A / B / C / D / E /  F / G / H / I / J /  K / L / M / N / O /  P / R / S / T / UV / W / Z

Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Les desenchantees

P >> Pierre Loti >> Les desenchantees

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"Quand revient-elle? demanda-t-il.

--Aux premiers jours de mai, repondit Zeyneb. Nous devons nous
reinstaller, comme l'annee derniere, dans notre yali de la cote d'Asie.
Nos humbles projets sont d'y passer encore un dernier ete ensemble, si
la volonte de nos maitres ne vient pas nous separer par quelque mariage
avant l'automne. Je dis dernier, parce que moi, l'hiver sans doute
m'emportera, et, dans tous les cas, les deux autres, l'ete prochain,
seront remariees.

--Ca, on verra bien!" dit Melek, avec un sombre defi.

Pour Andre egalement, ce serait le dernier ete du Bosphore. Son poste a
l'ambassade prenait fin en novembre, et il etait decide a suivre
passivement sa destinee, un peu par fatalisme, et puis aussi parce qu'il
y a des choses qu'il vaut mieux ne pas s'enteter a prolonger, surtout
lorsqu'elles ne sauraient avoir que des solutions douloureuses ou
coupables. Il entrevoyait donc, avec beaucoup de melancolie, le
recommencement de cette saison enchantee au Bosphore, ou l'on circule en
caique sur l'eau bleue, le long des deux rives aux maisons grillagees,
ou bien dans la Vallee-du-Grand-Seigneur et dans les montagnes de la
cote d'Asie, tapissees de bruyeres roses. Tout cela reviendrait une
supreme fois, mais pour finir sans aucune esperance de retour. Sur les
rendez-vous avec ses trois amies, peserait, comme l'annee derniere, la
continuelle attente des delations, des espionnages capables en une
minute de le separer d'elles pour jamais, de plus, cette certitude de ne
pas revoir l'ete suivant serait la pour donner plus d'angoisse a la
fuite des beaux jours d'aout et de septembre, a la floraison des
colchiques violets, a la jonchee de feuilles des platanes, a la premiere
pluie d'octobre. Et puis surtout, il y aurait cet element nouveau si
imprevu, l'amour de Djenane, qui, meme incompletement avoue, meme tenu
en bride comme elle en serait capable avec sa petite main de fer, ne
manquerait pas de rendre plus haletante et plus cruelle la fin de ce
reve oriental.





XXXVII


Vers le 10 du mois d'avril, le valet de chambre d'Andre, en le
reveillant le matin, lui annonca d'une voix joyeuse, comme un evenement
pour lui faire plaisir:

"J'ai vu deux hirondelles! Oh! elles chantaient, mais elles
chantaient!..."

Deja les hirondelles etaient a Constantinople! Et quel chaud soleil
entrait ce matin-la par les fenetres! Mon Dieu, les jours fuyaient donc
encore plus vite qu'autrefois! Deja commence, le printemps; deja une
chose _entamee_, au lieu d'etre en reserve pour l'avenir, comme Andre
pouvait se le figurer hier encore par le temps sombre qu'il faisait, et
avant les hirondelles apparues! Et le prochain ete, qui arriverait
demain, qui arriverait tout de suite, serait le dernier,
irrevocablement le dernier de sa vie d'Orient et le dernier sans doute
de sa simili-jeunesse... Retourner en Turquie, plus tard, dans les
grisailles crepusculaires de son avenir et de son declin,... peut-etre
oui... Mais cependant pour quoi faire? Quand on revient, qu'est-ce qu'on
trouve, de soi-meme et de ce qu'on a aime? Quelle decevante aventure,
que ces retours, puisque tout est change ou mort!... Et d'ailleurs, se
disait-il, quand j'aurai ecrit le livre dont ces pauvres petites m'on
arrache la promesse, ne me serai-je pas ferme a tout jamais ce pays,
n'aurai-je pas perdu la confiance de mes amis les Turcs et le droit de
cite dans mon cher Stamboul?...


Il passa comme un jour, ce mois d'avril. Pour Andre, il passa en
pelerinage et reveries a Stamboul, stations a Eyoub ou a Sultan-Fatih,
et narguiles de plein air,--malgre les temps incertains, les reprises
du froid et du vent de neige.

