quand meme, puisque c'est la consigne; mais il me semble que ces
pimbeches me giflent au sang sur les deux joues...
Enfin elles sont parties, toutes, les visiteuses en tcharchaf ou en
chapeau. Restent les seules invitees.
Et les lustres, les lampes qu'on vient d'allumer, n'eclairent plus que
des toilettes de grand apparat; rien de noir puisqu'il n'y a pas
d'hommes; rien de sombre; une foule delicieusement coloree et diapree.
Je ne crois pas, Andre, que vous ayez en Occident des reunions d'un
pareil effet; du moins ce que j'en ai pu voir dans des bals d'ambassade,
quand j'etais petite fille, n'approchait point de ceci comme eclat. A
cote des admirables soies asiatiques etalees par les grand-meres,
quantite de robes parisiennes qui semblent encore plus diaphanes; on les
dirait faites de brouillard bleu ou de brouillard rose; toutes les
dernieres _creations_ de vos grands couturiers (pour parler comme ces
imbeciles-la), portees a ravir par ces petites personnes, dont les
institutrices ont fait des Francaises, des Suissesses, des Anglaises,
des Allemandes, mais qui s'appellent encore Kadidje, ou Cheref, ou
Fatma, ou Aiche, et qu'aucun homme n'a jamais apercues.
Je puis a present me permettre de descendre de mon trone, ou j'ai parade
cinq ou six heures; je puis meme sortir de ce salon bleu, ou sont
groupees surtout les aieules, les fanatiques et dedaigneuses 1320 a
l'esprit sain et rigide sous les bandeaux a la vierge et le petit
turban. J'ai envie plutot de me meler a la foule des jeunes,
"desequilibrees" comme moi, qui se pressent depuis un moment dans un
salon voisin ou l'orchestre joue.
Un orchestre de cordes, accompagnant six chanteurs qui disent a tour de
role des strophes de Zia-Pacha, d'Hafiz ou de Saadi. Vous savez, Andre,
ce qu'il y a de melancolie ou de passion dans notre musique orientale;
d'ailleurs vous avez essaye de l'exprimer, bien que ce soit indicible...
Les musiciens--des hommes--sont enveloppes hermetiquement d'un
immense velum en soie de Damas: songez donc, quel scandale, si l'un
d'eux allait nous apercevoir!... Et mes amies, quand j'arrive, viennent
d'organiser une seance de "bonne aventure" chantee. (Un jeu qui se fait
autour des orchestres, les soirs de mariage; l'une dit: "La premiere
chanson sera pour moi"; l'autre dit: "Je prends la seconde ou la
troisieme", etc. Et chacune considere comme prophetiques pour soi-meme
les paroles de cette chanson-la.)
"La mariee prend la cinquieme", dis-je en entrant.
Et, quand cette cinquieme va commencer, toutes s'approchent, l'oreille
tendue pour n'en rien perdre, se serrent contre le velum de soie, tirent
dessus au risque de le faire tomber.
Moi qui suis l'amour (_dit alors la voix du chanteur invisible_), mon
geste est trop brulant! Meme si je ne fais que passer dans les ames,
Toute la vie ne suffit pas a fermer la blessure que j'y laisse. Je
passe, mais la trace de mon pas reste eternellement. Moi qui suis
l'amour, mon geste est trop brulant ... (1)
(1) _Benki achkim atechim yaklachma tahim pek hadid. Dourmayoub
tchikmichda olsam birdiguim dilden euger Yanmasi guetchmez o calbin
gunler itmekle guzer Ach zail olsada, andan calour, moullak ecer_.
Benki, etc.
