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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Les desenchantees

P >> Pierre Loti >> Les desenchantees

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Notre maison etait la plus belle du village, et de longues allees
d'acacias montaient de tous cotes vers elle. Puis les acacias
l'entouraient d'un grand cercle, et, au moindre souffle de vent, ils
balancaient leurs branches comme pour un hommage; alors il neigeait des
petales parfumes. Je revois dans mes reves une riviere qui court... De
la grande salle, on entendait la voix de ses petits flots presses. Oh!
comme ils se hataient dans leur course vers les lointains inconnus!
Quand j'etais enfant, je riais de les voir se briser contre les rochers
avec colere.

Du cote du village, devant la maison, s'etend un vaste espace libre.
C'est la que nous dansions, sur le rythme circassien, au son de nos
vieilles musiques. Deux a deux, ou formant des chaines; toutes, drapees
de soies blanches, des fleurs en guirlandes dans nos cheveux. Je revois
mes compagnes d'alors... Ou sont-elles aujourd'hui?... Toutes etaient
belles et douces, avec de longs yeux et de frais sourires.

A la tombee du jour, en ete, les Circassiens de mon pere, tous les
jeunes gens du village, laissaient leurs travaux et partaient a cheval a
travers la plaine. Mon pere, ancien soldat, se mettait a leur tete et
les menait comme pour une charge. C'etait a l'heure doree ou le soleil
va s'endormir. Quand j'etais petite, l'un d'eux me prenait sur sa selle;
alors je m'enivrais de cette vitesse, et de cette passion qui tout le
jour etait sourdement montee de la terre en feu pour eclater le soir
dans le bruit des armes et dans les chants sauvages. L'heure ensuite
changeait sa nuance; elle semblait devenue l'heure pourpre des soirs de
bataille..., et les cavaliers jetaient au vent des chants de guerre.
Puis elle devenait l'heure rose et opaline..."

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. .

Elle en etait a cette heure "opaline", se demandant si le mot ne serait
pas trop precieux pour plaire a Andre, quand brusquement Kondja-Gul,
malgre la defense, fit irruption dans sa chambre.

"Il est la, maitresse! Il est la!...

--Il est la, qui?

--Lui, le jeune bey!... Il etait venu causer avec le pacha, votre pere,
et il va sortir. Vite, courez a votre fenetre, vous le verrez remonter a
cheval!"

A quoi la petite princesse repondit sans bouger, avec une tranquillite
glaciale dont la bonne Kondja-Gul demeura comme aneantie:

"Et c'est pour ca que tu me deranges? Je le verrai toujours trop tot,
celui-la! Sans compter que j'aurai jusqu'a ma vieillesse pour le revoir
a discretion!"

Elle disait cela surtout pour bien marquer, devant la domesticite, son
dedain du jeune maitre. Mais, sitot Kondja-Gul partie en grande
confusion, elle s'approcha tremblante de la fenetre... il venait de
remonter a cheval, dans son bel uniforme d'officier, et partait au trot,
le long des cypres et des tombes, suivi de son ordonnance. Elle eut le
temps de voir qu'en effet sa moustache etait blonde, plutot trop blonde
a son gre, mais qu'il fait joli garcon, avec une assez fiere tournure.
Il n'en restait pas moins l'adversaire, le maitre impose qui jamais ne
serait admis dans l'intimite de son ame. Et, se refusant a s'occuper de
lui davantage, elle revint s'asseoir a son bureau,--avec tout de meme
une montee de sang aux joues,--pour continuer le journal, la lettre au
confident irreel:


"... l'heure rose (l'heure rose tout court, decidement; opaline etait
biffe), l'heure rose ou s'eveillent les souvenirs, et les Circassiens se
souvenaient du pays de leurs ancetres; l'un d'eux disait un chant
d'exil, et les autres ralentissaient l'allure, pour ecouter cette voix
solitaire et lente. Puis l'heure etait violette, et tendre, et douce, et
la pleine tout entiere entonnait l'hymne d'amour... Alors les cavaliers
tournaient bride et hataient leur galop pour revenir. Sous leur passage,
les fleurs mouraient dans un dernier parfum; ils etincelaient, ils
semblaient emporter avec eux, sur leurs armes, tout l'argent fluide
epars dans le crepuscule d'ete.