Et puis ce fut le 1er mai, et Djenane ne parla point de quitter son
vieux palais inaccessible. Elle ecrivait moins que l'an dernier, et des
lettres plus courtes. "Excusez mon silence, lui dit-elle une fois.
Tachez de le comprendre, il y a tant de choses dedans..."

Zeyneb et Melek cependant affirmaient toujours qu'elle viendrait et
semblaient bien en etre sures.

Ces deux-la aussi, Andre les voyait moins que l'annee derniere. L'une
etait plus retiree de la vie, et la seconde plus inegale, sous cette
menace d'un mariage. En outre, les surveillances avaient redouble cette
annee, autour de toutes les femmes en general,--et peut-etre en
particulier autour de celles-la, que l'on soupconnait (oh! tres
vaguement encore) d'allees et venues illicites. Elles ecrivaient
beaucoup a leur ami, qui pourtant les aimait bien, mais se contentait
parfois de repondre _en esprit_, d'intention seulement. Et alors elles
lui faisaient des reproches,--et si discrets:


"Khassim-Pacha, le 8 mai 1905.

Cher ami, qu'y a-t-il? Nous sommes inquietes, nous vos pauvres amies
lointaines et humbles. Quand des jours se passent ainsi sans des lettres
de vous, un lourd manteau de tristesse nous ecrase les epaules, et tout
devient terne, et la mer, et le ciel, et nos coeurs.

Nous ne nous plaignons pas pourtant, je vous assure, et ceci n'est que
pour vous redire encore une fois une chose deja vieille et que vous
savez du reste, c'est que vous etes notre grand et seul ami.

Etes-vous heureux dans ce moment? Vos jours ont-ils des fleurs?

Suivant ce que nous offre la vie, le temps passe vite ou il se traine.
Pour nous, c'est se trainer qu'il fait. Je ne sais vraiment pourquoi
nous sommes la, dans ce monde?... Mais peut-etre bien pour l'unique joie
d'etre vos esclaves tres devouees, tres fideles, jusqu'a la mort et au-
dela...

ZEYNEB ET MELEK."


Deja le 8 mai!... Il lut cette lettre a sa fenetre, par un long
crepuscule tiede qui invitait a s'attarder la, devant l'immense
deploiement des lointains et du ciel. Chez lui, on n'etait vraiment plus
a Pera; tres loin de la "grand-rue" tapageuse, on dominait ce bois de
vieux cypres odorants, qui est enclave dans la ville et s'appelle le
petit champ-des-morts, et on avait Stamboul, avec ses domes, dresse en
face de soi sur tout l'horizon.

La nuit descendit peu a peu sur la Turquie, une nuit sans lune, mais
tres etoilee. Stamboul, dans l'obscurite, se drapa de magnificence,
redevint comme chaque soir une imposante decoupure d'ombre sur le ciel.
Et la clameur des chiens, le heurt du baton ferre des veilleurs,
commencerent de s'entendre dans le silence. Et puis, ce fut l'heure des
muezzins, et, de toute cette ville fantastique, etalee la-bas, s'eleva
l'habituelle symphonie des vocalises en mineur, hautes, faciles et
pures, ailees comme la priere meme.

La premiere nuit, cette annee, qui fut une vraie nuit de langueur et
d'enchantement. Andre, de sa fenetre, l'accueillit avec moins de joie
que de melancolie: son _dernier_ ete commencait...

Le lendemain, a son ambassade, on lui annonca comme tres prochaine
l'installation de tous les ans a Therapia. Pour lui, cela equivalait
presque au grand depart de Constantinople, puisqu'il n'y reviendrait que
pour quelques tristes journees, a la fin de la saison, avant de quitter
definitivement la Turquie.

D'ailleurs, Turcs et Levantins s'agitaient deja pour l'emigration
annuelle vers le Bosphore ou les iles. Partout, le long du detroit, rive
d'Europe et rive d'Asie, les maisons se rouvraient; sur les quais de
pierre ou de marbre, se demenaient les eunuques preparant la
villegiature de leurs maitresses, apportant, a pleins caiques
peinturlures et dores, les tentures de soie, les matelas pour les
divans, les coussins a broderies. C'etait bien l'ete, venu pour Andre
plus vite que d'habitude, et qui fuirait certainement plus vite encore,
puisque toujours les durees semblent de plus en plus diminuer de
longueur, a mesure que l'on avance dans la vie.





