A / B / C / D / E /  F / G / H / I / J /  K / L / M / N / O /  P / R / S / T / UV / W / Z

Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Les desenchantees

P >> Pierre Loti >> Les desenchantees

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"Venez plus pres, dit-elle a l'inconnue, je n'entends pas assez bien....
Ne craignez pas que j'aie peur, venez.... Lisez plus haut... que je ne
perde pas...."

Ensuite elle voulut confesser elle-meme la foi musulmane et, ouvrant
dans la pose de la priere ses petites mains de cire blanche, elle repeta
les paroles sacramentelles:

"Il n'y a de Dieu que Dieu seul, et Mahomet est son elu (1)..."

(1) La illahe illallah Mohammedun Ressoulallah. Ech hedu en la illahe
illallah ve ech hedu en le Mohammedul alihe hou ve ressoulouhou"

Mais, avant la fin de sa confession, insaisissable comme un souffle, les
pauvres mains qui s'etaient tendues venaient de retomber. Alors, celle
dont on ne savait pas le nom rouvrit son Coran pour continuer de
lire.... Oh! la douceur rythmee, le bercement de ces prieres d'Islam,
surtout lorsqu'elles sont dites par des levres de jeune fille sous un
voile epais!... Jusqu'a une heure avancee de la nuit, les pieuses
inconnues se succederent, entrant et se retirant sans bruit comme des
ombres, mais il n'y eut point de cesse dans l'harmonieuse melopee qui
aide a mourir.

Souvent d'autres personnes aussi entraient sur la pointe du pied, et se
penchaient, sans mot dire, vers ce lit de mortel sommeil. C'etait la
mere, creature passive et bonne, toujours si effacee qu'elle comptait a
peine. C'etaient les deux aieules, mal resignees, muettes et presque
dures dans la concentration de leur desespoir. Ou c'etait le pere,
Mehmed-Bey, visage bouleverse de douleur et peut-etre de remords; au
fond il l'adorait, sa fille Melek, et par son implacable observance des
vieilles coutumes, il l'avait conduite a mourir.... Ou bien encore, qui
entrait en tremblant, c'etait la pauvre mademoiselle Tardieu, l'ex-
institutrice, mandee les derniers jours parce que Melek l'avait voulu,
mais toleree avec hostilite comme responsable et nefaste.

Les yeux de l'enfant agonisante s'etaient refermes; a part un
fremissement des mains quelquefois, ou une crispation des levres, elle
ne donnait plus signe de vie.





XLVIII


Environ quatre heures du matin. C'etait maintenant Djenane qui veillait.
Depuis un instant la visiteuse voilee, dont la priere emplissait cette
chambre de harem, forcait la voix au milieu du silence plus solennel,
lisait avec exaltation comme si elle avait le sentiment que _quelque
chose se passait_, quelque chose de supreme. Et Djenane, qui tenait
toujours une des petites mains transparentes de Melek dans les siennes,
sans s'apercevoir qu'elle devenait froide, sursauta de terreur, parce
qu'on lui frappait sur l'epaule: deux petits coups d'avertissement, avec
une discretion sinistre... Oh! l'atroce figure de vieille, jamais vue,
qui venait de surgir la derriere elle, entree sans bruit par cette porte
toujours ouverte, une grande vieille, large de carrure, mais decharnee,
livide, et qui, sans rien dire, lui faisait signe: "Allez-vous-en!" Elle
avait du longuement epier dans le couloir, et puis, sure, avec son tact
professionnel, que son heure etait venue, elle s'approchait pour
commencer son role.

"Non! Non! dit Djenane, en se jetant sur la petite morte, pas encore! Je
ne veux pas que vous l'emportiez, non!...

--La, la, doucement, dit la vieille femme, en l'ecartant avec autorite,
je ne lui ferai point de mal."