Au loin devant eux, une lueur d'incendie marquait le petit point ou les
acacias de Karadjiamir se groupaient, au milieu du steppe silencieux et
lisse. La lueur grandissait, et bientot se changeait en un foyer de
flammes hautes qui lechaient les premieres etoiles; car ceux qui etaient
restes au village avaient allume de grands feux, et, tout autour,
c'etaient des danses de jeunes filles, c'etaient des chants, rythmes par
l'envol des draperies blanches et des voiles legers. Les jeunes
s'amusaient, tandis que les hommes murs etaient assis a fumer dehors, et
que les meres, a travers la dentelle des fenetres, guettaient venir
l'amour vers leurs enfants.

En ces jours-la, j'etais reine. Tewfik-Pacha mon pere et Seniha ma mere
m'aimaient par-dessus tout, car leurs autres enfants etaient morts.
J'etais la sultane du village; nulle autre n'avait de si belles robes,
ni des ceintures d'or et d'argent si precieusement ciselees; et, s'il
passait par la un de ces marchands venus du Caucase avec des pierreries
plein des sacs, et des ballots de fines soies lamees d'or, chacun savait
alentour que c'etait dans notre maison qu'il devait d'abord entrer;
personne n'eut ose acheter une simple echarpe tant que la fille du pacha
n'avait pas elle-meme choisi ses parures.

Ma mere etait discrete et douce. Mon pere etait bon et on le savait
juste. Tout etranger de passage pouvait venir frapper a notre porte, la
maison etait a lui. Pauvre, il etait accueilli comme le Sultan meme.
Proscrit, fugitif,--j'en ai vu,--l'ombre de la maison l'eut defendu
jusqu'a la mort de ses hotes. Mais malheur a qui eut cherche a se servir
de Tewfik Pacha pour l'aider dans quelque action vile ou seulement
louche: mon pere, si bon, etait aussi un justicier terrible. Je l'ai vu.

Telle fut mon enfance, Andre. Puis, nous perdimes ma mere, et mon pere
alors ne voulant plus rester sans elle au Karadjiamir, m'emmena avec lui
a Constantinople, chez mon aieule, pres de mes cousines.

A present c'est mon oncle Arif-Bey qui gouverne a sa place la-bas. Mais
presque rien n'a change dans ce coin inconnu du monde, ou les jours
continuent a tisser en silence les annees. On a, je crois, construit un
moulin sur la riviere; les petits flots, qui seulement s'amusaient a
paraitre terribles, ont du apprendre a devenir utiles, et je crois les
entendre pleurer leur liberte ancienne. Mais la belle maison se dresse
toujours parmi les arbres, et, ce printemps, encore, les acacias auront
neige sur les chemins ou j'ai joue enfant. Et sans doute quelque autre
petite fille s'en va chevaucher a ma place avec les cavaliers...

Onze annees bientot ont passe sur tout cela.

L'enfant insouciante et gaie est devenue une jeune fille qui a deja
beaucoup pleure. Eut-elle ete plus heureuse en continuant sa vie
primitive?... Mais _il etait ecrit_ qu'elle en sortirait, parce qu'_il
fallait_ qu'elle fut changee en un etre pensant et que son orbite et la
votre vinssent un jour a se croiser. Oh! qui nous dira le pourquoi, la
raison superieure de ces rencontres, ou les ames s'effleurent a peine et
que pourtant elles n'oublient plus. Car, vous aussi, Andre, vous ne
m'oublierez plus..."

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
.


Elle etait lasse d'ecrire. Et d'ailleurs le passage du bey avait mis la
deroute dans sa memoire.

