Les desenchantees
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Les jeunes filles, par instants, oubliaient que cette soiree etait la
derniere. Comme il arrive a la veille des grands changements de la vie,
elles se laissaient illusionner par la tranquillite des choses depuis
longtemps connues: dans cette chambre, tout restait a sa place et
gardait son aspect de toujours... Mais les rappels ensuite leur
causaient chaque fois la petite mort: demain, la separation, la fin de
leur intimite de soeurs, l'ecroulement de tout le cher passe!
Oh! ce demain, pour la mariee!... Ce jour entier, a jouer la comedie,
ainsi que l'usage le commande, et a la jouer bien, coute que coute! Ce
jour entier, a sourire comme une idole, sourire a des amies par
douzaines, sourire a ces innombrables curieuses qui, a l'occasion des
grands mariages, envahissent les maisons. Et il faudrait trouver des
mots aimables, recevoir bien les felicitations; du matin au soir,
montrer a toutes un air tres heureux, se figer cela sur les levres, dans
le regard, malgre le depit et la terreur... Oh! oui, elle sourirait
quand meme! Sa fierte l'exigeait du reste: paraitre la comme une
vaincue, ce serait trop humiliant pour elle, l'insoumise, qui s'etait
tant vantee de ne se laisser marier qu'a son gre, qui avait tant preche
aux autres la croisade feministe... Mais sur quelle ironique et dure
journee se leverait le soleil demain!... "Et si encore, disait-elle, le
soir venu, cela devait finir... Mais non, apres, il y aura les mois, les
ans, toute la vie, a etre possedee, pietinee, gachee par ce maitre
inconnu! Oh! songer qu'aucun de mes jours, ni aucune de mes nuits ne
m'appartiendra plus, et cela a cause de cet homme qui a eu la fantaisie
d'epouser la fille d'un marechal de la Cour!..."
Les cousines gentilles et douces, la voyant frapper du pied
nerveusement, demanderent, comme diversion, que l'on fit de la musique,
une derniere et supreme fois... Alors elles se rendirent ensemble dans
le boudoir ou le piano etait reste ouvert. La, c'etait un amas d'objets
poses sur les tables, sur les consoles, les tapis, et qui disaient
l'etat d'esprit de la musulmane moderne, si avide de tout essayer dans
sa reclusion, de tout posseder, de tout connaitre. Il y avait jusqu'a un
phonographe (l'ultime perfectionnement de la chose cette annee-la) dont
elles s'etaient amusees quelques jours, s'initiant aux bruits d'un
theatre occidental, aux fadaises d'une operette, aux inepties d'un cafe
concert. Mais, ces bibelots disparates, elles n'y attachaient aucun
souvenir; ou le hasard les avait places, ils resteraient comme choses de
rebut, pour la plus grande joie des eunuques et des servantes.
La fiancee, assise au piano, hesita d'abord, puis se mit a jouer un
"Concerto" compose par elle-meme. Ayant d'ailleurs etudie l'harmonie
avec d'excellents maitres, elle avait des inspirations qui ne
procedaient de personne, un peu farouches souvent et presque toujours
exquises; en fait de ressouvenirs, on y trouvait, par instants peut-
etre, celui du galop des cavaliers circassiens dans le steppe natal;
mais point d'autres. Elle continua par un "Nocturne", encore inacheve,
qui datait de la veillee precedente; c'etait, au debut, une sorte de
tourmente sombre, ou la paix des cimetieres d'alentour avait cependant
fini par s'imposer en souveraine. Et un bruit de l'exterieur venait de
loin en loin se meler a sa musique, ce bruit tres particulier de
Constantinople: dans les sonorites maintenant sepulcrales de la rue, les
coups de baton du veilleur de nuit.
Zeyneb ensuite s'approcha pour chanter, accompagnee par sa jeune soeur
Melek; comme presque toutes les femmes turques, elle avait une voix
chaude un peu tragique, et qu'elle faisait vibrer avec passion, surtout
dans ses belles notes graves. Apres avoir hesite aussi a choisir, et mis
en desordre un casier sans s'etre decidee, elle ouvrit une partition de
Gluck et entonna superbement ces imprecations immortelles: "Divinites du
Styx, ministres de la Mort!"
