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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Les desenchantees

P >> Pierre Loti >> Les desenchantees

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Quand elle redescendit enfin, elle se trouva en presence d'une petite
personne accommodee en fantome noir pour la rue, l'air agite, presse de
sortir:

"Et ou allez-vous, ma petite amie?

--Chez mes cousines, leur montrer ca. (Ca, c'etait la lettre.) Vous
venez, vous aussi, naturellement. Nous la lirons la-bas ensemble.
Allons, _trottons-nous!_

--Chez vos cousines? Soit!... Je vais remettre ma voilette et mon
chapeau.

--Votre chapeau! Alors nous en avons pour une heure, zut!

--Voyons, ma petite, voyons!...

--Voyons quoi?... Avec ca que vous ne le dites pas, vous aussi, zut,
quand ca vous prend... Zut pour le chapeau, zut pour la voilette, zut
pour le jeune bey, zut pour l'avenir, zut pour la vie et la mort, pour
tout zut!"

Mademoiselle Bonneau a ce moment pressentit qu'une crise de larmes etait
proche et, afin d'amener une diversion, joignit les mains, baissa la
tete dans l'attitude consacree au theatre pour le remords tragique:

"Et songer, dit-elle, que votre malheureuse grand-mere m'a payee et
entretenue sept ans pour une education pareille!..."

Le petit fantome noir, eclatant de rire derriere son voile, en un tour
de main coiffa mademoiselle Bonneau d'une dentelle sur les cheveux et
l'entraina par la taille:

"Moi, que je m'embobeline, il faut bien, c'est la loi... Mais vous, qui
n'etes pas obligee... Et pour aller a deux pas... Et dans ce quartier ou
jamais on ne rencontre un chat!..."

Elles descendirent l'escalier quatre a quatre. Kondja-Gul et le vieux
Ismael, eunuque ethiopien, les attendaient en bas pour leur faire
cortege:--Kondja-Gul empaquetee des pieds a la tete dans une soie
verte lamee d'argent: l'eunuque sangle dans une redingote noire a
l'europeenne qui, sans le fez, lui eut donne l'air d'un huissier de
campagne.

La lourde porte s'ouvrit; elles se trouverent dehors, sur une colline,
au clair soleil de onze heures, devant un bois funeraire, plante de
cypres et de tombes aux dorures mourantes, qui devalait en pente douce
jusqu'a un golfe profond charge de navires.

Et au-dela de ce bras de mer etendu a leurs pieds, au-dela, sur l'autre
rive a demi cachee par les cypres du bois triste et doux, se profilait
haut, dans la limpidite du ciel, cette silhouette de ville qui etait
depuis vingt ans la hantise nostalgique d'Andre Lhery; Stamboul tronait
ici, non plus vague et crepusculaire comme dans les songes du romancier,
mais precis, lumineux et reel.

Reel, et pourtant baigne comme d'un chimerique brouillard bleu, dans un
silence et une splendeur de vision, Stamboul, le Stamboul seculaire
etait bien ici, tel encore que l'avaient contemple les vieux Khalifes,
tel encore que Soliman le Magnifique en avait jadis concu et fixe les
grandes lignes, en y faisant elever de plus superbes coupoles. Rien ne
semblait en ruine, de cette profusion de minarets et de domes groupes
dans l'air du matin, et cependant il y avait sur tout cela on ne sait
quelle indefinissable empreinte du temps; malgre la distance et l'un peu
eblouissante lumiere, la vetuste s'indiquait extreme. Les yeux ne s'y
trompaient point: c'etait un fantome, un majestueux fantome du passe,
cette ville encore debout, avec ses innombrables fuseaux de pierre, si
sveltes, si elances qu'on s'etonnait de leur duree. Minarets et mosquees
avaient pris, avec les ans, des blancheurs deteintes, tournant aux
grisailles neutres; quant a ces milliers de maisons en bois, tassees a
leur ombre, elles etaient couleur d'ocre ou de brun rouge, nuances
attenuees sous le bleuatre de la buee presque eternelle que la mer
exhale alentour. Et cet ensemble immense se refletait dans le miroir du
golfe.