Que faire, pour terminer ce dernier jour? Ah! le jardin! le cher jardin,
si impregne de ses jeunes reves: c'est la qu'elle irait jusqu'au soir...
Tout au fond, certain banc, sous les platanes centenaires, contre le
vieux mur tapisse de mousse: c'est la qu'elle s'isolerait jusqu'a la
tombee de ce jour d'avril, qui lui semblait le dernier de sa vie. Et
elle sonna Kondja-Gul, pour faire donner le signal qu'exigeait sa venue:
aux jardiniers, cochers, domestiques males quelconques, ordre de
disparaitre des allees pour ne point profaner par leurs regards la
petite deesse, qui entendait se promener la sans voile...

Mais non, reflexion faite, elle ne descendait pas; car il y aurait
toujours la rencontre possible des eunuques, des servantes, tous avec
leurs sourires de circonstance a la mariee, et elle serait dans
l'obligation, devant eux, d'avoir l'air ravi, puisque l'etiquette
l'exige en pareil cas. Et puis, l'exasperation de voir ces preparatifs
de fete, ces tables dressees sous les branches, ces beaux tapis jetes
sur la terre...

Alors, elle se refugia dans un petit salon, voisin de sa chambre, ou
elle avait son piano d'Erard. A la musique aussi, il fallait dire adieu,
puisque, de piano, il n'y en aurait point, dans sa nouvelle demeure. La
mere du jeune bey,--_une 1320_ (1), ainsi que les dames vieux jeu sont
designees, par les petites fleurs de culture intensive ecloses dans la
Turquie moderne,--une pure 1320 avait, non sans defiance, permis la
bibliotheque de livres nouveaux en langue occidentale, et les revues a
images; mais le piano l'avait visiblement choquee, et on n'osait plus
insister. (Elle etait venue plusieurs fois, cette vieille dame, faire
visite a la fiancee, l'accablant de petites chatteries, de petits
compliments demodes qui l'agacaient, et la devisageant toujours avec une
attention soutenue, pour ensuite la mieux decrire a son fils.) Donc,
plus de piano, dans sa maison de demain, la-bas en face, de l'autre cote
du golfe, au coeur meme du Vieux-Stamboul... Sur le clavier, ses petites
mains nerveuses, rapides, d'ailleurs merveilleusement exercees et
assouplies, se mirent a improviser d'abord de vagues choses
extravagantes, sans queue ni tete, accompagnees de claquements secs,
chaque fois que les trop grosses bagues heurtaient les bemols ou les
dieses. Et puis elle les ota, ces bagues, et, apres s'etre recueillie,
commenca de jouer une tres difficile transcription de Wagner par Liszt,
alors, peu a peu elle cessa d'etre celle qui epousait demain le
capitaine Hamdi-Bey, aide de camp de Sa Majeste Imperiale; elle fut la
fiancee d'un jeune guerrier a longue chevelure, qui habitait un chateau
sur des cimes, dans l'obscurite des nuages au-dessus d'un grand fleuve
tragique; elle entendit la symphonie des vieux temps legendaires, dans
les profondes forets du Nord...

(1) Autrement dit une personne qui n'admet que les dates de l'hegire, au
lieu d'employer le calendrier europeen.

Mais quand elle eut cesse de jouer, quand tout cela se fut eteint avec
les dernieres vibrations des cordes, elle remarqua les rayons du soleil,
deja rouges, qui entraient presque horizontalement a travers les
eternels quadrillages des fenetres. C'etait bien le declin de ce jour,
et l'effroi la prit tout a coup a l'idee d'etre seule,--comme elle
l'avait souhaite cependant,--pour cette derniere soiree. Vite elle
courut chez sa grand-mere, solliciter une permission qu'elle obtint, et
vite elle ecrivit a ses cousines, leur demandant comme en detresse de
venir coute que coute lui tenir compagnie;--mais rien qu'elle deux,
pas les autres petites demoiselles d'honneur campees dans leur chambre;
rien qu'elles deux, Zeyneb et Melek, ses amies d'election, ses
confidentes, ses soeurs d'ame. Elle craignait que leur mere ne permit
pas, a cause des autres invitees; elle craignait que l'heure ne fut trop
tardive, le soleil trop bas, les femmes turques ne sortant plus quand il
est couche. Et, de sa fenetre grillee, elle regardait le vieil Ismael
qui courait porter le message.

