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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Les desenchantees

P >> Pierre Loti >> Les desenchantees

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DJENANE."


Andre repondit:

"Il ne vous reste plus grand-chose a decouvrir, allez derriere mes yeux
"froids et clairs". Je sais bien moins ce qui se passe derriere les
votres, chere petite enigme....

Vous me la reprochez toujours, ma maniere silencieuse et fermee: c'est
que j'ai trop vecu, voyez-vous; quand il vous en sera arrive autant,
vous comprendrez mieux....

Et si vous croyez que vous n'avez pas ete glaciale, vous, hier, au
moment de nous quitter...!

Donc, a demain soir quatre heures, au triste quai de Galata. Dans ce
tohubohu des departs, je veillerai bien; je n'aurai d'autre
preoccupation, je vous assure, que de ne pas manquer le passage de votre
chere silhouette noire,... puisque c'est tout ce que vous me laissez le
droit de regarder encore..... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

ANDRE.





LIII


Le jeudi 30 novembre est arrive, prompt et sans merci, comme arriveront
empressees toutes les dates decisives ou fatales, non seulement pour
chacun de nous celle ou il faudra mourir, mais celles apres qui verront
tomber les derniers de notre generation, finir l'Islam et disparaitre
nos races au declin, puis celles encore qui ameneront la consommation
des Temps, l'aneantissement et l'oubli des tourbillons de soleils dans
les souveraines Tenebres....

Vite, vite il est arrive ce jeudi 30 novembre, date quelconque et
inapercue pour la majorite des etres si divers que Constantinople voit
s'agiter dans ses foules; mais, pour Djenane, pour Andre, date marquant
un de ces tournants brusques ou la vie change.

A l'aube froide et grise, tous deux s'eveillerent presque en meme temps,
tous deux sous le meme ciel, dans la meme ville pour quelques heures
encore, separes seulement par un ravin empli d'habitations humaines et
par un bois de cypres empli de morts,--mais en realite tres loin l'un
de l'autre a cause d'invisibles barrieres. Lui, fut saisi par
l'impression du depart, des qu'il rouvrit les yeux, car il n'habitait
plus sa maison, mais campait a l'hotel; il s'y etait du reste perche le
plus haut possible, pour fuir le tapage d'en bas, les casquettes des
globe-trotters d'Amerique et les elegances des aigrefins de Syrie; et
surtout pour avoir vue encore sur Stamboul, avec Eyoub au lointain.

Et tous deux, Djenane et Andre, interrogerent d'abord l'horizon,
l'epaisseur des nuees, la direction du vent d'automne, l'un de sa
fenetre largement ouverte, l'autre a travers l'oppressant, l'eternel
quadrillage de bois ou s'emprisonnent les harems.

Ils avaient souhaite pour ce jour un temps lumineux et le rayonnement
nostalgique de ce soleil d'arriere-saison, qui parfois vient epandre sur
Stamboul une tiedeur de serre. Lui, c'etait pour emporter, dans ses yeux
avides et affoles de couleur, une derniere vision magnifique de la ville
aux minarets et aux coupoles.

Elle, c'etait pour etre plus sure de reussir a l'apercevoir encore une
fois, de ce quai de Galata, en passant le long de son navire en
partance,--car autrement, rien ne lui causait plus intime melancolie
que ces pales illuminations roses des beaux soirs de novembre, et depuis
longtemps elle s'etait dit que s'il fallait, apres qu'il serait parti
pour jamais, rentrer s'ensevelir chez soi par un de ces couchers de
soleil languides et tout en or, ce serait plus intolerable que sous la
morne tombee des crepuscules pluvieux. Mais voila, par temps de pluie
tout deviendrait plus complique et plus incertain: quel pretexte
inventer alors pour une promenade, comment echapper a l'espionnage
redouble des eunuques noirs et des servantes?...

Or, la pluie s'annoncait, a n'en pas douter, pour tout le jour. Un ciel
obscur, remue et tourmente par le vent de Russie; de gros nuages qui
couraient bas, presque a toucher la terre, entenebrant les lointains et
inondant toutes choses; du froid et de la mouillure.