Ceux d'autrefois, qui gisaient dans les cimetieres d'en face, ceux de la
vieille Turquie qui etaient couches parmi les racines des cypres, durent
s'etonner beaucoup de cette fenetre eclairee si tard et jetant au milieu
de leur domaine obscur sa trainee lumineuse: une fenetre de harem, sans
nul doute, vu son grillage, mais d'ou s'echappaient des melodies pour
eux bien etranges...
Zeyneb cependant achevait a peine la phrase sublime: "Je n'invoquerai
point votre pitie cruelle", quand la petite accompagnatrice s'arreta,
saisie, en frappant un accord faux... Une forme humaine, qu'elle avait
ete la premiere a apercevoir, venait de se dresser pres du piano; une
forme grande et maigre en vetements sombres, apparue sans bruit comme
apparaissent les revenants!...
Ce n'etait point une divinite du Styx, non, mais cela ne valait guere
mieux: a peu pres "kif-kif", suivant l'expression qui amusait cette
petite Melek aux cheveux roux. C'etait madame Husnugul, la terreur de la
maison: "Votre grand-mere, dit celle-ci, vous commande d'aller vous
coucher et d'eteindre les lumieres." Et elle s'en alla, sans bruit comme
elle etait venue, les laissant glacees toutes les trois. Elle avait un
talent pour arriver toujours et partout sans qu'on eut pu l'entendre;
c'est, il est vrai, plus facile qu'ailleurs, dans les harems, puisque
les portes ne s'y ferment jamais.
Une ancienne esclave circassienne, la madame Husnugul (Beaute de rose),
qui, trente ans plus tot, etait devenue presque de la famille, pour
avoir eu un enfant d'un beau-frere du pacha. L'enfant etait mort, et on
l'avait mariee avec un intendant, a la campagne. L'intendant etait mort,
et un beau jour elle avait reparu, en visite, apportant quantite de
hardes, dans des sacs en laine a la mode d'autrefois. Or, cette "visite"
durait depuis tantot vingt-cinq ans. Madame Husnugul, moitie dame de
compagnie, moitie surveillante et espionne de la jeunesse, etait devenue
le bras droit de la vieille maitresse de ceans; d'ailleurs bien elevee,
elle faisait maintenant des visites pour son propre compte chez les
dames du voisinage; elle etait admise, tant on est indulgent et
egalitaire en Turquie, meme dans le meilleur monde. Quantite de familles
a Constantinople ont ainsi dans leur sein une madame Husnugul,--ou
Gulchinasse (Servante de rose), ou Chemsigul (Rose solaire), ou
Purkiemal (La parfaite), ou autre chose dans ce genre,--qui est
toujours un fleau. Mais les vieilles dames 1320 apprecient les services
de ces duegnes, qui suivent les jeunes filles a la promenade, et puis
font leur petit rapport en rentrant.
Il n'y avait pas a discuter l'ordre transmis par madame Husnugul. Les
trois petites desolees fermerent en silence le piano et soufflerent les
bougies.
Mais, avant de se mettre au lit, elles se jeterent dans les bras les
unes des autres, pour se faire de grands adieux; elles se pleuraient
mutuellement, comme si cette journee de demain allait a tout jamais les
separer. De peur de voir reparaitre madame Husnugul, qui devait etre aux
ecoutes derriere la porte seulement poussee, elles n'osaient point se
parler; quant a dormir, elles ne le pouvaient, et, de temps a autre, on
entendait un soupir, ou un sanglot, soulever une de ces jeunes
poitrines.
La fiancee, au milieu de ce profond recueillement nocturne, propice aux
lucidites de l'angoisse, s'affolait de plus en plus, a sentir que chaque
heure, chaque minute la rapprochaient de l'irreparable humiliation, du
desastre final. Elle l'abhorrait a present, avec sa violence de
"barbare", cet etranger, dont elle avait a peine apercu le visage, mais
qui demain aurait tous les droits sur sa personne et pour toujours.