Depuis quelques jours, meme vis-a-vis de ses cousines qui en avaient de
la peine, elle etait muette sur les sujets graves, elle etait muree et
presque hautaine; meme vis-a-vis de ces deux-la, elle gardait la pudeur
de sa souffrance, mais a present elle ne pouvait plus; elle les voulait,
pour pleurer sur leur epaule.

Comme il baissait vite, ce soleil du dernier soir! Auraient-elles le
temps d'arriver? Au-dessus de la rue, pour voir de plus loin, elle se
penchait autant que le permettaient les grilles et les chassis de bois
dissimulateurs. C'etait maintenant "l'heure pourpre des soirs de
bataille", comme elle disait dans son journal d'enfant, et des idees de
fuite, de revolte ouverte bouleversaient sa petite tete indomptable et
charmante... Pourtant, quelle immobilite sereine, quel calme fataliste
et resigne, dans ses entours! Un parfum d'aromates montait de ce grand
bois funeraire, si tranquille devant ses fenetres,--parfum de la
vieille terre turque immuable, parfum de l'herbe rase et des tres
petites plantes qui s'etaient chauffees depuis le matin au soleil
d'avril. Les verdures noires des arbres, detachees sur le couchant qui
prenait feu, etaient comme percees de part en part, comme criblees par
la lumiere et les rayons. Des dorures anciennes brillaient ca et la, aux
couronnements de ces bornes tombales, que l'on avait plantees au hasard
dans beaucoup d'espace, que l'on avait clairsemees sous les cypres. (En
Turquie, on n'a pas l'effroi des morts, on ne s'en isole point; au coeur
meme des villes, partout, on les laisse dormir.) A travers ces choses
melancoliques des premiers plans, entre ces gerbes de feuillage sombre
qui se tenaient droites comme des tours, dans les intervalles de tout
cela, les lointains apparaissaient, le grand decor incomparable: tout
Stamboul et son golfe, dans leur plein embrasement des soirs purs. En
bas, tout a fait en bas, l'eau de la Corne-d'Or, vers quoi devalaient
ces proches cimetieres, etait rouge, incandescente comme le ciel; des
centaines de caiques la sillonnaient,--va-et-vient seculaire, a la
fermeture des bazars,--mais, de si haut, on n'entendait ni le
bruissement de leur sillage, ni l'effort de leurs rameurs; ils
semblaient de longs insectes, defilant sur un miroir. Et la rive d'en
face, cette rive de Stamboul, changeait a vue d'oeil; toutes les maisons
avoisinant la mer, tous les etages inferieurs du prodigieux amas,
venaient de s'estomper et comme de fuir, sous cette perpetuelle brume
violette du soir, qui est de la buee d'eau et de la fumee; Stamboul
changeait comme un mirage; rien ne s'y detaillait plus, ni le
delabrement, ni la misere, ni la laideur de quelques modernes batisses;
ce n'etait maintenant qu'une silhouette, d'un violet profond lisere
d'or, une colossale decoupure de ville toute de fleches et de domes,
posee debout, en ecran pour masquer un incendie du ciel. Et les memes
voix qu'a midi, les voix claires, les voix celestes se reprenaient a
chanter dans l'air, appelant les Osmanlis fideles au quatrieme office du
jour: _le soleil se couchait_.

Alors la petite prisonniere, malgre elle un peu calmee cependant par
tant de paix magnifique, s'inquietait davantage de Melek et de Zeyneb.
Reussiraient-elles a lui arriver, malgre l'heure tardive?... Plus
attentivement elle regardait au bout de ce chemin, que bordaient d'un
cote les vieilles demeures grillees, de l'autre le domaine delicieux des
morts...