Les deux femmes, celle voilee en fantome et l'autre avec sa dentelle
posee a la diable sur les cheveux, marchaient vite, suivies de leur
escorte negre, regardant a peine ce decor prodigieux, qui etait pour
elle le decor de tous les jours. Elles suivaient sur cette colline un
chemin au pavage en deroute, entre d'anciennes et aristocratiques
demeures momifiees derriere leurs grilles, et ce cimetiere en pente de
Khassim-Pacha, qui laissait apercevoir dans l'intervalle de ses arbres
sombres la grande feerie d'en face. Les hirondelles, qui avaient partout
des nids sous les balcons grilles et clos, chantaient en delire, les
cypres sentaient bon la resine, le vieux sol empli d'os de morts sentait
bon le printemps.

En effet, elles ne rencontrerent personne dans leur courte sortie,
personne qu'un porteur d'eau, en costume oriental, venu pour remplir son
outre a une tres vieille fontaine de marbre qui etait sur le chemin,
toute sculptee d'exquises arabesques.

Dans une maison aux fenetres grillees severement, une maison de pacha,
ou un grand diable a moustaches, vetu de rouge et d'or, pistolets a la
ceinture, sans souffler mot leur ouvrit le portail, elles prirent en
habituees, sans rien dire non plus, l'escalier du harem.

Au premier etage, une vaste piece blanche, porte ouverte, d'ou
s'echappaient des voix et des rires de jeunes femmes. On s'amusait a
parler francais la-dedans, sans doute parce qu'on parlait toilette. Il
s'agissait de savoir si certain piquet de roses a un corsage ferait
mieux pose comme ceci ou pose comme cela:

"C'est bonnet blanc, blanc bonnet, disait l'une.

--C'est kif-kif bourricot", appuyait une autre, une petite rousse au
teint de lait, aux yeux narquois, dont l'institutrice avait frequente
l'Algerie.

C'etait la chambre de ces "cousines", deux soeurs de seize et vingt et
un ans, a qui la mariee de demain avait reserve la primeur de sa lettre
d'homme celebre. Pour les deux jeunes filles, deux lits laques de blanc,
chacun ayant son verset arabe brode en or sur un panneau de velours
applique au mur. Par terre, d'autres couchages improvises, matelas et
couvertures de satin bleu ou rose, pour quatre jeunes invitees a la fete
nuptiale. Sur les chaises (laque blanc et soie Pompadour a petits
bouquets) des toilettes pour grand mariage, a peine arrivees de Paris,
s'etalaient fraiches et claires. Desordre des veilles de fete,
campement, eut-on dit, campement de petites bohemiennes, mais qui
seraient elegantes et tres riches. (La regle musulmane interdisant aux
femmes de sortir apres le crepuscule, c'est devenu entre elles un gentil
usage de s'installer ainsi les unes chez les autres, pendant des jours
ou meme des semaines, a propos de tout et de rien, quelquefois pour se
faire une simple visite; et alors on organise gaiement des dortoirs.)
Des voiles d'orientale trainaient aussi ca et la, des parures de fleurs,
des bijoux de Lalique. Les grilles en fer, les quadrillages en bois aux
fenetres donnaient un aspect clandestin a tout ce luxe epars, destine a
eblouir ou charmer d'autres femmes, mais que les yeux d'aucun homme
portant moustache n'auraient le droit de voir. Et, dans un coin, deux
negresses esclaves, en costume asiatique, assises sans facon, se
chantaient des airs de leur pays, scandes sur un petit tambourin
qu'elles tapaient en sourdine. (Nos farouches democrates d'Occident
pourraient venir prendre des lecons de fraternite dans ce pays
debonnaire, qui ne reconnait en pratique ni castes ni distinctions
sociales, et ou les plus humbles serviteurs ou servantes sont toujours
traites comme gens de la famille.)