Du reste, il n'y avait aucune mechancete dans sa laideur, mais plutot de
la compassion morne, et surtout une grande lassitude. Tant et tant de
jolies fleurs fauchees dans les harems, tant elle avait du en emporter,
cette vieille aux bras robustes, cette "Laveuse de morte", ainsi qu'on
les appelle.

Elle la prit a son cou, comme une enfant malade, et la belle chevelure
rousse, denouee, s'epandit sur son horrible epaule. Deux de ses aides, -
- d'autres vieilles praticiennes encore plus effrayantes,--attendaient
dans l'antichambre avec des lumieres. Djenane et celle qui priait se
mirent a suivre, par les corridors et les vestibules plonges dans le
froid silence d'avant-jour, le groupe macabre qui s'en allait, se
dirigeant vers l'escalier pour descendre....

Ainsi la petite Melek-Sadiha-Saadet, a vingt ans et demi, mourut de la
terreur d'etre jetee une seconde fois dans les bras d'un maitre
impose....

L'escalier descendu, les vieilles avec leur fardeau arriverent a la
porte d'une salle du rez-de-chaussee, dans les communs de cette antique
demeure, une sorte d'office pavee de marbre, ou il y avait au milieu une
table en bois blanc, une cuve pleine d'eau chaude encore fumante, et un
drap deplie sur un trepied; dans un coin, un cercueil,--un leger
cercueil aux parois minces comme on les fait en Turquie,--et enfin,
par terre, un chale ancien roule autour d'un baton, un de ces chales
"Valide" qui servent de drap mortuaire pour les riches: toutes ces
choses, preparees bien a l'avance, car dans les pays d'Islam, un
ensevelissement doit marcher tres vite.

Quand les vieilles eurent etendu l'enfant sur la table, qui etait
courte, les beaux cheveux roux, toujours denoues, descendirent jusque
par terre. Avant de commencer leur besogne, elles firent a Djenane et a
l'inconnue voilee un geste qui les congediait. Celles-ci d'ailleurs se
retiraient d'elles-memes, pour attendre dehors. Et Zeyneb, eveillee par
quelque intuition de ce qui se passait, etait venue se joindre a elles,
--une Zeyneb qui ne pleurait pas, mais qui etait plus blanche que la
morte, avec des yeux plus cernes de bleuatre. Toutes les trois resterent
la immobiles et glacees, suivant en esprit les phases de la toilette
supreme, ecoutant les bruits sinistres de l'eau qui ruisselait, des
objets qui se deplacaient dans cette salle sonore; et, quand ce fut
fini, la grande vieille les rappela:

"Venez maintenant la voir."

Elle etait blottie dans son etroit cercueil, et tout enveloppee de
blanc, sauf le visage, encore decouvert pour recevoir les baisers
d'adieu; on n'avait pu fermer completement ses paupieres, ni sa bouche;
mais elle etait si jeune, et ses dents si blanches, qu'elle demeurait
quand meme delicieusement jolie, avec une expression d'enfant et une
sorte de demi-sourire douloureux.

Alors on alla eveiller tout le monde pour venir l'embrasser, le pere, la
mere, les aieules, les vieux oncles rigides, qui depuis quelques jours
ne l'etaient plus, les servantes, les esclaves. La grande maison
s'emplit de lumieres qui s'allumaient, d'effarements, de pas precipites,
de soupirs et de sanglots.

Quand arriva l'une des aieules, la plus violente des deux, celle qui
etait aussi grand-mere de Djenane et qui, ces derniers jours, campait
dans la maison, quand arriva cette vieille cadine 1320, musulmane
intransigeante s'il en fut et, ce matin, si exasperee contre l'evolution
nouvelle qui lui enlevait ses petites-filles,--justement
l'institutrice craintive, mademoiselle Tardieu, etait la, aupres du
cercueil, a genoux. Et les deux femmes se regarderent une seconde en
silence, l'une terrible, l'autre humble et epouvantee:

"Allez-vous-en! lui dit l'aieule dans sa langue turque, en fremissant de
haine. Qu'est-ce donc qu'il vous reste a faire la, vous? Votre oeuvre
est finie.... Vous m'entendez, allez-vous-en!"