Ah! elles venaient!... C'etaient elles, la-bas, ces deux minces fantomes
noirs sans visage, sortis d'une grande porte morose, et qui se hataient,
escortes de deux negres a long sabre... Bien vite decidees, bien vites
pretes, les pauvres petites!... Et de les avoir reconnues, accourant
ainsi a son appel d'angoisse, elle sentit ses yeux s'embrumer; des
larmes, mais cette fois des larmes douces, coulerent sur sa joue.

Des qu'elles entrerent, relevant leurs tristes voiles, la mariee se jeta
en pleurant dans leurs bras/

Toutes deux la serrerent contre leur jeune coeur avec la plus tendre
pitie:

"Nous nous en doutions, va, que tu n'etais pas heureuse... Mais tu ne
voulais rien nous dire... T'en parler, nous n'osions pas... Depuis
quelques jours, nous te trouvions si cachee avec nous, si froide.

--Eh! vous savez bien comment je suis... C'est stupide, j'ai honte que
l'on me voie souffrir..."

Et elle pleurait maintenant a sanglots.

"Mais pourquoi n'as-tu pas dit "non", ma cherie?

--Ah! j'ai deja dit "non" tant de fois!... Elle est trop longue, a ce
qu'il parait, la liste de ceux que j'ai refuses!... Et puis, songez
donc: vingt-deux ans, j'etais presque une vieille fille... D'ailleurs,
celui-la ou un autre, qu'importe, puisqu'il faudra toujours finir par en
epouser un!"

Naguere, elle avait entendu des amies a elle parler ainsi, la veille de
leur mariage; leur passivite l'avait ecoeuree, et voici qu'elle
finissait de meme... "Puisque ce ne sera pas celui que j'aurais choisi
et aime, disait l'une, n'importe qu'il s'appelle Mehmed ou Ahmed!
N'aurai-je pas des enfants, pour me consoler de sa presence?" Une autre,
une toute jeune, qui avait accepte le premier pretendant venu, s'en
etait excusee en ces termes: "Pourquoi pas le premier au lieu du
suivant, que je ne connaitrais du reste pas davantage?... Que dire pour
le refuser?... Et puis, quelle histoire, pense donc, ma chere!..." Ah!
non, l'apathie de ces petites-la lui avait semble incomprehensible, par
exemple: se laisser marier comme des esclaves!... Et voici qu'elle-meme
venait de consentir a un marche pareil, et c'etait demain, le jour
terrible de l'echeance. Par lassitude de toujours refuser, de toujours
lutter, elle avait, comme les autres, fini par dire ce _oui_ qui l'avait
perdue, au lieu du _non_ qui l'aurait sauvee, au moins pour quelque
temps encore. Et a present, trop tard pour se reprendre, elle arrivait
tout au bord de l'abime: c'etait demain!

Maintenant elles pleuraient ensemble, toutes les trois; elles pleuraient
les larmes qui avaient ete contenues pendant bien des jours par la
fierte de l'epousee; elles pleuraient les larmes de la grande
separation, comme si l'une d'elles allait mourir...

Melek et Zeyneb, bien entendu, ne rentreraient pas ce soir chez elles,
mais coucheraient ici, chez leur cousine, comme c'est l'usage quand on
se visite a la tombee de la nuit, et comme elles l'avaient deja fait
constamment depuis une dizaine d'annees. Toujours ensemble, les trois
jeunes filles, comme d'inseparables soeurs, elles s'etaient habituees a
dormir le plus souvent de compagnie, chez l'une ou chez l'autre, et
surtout ici, chez la Circassienne.

Mais cette fois, quand les esclaves, sans meme demander les ordres,
eurent acheve d'etendre sur les tapis les matelas de soie des invitees,
toutes trois, demeurees seules, eurent le sentiment d'etre reunies pour
une veillee funeraire. Elles avaient demande et obtenu la permission de
ne pas descendre se mettre a table, et un negre imberbe, a figure de
macaque trop gras, venait de leur apporter, sur un plateau de vermeil,
une dinette qu'elles ne songeaient pas a toucher.