L'entree de la mariee fit sensation et stupeur. On ne l'attendait point
ce matin-la. Qui pouvait l'amener? Toute noire dans son costume de rue,
combien elle paraissait mysterieuse et lugubre au milieu de ces blancs,
de ces roses, de ces bleus pales des soies et de mousselines! Qu'est-ce
qu'elle venait faire, comme ca, a l'improviste, chez ses demoiselles
d'honneur?

Elle releva son voile de deuil, decouvrit son fin visage et, d'un petit
ton detache, repondit en francais - qui etait decidement une langue
familiere aux harems de Constantinople:

"Une lettre, que je venais vous communiquer!

--De qui, la lettre?

--Ah! devinez?

--De la tante d'Andrinople, je parie, qui t'annonce une parure de
brillants?

--Non.

--De la tante d'Erivan, qui t'envoie une paire de chats angora, pour
ton cadeau de noces?

--Non plus. C'est d'une personne etrangere... C'est... d'un monsieur...

--Un monsieur! Quelle horreur!... Un monsieur! Petit monstre que tu
es!...

Et, comme elle tendait sa lettre, contente de son effet, deux ou trois
jolies tetes blondes,--du blond vrai et du blond faux,--se
precipiterent ensemble pour voir tout de suite la signature.

"Andre Lhery!... Non! Alors il a repondu?... C'est de lui?...

Pas possible..."

Tout ce petit monde avait ete mis dans la confidence de la lettre ecrite
au romancier. Chez les femmes turques d'aujourd'hui, il y a une telle
solidarite de revolte contre le regime severe des harems, qu'elles ne se
trahissent jamais entre elles; le manquement fut-il grave, au lieu
d'etre innocent comme cette fois, ce serait toujours meme discretion,
meme silence.

On se serra pour lire ensemble, cheveux contre cheveux, y compris
mademoiselle Bonneau de Saint-Miron, en se tiraillant le papier. A la
troisieme phrase, on eclata de rire:

"Oh! tu as vu!... Il pretend que tu n'es pas Turque!... Impayable, par
exemple!... Il s'y connait meme si bien, parait-il, que le voila tout a
fait sur que non!

--Eh! mais c'est un succes, ca, ma chere,--lui dit Zeyneb, l'ainee
des cousines,--ca prouve que le piquant de ton esprit, l'elegance de
ton style...

--Un succes,--contesta la petite rousse au nez en l'air, au minois
toujours comiquement moqueur,--un succes!... Si c'est qu'il te prend
pour une _Perote_, merci de ce succes-la."

Il fallait entendre comment etait dit ce mot _Perote_ (habitante du
quartier de Pera). Rien que dans la facon de le prononcer, elle avait
mis tout son dedain de pure fille d'Osmanlis pour les Levantins ou
Levantines (Armeniens, Grecs ou Juifs) dont le Perote represente le
prototype (1)

(1) Tout en me rangeant a l'avis des Osmanlis sur la generalite des
Perotes, je reconnais avoir rencontre parmi eux d'aimables exceptions,
des hommes parfaitement distingues et respectables, des femmes qui
seraient trouvees exquises dans n'importe quel pays et quel monde.
(Note de l'auteur.)

"Ce pauvre Lhery,--ajouta Kerime, l'une des jeunes invitees,--il
retarde!... Il en est surement reste a la Turque des romans de 1830:
narguile, confitures et divan tout le jour.

--Ou meme simplement,--reprit Melek, la petite rousse au bout de nez
narquois,--simplement a la Turque du temps de sa jeunesse. C'est qu'il
doit commencer a etre marque, tu sais, ton poete!..."

C'etait pourtant vrai, d'une verite incontestable, qu'il ne pouvait plus
etre jeune, Andre Lhery. Et, pour la premiere fois, cette constatation
s'imposait a l'esprit de sa petite amoureuse inconnue, qui n'avait
jamais pense a cela: constatation plutot decevante, derangeant son reve,
voilant de melancolie son culte pour lui...