Mais la pauvre fille, en reculant devant elle, la regardait avec tant de
candeur et de desespoir dans des yeux pleins de larmes, que la vieille
cadine eut soudainement pitie; sans doute comprit-elle, en un eclair, ce
que depuis des annees elle se refusait a admettre, que l'institutrice
dans tout cela n'etait qu'un instrument irresponsable au service du
Temps.... Alors elle lui tendit les mains, en lui criant: "Pardon!..."
Et ces deux femmes, jusque-la si ennemies, pleurerent a sanglots dans
les bras l'une de l'autre. Des incompatibilites d'idees, de races et
d'epoques les avaient separees longuement; mais toutes deux etaient
bonnes et maternelles, capables de tendresse et de spontane retour.

Cependant un peu de lueur bleme a travers les vitres annoncait la fin de
cette nuit de novembre. Djenane donc, se souvenant d'Andre, monta
chercher un bout de ruban bleu comme c'etait convenu, et, enlevant
l'autre signal, attacha celui-la aux quadrillages de la meme fenetre.





XLIX


Ce fut le valet de chambre qui vint regarder au lever du jour, et
remonta tout effare vers Pera:

"Mademoiselle Melek doit etre morte, dit-il a son maitre en le
reveillant; elles ont mis un signal bleu, que je viens de voir...."

Il avait eu plus d'une fois l'occasion de parler a cette petite Melek,
par quelque fente de porte, lorsqu'il venait faire les dangereuses
commissions d'Andre; meme elle lui avait montre gentiment son visage en
lui disant merci. Et pour lui c'etait mademoiselle Melek, tant il lui
avait trouve l'air jeune.

Andre, informe une heure plus tard par Djenane qu'on l'emporterait a la
mosquee vers midi, descendit a Khassim-Pacha avant onze heures. Il avait
pris un fez et des vetements d'homme du peuple, pour etre plus sur qu'on
ne le reconnaitrait pas, car il voulait a un moment donne s'approcher
beaucoup, et essayer de remplir un pieux devoir d'Islam envers sa petite
amie.

D'abord il attendit a l'ecart, dans le cimetiere voisin de la maison. Et
bientot il vit sortir le leger cercueil, porte a l'epaule par des gens
quelconques, ainsi que le veut l'usage en Turquie; un vieux chale
l'enveloppait exactement, un chale "Valide" a raies vertes et rouges, et
aux minutieux dessins de cachemire; un petit voile blanc etait pose
dessus, du cote de la tete, pour indiquer que c'etait une femme, et,
innovation surprenante, il y avait aussi un modeste bouquet de roses
epingle au chale.

Chez les Turcs, on se hate bien plus que chez nous d'enterrer les morts,
et on n'envoie point de lettres de faire-part. Vient qui veut, les
parents, les amis, chez qui la nouvelle s'est repandue, les voisins, les
domestiques. Jamais de femmes dans ces corteges improvises, et surtout
point de porteurs: ce sont les passants qui en font l'office.

Un beau soleil de novembre, une belle journee lumineuse et calme;
Stamboul, resplendissant la-bas et, prenant son grand air immuable, au-
dessus du leger brouillard d'automne qui enveloppait a ses pieds la
Corne-d'Or.

Bien souvent il passait d'une epaule a une autre, le cercueil de Melek,
au gre des sens rencontres en chemin et qui voulaient tous faire une
action pieuse en portant quelques minutes cette petite morte inconnue.
Devant, marchaient deux pretres a turban vert; une centaine d'hommes
suivaient, des hommes de toutes classes; et il etait venu aussi des
vieux derviches, avec leurs bonnets de mages, qui psalmodiaient en
route, a voix haute et lugubre,--comme ces cris de loups, les soirs
d'hiver dans les bois.