XXXVIII


Le 1er du beau mois de juin! Mai n'avait eu aucune duree; Djenane
n'etait d'ailleurs pas revenue, et ses lettres, maintenant toujours
courtes, n'expliquaient rien.

Le 1er du beau mois de juin! Andre qui avait repris son appartement de
Therapia, au bord de l'eau, devant l'ouverture de la Mer Noire,
s'eveilla dans la splendeur du matin, le coeur plus serre, du seul fait
d'etre en juin; rien que ce changement de date lui donnait le sentiment
d'un grand pas de plus vers _la fin_.--D'ailleurs, son mal sans
remede, qui etait l'angoisse de la fuite des jours, ne manquait jamais
de s'exasperer dans l'effarement extra-lucide des reveils.--Ce qu'il
sentait fuir, cette fois, c'etait ce printemps oriental, qui le grisait
comme au temps de sa jeunesse, et qu'il ne retrouverai jamais, jamais
plus... Et il songeait: "Demain finira tout cela, demain s'eteindra pour
moi ce soleil; les heures me son strictement comptees, avant la
vieillesse et le neant..."

Mais comme toujours, quand le reveil fut complet, reparurent a son
esprit les mille petites choses amusantes et jolies de la vie
quotidienne, les mille petits mirages qui font oublier la marche du
temps, et la mort. Pour commencer, ce fut la Vallee-du-Grand-Seigneur
qui se representa a son souvenir; elle etait la, en face de lui,
derriere ces collines boisees de la rive d'Asie qu'il apercevait chaque
matin en ouvrant les yeux, et il irait dans l'apres-midi s'y asseoir
comme l'annee derniere a l'abri des platanes, pour fumer des narguiles
en regardant de loin passer sur la prairie les promeneuses voilees qui
ressemblent a des ombres elyseennes. Ensuite ce fut la preoccupation
puerile de son nouveau caique; on l'avertit qu'il venait d'accoster sous
les fenetres, arrivant tout fraichement dore de Stamboul, et que les
rameurs demandaient a essayer leurs livrees neuves. Pour son dernier ete
d'Orient, il voulait paraitre en bel equipage, les vendredis, aux Eaux-
Douces, et il avait imagine une tres orientale combinaison de couleurs;
les vestes des bateliers et le long tapis trainant allaient etre en
velours capucine brode d'or, et sur ce tapis, le domestique assis a la
turque, tout au bout de la petite proue effilee, serait en bleu-de-ciel
brode d'argent. Quand ces figurants eurent endosse leurs parures
nouvelles, il descendit pour voir l'effet sur l'eau. En ce moment, elle
etait un miroir imperceptiblement ondule, cette eau du Bosphore,
d'habitude plutot remuante. Paix infinie dans l'air, fete de juin et de
matin dans les verdures des deux rives. Andre fut content de l'essayage,
s'amusa les yeux avec le contraste de ce bonhomme, bleu et argente,
tronant sur ce velours jaune sombre,--dont les broderies dorees
reproduisaient un vieux poeme arabe consacre a la perfidie de l'amour.
Et puis il s'etendit dans le caique, pour aller faire un tour jusqu'en
Asie, avant l'ardeur du soleil meridien.

Le soir, il recut une lettre de Zeyneb, qui lui donnait rendez-vous au
prochain jour des Eaux-Douces, rien que pour se croiser en caique, bien
entendu. Tout devenait plus dangereux, disait-elle, la surveillance
etait redoublee; on venait aussi de leur interdire de se promener le
long de la cote, comme l'an passe dans cette barque legere, ou elles
ramaient elles-memes en voile de mousseline. Par ailleurs, jamais aucune
amertume dans ses plaintes, a Zeyneb; elle etait une trop douce creature
pour s'irriter, et puis aussi trop lasse et tellement resignee a tout,
avec cette bonne et prochaine mort, qu'elle avait accueillie dans sa
poitrine... En post-scriptum elle racontait que le pauvre vieux Mevlut
(eunuque d'Ethiopie) venait de se laisser mourir, dans sa quatre-vingt-
troisieme annee; et c'etait un vrai malheur, car il les cherissait, les
ayant elevees, et ne les aurait trahies ni pour or ni pour argent. Elles
aussi l'aimaient bien; il etait pour ainsi dire quelqu'un de la famille.
"Nous l'avons soigne, ecrivait-elle, soigne comme un grand-pere." Mais
ce dernier mot avait ete efface apres coup, et a la place, on lisait,
au-dessus, de l'ecriture moqueuse de Melek: "grand-_oncle!_..."