En bas, dans la salle a manger, leur commune aieule, le pacha, pere de
la mariee, et mademoiselle Bonneau de Saint-Miron, soupaient sans
causerie, dans un silence de catastrophe. L'aieule, plus que jamais
outree par l'attitude de la fille de sa fille, savait bien a qui s'en
prendre, accusait l'education nouvelle et l'institutrice; cette petite,
nee de son sang d'impeccable musulmane, et puis devenue une sorte
d'enfant prodigue dont on n'esperait meme plus le retour aux traditions
hereditaires, elle l'aimait bien quand meme, mais elle avait toujours
cru devoir se montrer severe, et aujourd'hui, devant cette rebellion
sourde, incomprehensible, elle voulait encore exagerer la froideur et la
durete. Quant au pacha, lui, qui avait de tout temps comble et gate son
enfant unique comme une sultane des _Mille et une Nuit_, et qui en avait
recu en echange une si douce tendresse, il ne comprenait pas mieux que
sa vieille belle-mere 1320, et il s'indignait aussi; non, c'etait trop,
ce dernier caprice: faire sa petite martyre, parce que, le moment venu
de lui donner un maitre, on lui avait choisi un joli garcon, riche, de
grande famille, et en faveur aupres de Sa Majeste Imperiale!... Et enfin
la pauvre institutrice, qui au moins se sentait innocente de ces
fiancailles, qui avait toujours ete la confidente et l'amie, s'etonnait
douloureusement en silence: puisque son eleve si chere l'avait fait
revenir dans la maison pour le mariage, pourquoi ne voulait-elle pas de
sa compagnie, la-haut chez elle, pour le dernier soir?...

Mais non, les trois petites fantasques - ne croyant pas d'ailleurs lui
faire tant de peine - avaient desire etre seules, la veille d'une telle
separation.

Finies a jamais, leurs soirees rien qu'a elles trois, dans cette chambre
qui serait inhabitee demain et a laquelle il fallait dire adieu... Pour
que ce fut moins triste, elles avaient allume toutes les bougies des
candelabres, et la grande lampe en colonne,--dont l'abat-jour, suivant
une mode encore nouvelle cette annee-la, etait plus large qu'un parasol
et fait de petales de fleurs. Et elles continuaient de passer en revue,
de ranger, ou parfois de detruire mille petites choses qu'elles avaient
longtemps gardees comme des souvenirs tres precieux. C'etaient de ces
gerbes de fils d'argent ou de fils d'or qu'il est d'usage de mettre dans
la chevelure des mariees, et que les demoiselles d'honneur conservent
ensuite jusqu'a ce que vienne leur tour; il y en avait ca et la, qui
brillaient, accrochees par des noeuds de ruban aux frontons des glaces,
aux parois blanches de la chambre, et elles evoquaient les jolis et
pales visages d'amies qui souffraient, ou qui etaient mortes. C'etaient,
dans une armoire, des poupees que jadis on aimait tendrement; des jouets
brises, des fleurs dessechees, de pauvres petites reliques de leur
enfance, de leur prime jeunesse passee en commun, entre les murs de
cette vieille demeure. Il y avait aussi, dans des cadres presque tous
peints ou brodes par elles-memes, des photographies de jeunes femmes des
ambassades, ou bien de jeunes musulmanes _en robe du soir_--que l'on
eut prises pour des Parisiennes elegantes, sans le petit griffonnage en
caracteres arabes inscrit au bas: pensee ou dedicace. Enfin il y avait
d'humbles bibelots, gagnes les precedents hivers a ces loteries de
charite que les dames turques organisent pendant les veillees du
Rhamazan, ils n'avaient pas l'ombre de valeur, ceux-la, mais ils
rappelaient des instants ecoules de cette vie, dont la fuite sans retour
constituait leur grand sujet d'angoisse... Quant aux cadeaux de la
corbeille, dont quelques-uns etaient somptueux et que mademoiselle
Esther Bonneau avait ranges en exposition dans un salon voisin, elles
s'en souciaient comme d'une guigne.