Comme elle est vibrante et belle, la voix de cet homme, que je sens tout
proche, mais qui reste cache, et a qui je puis preter l'aspect, le
visage, les yeux qu'il me plait... J'etais venue la pour essayer de
m'amuser comme les autres: l'horoscope si souvent suggere quelque
interpretation drole, et on l'accueille par des rires, malgre la beaute
de sa forme. Mais cette fois sans doute l'homme a trop bien et trop
passionnement chante. Les jeunes femmes ne rient pas,--non, aucune
d'elles,--et me regardent. Quant a moi, il ne me semble plus, comme
j'en avais le sentiment ce matin, que l'on ensevelit aujourd'hui ma
jeunesse. Non, d'une facon ou d'une autre, je me separerai de cet homme,
a qui on me livre, et je vivrai ma vie ailleurs, je ne sais ou, et je
rencontrerai "l'amour au geste trop brulant..." Alors tout me parait
transfigure, dans ce salon ou je ne vois plus les compagnes qui
m'entourent; toutes ces fleurs, dans les grands vases, repandent
soudainement des parfums dont je suis grisee, et les lustres de cristal
rayonnent comme des astres. Est-ce de fatigue ou d'extase, je ne sais
plus; mais ma tete tourne. Je ne vois plus personne, ni ce qui se passe
autour de moi; et tout m'est egal, parce que je sens a present qu'un
jour, sur la route de ma vie, je trouverai l'amour, et tant pis si j'en
meurs!...
Un moment apres, un moment ou longtemps, je ne sais pas, ma cousine
Djavide, celle qui a ce matin "frappe" son bonheur sur ma tete, s'avance
vers moi:
"Mais tu es toute seule! Les autres sont descendues pour le souper et
elles attendent. Que peux-tu bien faire de si absorbant?"
C'est pourtant vrai, que je suis seule, et le salon vide... Parties, les
autres?... Et quand donc?... Je ne m'en suis pas apercue.
Djavide est accompagnee du negre qui doit porter ma traine et crier sur
mon passage: "Destour!" pour faire ecarter la foule. Elle prend mon
bras, et, tandis que nous descendons l'escalier, me demande tout bas:
"Je t'en prie, ma cherie, dis-moi la verite. A qui pensais-tu, quand je
suis montee?
--A Andre Lhery.
--A Andre Lhery!... Non!... Tu es folle, ou tu t'amuses de moi... A
Andre Lhery! Alors c'etait vrai, ce qu'on m'avait conte de ta
fantaisie... (Elle riait maintenant, tout a fait rassuree.)--Enfin,
avec celui-la, au moins, on est sur qu'il n'y a pas de rencontre a
craindre... Mais moi, a ta place, je reverais mieux encore: ainsi,
tiens, je me suis laisse dire que dans la lune on trouvait des hommes
charmants... Il faudra creuser cette idee, ma cherie; un Lunois, tant
qu'a faire, il me semble que, pour une petite maboul comme toi, ce
serait plus indique."
Nous avons une vingtaine de marches a descendre, tres regardees par
celles qui nous attendent au bas de l'escalier: nos queues de robe,
l'une blanche, et l'autre mauve, reunies a present entre les mains
gantees de ce singe. Par bonheur, son Lunois, a ma chere Djavide, son
Lunois si imprevu me fait rire comme elle, et nous voici toutes deux
avec la figure qu'il faut, pour notre entree dans les salles du souper.
Sur ma priere, il y a tablee a part pour les jeunes; autour de la
mariee, une cinquantaine de convives au-dessous de vingt-cinq ans, et
presque toutes jolies. Sur ma priere aussi, la nappe est couverte de
roses blanches, sans tiges ni feuillage, posees a se toucher. Vous
savez, Andre, que de nos jours, on ne dresse plus le couvert a la
turque; donc, argenterie francaise, porcelaine de Sevres et verrerie de
Boheme, le tout marque a mon nouveau chiffre; notre vieux faste
oriental, a ce diner de mariage, ne se retrouve plus guere que dans la
profusion des candelabres d'argent, tous pareils, qui sont ranges en
guirlande autour de la table, se touchant comme les roses. Il se
retrouve aussi, j'oubliais, dans la quantite d'esclaves qui nous
servent, cinquante pour le moins, rien que pour notre salle des jeunes,
toutes Circassiennes, admirablement stylees, et si agreables a regarder:
des beautes blondes et tranquilles, evoluant avec une sorte de majeste
native, comme des princesses!