Le vendredi suivant, il alla donc aux Eaux-Douces, pour la premiere fois
de la saison, et dans son equipage aux couleurs plus etranges que l'an
passe. Il y croisa et recroisa ses deux amies, qui avaient change aussi
leur livree bleue pour du vert et or, et qui etaient en tcharchaf noir,
voile semi-transparent, mais baisse sur le visage. D'autres belles
dames, aussi tres voilees de noir, tournaient la tete pour le regarder,
--des dames qui passaient comme etendues sur cette eau aujourd'hui si
encombree d'enigmatiques promeneuses, entre ses rives de fougeres et de
fleurs: presque toutes ces invisibles s'occupaient de lui, pour avoir lu
ses livres, le connaissaient, pour se l'etre fait montrer par d'autres;
peut-etre meme, avec quelques-unes d'entre elles, avait-il cause
l'automne dernier, sans voir leur visage, pendant ses aventureuses
visites a ses petites amies. Il cueillait ca et la un regard attentif,
un gentil sourire, a peine perceptible sous les epaisses gazes noires.
Et puis aussi elles approuvaient l'assemblage de couleurs qu'il avait
imagine, et qui glissait avec un eclat de capucine et d'hortensia bleu,
sur le ruisseau vert, entre les prairies vertes et les rideaux ombreux
des arbres; elles s'etonnaient avec sympathie de cet Europeen qui se
revelait un pur Oriental.

Et lui, encore si enfant a ses heures, s'amusait d'attirer l'attention
des jolies inconnaissables, et d'avoir parfois regne secretement sur
leurs pensees, a cause de ses livres qu'on lisait beaucoup cette annee-
la dans les harems. Le ciel de juin etait adorable de tranquillite et de
profondeur. Les spectatrices aux voiles blancs, qui observaient assises
en groupes sur les pelouses des bords, montraient, par l'entrebaillement
des mousselines, de jolis yeux calmes. On sentait la bonne odeur des
foins, et celle de tous ces narguiles qui se fumaient a l'ombre.

Et on savait que l'ete durerait bien trois mois encore, on savait que la
saison des Eaux-Douces commencait a peine; on reviendrait donc plusieurs
vendredis et tout cela aurait en somme une petite duree, ne finirait pas
des demain...

Quand Andre remisa pour un temps son beau caique dans les herbages, afin
d'aller lui aussi fumer un narguile a l'ombre des arbres, et faire a son
tour celui qui regarde passer le monde sur l'eau, il etait en pleine
illusion de jeunesse, et griserie d'oubli.





XXXIX

LETTRE QU'IL RECUT DE DJENANE, LA SEMAINE SUIVANTE


"Le 22 juin 1905.

Me voici de retour au Bosphore, Andre, comme je vous l'avais promis, et
il me tarde infiniment de vous revoir. Voulez-vous descendre jeudi a
Stamboul et venir vers deux heures a Sultan-Selim, dans la maison de ma
bonne nourrice? J'aime mieux la que chez notre amie, a Sultan-Fatih,
parce que c'etait le lieu de nos premieres rencontres...

Mettez votre fez, naturellement, et observez les precautions
d'autrefois; mais n'entrez que si notre signal habituel, le coin d'un
mouchoir blanc, sort d'entre les grilles, a l'une des fenetres du
premier etage. Sinon, l'entrevue sera manquee, helas! et peut-etre pour
longtemps; alors continuez votre chemin jusqu'au bout de l'impasse,
puis, revenez sur vos pas, de l'air de quelqu'un qui s'est trompe.

Tout est plus difficile cette annee, et nous vivons dans les transes
continuelles...

Votre amie,

DJENANE."