Et Zeyneb aussi, par sa fenetre aux vitres ouvertes, regardait le ciel,
indifferente a sa propre conservation, aspirant longuement l'humidite
glacee des hivers de Constantinople, qui deja l'annee precedente avait
developpe dans sa poitrine les germes de la mort. Puis tout a coup il
lui sembla qu'elle gaspillait les minutes utiles; ce n'etait pourtant
que ce soir a quatre heures, le depart d'Andre, mais elle ne se tint pas
d'aller chez Djenane, comme elle l'avait promis hier; toutes deux
avaient a revoir ensemble leurs plans, a combiner de plus infaillibles
ruses, afin de passer bien exactement a l'heure voulue sur ce quai des
paquebots. Il demeurait encore la pour presque un jour, lui; donc,
l'agitation causee par sa presence, le trouble et le danger continuaient
de les soutenir; elles se sentaient actives et febriles; tandis
qu'apres, oh! apres ce serait la replongee soudaine dans ce calme ou il
n'y aurait plus rien....

Pour Andre au contraire, la journee commencait dans la melancolie plutot
tranquille. L'immense lassitude d'avoir tant vecu, tant aime et tant de
fois dit adieu, endormait decidement son ame a l'heure de ce depart, que
d'avance il s'etait represente plus cruel. Avec surprise, presque avec
remords, il constatait deja en soi-meme une sorte de detachement avant
d'etre en route.... "D'ailleurs il fallait couper court, se disait-il;
quand je serai loin, tout ira mieux pour elle; tout s'arrangera, helas!
sous les caresses de Hamdi....

Mais quel ciel decevant, pour le dernier jour! Il avait compte, dans une
flanerie triste et douce au soleil de novembre, aller encore jusqu'a
Stamboul. Mais non, impossible, avec ce temps d'hiver; ce serait finir
sur des images trop decolorees.... Il ne passerait donc pas les ponts, -
- plus jamais,--et resterait dans ce Pera insipide et crotte, a
s'ennuyer en attendant l'heure.


Deux heures, temps de quitter l'hotel pour se diriger vers la mer. Avant
de descendre, il y eut cependant l'infinie tristesse du dernier regard
jete de la fenetre, vers cet Eyoub et ces grands champs des morts que
l'on n'apercevrait plus d'en bas, ni de Galata, ni de nulle part: tout
au loin, dans le brouillard, au-dela de Stamboul, quelque chose comme
une criniere noire dressee sur l'horizon, une criniere de mille cypres
que, malgre la distance, on voyait aujourd'hui remuer, tant le vent les
tourmentait....

Apres qu'il eut regarde, il descendit donc vers ce quartier bas de
Galata, toujours encombre d'une vile populace Levantine, qui est la
partie de Constantinople la plus ulceree par le perpetuel contact des
paquebots, et par les gens qu'ils amenent, et par la pacotille moderne
qu'ils vomissent sans treve sur la ville des Khalifes.

Ciel sombre, ruelles feutrees de boue gluante, cabarets immondes
empestant la fumee et l'alcool anise des Grecs, cohue de portefaix en
haillons, et troupes de chiens galeux.--De tout cela, le soleil
magicien parvient encore a faire de la beaute, parfois; mais
aujourd'hui, quelle derision, sous la mouillure de l'hiver!


Quatre heures maintenant; on sent deja baisser le jour de novembre
derriere l'epaisseur des nuages. C'est l'heure officielle du depart,--
et l'heure aussi ou doit passer lentement la voiture de Djenane pour le
grand adieu. Andre, sa cabine choisie, ses bagages places, se tient a
l'arriere sur la dunette, entoure d'aimables gens des ambassades qui
sont venus pour le conduire, tantot distrait de ce qu'on lui dit par
l'attente de cette voiture, tantot oubliant un peu celles qui vont
passer, pour repondre en riant a ceux qui lui parlent.