Malgre leurs airs de sourire et de railler, elles l'aimaient toutes, cet
homme lointain et presque impersonnel, toutes celles qui etaient la;
elles l'aimaient pour avoir parle avec amour de leur Turquie, et avec
respect de leur Islam. Une lettre de lui ecrite a l'une d'elles etait un
evenement dans leur vie cloitree ou, jusqu'a la grande catastrophe
foudroyante du mariage, jamais rien ne se passe. On la relut a haute
voix. Chacune desira toucher ce carre de papier ou sa main s'etait
posee. Et puis, etant toutes graphologues, elles entreprirent de sonder
le mystere de l'ecriture.

Mais une maman survint, la maman des deux soeurs, et vite, avec un
changement de conversation, la lettre disparut, escamotee. Non pas
qu'elle fut bien severe, cette maman-la, au si calme visage, mais elle
aurait gronde tout de meme, et surtout n'eut pas su comprendre; elle
etait d'une autre generation, parlant peu le francais et n'ayant lu
qu'Alexandre Dumas pere. Entre elle et ses filles, un abime s'etait
creuse, de deux siecles au moins, tant les choses marchent vite dans la
Turquie d'aujourd'hui. Physiquement meme, elle ne leur ressemblait pas,
ses beaux yeux refletaient une paix un peu naive qui ne se retrouvait
point dans le regard des admiratrices d'Andre Lhery: c'est qu'elle avait
borne son role terrestre a etre une tendre mere et une epouse
impeccable, sans en chercher plus. D'ailleurs, elle s'habillait mal en
Europeenne, et portait gauchement encore des robes trop surchargees,
quand ses enfants au contraire savaient deja etre si elegantes et fines
dans des etoffes tres simples.

Maintenant se fut l'institutrice francaise de la maison qui fit son
entree,--genre Esther Bonneau, en plus jeune, en plus romanesque
encore. Et comme la chambre etait vraiment trop encombree, avec tant de
monde, de robes jetees sur les chaises et de matelas par terre, on passa
dans une plus grande piece voisine, "modern style", qui etait le salon
du harem.

Surgit alors sans frapper, par la porte toujours ouverte, une grosse
dame allemande a lunettes, en chapeau lourdement empanache, amenant par
la main Fahr-el-Nissa, la plus jeune des invitees. Et, dans le cercle
des jeunes filles, aussitot on se mit parler allemand, avec la meme
aisance que tout a l'heure pour le francais. C'etait le professeur de
musique, cette grosse dame-la, et d'ailleurs une femme de talent
incontestable; avec Fahr-el-Nissa, qui jouait deja en artiste, elle
venait de repeter a deux pianos un nouvel arrangement des fugues de
Bach, et chacune y avait mis toute son ame.

On parlait allemand, mais sans plus de peine on eut parle italien ou
anglais, car ces petites Turques lisaient Dante, ou Byron, ou
Shakespeare dans le texte original. Plus cultivees que ne le sont chez
nous la moyenne des jeunes filles du meme monde, a cause de la
sequestration sans doute et des longues soirees solitaires, elles
devoraient les classiques anciens et les grands detraques modernes; en
musique se passionnaient pour Gluck aussi bien que pour Cesar Franck ou
Wagner, et dechiffraient les partitions de Vincent d'Indy. Peut-etre
aussi beneficiaient-elles des longues tranquillites et somnolences
mentales de leurs ascendantes; dans leur cerveau, compose de matiere
neuve ou longtemps reposee, tout germait a miracle, comme, en terrain
vierge, les hautes herbes folles et les jolies fleurs veneneuses.

Le salon du haremlike, ce matin-la, s'emplissait toujours; les deux
negresses avaient suivi, avec leur petit tambourin. Apres elles, une
vieille dame entra, devant qui toutes se leverent par respect: la grand-
mere. On se mit alors a parler turc, car elle n'entendait rien aux
langues occidentales,--et ce qu'elle se souciait d'Andre Lhery, cette
aieule! Sa robe brodee d'argent etait de mode ancienne et un voile de
Circassie enveloppait sa chevelure blanche. Entre elle et ses petites-
filles, l'abime d'incomprehension demeurait absolument insondable, et,
pendant les repas, plus d'une fois lui arrivait-il de les scandaliser
par l'habitude qu'elle avait conservee de manger le riz avec ses doigts
comme les ancetres,--ce que faisant, elle restait grande dame quand
meme, grande dame jusqu'au bout des ongles, et imposante a tous.