On se rendit a une antique mosquee, en dehors des maisons, presque a la
campagne, dans un bas-fond tout de suite sauvage. La petite Melek fut
deposee sur les dalles de la cour, et les Imams, en voix de fausset tres
douces, chanterent les prieres des morts.

Dix minutes a peine, et on se remit en marche pour descendre vers le
golfe, prendre ensuite des barques, et gagner l'autre rive, les grands
cimetieres d'Eyoub ou serait sa definitive demeure.

En approchant de la Corne-d'Or, dans les quartiers bas ou il y avait
beaucoup de monde, le cortege se fit plus lent, a cause de tous ceux qui
voulurent en etre. La petite Melek fut portee la, a tour de role, par
une quantite de bateliers ou de matelots. Andre, qui avait hesite
jusqu'a cette heure, s'approcha enfin, rassure par cette foule ou il
etait comme perdu, il toucha de la main le vieux chale "Valide", avanca
l'epaule, et sentit le poids de sa petite amie s'y appuyer un peu le
temps de faire une vingtaine de pas avec elle vers la mer.

Apres, il s'eloigna pour tout a fait, de peur que son obstination a
suivre ne fut remarquee...





L


Une semaine plus tard, les deux qui restaient, Djenane et Zeyneb
l'appelerent a Sultan-Selim. Dans la toujours pareille petite maison si
humble, si cachee, si sombre, ils se retrouverent ensemble pour l'avant-
derniere fois de leur vie, elles toutes noires et invisibles, sous des
voiles egalement epais et egalement baisses.

Entre eux, il ne fut guere question que de celle qui etait partie, celle
qui etait "liberee", comme elles disaient, et Andre apprit tous les
details de sa fin. Il lui sembla que leurs voix n'avaient point de
larmes sous les masques de gaze noire; toutes deux se montraient graves
et apaisees. De la part de Zeyneb, rien que de tres normal dans ce
detachement-la, car elle n'appartenait pour ainsi dire plus a ce monde.
Mais Djenane l'etonnait d'etre si tranquille. A un moment donne, croyant
bien faire, il lui dit avec beaucoup de douceur affectueuse: "On m'a
fait connaitre Hamdi Bey, ce dernier vendredi a Yldiz; il est distingue,
elegant et de jolie figure." Mais elle coupa court, s'animant pour la
premiere fois: "Si vous voulez bien, Andre, nous ne parlerons pas de cet
homme." Il apprit alors par Zeyneb que dans la famille, si atterree par
la mort de Melek, on ne songeait plus a ce mariage pour le moment.

C'etait vrai qu'il avait rencontre Hamdi Bey et l'avait trouve tel.
Depuis lors, il s'efforcait meme de se dire: "Je suis tres heureux qu il
soit ainsi, le mari de ma chere petite amie." Mais cela sonnait faux,
car au contraire il souffrait davantage de l'avoir vu, d'avoir constate
son charme exterieur et surtout sa jeunesse.

Apres les avoir quittees, lorsqu'il refit, comme tant d'autres fois, la
si longue route entre cette maison et la sienne, Stamboul, plus que
jamais, lui produisit l'effet d'une ville qui s'en va, qui piteusement
s'occidentalise, et plonge dans la banalite, l'agitation, la laideur;
apres ces rues encore immobiles, autour de Sultan-Selim, des qu'il
atteignit les quartiers bas qui sont proches des ponts, il s'ecoeura au
milieu du grouillement des foules qui, de ce cote, n'a point de cesse;
dans la boue, dans l'obscurite des ruelles etroites, dans le brouillard
froid du soir, tous ces empresses qui vendaient ou achetaient mille
pauvres choses pitoyables et d'immondes victuailles, n'etaient plus des
Turcs, mais un melange de toutes les races levantines. Sauf le fez rouge
qu'ils portaient encore, la moitie d'entre eux n'avaient pas la dignite
de garder le costume national, et s'affublaient de ces loques
europeennes, rebuts de nos grandes villes, qui se deversent ici a pleins
paquebots. Jamais aussi bien que cette fois il n'avait apercu les
usines, qui fumaient deja de place en place, ni les grandes maisons
betes, copies en platre de celles de nos faubourgs. "Je m'obstine a voir
Stamboul comme il n'est plus, se dit-il; il s'ecroule, il est fini.
Maintenant il faut faire une complaisante et continuelle selection de ce
qu'on y regarde, des coins que l'on y frequente; sur la hauteur, les
mosquees tiennent encore, mais tous les bas quartiers sont deja mines
par le "progres", qui arrive grand train avec sa misere, son alcool, sa
desesperance et ses explosifs. Le mauvais souffle d'Occident a passe
aussi sur la ville des Khalifes; la voici "desenchantee" dans le meme
sens que le seront bientot toutes les femmes de ses harems....