Le quai, comme toujours, est bonde de monde. Il ne pleut plus. L'air est
plein du bruit des machines, des treuils a vapeur, et des appels, des
cris lances par les portefaix ou les matelots, en toutes les langues du
Levant. Cette foule mouillee, qui hurle et se coudoie, c'est un meli-
melo de costumes turcs et de loques europeennes, mais les fez bien
rouges sur toutes les tetes font quand meme l'ensemble encore oriental.
Le long de la rue, derriere tout ce monde, les cafes regorgent de
Levantins, des figures coiffees de bonnets rouges garnissent chaque
fenetre de ces maisons en bois, perpetuellement remplies de musiquettes
orientales et de fumees de narguiles. Et ces gens regardent, comme
toujours, le paquebot en partance. Mais, au-dela de ce quartier
interlope, de cette bigarrure de costumes et de ce bruit, au-dela,
separe par les eaux d'un golfe qui supporte une foret de navires, le
grand Stamboul erige ses mosquees dans la brume; sa silhouette toujours
souveraine ecrase les laideurs proches, domine de son silence le
grossier tumulte....

Ne viendront-elles pas, les pauvres petites ?... Voici qu'Andre les
oublie presque, dans cette griserie inevitable des departs, occupe qu'il
est a distribuer des poignees de main, a repondre a des propos
d'insouciante gaiete. Et puis, il n'est plus bien certain si c'est lui
en personne qui s'en va: tant de fois il est monte sur ces memes
paquebots, en face de ce meme quai et de ces memes foules, venant
reconduire ou recevoir des amis, comme c'est l'usage a Constantinople.
Du reste, cette ville de Stamboul, profilee la-bas, est tellement
sienne, presque sa ville a lui depuis plus d'un quart de siecle; est-ce
possible qu'il la quitte bien reellement? Non, il lui semble que demain
il y retournera comme d'habitude, retrouvant les endroits si familiers
et les visages si connus....

Cependant le second coup de la cloche du depart acheve de sonner; les
amis qui le reconduisaient s'en vont, la dunette se vide; ceux-la seuls
qui doivent prendre la mer restent en face les uns des autres et
s'observent.--Il n'y a pas a dire, il a tinte un peu lugubrement, ce
second coup de cloche, le dernier,--et Andre alors se ressaisit....

Ah! cette voiture la-bas, ce doit etre cela. Un coupe de louage,--bien
quelconque, mais elle l'avait annonce tel,--et qui avance avec plus de
lenteur encore que l'encombrement ne l'exigerait. Il va passer tout
pres; la glace est baissee; la-dedans ce sont bien deux femmes voilees
de noir.... Et l'une souleve brusquement son voile. Djenane!... Djenane
qui a voulu etre vue; Djenane qui le regarde, la duree d'une seconde,
avec une de ces expressions d'angoisse qui ne peuvent plus s'oublier
jamais....

Ses yeux resplendissaient au milieu de ses larmes; mais deja ils n'y
sont plus.... Le voile est retombe, et cette fois Andre a senti que
c'etait quelque chose de definitif et d'eternel, comme lorsqu'on vous
cache une figure aimee sous le couvercle d'un cercueil.... Elle ne s'est
point penchee a la portiere, elle n'a pas fait un adieu de la main, pas
un signe; rien que ce regard, qui suffisait du reste pour mettre une
femme turque en danger grave. Et maintenant le coupe de louage continue
lentement sa marche, il s'eloigne a travers la foule pressee....

Cependant ce regard-la vient de penetrer plus avant dans le coeur
d'Andre que toutes les paroles et toutes les lettres. Sur le quai, ces
groupes de gens, qui lui disent adieu de la main ou du chapeau,
n'existent plus pour lui; il n'y a au monde a present que cette voiture
la-bas, qui s'en retourne lentement vers un harem. Et ses yeux, qui
voudraient au moins la suivre, tout a coup s'embrument, voient les
choses comme oscillantes et troubles....