Puisque rien n'etait accompli encore, une tentation plus forte lui
venait d'essayer n'importe quel effort supreme pour lui echapper, meme
au risque de tout... Mais quoi?... Quel secours humain pouvait-elle
attendre, qui donc aurait pitie?... Se jeter aux pieds de son pere,
c'etait trop tard, elle ne le flechirait plus... Bientot minuit; la lune
envoyait sa lumiere spectrale dans la chambre; ses rayons entraient,
dessinant sur la blancheur des murs les barreaux et l'inexorable
quadrillage des fenetres. Ils eclairaient aussi, au-dessus de la tete de
la petite princesse, ce verset du Coran (1) que chaque musulmane doit
avoir a son chevet, qui la suit depuis l'enfance et qui est comme une
continuelle priere protectrice de sa vie; son verset, a elle, etait, sur
fond de velours vert-emir, une ancienne et admirable broderie d'or,
dessinee par un celebre calligraphe du temps passe, et il disait cette
phrase, aussi douce que celles de l'Evangile: "Mes peches sont grands
comme les mers, mais ton pardon plus grand encore, o Allah!" Longtemps
apres que la jeune fille avait cesse de croire, l'inscription sainte,
gardienne de son sommeil, avait continue d'agir sur son ame, et une
vague confiance lui etait restee en une supreme bonte, un supreme
pardon. Mais c'etait fini maintenant; ni avant ni apres la mort, elle
n'esperait plus aucune misericorde, meme imprecise: non, seule a
souffrir, seule a se defendre, et seule responsable!... En ce moment
donc, elle se sentait prete aux resolutions extremes.
(1) L'"ayette".
Mais encore, quel parti prendre, quoi?... Fuir? Mais comment, et ou?...
A minuit, fuir au hasard, par les rues effrayantes?... Et chez qui
trouver asile, pour n'etre pas reprise?...
Zeyneb cependant, qui ne dormait pas non plus, parla tout bas. Elle
venait de se rappeler qu'on etait a certain jour de la semaine nomme par
les Turcs Bazar-Guni (correspondant a notre dimanche) et ou l'on doit, a
la veillee, prier pour les morts, ainsi qu'a la veillee du Tcharchembe
(qui correspond a notre jeudi). Or, elles n'avaient jamais manque a ce
devoir-la, c'etait meme une des seules coutumes religieuses de l'Islam
qu'elles observaient fidelement encore; pour le reste, elles etaient
comme la plupart des musulmanes de leur generation et de leur monde,
touchees et fletries par le souffle de Darwin, de Schopenhauer et de
tant d'autres. Et leur grand-mere souvent leur disait: "Ce qui est bien
triste a voir pour ma vieillesse, c'est que vous soyez devenues pires
que si vous vous etiez converties au christianisme, car, en somme, Dieu
aime tous ceux qui ont une religion. Mais vous, vous etes ces vraies
_infideles_ dont le Prophete avait si sagement predit que les temps
viendraient." Infideles, oui, elles l'etaient, sceptiques et desesperees
bien plus que la moyenne des jeunes filles de nos pays. Mais cependant,
prier pour les morts leur restait un devoir auquel elles n'osaient point
faillir, et d'ailleurs un devoir tres doux: meme pendant leurs
promenades d'ete, dans ces villages du Bosphore qui ont des cimetieres
exquis, a l'ombre des cypres et des chenes, il leur arrivait de
s'arreter et de prier, sur quelque pauvre tombe inconnue.
Donc, elles rallumerent sans bruit une veilleuse bien discrete; la
petite fiancee prit son Coran, qui posait sur une console, pres de son
lit art nouveau (ce Coran toujours enveloppe d'un mouchoir en soie de la
Mecque et parfume au santal, que chaque musulmane doit avoir a son
chevet, specialement pour ces prieres-la, qui se disent la nuit), et
toutes trois commencerent a voix basse, dans un apaisement progressif;
la priere peu a peu les reposait, comme l'eau fraiche calme la fievre.