Mais ensuite il songea, plus tristement encore: "Apres tout, qu'est-ce
que ca peut me faire? Je ne suis deja plus quelqu'un d'ici, moi; il y a
une date absolue, qui va arriver tres vite, celle du 30 novembre, et qui
m'emmenera sans doute pour jamais. A part les humbles steles blanches de
Nedjibe, la-bas, dont l'avenir m'inquietera encore, que m'importera tout
le reste? Et moi-meme d'ailleurs, dans cinq ans, dans dix ans si l'on
veut, que serai-je autre chose qu'un debris? La vie n'a pas de duree, et
la mienne est deja en arriere de ma route, les choses de ce monde ne me
regarderont bientot plus. Le Temps peut bien continuer sa course a
donner le vertige, emporter tout cet Orient que j'aimais, et toutes les
beautes de Circassie qui ont de grands yeux couleur de mer, emporter
toutes les races humaines et le monde entier, le cosmos immense; qu'est-
ce que ca me fera, puisque je ne le verrai pas, moi qui ai presque fini
a present, et qui demain aurai perdu la conscience d'etre....

A certains moments en revanche, il lui semblait que cette date du 30
novembre ne pourrait jamais arriver, tant il etait chez lui a
Constantinople, ancre dans cette ville, et meme ancre dans sa demeure ou
rien encore n'avait ete derange pour le depart. Et en continuant de
marcher parmi ces foules, tandis que s'allumaient d'innombrables
lanternes, au milieu des cris, des appels, des marchandages en toutes
les langues du Levant, il se sentait flotter a la derive entre des
impressions contradictoires.





LI


Novembre allait finir, et ils etaient ensemble la derniere et supreme
fois. Ce toujours meme rayon de soleil, sur la maison d'en face, leur
envoyait, pour un moment encore avant le soir, dans le petit harem
pauvre et si cache au coeur de Stamboul, sa lueur reflechie et comme
fadice. La pale Zeyneb au visage devoile et l'invisible Djenane perdue
dans le noir de ses draperies, causaient avec leur ami Andre aussi
tranquillement qu'au cours de leurs entrevues ordinaires; on eut dit que
cette journee aurait des lendemains, que la date du 30 novembre,
designee pour trancher tout, n'etait pas si proche, ou peut-etre meme
n'arriverait point; vraiment, rien n'indiquait que jamais, jamais plus,
apres cette fois-la, ils ne reentendraient sur terre sonner leurs
voix....

Zeyneb, sans apparente emotion, combinait des moyens de s'ecrire quand
il serait en France : "La poste restante est maintenant trop surveillee;
en ces temps de terreur que nous traversons, plus personne n'a le droit
d'entrer dans les bureaux sans se nommer. Notre correspondance au
contraire sera tres sure par le chemin que j'ai imagine; un peu long
seulement; ne vous etonnez donc pas si nous tardons quelquefois quinze
jours a vous repondre.