Parmi les jeunes Turques assises a ma table,--presque toutes d'une
taille moyenne, d'une grace frele, avec des yeux bruns,--les quelques
dames du palais imperial qui sont venues, les "Saraylis", se distinguent
par leur stature de deesse, leurs admirables epaules et leurs yeux
couleur de mer: des Circassiennes encore, celles-ci, des Circassiennes
de la montagne ou des champs, filles de laboureur ou de berger, achetees
toutes petites pour leur beaute, ayant fait leurs annees d'esclavage
dans quelque serail, et puis d'un coup de baguette devenues grandes
dames avec une grace stupefiante, pour avoir epouse tel chambellan ou
tel autre seigneur. Elles ont des regards de pitie, les belles Saraylis,
pour les petites citadines au corps fragile, aux yeux cernes, au teint
de cire, qu'elles nomment les "degenerees"; c'est leur role, a elles et
a leurs milliers de soeurs que l'on vient vendre ici tous les ans, leur
role d'apporter, dans la vieille cite fatiguee, le tresor de leur sang
pur.
Grande gaiete parmi les convives. On parle et on rit de tout. Un souper
de mariage, pour nous autres Turques, est toujours une occasion
d'oublier, de se detendre et de s'etourdir. D'ailleurs, Andre, nous
sommes foncierement gaies, je vous assure; sitot qu'un rien nous
detourne de nos contraintes, de nos humiliations quotidiennes, de nos
souffrances, nous nous jetons volontiers dans l'enfantillage et le fou
rire.--On m'a conte qu'il en etait de meme dans les cloitres
d'Occident, les religieuses les plus murees s'y amusant parfois entre
elles a des plaisanteries d'ecole primaire.--Et une Francaise de
l'ambassade, sur le point de retourner a Paris, me disait un jour:
"C'est fini, jamais plus je ne rirai d'aussi bon coeur, ni aussi
innocemment du reste, que dans vos harems de Constantinople."
Le repas ayant pris fin, sur un toast au champagne en l'honneur de la
mariee, les jeunes femmes assises a ma table proposent de laisser
reposer l'orchestre turc et de faire de la musique europeenne. Presque
toutes sont d'habiles executantes, et il s'en trouve de merveilleuses;
leurs doigts, qui ont eu tant de loisirs pour s'exercer, arrivent le
plus souvent a la perfection impeccable. Beethoven, Grieg, Liszt ou
Chopin leur sont familiers. Et, pour le chant, c'est Wagner, Saint-
Saens, Holmes ou meme Chaminade.
Helas! je suis obligee de repondre, en rougissant, qu'il n'y a point de
piano dans ma demeure. Stupefaction alors parmi mes invitees, et on me
regarde avec un air de dire: "Pauvre petite! Faut-il qu'on soit assez
1320, chez son mari!... Eh bien! ca promet d'etre rejouissant,
l'existence dans cette maison!"
Onze heures. On entend piaffer, sur les paves dangereux, les chevaux des
magnifiques equipages, et la vieille rue montante est toute pleine de
negres en livree qui tiennent des lanternes. Les invitees remettent
leurs voiles, s'appretent a partir. L'heure est meme bien tardive pour
des musulmanes, et sans la circonstance exceptionnelle d'un grand
mariage, elles ne seraient point dehors. Elles commencent a prendre
conge, et la mariee, debout indefiniment, doit saluer et remercier
chaque dame qui "a daigne assister a cette humble reunion". Quand ma
grand-mere, a son tour, s'avance pour me dire adieu, son air satisfait
exprime clairement: "Enfin nous avons marie cette capricieuse! Quelle
bonne affaire!"
On s'en va, on me laisse seule, dans ma prison nouvelle; plus rien pour
m'etourdir; me voici toute au sentiment que l'irremediable s'accomplit.
Zeyneb et Melek, mes bien-aimees petites soeurs, restees les dernieres,
s'approchent maintenant pour m'embrasser; nous n'osons pas echanger un
regard, par crainte des larmes. Elles s'en vont, elles aussi, laissant
retomber les voiles sur leur visage. C'est fini; je me sens descendue au
fond d'un abime de solitude et d'inconnu... Mais, ce soir, j'ai la
volonte d'en sortir; plus vivante que ce matin, je suis prete a la
lutte, car j'ai entendu l'appel de "l'amour au geste trop brulant..."
On vient m'informer alors que le jeune bey, mon epoux, en haut, dans le
salon bleu, attend depuis quelques minutes le plaisir de causer avec
moi. (Il arrive de Khassim-Pacha, de chez mon pere, ou il y avait un
diner d'hommes.) Eh bien! moi aussi, il me tarde de le revoir et de
l'affronter. Et je vais a lui le sourire aux levres, tout armee de ruse,
decidee a l'etonner d'abord, a l'eblouir, mais l'ame emplie de haine et
de projets de vengeance..."