La revue melancolique a peine terminee, on entendit encore, au-dessus de
la maison, resonner les belles voix claires: elles appelaient les
fideles a la cinquieme priere de ce jour.

Alors les jeunes filles, pour mieux les entendre, vinrent s'asseoir
devant une fenetre ouverte, et, la, on respirait la fraicheur suave de
la nuit, qui sentait le cypres, les aromates et l'eau marine. Ouverte,
leur fenetre, mais grillee, il van sans dire, et, en plus de ses
barreaux en fer, defendue par les eternels quadrillages de bois sans
lesquels aucune femme turque n'a le droit de regarder a l'exterieur. Les
voix aeriennes continuaient de chanter alentour, et au loin, d'autres
semblaient repondre, quantite d'autres qui tombaient des hauts minarets
de Stamboul et traversaient le golfe endormi, portees par les sonorites
de la mer; on eut dit meme que c'etait en plein ciel, cette soudaine
exaltation des voix pures qui vous appelaient, en vocalises tres legeres
venant de tous les cotes a la fois.

Mais ce fut de courte duree, et quand tous les muezzins eurent lance,
aux quatre vents chacun, la phrase religieuse de tradition immemoriale,
un grand silence tout a coup y succeda. Stamboul maintenant, dans les
intervalles des cypres tout noirs et tout proches, se decoupait en
bleuatre sur le ciel impregne d'une vague lumiere de lune, un Stamboul
vaporeux, agrandi encore, un Stamboul aux coupoles tout a fait geantes,
et sa silhouette seculaire, inchangeable, etait ponctuee de feux sans
nombre qui se refletaient dans l'eau du golfe. Elles admiraient, les
jeunes filles, a travers les mille petits losanges des boiseries
emprisonnantes; elles se demandaient si ces villes celebres d'Occident
(qu'elles ne connaissaient que par des images et qu'elles ne verraient
jamais puisque les musulmanes n'ont point le droit de quitter la
Turquie), si Vienne, Paris, Londres pouvaient donner une pareille
impression de beaute et de grandeur. Il leur arrivait aussi de passer
leurs doigts au-dehors, par les trous du quadrillage, comme les captives
s'amusent toujours a faire, et une folle envie les prenait de voyager,
de connaitre le monde,--ou rien que de se promener une fois, par une
belle nuit comme celle-ci, dans les rues de Constantinople,--ou meme
seulement d'aller jusque dans ce cimetiere, sous leur fenetre... Mais,
le soir, une musulmane n'a point le droit de sortir...

Le silence, l'absolu silence enveloppait par degres leur vieux quartier
de Khassim-Pacha, aux maisons closes. Tout se figeait autour d'elles. La
rumeur de Pera,--ou il y a une vie nocturne comme dans les villes
d'Europe,--mourait bien avant d'arriver ici. Quant aux voix stridentes
de tous ces paquebots, qui fourmillent la-bas devant la Pointe-du-
Serail, on en est toujours delivre meme avant l'heure de la cinquieme
priere, car la navigation du Bosphore s'arrete quand il fait noir. Dans
ce calme oriental, que ne connaissent point nos villes, un seul bruit de
temps en temps s'elevait, bruit caracteristique des nuits de
Constantinople, bruit qui ne ressemble a aucun autre, et que les Turcs
des siecles anterieurs ont du connaitre tout pareil: tac, tac, tac, tac!
sur les vieux paves; un tac, tac amplifie par la sonorite funebre des
rues ou ne passait plus personne. C'etait le veilleur du quartier, qui,
au cours de sa lente promenade en babouches, frappait les pierres avec
son lourd baton ferre. Et dans le lointain, d'autres veilleurs
repondaient en faisant de meme; cela se repercutait de proche en
proche, par toute la ville immense, d'Eyoub aux Sept-Tours, et, le long
du Bosphore, de la Marmara a la Mer Noire, pour dire aux habitants:
"Dormez, dormez, nous sommes la, nous, l'oeil au guet jusqu'au matin,
epiant les voleurs ou l'incendie."

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