Mais bientot une grande femme vetue de sombre, arrivee comme toujours
sans bruit de pas, sans bruit de porte ouverte, a la maniere des
fantomes, se dressa pres d'elles:
"Votre grand-mere commande d'eteindre la veilleuse...
--C'est bien, madame Husnugul. S'il vous plait, eteignez-la vous-meme,
puisque nous sommes couchees, et ayez la bonte d'expliquer a notre
grand-mere que ce n'etait pas pour lui desobeir; mais nous disions les
prieres des morts..."
Il etait bientot deux heures de la nuit. Une fois la veilleuse eteinte,
les trois jeunes filles, epuisees d'emotions, de regrets et de revolte,
s'endormirent en meme temps, d'un bon sommeil tranquille, comme celui
des condamnes la veille du matin supreme.
DEUXIEME PARTIE
IV
Quatre jours apres. La nouvelle mariee, au fond de la maison tres
ancienne et tout a fait seigneuriale de son jeune maitre, est seule,
dans la partie du harem qu'on lui a donnee comme salon particulier: un
salon Louis XVI blanc, or et bleu pale, fraichement amenage pour elle.
Sa robe rose, venue de la rue de la Paix, est faite de tissus
impalpables qui ont l'air de nuages enveloppants, ainsi que l'exige la
fantaisie de la mode ce printemps-la, et ses cheveux sont arranges a la
facon la derniere inventee. Dans un coin, il y a un bureau laque blanc,
a peu pres comme celui de sa chambre a Khassim-Pacha, et les tiroirs
ferment a clef, ce qui etait son reve.
On croirait une Parisienne chez elle,--sans les grillages, bien
entendu, et sans les inscriptions d'Islam, brodees sur de vieilles soies
precieuses, qui ca et la decorent les panneaux des murailles: le nom
d'Allah, et quelques sentences du Coran.--Il est vrai, il y a aussi un
trone, qui surprendrait a Paris: son trone de mariage, tres pompeux,
sureleve par une estrade a deux ou trois marches, et couronne d'un
baldaquin d'ou retombent des rideaux de satin bleu, magnifiquement
brodes de grappes de fleurs en argent.--Pour tout dire, il y a bien
encore la bonne Kondja-Gul, dont l'aspect n'est pas tres parisien;
assise pres d'une fenetre, elle chantonne tout bas, tout bas, un air du
pays noir.
La mere du bey, la dame 1320 un peu niaise, aux manieres de vieille
chatte, s'est montree au fond une creature inoffensive, plutot bonne, et
qui pourrait meme etre excellente, n'etait son idolatrie aveugle pour
son fils. La voici du reste seduite tout a fait par la grace de sa
belle-fille, tellement qu'hier elle est venue d'elle-meme lui offrir le
piano tant desire; vite alors, en voiture fermee, sous l'escorte d'un
eunuque, on a passe le pont de la Corne-d'Or, pour aller en choisir un
dans le meilleur magasin de Pera, et deux releves de portefaix, avec des
mats de charge, viennent d'etre commandees pour l'apporter demain matin,
a l'epaule, dans ce haut quartier d'un acces plutot difficile.
Quant au jeune bey, _l'ennemi_,--le plus elegant capitaine de cette
armee turque, ou il y a tant d'uniformes bien portes, decidement tres
joli garcon, avec la voix douce que Kondja-Gul avait annoncee, et le
sourire un peu felin que lui a legue sa mere,--quant au jeune bey,
jusqu'ici d'une delicatesse accomplie, il fait a sa femme, dont la
superiorite lui est deja apparue, une cour discrete, moitie enjouee,
moitie respectueuse, et, comme c'est la regle en Orient, dans le monde,
il s'efforce de la conquerir avant de la posseder. (Car, si le mariage
musulman est brusque et insuffisamment consenti _avant_ la ceremonie,
_apres_ en revanche il a des menagements et des pudeurs qui ne sont
guere dans nos habitudes occidentales.)