Ce jeudi-la, il sentit plus que jamais, des son reveil, l'inquietude de
son aspect. "Depuis l'annee derniere, se disait-il, j'ai du sensiblement
vieillir; il y a des fils argentes dans ma moustache, qui n'y etaient
pas quand elle est partie." Il eut donne beaucoup pour n'avoir jamais
trouble le repos de son amie; mais l'idee de dechoir physiquement a ses
yeux lui etait quand meme insupportable.

Les etres comme lui, qui auraient pu etre de grands mystiques mais n'ont
su trouver nulle part la lumiere tant cherchee, se replient avec toute
leur ardeur decue vers l'amour et la jeunesse, s'y accrochent en
desesperes quand ils les sentent fuir. Et alors commencent les puerils
et lamentables desespoirs, parce que les cheveux blanchissent et que les
yeux s'eteignent; on epie, dans la terreur desolee, le moment ou les
femmes detourneront vers d'autres leur regard...

Le jeudi venu, Andre, a travers les desolations charmantes du Vieux-
Stamboul, sous le beau ciel de juin, s'achemina vers Sultan-Selim,
effraye de la revoir, et peut-etre plus encore d'etre revu par elle...

En arrivant a l'impasse funebre, levant les yeux, il apercut tout de
suite la petite chose blanche indicatrice, qui se detachait sur les
bruns et les ocres sombres des maisons. Et, derriere la porte, il trouva
Melek aux aguets:

"Elles sont la? demanda-t-il.

--Oui, _toutes deux_; elles vous attendent."

A l'entree du petit harem, de plus en plus pauvre et fane, Zeyneb se
tenait le visage decouvert.

Au fond, tres dans l'ombre, Djenane, qui cependant vint a lui avec un
elan tout spontane, tout jeune, lui donner sa main. Elle etait bien la;
il reentendit sa voix de musique lointaine... Mais les yeux couleur
d'eau profonde n'y etaient plus, ni les sourcils inclines comme ceux des
madones de douleur, ni l'ovale pur, ni rien: le voile etait retombe
aussi impenetrable qu'aux premiers jours; prise d'epouvante pour s'etre
trop avancee, la petite princesse blanche se retirait dans sa tour
d'ivoire... Et Andre comprit des l'abord que tout priere serait inutile,
que ce voile ne se releverait plus jamais, a moins peut-etre que ne
survint quelque circonstance tragique et supreme. Il eut le sentiment
que, dans cette affection si defendue, la periode legere et douce avait
pris fin. On marchait a partir d'aujourd'hui vers l'inevitable drame.





SIXIEME PARTIE


XL


Toutefois des jours de calme apparent leur etaient reserves encore.

Il est vrai, juillet passa sans qu'il leur fut possible de se revoir,
meme de loin, aux Eaux-Douces,--juillet qui est a Constantinople une
saison de grand vent et d'orages, une periode pendant laquelle le
Bosphore, du matin au soir, se couvre d'ecume blanche. Ce mois-la, c'est
a peine si Djenane put lui ecrire, tant elle etait surveillee par une
vieille tante reveche, venue d'Erivan pour faire une visite
interminable, et qui ne supporterait pas de sortir en caique si l'eau
n'etait lisse comme un miroir.

Mais la dame, qu'Andre et ses trois amies appelaient "Peste Hanum",
deguerpit au commencement d'aout, et le reste de l'ete, de leur dernier
ete, ne cessa plus d'etre si beau! Aout, septembre et octobre, c'est au
Bosphore la saison delicieuse, ou le ciel a des limpidites edeniques, ou
les jours declinent, se recueillent et s'apaisent, mais en gardant la
splendeur.

Ils redevinrent les habitues des Eaux-Douces d'Asie, et arrangerent des
entrevues a Stamboul dans la maisonnette de Sultan-Selim.
Exterieurement, tout se retrouvait pour eux comme pendant l'ete de 1904,
meme le voile noir baisse a demeure sur le visage de Djenane; mais il y
avait dans leurs ames des sentiments nouveaux, des sentiments encore
inexprimes, dont on n'etait pas tout a fait certain, et qui cependant
amenaient parfois au milieu de leurs causeries des silences trop lourds.