Donc, on s'etait mis a parler turc, par deference pour l'aieule, et
subitement le murmure des voix etait devenu plus harmonieux, doux comme
de la musique.

Parut maintenant une femme, svelte et ondoyante, qui arrivait du dehors,
et ressemblait, bien entendu, a un fantome tout noir. C'etait Alime
Hanum, professeur agregee de philosophie au lycee de jeunes filles fonde
par Sa Majeste Imperiale le Sultan; d'habitude elle venait trois fois
par semaine enseigner a Melek la litterature arabe et persane. Il va
sans dire, pas de lecon aujourd'hui, veille de mariage, jour ou les
cervelles etaient a l'envers. Mais quand elle eut releve son voile en
cagoule et montre sa jolie figure grave, la conversation tomba sur les
vieux poetes de l'Iran, et Melek, devenue serieuse, recita un passage du
"Pays des roses", de Saadi.

Aucune trace d'odalisques, ni de narguile, ni de confitures, dans ce
harem de pacha, compose de la grand-mere, de la mere, des filles, et des
nieces avec leurs institutrices.

Du reste, a part deux ou trois exceptions peut-etre, tous les harems de
Constantinople ressemblent a celui-ci: le _harem_ de nos jours, c'est
tout simplement la partie feminine d'une famille constituee comme chez
nous,--et eduquee comme chez nous, sauf la claustration, sauf les
voiles epais pour la rue, et l'impossibilite d'echanger une pensee avec
un homme, s'il n'est le pere, le mari, le frere, ou quelquefois par
tolerance le cousin tres proche avec qui l'on a joue etant enfant.

On avait recommence de parler francais et de discuter toilette quand une
voix humaine, si limpide qu'on eut dit une voix celeste, tout a coup
vibra dehors, comme tombant du haut de l'air:

l'Imam de la plus voisine mosquee appelait du haut du minaret les
fideles a la priere meridienne.

Alors la petite fiancee, se rappelant que sa grand-mere dejeunait a
midi, s'echappa comme Cendrillon, avec mademoiselle Bonneau, encore plus
effaree qu'elle a l'idee que la vieille dame pourrait attendre.





III


Elle fut silencieux son dernier dejeuner dans la maison familiale, entre
ces deux femmes sourdement hostiles l'une a l'autre, l'institutrice et
l'aieule severe.

Apres, elle se retira chez elle, ou elle eut souhaite s'enfermer a
double tour; mais les chambres des femmes turques n'ont point de
serrure, il fallut se contenter d'une consigne donnee a Kondja-Gul pour
toutes les servantes ou esclaves jour et nuit aux aguets, suivant
l'usage, dans les vestibules, dans les longs couloirs de son
appartement, comme autant de chiens de garde familiers et indiscrets.

Pendant cette supreme journee qui lui restait, elle voulait se preparer
comme pour la mort, ranger ses papiers et mille petits souvenirs, bruler
surtout, bruler par crainte des regards de l'homme inconnu qui serait
dans quelques heures son maitre. La detresse de son ame etait sans
recours, et son effroi, sa rebellion allaient croissant.

Elle s'assit devant son bureau, ou la bougie fut rallumee pour
communiquer son feu a tant de mysterieuses petites lettres qui dormaient
dans les tiroirs de laque blanche; lettres de ses amies mariees d'hier
ou bien tremblant de se marier demain; lettres en turc, en francais, en
allemand, en anglais, toutes criant la revolte, et toutes empoisonnees
de ce grand pessimisme qui, de nos jours, ravage les harems de la
Turquie. Parfois elle relisait un passage, hesitait tristement, et puis,
quand meme, approchait le feuillet de la petite flamme pale, que l'on
voyait a peine luire, a cause du soleil. Et tout cela, toutes les
pensees secretes des belles jeunes femmes, leurs indignations refrenees,
leurs plaintes vaines, tout cela faisait de la cendre, qui s'amassait et
se confondait dans un brasero de cuivre, seul meuble oriental de la
chambre.