Djenane exposait avec sang-froid ses plans pour au moins apercevoir
encore son ami, le soir meme de ce 30 novembre: "A quatre heures de
l'horloge de Top-hane, qui est l'heure ou les paquebots partent, nous
passerons toutes deux le long du quai. Ce sera dans la plus ordinaire
des voitures de louage, vous m'entendez bien. Nous passerons aussi pres
que possible du bord; vous, de la dunette ou vous vous tiendrez, veillez
bien tous les fiacres pour ne pas nous manquer; il y a toujours foule
par la, vous savez, et, comme des femmes turques n'ont jamais le droit
de s'arreter, ca durera le temps d'un eclair, notre adieu..."

Ce soir, c'etait leur rayon de soleil en face qui devait leur marquer le
moment precis de la separation; quand il disparaitrait au faite du toit,
Andre se leverait pour partir: ils etaient convenus de cela des le
debut; ils s'etaient accorde cette limite extreme, apres laquelle tout
serait fini.

Andre, qui d'avance s'etait figure les trouver douloureusement
vibrantes, a cette entrevue supreme, restait confondu devant leur calme.
Et puis il avait bien compte revoir les yeux de Djenane, ce dernier
jour; mais non, les minutes passaient, et rien ne bougeait dans
l'arrangement du tcharchaf severe, ni dans les plis de ce voile, sans
doute aussi definitivement baisse que s'il etait de bronze sur un visage
de statue.

Vers trois heures et demie enfin, tandis qu'ils parlaient du "livre"
pour dire quelque chose, une presque soudaine penombre vint envahir le
petit harem, et tous les trois en meme temps firent silence.--"Allons
!..." dit simplement Zeyneb, de sa jolie voix malade, en montrant de la
main les fenetres grillagees que n'eclairait plus le reflet de la maison
voisine.... Le rayon venait de se perdre au-dessus des vieux toits;
c'etait l'heure, et Andre se leva. Pendant la minute de l'extreme fin,
ou ils furent debout les uns devant les autres, il eut le temps de
penser: "Cette fois etait la seule, bien la seule ou j'aurais pu la
regarder encore, avant que ses yeux et les miens retournent a la
poussiere...." Etre si absolument sur de ne plus jamais la rencontrer,
et cependant partir ainsi, sans l'avoir revue, non, il ne s'attendait
pas a cela; mais il en subit la deception et l'angoissante melancolie
sans rien dire. Sur la petite main qui lui etait tendue, il s'inclina
ceremonieusement pour la baiser du bout des levres, et ce fut tout
l'adieu....

Maintenant, les vieilles rues desertes, les vieilles rues mortes, par ou
il s'en allait seul.

Cela a tres bien fini, se disait-il. Pauvre petite emmuree, cela ne
pouvait mieux finir!... Et moi, je m'imaginais fatuitement que ce serait
dramatique....

C'etait meme plutot trop bien, cette fin-la, car il s'en allait avec un
tel sentiment de vide et de solitude!... Et une tentation le prenait de
revenir sur ses pas, vers la porte au vieux frappoir de cuivre, pendant
qu'elles pouvaient y etre encore. A Djenane il aurait dit: "Ne nous
quittons pas ainsi, chere petite amie; vous qui etes gentille et bonne,
ne me faites pas cette peine; montrez-moi vos yeux une derniere fois, et
puis serrez ma main plus fort; je m'en irai moins triste...." Bien
entendu il n'en fit rien et continua sa route. Mais, a cette heure, il
aimait avec detresse tout ce Stamboul, dont les milliers de feux du soir
commencaient a se refleter dans la mer; quelque chose l'y attachait
desesperement, il ne definissait pas bien quoi, quelque chose qui
flottait dans l'air au-dessus de la ville immense et diverse, sans doute
une emanation d'ames feminines,--car dans le fond c'est presque
toujours cela qui nous attache aux lieux ou aux objets,--des ames
feminines qu'il avait aimees et qui se confondaient; etait-ce de
Nedjibe, ou de Djenane, ou d'elles deux, il ne savait trop....