Mais quoi? alors, c'est qu'il reve! La voiture, qui cheminait toujours
au pas, on dirait qu'elle s'eloigne rapidement quand meme, et dans un
sens different de celui ou les chevaux marchent! Elle s'en va par le
travers, comme une image que l'on emporte, et tout s'en va avec elle,
les gens, ce grouillement de peuple, les maisons, la ville.... Ah! c'est
le paquebot qui est parti!... Sans un bruit, sans une secousse, sans
qu'on ait entendu tourner son helice.... La pensee ailleurs, il n'y
avait pas pris garde.... Le grand paquebot, entraine par des
remorqueurs, s'eloigne du quai sans qu'on le sente remuer; on dirait que
c'est le quai qui fuit, qui se derobe tres vite, avec sa laideur, avec
ses foules, tandis que le grand Stamboul, etant plus haut et plus
lointain, ne bouge pas encore. La clameur des voix se perd, on ne
distingue plus les mains qui disent adieu,--ni la caisse noire de
cette voiture, au milieu des mille points rouges qui sont des fez turcs.

Toujours sans que rien n'ait semble remuer a bord, et dans un silence
presque soudain que l'on n'attendait pas, Stamboul lui-meme commence de
s'estomper sous le brouillard et le crepuscule; toute cette Turquie
s'efface, avec une sorte de majeste funebre, dans le lointain,--
bientot dans le passe.

Et Andre ne cesse de regarder, aussi longtemps qu'un vague contour de
Stamboul reste dessine au fond des grisailles du soir. Pour lui, de ce
cote-la de l'horizon, persiste un charme d'ames et de formes feminines,
--de celles qui s'en allaient tout a l'heure dans cette voiture, et des
autres deja dissoutes par la mort....


La tombee de la nuit, dans la Marmara....

Andre songe: "A cette heure-ci, elles viennent d'arriver chez elles." Et
il se represente ce qu'a du etre leur trajet de retour, puis leur
rentree a la maison sous des regards inquisiteurs, et enfin leur
enfermement, leur solitude ce meme soir....

On est encore tout pres: ce phare, qui vient de s'allumer a petite
distance, et brille sur l'obscurite de la mer, c'est celui de la Pointe-
du-Serail. Mais Andre a l'impression d'etre deja infiniment loin; ce
depart a tranche comme d'un coup de hache les fils qui reliaient sa vie
turque a l'heure presente, et alors cette periode, en realite si proche
mais qui n'est plus retenue par rien, se detache, tombe, tombe tout a
coup au fond de l'abime ou s'aneantissent les choses absolument
passees....





LIV


A son arrivee en France, il recut ces quelques mots de Djenane:

"Quand vous etiez dans notre pays, Andre, quand nous respirions le meme
air, il semblait encore que vous nous apparteniez un peu. Mais a present
vous etes perdu pour nous; tout ce qui vous touche, tout ce qui vous
entoure nous est inconnu,... et de pus en plus votre coeur, votre pensee
distraite nous echappent. Vous fuyez,--ou plutot c'est nous qui
palissons, jusqu'a disparaitre bientot. C'est affreux de tristesse.

Quelque temps encore votre livre vous obligera de vous souvenir. Mais
apres ?... J'ai cette grace a vous demander: vous m'en enverrez tout de
suite les premiers feuillets manuscrits, n'est-ce pas? Hatez-vous. Ils
ne me quitteront jamais; _ou que j'aille, meme dans la terre_, je les
emporterai avec moi.... Oh! la triste chose que le roman de ce roman: il
est aujourd'hui le seul terrain ou je me sente sure de vous rencontrer;
il sera demain tout ce qui survivra d'une periode a jamais finie....

DJENANE."


Andre aussitot envoya les feuillets demandes. Mais plus de reponse, plus
rien pendant cinq semaines, jusqu'a cette lettre de Zeyneb:

"Khassim-Pacha, le 13 Zilkada 1323.

Andre, c'est demain matin que l'on doit conduire notre chere Djenane a
Stamboul, dans la maison de Hamdi Bey une seconde fois, avec le
ceremonial usite pour les mariees. Tout a ete conclu singulierement
vite, toutes les difficultes aplanies; les deux familles ont combine
leurs demarches aupres de Sa Majeste Imperiale pour que l'irade de
separation fut rapporte; elle n'a eu personne pour la defendre.