De service chaque jour au palais d'Yldiz, Hamdi-Bey rentre a cheval le
soir, se fait annoncer chez sa femme et s'y tient d'abord comme en
visite. Apres le souper, il s'assied plus intimement sur un canape pres
d'elle, pour fumer en sa compagnie ses cigarettes blondes, et tous deux
alors s'observent et s'epient comme des adversaires en garde; lui,
tendre et calin, avec des silences pleins de trouble; elle, spirituelle,
eblouissante tant qu'il ne s'agit que d'une causerie, mais tout a coup
le desarmant par une resignation affectee d'esclave, s'il tente de
l'attirer sur sa poitrine ou de l'embrasser. Ensuite, quand dix heures
sonnent, il se retire en lui baisant la main... Si c'etait elle qui
l'eut choisi, elle l'aurait aime probablement; mais la petite princesse
indomptee de la plaine de Karadjiamir ne flechirait point devant le
maitre impose... Elle savait du reste que le temps etait tout proche et
inevitable ou ce maitre, au lieu de la saluer courtoisement le soir, la
suivrait dans sa chambre. Elle ne tenterait aucune resistance, ni
surtout aucune priere. Elle avait fait de sa personnalite cette sorte de
dedoublement coutumier a beaucoup de jeunes femmes turques de son age et
de son monde, qui disent: "Mon corps a ete livre par contrat a un
inconnu, et je le lui garde parce que je suis honnete: mais mon ame, qui
n'a pas ete consultee, m'appartient encore, et je la tiens jalousement
close, en reserve pour quelque amant ideal... que je ne rencontrerai
peut-etre point, et qui, dans tous les cas, n'en saura sans doute jamais
rien."
Donc, elle est seule chez elle, tout l'apres-midi, la jeune mariee.
Aujourd'hui, en attendant que _l'ennemi_ rentre d'Yldiz, l'idee lui
vient de continuer pour Andre son journal interrompu, et de le reprendre
a la date fatale du 28 Zil-hidje 1318 de l'hegire, jour de son mariage.
Les anciens feuillets du reste lui reviendront demain: elle les a
redemandes a l'amie qui en etait chargee, trouvant ce nouveau bureau
assez sur pour les deposer la. Et elle commence d'ecrire:
"Le 28 Zil-hidje 1318 (19 avril 1901, a la franque).
C'est ma grand-mere en personne qui vient me reveiller. (Cette nuit-la,
je m'etais endormie si tard!...) "Depeche-toi, me dit-elle. Tu oublies
sans doute que tu devras etre prete a neuf heures. On ne dort pas ainsi,
le jour de son mariage."
Que de durete dans l'accent! C'etait la derniere matinee que je passais
chez elle, dans ma chere chambre de jeune fille. Ne pouvait-elle
s'abstenir d'etre severe, ne fut-ce qu'un seul jour? En ouvrant les
yeux, je vois mes cousines, qui se sont deja levees sans bruit et qui
mettent leur tcharchaf; c'est pour rentrer vite au logis, commencer leur
toilette qui sera longue. Jamais plus nous ne nous eveillerons la,
ensemble, et nous echangeons encore de grands adieux. On entend les
hirondelles chanter a coeur joie; on devine que dehors le printemps
resplendit; une claire journee de soleil se leve sur mon sacrifice. Je
me sens comme une noyee, a qui personne ne voudra porter secours.
Bientot, dans la maison, un vacarme d'enfer. Des portes qui s'ouvrent et
qui se ferment, des pas empresses, des bruits de traines de soie. Des
voix de femmes, et puis les voix de fausset des negres. Des pleurs et
des rires, des sermons et des plaintes. Dans ma chambre, entrees et
sorties continuelles: les parentes, les amies, les esclaves, toute une
foule qui vient donner son avis sur la maniere de coiffer la mariee. De
temps a autre un grand negre de service rappelle a l'ordre et supplie
qu'on se depeche.