LII


Deux lettres du lendemain:


ZEYNEB A ANDRE


"Vraiment, je n'ai pas compris que nous nous voyions hier pour la
derniere fois; sans cela je me serais trainee comme une pauvre
malheureuse, a vos pieds, et je vous aurais supplie de ne pas nous
laisser ainsi.... Oh! vous nous laissez perdues dans les tenebres de
l'esprit et du coeur. Vous, vous allez a la lumiere, a la vie, et nous
nous vegeterons nos jours lamentables, toujours pareils dans la torpeur
de nos harems....

Apres votre depart, nous avons eu des sanglots. Zerichteh, la bonne
nourrice de Djenane, est descendue, elle nous a grondees beaucoup et
nous a prises dans ses bras; mais elle aussi, la pauvre bonne ame,
pleurait de nous voir pleurer.

ZEYNEB."



"J'ai fait remettre ce matin chez vous d'humbles souvenirs turcs. La
broderie est de la part de Djenane; c'est l'"ayette", le verset du
Coran, qui, depuis son enfance, veillait au-dessus de son lit. Acceptez
les voiles de moi: celui brode de roses est un voile circassien qui m'a
ete donne par mon aieule; celui brode d'argent etait dans les coffres de
notre yali: vous les jetterez sur quelque canape, dans votre maison de
France.

Z...."


DJENANE A ANDRE

"Je voudrais lire en vous, quand le navire doublera la Pointe-du-Serail,
quand a chaque tour d'helice s'enfuiront les cypres de nos cimetieres,
nos minarets, nos coupoles.... Vous les regarderez jusqu'a la fin, je le
sais. Et puis, plus loin, deja dans la Marmara, vos yeux chercheront
encore, pres de la muraille byzantine, le cimetiere abandonne ou nous
avons prie un jour.... Et enfin, pour vos yeux tout se brouillera, les
cypres de Stamboul, et tous les minarets et toutes les coupoles, et,
dans votre coeur bientot, tous les souvenirs....

Oh! qu'ils se brouillent donc et que tout se confonde : la petite maison
d'Eyoub qui fut celle de votre amour et l'autre pauvre logis au coeur de
Stamboul pres d'une mosquee, et la grande demeure triste ou vous etes
une fois entre en fraude.... Et qu'elles se brouillent aussi, toutes ces
silhouettes: l'aimee d'autrefois, qui pres de vous allait dans son
feredje gris, le long de la muraille, parmi les petites marguerites de
janvier (j'ai suivi son Sentier et appele son ombre), et ces trois
autres plus tard, qui voulaient etre vos amies. Confondez-les toutes,
confondez-les bien et gardez-les ensemble dans votre coeur (dans votre
memoire, ce n'est pas assez). Elles aussi, celles d'aujourd'hui, vous
ont aime, plus que vous ne l'avez cru peut-etre.... Je sais que vos yeux
auront des larmes, lorsque disparaitra le dernier cypres... et je veux
pour moi, une larme...

Et la-bas.., quand vous serez arrive, comment penserez-vous a vos amies?
Le charme rompu, sous quel aspect vous apparaitront-elles? C'est atroce
de se dire que peut-etre il ne restera rien, que peut-etre vous
hausserez les epaules et vous sourirez en y repensant....

Quelle hate et quelle frayeur j'ai de le lire, ce livre ou vous parlerez
des femmes turques,--de nous!.... Y trouverai-je ce que je cherche en
vain a decouvrir depuis que nous nous connaissons: le fond de votre ame,
le vrai intime de vos sentiments; tout ce que ne revelent ni vos lettres
breves, ni vos paroles rares. J'ai bien quelquefois senti en vous
l'emotion, mais c'etait si tot reprime, si furtif! Il y a eu des moments
ou j'aurais voulu vous ouvrir la tete et le coeur, pour savoir enfin ce
qu'il y avait derriere vos yeux froids et clairs!...

Oh! Andre, ne dites pas que je divague!... Je suis malheureuse et
seule,... je souffre et me debats dans la nuit!... Adieu. Plaignez-moi.
Aimez-moi un peu si vous pouvez.

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