Hamdi Bey lui a envoye aujourd'hui les plus magnifiques gerbes de roses
de Nice; mais ils ne se sont pas meme revus encore, car elle avait
charge Emire Hanum de lui demander comme seule grace d'attendre apres la
ceremonie de demain. Elle a ete comblee de fleurs, si vous pouviez voir
sa chambre, ou vous etes entre une fois, elle a voulu les y faire porter
toutes, et on dirait un jardin d'enchantement.

Ce soir, je l'ai trouvee stupefiante de calme, mais je sens bien que ce
n'est que lassitude et resignation. Dans la matinee de ce jour, ou il
faisait etrangement beau, je sais qu'elle a pu sortir accompagnee
seulement de Kondje-Gul, pour aller aux tombes de Melek et de votre
Nedjibe, et, sur la hauteur d'Eyoub, a ce coin du cimetiere ou ma pauvre
petite soeur vous avait photographies ensemble, vous en souvenez-vous?
Je voulais passer cette derniere soiree aupres d'elle, nous avions fait
ainsi, Melek et moi, la veille de son premier mariage; mais j'ai compris
qu'elle preferait etre seule; je me suis donc retiree avant la nuit, le
coeur meurtri de detresse.

Et maintenant me voila rentree au logis, dans un isolement affreux; je
la sens plus perdue que la premiere fois, parce que mon influence est
suspecte a Hamdi, on me tiendra a l'ecart, je ne la verrai plus.... Je
ne croyais pas, Andre, que l'on pouvait tant souffrir; si vous etiez
quelqu'un qui prie, je vous dirais priez pour moi; je me borne a vous
dire ayez pitie, une grande pitie de vos humbles amies, des deux qui
restent.

ZEYNEB."


"Oh! ne croyez pas qu'elle vous oublie; le 27 Ramazan, notre jour des
morts, elle a voulu que nous allions ensemble a la tombe de votre
Nedjibe, lui porter des fleurs... et nos prieres, ce qui nous reste de
notre foi perdue.... Si vous n'avez pas recu de lettres depuis plusieurs
jours, c'est qu'elle etait souffrante et torturee; mais je sais qu'elle
a l'intention de vous ecrire longuement _ce soir, avant de s'endormir_;
en me quittant, elle me l'a dit.

Z...."





LV


Mais le surlendemain arriva ce faire-part (1) manuscrit, dans lequel
Andre, des qu'il dechira l'enveloppe, crut reconnaitre l'ecriture de
Djavide Hanum:

"Allah!

Feride-Azade-Djenane, fille de Tewfik Pacha Darihan Zade et de Seniha
Hanum Kerissen, vient de mourir ce 14 Zilkada 1323.

Elle etait nee le 22 Redjeb 1297, a Karadjiamir.

Suivant sa volonte, elle a ete inhumee dans le Turbe des veneres Sivassi
d'Eyoub, pour y dormir son dernier sommeil.

Mais ses yeux, qui etaient purs et beaux, se sont rouverts deja, et
Dieu, qui l'a beaucoup aimee, a dirige son regard vers les jardins du
paradis, ou Mahomet, notre prophete, attend ses fideles.

Nous tous qui mourrons, notre priere monte vers toi, o Djenane-Feride-
Azade, et te demande de ne pas nous oublier dans ton appel. Et nous, tes
humbles amies, nous suivrons la voie lumineuse que tu nous auras tracee.

O Djenane-Feride-Azade, que le rahmet (2) d'Allah descende sur toi!

Khassim-Pacha, 15 Zilkada 1323."


Il avait lu avec hate et avec trouble; d'abord la forme orientale de
cette note ne lui etait pas familiere, et puis, tous ces noms differents
qu'avait Djenane, il ne les connaissait pas a premiere vue ils le
deroutaient.... Et il fallut presque des minutes avant qu'il eut bien
irrevocablement entendu qu'il s'agissait d'elle....