Voici neuf heures; les voitures sont la; le cortege attend, la belle-
mere, les belles-soeurs, les invitees du jeune bey. Mais la mariee n'est
pas prete. Les dames qui l'entourent s'empressent alors de lui offrir
leurs services. Mais c'est leur presence justement qui complique tout. A
la fin, nerveuse, elle les remercie et demande qu'on lui laisse place.
Elle se coiffe elle-meme, passe fievreusement sa robe garnie de fleurs
d'oranger, qui a trois metres de queue, met ses diamants, son voile et
les longs echeveaux de fils d'or a sa coiffure... Il est une seule chose
qu'elle n'a pas le droit de toucher: son diademe.
Ce lourd diademe de brillants, qui remplace chez nous le piquet de
fleurs des Europeennes, l'usage veut que, pour le placer, on choisisse
parmi les amies presentes une jeune femme _ne s'etant mariee qu'une
fois, n'ayant pas divorce, et notoirement heureuse en menage_. Elle
doit, cette elue, dire d'abord une courte priere du Coran, puis
couronner de ses mains la nouvelle epouse, en lui presentant ses voeux
de bonheur, et en lui souhaitant surtout que _pareil couronnement ne lui
arrive qu'une fois dans la vie_. (En d'autres termes,--vous comprenez
bien, Andre,--ni divorce, ni remariage.)
Parmi les jeunes femmes presentes, une semblait tellement indiquee, que,
a l'unanimite, on la choisit: Djavide, ma bien chere cousine. Que lui
manquait-il, a celle-la? Jeune, belle, immensement riche, et mariee
depuis dix-huit mois a un homme repute si charmant!
Mais quand elle s'approche, pour _frapper son bonheur_ sur ma tete, je
vois deux grosses larmes perler a ses paupieres: "Ma pauvre cherie, me
dit-elle, pourquoi donc est-ce moi?... J'ai beau n'etre pas
superstitieuse, je ne pourrai jamais me consoler de t'avoir donne _mon_
bonheur. Si dans l'avenir tu es appelee a souffrir comme je souffre, il
me semblera que c'est ma faute, mon crime..." Alors, celle-la aussi, en
apparence la plus heureuse de toutes, celle-la aussi, en detresse!...
Oh! malheur sur moi!... Avant que je quitte cette maison, personne donc
n'entendra mon cri de grace!...
Mais le diademe est place, et je dis: "Je suis prete." Un grand negre
s'avance pour prendre ma traine de robe, et, par des couloirs, je
m'achemine vers l'escalier. (Ces longs couloirs, nuit et jour garnis de
servantes ou d'esclaves, qui precedent toujours nos chambres, Andre,
afin que nous y soyons comme en souriciere.)
On me conduit en bas, dans le plus grand des salons ou je trouve reunie
toute la famille. Mon pere d'abord, a qui je dois faire mes adieux. Je
lui baise les mains. Il me dit des choses de circonstance que je
n'entends point. On m'a bien recommande de le remercier ici,
publiquement, de toutes ses bontes passees et surtout de celle
d'aujourd'hui, de ce mariage qu'il me fait faire... Mais cela, non,
c'est au-dessus de mes forces, je ne peux pas. Je reste devant lui,
muette et glacee, detournant les yeux, pas un mot ne sort de mes levres.
Il a conclu le pacte, il m'a livree, perdue, il est responsable de tout.
Le remercier, quand au fond de moi-meme je le maudis!... Oh! c'etait
donc possible, cette chose affreuse: sentir tout a coup que l'on en veut
mortellement a l'etre qu'on a le plus cheri!... Oh! la minute atroce,
celle ou l'on passe de l'affection la plus tendre a de la haine toute
pure... Et je souriais toujours, Andre, parce que ce jour-la, il faut
sourire...