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Un frou-frou de soie derriere elle, tout pres, la fit tressaillir: sa
belle-mere, arrivee a pas veloutes de vieille chatte! Heureusement elle
ne lisait point le francais, celle-ci, etant tout a fait vieux jeu, et,
de plus, elle avait oublie son face-a-main.
"Eh bien! chere petite, c'est trop ecrire, ca!... Depuis tantot trois
heures, assise a votre bureau!... C'est que je suis deja venue souvent,
moi, sur la pointe du pied!... Voila notre Hamdi qui va rentrer d'Yldiz,
et vous aurez vos jolis yeux tout fatigues pour le recevoir... Allons,
allons! reposez-vous un peu. Serrez-moi ces papiers jusqu'a demain..."
Pour serrer les papiers, elle ne se fit point prier,--vite les serrer
a clef dans un tiroir,--car une autre personne venait d'apparaitre a
la porte du salon, une qui lisait le francais et qui avait le regard
percant: la belle Durdane (Grain de perle), cousine d'Hamdi-Bey,
recemment divorcee, et en visite dans la maison depuis avant-hier. Des
yeux au henneh, des cheveux au henneh, un trop joli visage, avec un
mauvais sourire. En elle, la petite mariee avait deja pressenti une
perfide. Inutile de lui recommander, a celle-la, de soigner son aspect
pour l'arrivee d'Hamdi, car elle etait la coquetterie meme, devant son
beau cousin surtout.
"Tenez, ma chere petite, reprit la vieille dame, en presentant un ecrin
fane, je vous ai apporte une parure de ma jeunesse; comme elle est
orientale, vous ne pourrez pas dire qu'elle est demodee, et elle fera si
bien sur votre robe d'aujourd'hui!"
C'etait un collier ancien, qu'elle lui passa au cou; des emeraudes, dont
le vert en effet s'harmonisait delicieusement avec le rose du costume:
"Oh! ca vous va, ma chere enfant, ca vous va, c'est a ravir!... Notre
Hamdi, qui s'y entend si bien aux couleurs, vous trouvera irresistible
ce soir!..."
Elle-meme y tenait, certainement, a ce que Hamdi la trouvat plaisante,
car elle comptait sur son charme comme principal moyen de lutte et de
revanche. Mais rien ne l'humiliait plus que cette manie qu'on avait de
la parer du matin au soir: "Ma chere petite, relevez donc un peu cette
gentille meche, la, sur l'oreille; notre Hamdi vous trouvera encore
plus jolie... Ma chere petite, mettez donc cette rose-the dans vos
cheveux; c'est la fleur que notre Hamdi prefere..." Tout le temps ainsi,
traitee en odalisque, en poupee de luxe, pour le plus grand plaisir du
maitre!...
Une rougeur aux joues, elle avait remercie a peine de ce collier
d'emeraudes, quand un negre de service vint dire que le bey etait en
vue, qu'il arrivait a cheval et tournait l'angle de la plus proche
mosquee. La vieille dame aussitot se leva:
"Il n'est que temps de battre en retraite, Durdane, nous autres. Ne
genons pas les nouveaux maries, ma chere..."
Elles prirent la fuite comme deux Cendrillons, et Durdane, se retournant
sur le seuil, avant de disparaitre, envoya pour adieu son mechant
sourire agressif.
La petite mariee alors s'approcha d'un miroir... L'autre jour, elle
etait entree chez son mari aussi blanche que sa robe a traine, aussi
pure que l'eau de ses diamants; pendant sa vie anterieure, toute
consacree a l'etude, loin du contact des jeunes hommes, jamais une image
sensuelle n'avait seulement traverse son imagination. Mais les
calineries de plus en plus enlacantes de ce Hamdi, la senteur saine de
son corps, la fumee de ses cigarettes, commencaient, malgre elle, de lui
insinuer en pleine chair un trouble que jamais elle n'aurait
soupconne...