(1). En Turquie, on n'envoie point de lettres de faire-part pour les
morts. On avertit les amis eloignes par un entrefilet de journal, ou
une note manuscrite, toujours a peu pres dans la forme ci-dessus. (2).
Rahmet. (La supreme misericorde, le grand pardon divin qui efface tout.)
On dit toujours pour un mort dont le nom est cite: "Allah rahmet
eylesun!" (Dieu lui donne son rahmet!) comme on disait chez nous jadis:
"Que Dieu ait son ame!"





LVI


Une longue lettre de Zeyneb lui parvint trois jours apres, contenant une
enveloppe fermee, sur laquelle son nom, "Andre", avait ete ecrit encore
de la main de Djenane.


LETTRE DE ZEYNEB

"Andre, toutes mes souffrances, toutes mes detresses n'etaient que joie
tant que son sourire les eclairait; tous mes jours noirs s'illuminaient
d'elle: je le comprends a present qu'elle n'y est plus....

Voici une semaine bientot qu'elle est couchee sous de la terre....
Jamais je ne reverrai ses yeux profonds et graves ou son ame paraissait,
jamais je n'entendrai plus sa voix, ni son rire d'enfant; tout sera
morne autour de moi jusqu'a la fin: Djenane est couchee dans la
terre.... Je ne le crois pas encore, Andre, et pourtant j'ai touche ses
petites mains froides, j'ai vu son sourire fige, ses dents nacrees entre
ses levres de marbre.... C'est moi qui suis allee pres d'elle la
premiere, qui ai pris la supreme lettre qu'elle avait ecrite, la lettre
pour vous, froissee et tordue entre ses doigts.... Je ne le crois pas
encore, et pourtant je l'ai vue raidie et blanche; j'ai tenu dans mes
mains ses mains de morte.... Je ne le crois pas, mais cela est, et je
l'ai vu, et j'ai vu son cercueil enveloppe du Valide-Chale, avec un
voile vert de la Mecque, et j'ai entendu l'Imam dire pour elle la priere
des morts....

Jeudi, ce jour meme ou nous devions la reconduire a Hamdi Bey, j'ai recu
un mot a l'aube, avec une clef de sa chambre.... (Cette serrure qu'elle
etait si contente d'avoir obtenue, vous vous rappelez?) C'est Kondja-Gul
qui m'apportait cela, et pourquoi de si bonne heure?... J'avais de
l'effroi deja en dechirant l'enveloppe.... Et j'ai lu: "Viens, tu me
trouveras morte. Tu entreras la premiere et seule dans ma chambre; pres
de moi tu chercheras une lettre; tu la cacheras dans ta robe, et ensuite
tu l'enverras a mon ami.

Et j'y suis allee en courant, je suis entree seule dans cette
chambre.... Oh! Andre, l'horreur d'entrer la.... L'horreur du premier
regard jete la-dedans!... Ou serait-elle? Dans quelle pose,... tombee,
couchee?... Ah! la, dans ce fauteuil, devant son bureau, cette tete
renversee, toute blanche, qui avait l'air de regarder le jour levant....
Et je ne devais pas appeler, pas crier.... Non, la lettre, je devais
chercher la lettre.... Des lettres, j'en voyais cinq ou six cachetees
sur ce bureau pres d'elle; sans doute ses adieux, Mais il y avait aussi
des feuillets epars, ce devait etre ca, avec cette enveloppe prete qui
portait votre nom.... Et le dernier feuillet, celui que vous verrez
froisse, je l'ai pris dans sa main gauche qui le tenait, crispee....
J'ai cache tout cela, et, quand j'ai eu fait comme elle voulait, alors
seulement j'ai crie de toute ma voix, et on est venu....

Djenane, mon unique amie, ma soeur.... Pour moi, il n'y a plus rien, en
dehors d'elle, apres elle, ni joie, ni tendresse, ni lumiere du jour;
elle a tout emporte au fond de sa tombe, ou se dressera bientot une
pierre verte, la-bas, vous savez, dans cet Eyoub que vous aimiez tous
deux....