Les tiroirs vides, les confidences aneanties, restait devant elle un
grand buvard a fermoir d'or, qui etait bonde de cahiers ecrits en
francais... Bruler cela aussi?... Non, elle n'en sentait vraiment plus
le courage. C'etait toute sa vie de jeune fille, c'etait son journal
intime commence le jour de ses treize ans,--le jour funebre ou elle
avait _pris le tcharchaf_ (pour employer une locution de la-bas), c'est-
a-dire le jour ou il avait fallu pour jamais cacher son visage au monde,
se cloitrer, devenir l'un des innombrables fantomes noirs de
Constantinople.

Rien d'anterieur a la prise de voile n'etait note dans ce journal. Rien
de son enfance de petite princesse barbare, la-bas, au fond des plaines
de Circassie, dans le territoire perdu ou, depuis deux siecles, regnait
sa famille. Rien non plus de son existence de petite fille mondaine,
quand, vers sa onzieme annee, son pere etait venu s'etablir avec elle a
Constantinople, ou il avait recu de Sa Majeste le Sultan le titre de
marechal de la Cour; cette periode-la avait ete toute d'etonnements et
d'acclimatation elegante, avec en outre des lecons a apprendre et des
devoirs a faire; pendant deux ans, on l'avait vue a des fetes, a des
parties de tennis, a des sauteries d'ambassade; avec les plus difficiles
danseurs de la colonie europeenne, elle avait valse tout comme une
grande jeune fille, tres invitee, son carnet toujours plein, elle
charmait par son delicieux petit visage, par sa grace, par son luxe, et
aussi par cet air qu'aucune autre n'eut imite, cet air a la fois
vindicatif et doux, a la fois tres timide et tres hautain. Et puis, un
beau jour, a un bal donne par l'ambassade anglaise pour les tout jeunes,
on avait demande: "Ou est-elle, la petite Circassienne?" Et des gens du
pays avaient simplement repondu: "Ah! vous ne saviez pas? Elle vient de
prendre le tcharchaf." - (Elle a pris le tcharchaf, autant dire: fini,
escamotee d'un coup de baguette; on ne la verra jamais plus; si par
hasard on la rencontre, passant dans quelque voiture fermee, elle ne
sera qu'une forme noire, impossible a reconnaitre; elle est comme
morte...)

Donc, avec ses treize ans accomplis, elle etait entree, suivant la regle
inflexible, dans ce monde voile, qui, a Constantinople, vit en marge de
l'autre, que l'on frole dans toutes les rues, mais qu'il ne faut pas
regarder et qui, des le coucher du soleil, s'enferme derriere des
grilles; dans ce monde que l'on sent partout autour de soi, troublant,
attirant, mais impenetrable, et qui observe, conjecture, critique, voit
beaucoup de choses a travers son eternel masque de gaze noire, et devine
ensuite ce qu'il n'a pas vu.

Soudainement captive, a treize ans, entre un pere toujours en service au
palais et une aieule rigide sans tendresse manifestee, seule dans sa
grande demeure de Khassim-Pacha, au milieu d'un quartier de vieux hotels
princiers et de cimetieres, ou, des la nuit close, tout devenait frayeur
et silence, elle s'etait adonnee passionnement a l'etude. Et cela avait
dure jusqu'a ses vingt-deux ans aujourd'hui pres de sonner, cette ardeur
a tout connaitre, a tout approfondir, litterature, histoire ou
transcendante philosophie. Parmi tant de jeunes femmes, ses amies,
superieurement cultivees aussi dans la sequestration propice, elle etait
devenue une sorte de petite etoile dont on citait l'erudition, les
jugements, les innocentes audaces, en meme temps que l'on copiait ses
elegances couteuses; surtout elle etait comme le porte-drapeau de
l'insurrection feminine contre les severites du harem.