Pendant que de vieux oncles me donnent leur benediction, les dames du
cortege, qui prenaient des rafraichissements dans le jardin sous les
platanes, commencent de mettre leur tcharchaf.
La mariee seule peut ne pas mettre le sien; mais les negres tiennent des
draperies en soie de damas, pour lui faire comme un corridor et la
rendre invisible aux gens de la rue, entre la porte de la maison et le
landau ferme dont les glaces sont masquees par des panneaux de bois a
petits trous. Il est l'heure de partir, et je franchis ce couloir de
soie tendue. Zeyneb et Melek, mes demoiselles d'honneur, toutes deux en
domino bleu par-dessus leur toilette de gala, me suivent, montent avec
moi,--et nous voici dans une caisse bien close, impenetrable aux
regards.
Apres la "mise en voiture", qui me fait l'effet d'une mise en biere, un
grand moment se passe. Ma belle-mere, mes belles-soeurs qui etaient
venues me chercher, n'ont pas fini leur verre de sirop et retardent tout
le depart... Tant mieux! C'est autant de gagne; un quart d'heure de
moins que j'aurai donne a _l'autre_.
La longue file de voitures cependant s'ebranle, la mienne en tete, et
les cahots commencent sur le pave des rues. Pas un mot ne s'echange,
entre mes deux compagnes et moi. Dans notre cellule mouvante, nous nous
en allons en silence et sans rien voir. Oh! cette envie de tout casser,
de tout mettre en pieces, d'ouvrir les portieres et de crier aux
passants: "Sauvez-moi! On me prend mon bonheur, ma jeunesse, ma vie!" Et
les mains se convulsent, le teint s'empourpre, les larmes jaillissent, -
- tandis que les pauvres petites, devant moi, sont comme terrassees par
ma trop visible souffrance.
Maintenant le bruit change: on roule sur du bois; c'est l'interminable
pont flottant de la Corne-d'Or... En effet, je vais devenir une
habitante de l'autre rive... Et puis commencent les paves du grand
Stamboul, et je me sens aussitot plus affreusement prisonniere, car je
dois approcher beaucoup de mon nouveau cloitre, d'avance abhorre... Et
comme il est loin dans la ville! Par quelles rues nous fait-on passer,
par quelles impossibles rampes!... Mon Dieu, comme il est loin, et
combien je vais etre sinistrement exilee!
On s'arrete enfin, et ma voiture s'ouvre. Dans un eclair, j'apercois une
foule qui attend, devant un portail sombre: des negres en redingote, des
cavas chamarres d'or et de decorations, des intendants a "chalvar",
jusqu'au veilleur de nuit du quartier avec son long baton. Et puis,
crac! les voiles de damas, tendus a bout de bras ainsi qu'au depart,
m'enveloppent; je redeviens invisible et ne vois plus rien. Je fonce en
affolee dans ce nouveau couloir de soie,--et trouve, au bout, un large
vestibule plein de fleurs, ou un jeune homme blond, en grand uniforme de
capitaine de cavalerie, vient a ma rencontre. Le sourire aux levres tous
deux, nous echangeons un regard d'interrogation et de defi supremes:
c'est fait, j'ai vu mon maitre, et mon maitre m'a vue...
Il s'incline, m'offre le bras, m'emmene au premier etage, ou je monte
comme emportee; me conduit, au fond d'un grand salon, vers un trone a
trois marches sur lequel je m'assieds; puis me resalue et s'en va: son
role, a lui, est fini jusqu'a ce soir... Et je le regarde s'en aller; il
se heurte a un flot de dames, qui envahit les escaliers, les salons; un
flot de gazes legeres, de pierreries, d'epaules nues; pas un voile sur
ces visages, ni sur ces chevelures endiamantees; tous les tcharchafs
sont tombes des la porte; on dirait une foule d'Europeennes en toilette
du soir,--et le marie, qui n'a jamais vu et ne reverra jamais pareille
chose, me semble trouble malgre son aisance, seul homme perdu au milieu
de cette maree feminine, et point de mire de tous ces regards qui le
detaillent.
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