Et elle aurait vecu, si elle etait restee la petite barbare, la petite
princesse des plaines d'Asie! Elle n'aurait rien su du neant des
choses.... C'est de trop penser et de trop savoir, qui l'a empoisonnee
chaque jour un peu.... C'est l'Occident qui l'a tuee, Andre.... Si on
l'avait laissee primitive et ignorante, belle seulement, je la verrais
la pres de moi, et j'entendrais sa voix.... Et mes yeux n'auraient pas
pleure, comme ils pleureront des jours et des nuits encore.... Je
n'aurais pas eu ce desespoir, Andre, si elle etait restee la petite
princesse des plaines d'Asie....

ZEYNEB."

La lettre de Djenane, Andre avait une pieuse frayeur de l'ouvrir.

Ce n'etait plus comme le faire-part, decachete si distraitement. Cette
fois il etait averti; depuis des jours, il avait pris le deuil pour
elle; la tristesse de l'avoir perdue etait entree en lui par degres avec
une penetration lente et profonde; il avait eu le temps aussi de mediter
sur la part de responsabilite qui lui revenait dans ce desespoir.

Donc, avant de dechirer cette enveloppe, il s'enferma seul, pour n'etre
trouble par rien dans son tete-a-tete avec elle.

Plusieurs feuillets.... Et le dernier, celui d'en dessous, en effet, les
doigts le sentaient tout froisse et meurtri.

D'abord il vit que c'etait son ecriture des lettres habituelles,
toujours sa meme ecriture aussi nette. Elle avait donc ete bien
maitresse d'elle-meme devant la mort! Et elle commencait par ces phrases
un peu rythmees qui etaient dans sa maniere; des phrases d'abord si
calmes, qu'Andre eut doute presque, lui qui ne l'avait pas vue "raidie
et blanche", lui qui n'avait pas eu le contact de sa main de morte".

LA LETTRE


"Mon ami, l'heure est venue de nous dire adieu. L'irade par lequel je me
croyais protegee a ete rapporte, Zeyneb a du vous l'apprendre. Ma grand-
mere et mes oncles ont tout prepare pour mon mariage, et demain doit me
rendre a l'homme que vous savez.

Il en minuit et, dans la paix de la maison close, point d'autre bruit
que le grincement de ma plume; rien ne veille, hors ma souffrance. Pour
moi, le monde s'est evanoui; j'ai deja pris conge de tout ce qui m'y
etait cher, j'ai ecrit mes dernieres volontes et mes adieux. J'ai
debarrasse mon ame de tout ce qui n'en est pas l'essence, j'en ai voulu
chasser toutes les images--pour que rien ne demeure entre vous et moi,
pour ne donner qu'a vous les dernieres heures de ma vie, et que ce soit
vous seul qui sentiez s'arreter le dernier battement de mon coeur.

Car, mon ami, je vais mourir.... Oh! d'une mort paisible semblable a un
sommeil, et qui me gardera jolie. Le repos, l'oubli sont la, dans un
flacon a portee de ma main. C'est un toxique arabe tres doux qui, dit-
on, donne a la mort l'illusion de l'amour.

Andre, avant de m'en aller de la vie, j'ai fait un pelerinage a la
petite tombe qui vous est chere. J'ai voulu prier la et demander a celle
que vous avez aimee de me secourir a l'heure du depart,--et aussi de
permettre a mon souvenir de se meler au sien dans votre coeur. Et tantot
je me suis rendue a Eyoub, seule avec ma vieille esclave, demander aux
morts de me faire accueil. Parmi les tombes j'ai erre, choisissant ma
place. Dans ce coin ou nous nous etions assis ensemble, je me suis
reposee seule. Ce jour d'hiver avait la douceur de l'avril ou mon ame,
en ce meme lieu, s'etait donnee.... Dans la Corne-d'Or, au retour, du
ciel il pleuvait des roses. Oh! mon pays, si beau dans ta pourpre du
soir! J'ai clos mes yeux pour emporter dans l'autre vie ta vision!...

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