Apres tout, elle ne le brulerait pas, ce journal commence le premier
jour du tcharchaf! Plutot elle le confierait, bien cachete, a quelque
amie sure et un peu independante, dont les tiroirs n'auraient pas chance
d'etre fouilles par un mari. Et qui sait, dans l'avenir, s'il ne lui
serait pas possible de le reprendre et de le prolonger encore?... Elle y
tenait surtout parce qu'elle y avait presque fixe des choses de sa vie
qui allait finir demain, des instants heureux d'autrefois, des journees
de printemps plus etrangement lumineuses que d'autres, des soirs de plus
delicieuse nostalgie dans le vieux jardin plein de roses, et des
promenades sur le Bosphore feerique, en compagnie de ses cousines
tendrement cheries. Tout cela lui aurait semble plus irrevocablement
perdu dans l'abime du temps, une fois le pauvre journal detruit.
L'ecrire avait ete d'ailleurs sa grande ressource contre ses melancolies
de jeune fille emmuree,--et voici que le desir lui venait de le
continuer a present meme, pour tromper la detresse de ce dernier jour...
Elle demeura donc assise a son bureau, et reprit son porte-plume, qui
etait un baton d'or cercle de petits rubis. Si elle avait adopte notre
langue des le debut de ce journal, sur les premiers feuillets deja vieux
de neuf ans, c'etait surtout pour etre certaine que sa grand-mere, ni
personne dans la maison, ne s'amuserait a le lire. Mais, depuis environ
deux annees, cette langue francaise, qu'elle soignait et epurait le plus
possible, etait a l'intention d'un lecteur imaginaire. (Un journal de
jeune femme est toujours destine a un lecteur, fictif ou reel, fictif
necessairement s'il s'agit d'une femme turque.) Et le lecteur ici etait
un personnage lointain, lointain, pour elle a peu pres inexistant: le
romancier Andre Lhery!... Tout s'ecrivait maintenant pour lui seul, en
imitant meme, sans le vouloir, un peu sa maniere; cela prenait forme de
lettres a lui adressees, et dans lesquelles, pour se donner mieux
l'illusion de le connaitre, on l'appelait par son nom: Andre, tout
court, comme un vrai ami, un grand frere.

Or, ce soir-la, voici ce que commenca de tracer la petite main alourdie
par de trop belles bagues:

"18 avril 1901.


Je ne vous avais jamais parle de mon enfance, Andre, n'est-ce pas? Il
faut que vous sachiez pourtant: moi, qui vous parus tellement civilisee,
je suis au fond une petite barbare. Quelque chose restera toujours en
moi de la fille des libres espaces, qui jadis galopait a cheval au
cliquetis des armes, ou dansait dans la lumiere au tintement des ses
ceintures d'argent.

Et, malgre tout le vernis de la culture europeenne, quand mon ame
nouvelle, dont j'etais fiere, mon ame d'etre qui pense, mon ame
consciente, quand cette ame donc souffre trop, ce sont les souvenirs de
mon enfance qui reviennent me hanter. Ils reparaissent imperieux,
colores et brillants; ils me montrent une terre lumineuse, un paradis
perdu, auquel je ne puis plus ni _ne voudrais_ retourner; un village
circassien, bien loin, au-dela de Koniah, qui s'appelle Karadjiamir. La,
ma famille regne depuis sa venue du Caucase. Mes ancetres, dans leur
pays, etaient des khans de Kiziltepe, et le sultan d'alors leur donna en
fief ce pays de Karadjiamir. La, j'ai vecu jusqu'a l'age de onze ans.
J'etais libre et heureuse. Les jeunes filles circassiennes ne sont pas
voilees. Elles dansent et causent avec les jeunes hommes, et choisissent
leur mari selon leur coeur.

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