Dans l'escalier, le cliquetis d'un sabre de cavalerie, il arrivait, il
etait tout pres!... Et elle savait imminente l'heure ou s'accomplirait,
entre leurs deux etres, cette communion intime, qu'elle ne se
representait du reste qu'imparfaitement... Or, voici qu'elle sentait
pour la premiere fois un desir inavoue de sa presence,--et la honte de
desirer quelque chose de cet homme lui faisait monter dans l'ame une
poussee nouvelle de revolte et de haine...
V
Trois ans plus tard, en 1904.
Andre Lhery, qui etait--vaguement et d'une facon intermittente--dans
les ambassades, venait de demander, apres beaucoup d'hesitations, et
d'obtenir un poste d'environ deux annees a Constantinople.
S'il avait hesite, c'est parce que d'abord toute position officielle
represente une chaine, et qu'il etait jaloux de rester libre; c'est
aussi parce que, deux ans loin de son pays, cela lui semblait bien plus
long que jadis, au temps ou presque toute la vie etait en avant de sa
route; c'est enfin et surtout parce qu'il avait peur d'etre desenchante
par la Turquie nouvelle.
Il s'etait decide pourtant, et un jour de mars, par un temps sombre et
hivernal, un paquebot l'avait depose sur le quai de la ville autrefois
tant aimee.
A Constantinople, l'hiver n'en finit plus. Le vent de la Mer Noire
soufflait ce jour-la furieux et glace, chassant des flocons de neige.
Dans l'abject faubourg cosmopolite ou les paquebots accostent et qui est
la comme pour conseiller aux nouveaux arrivants de vite repartir, les
rues etaient des cloaques de boue gluante ou pataugeaient des Levantins
sordides et des chiens galeux.
Et Andre Lhery, le coeur serre, l'imagination morte, prit place comme un
condamne dans le fiacre qui le conduisit, par des mon- tees a peine
possibles, vers le plus banal des hotels dits "Palaces".
Pera, ou sa situation l'obligeait d'habiter cette fois, est ce
lamentable pastiche de ville europeenne, qu'un bras de mer, et quelques
siecles aussi, separent du grand Stamboul des mosquees et du reve. C'est
la qu'il dut, malgre son envie de fuir, se resigner a prendre un logis.
Dans le quartier le moins pretentieux, il se percha tres haut, non
seulement pour s'eloigner davantage, en altitude au moins, des elegances
Perotes qui sevissaient en bas, mais aussi pour jouir d'une vue immense,
apercevoir de toutes ses fenetres la Corne-d'Or, avec la silhouette de
Stamboul, erigee sur le ciel, et a l'horizon la ligne sombre des cypres,
les grands cimetieres ou dort depuis plus de vingt ans, sous une dalle
brisee, l'obscure Circassienne qui fut l'amie de sa jeunesse.
Le costume des femmes turques n'etait plus le meme qu'a son premier
sejour: c'est la une des choses qui l'avaient frappe d'abord. Au lieu du
voile blanc d'autrefois, qui laissait voir les deux yeux et qu'elles
appelaient _yachmak_, au lieu du long camail de couleur claire qu'elles
appelaient _feradje_, maintenant elles portaient le _tcharchaf_, une
sorte de domino presque toujours noir, avec un petit voile egalement
noir retombant sur le visage et cachant tout, meme les yeux. Il est
vrai, elles le relevaient parfois, ce petit voile, et montraient aux
passants l'ovale entier de leur figure,--ce qui semblait a Andre Lhery
une subversive innovation. A part cela, elles etaient toujours les memes
fantomes, que l'on coudoie partout, mais avec qui la moindre
communication est interdite et que l'on ne doit pas meme regarder; les
memes cloitrees dont on ne peut rien savoir; les inconnaissables,--les
inexistantes, pourrait-on dire: d'ailleurs, le charme et le mystere de
la Turquie. Andre Lhery, jadis, par une suite de hasards favorables,
impossibles a rencontrer deux fois dans une existence, avait pu, avec la
temerite d'un enfant qui ignore le danger, s'approcher de l'une d'elles,
--si pres qu'il lui avait laisse un morceau de son ame, accrochee. Mais
cette fois, renouveler l'aventure, il n'y songeait meme point, pour
mille raisons, et les regardait passer comme on regarde les ombres ou
les nuages....
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