Et puis, l'annee precedente ils se disaient: "Nous avons un autre ete en
reserve devant nous." Tandis que maintenant tout allait finir, puisque
Andre quittait la Turquie en novembre; et constamment ils pensaient a
cette separation prochaine, qui leur apparaissait comme aussi definitive
qu'une mise au tombeau.

Etant de vieux amis, ils avaient deja des souvenirs en commun, et ils
formaient des projets pour _recommencer_ avant l'inexorable fin, des
choses d'antan, promenades ou pelerinages faits naguere a eux quatre:
"Il faudrait tacher de revoir ensemble, encore une fois dans la vie,
notre petite foret vierge de l'automne passe, a Beicos... La tombe de
Nedjibe, il faudrait y retourner une supreme fois, nous tous..."

Pour Andre, qui cette annee-la eprouvait la petite mort chaque fois que
changeait le nom du mois, le matin du 1er septembre marqua un grand
echelon franchi, dans cette descente de la vie qui s'accelerait comme
une chute. Il lui parut que, depuis la veille, l'air avait soudainement
pris sa limpidite et sa fraicheur de l'automne, et qu'il etait plus
sonore aussi, comme cela arrive d'habitude a l'arriere-saison; mieux
qu'hier on entendait les trompettes turques, au timbre grave, qui
sonnaient en face, sur la cote d'Asie ou les soldats ont un poste, a
l'ombre des platanes de Beicos. L'ete s'enfuyait decidement, et ils
songea, avec un frisson, que les colchiques violets allaient commencer
de fleurir parmi des feuilles mortes, dans la Vallee-du-Grand-Seigneur.

Cependant combien tout etait radieux ce matin, et quel calme inaltere
sur le Bosphore! Pas un souffle, et, a mesure que montait le soleil, une
tiedeur delicieuse. Sur l'eau passait maintenant une longue caravane de
navires voiliers, remorques par un bateau a vapeur; navires turcs
d'autrefois, avec des chateaux-d'arriere aux peinturlures archaiques,
navires comme on n'en voit plus qu'en ces parages; toute toile serree,
ils s'en allaient docilement ensemble vers la Mer Noire, dont l'entree
s'apercevait la-bas entre deux plans d'abruptes montagnes, et qui
semblait une mer si tranquille et inoffensive, pour qui ne l'eut point
connue. Directement au-dessous de ses fenetres, Andre regarda le petit
quai ensoleille, le long duquel de beaux caiques attendaient, entre
autres le sien, qui ce soir le conduirait aux Eaux-Douces...

Les Eaux-Douces!... Encore cinq ou six fois a reparaitre la, en
Oriental, sur ce ruisseau borde de verdure, ou il exercait comme une
petite royaute ephemere et ou les dames voilees reconnaissaient de loin
la livree de ses rameurs. Et beaucoup de jours encore a s'asseoir, au
baisser du soleil, sous les platanes geants du Grand-Seigneur, a fumer
la des narguiles au milieu d'une paix sans nom, tout en regardant la
lente promenade des femmes, des "ombres heureuses", dans les lointains
de la prairie elyseenne... Au moins trente ou trente-cinq jours d'ete,
un repit vraiment acceptable avant la grande fin, qui ne serait tout de
meme pas immediate... Les collines d'Asie, ce matin-la, au-dessus de
Beicos, etaient entierement roses sous le floraison des bruyeres, mais
roses comme des rubans roses. Les maisonnettes des villages turcs qui
s'avancent dans l'eau, les grands platanes verts aux branches desquels
depuis trois cents ans les pecheurs suspendent leurs filets, tout cela,
et le ciel bleu, se regardait tranquillement dans la glace du Bosphore
qui avait sa nettete des inalterables beaux jours. Et ces choses
ensemble paraissaient tellement confiantes dans la duree de l'ete, et du
calme, et de la vie, et de la jeunesse, qu'Andre une fois de plus s'y
laissa prendre, oublia la date et ne sentit plus la menace des proches
lendemains.

L'apres-midi, il alla donc aux Eaux-Douces, ou tout rayonnait dans une
lumiere ideale; il y croisa ses trois amies, et cueillit d'autres
regards de femmes voilees. Il en revint par un incomparable soir, en
longeant la cote d'Asie: vieilles maisons muettes ou l'on ne sait jamais
quel drame se passe; vieux jardins secrets sous des retombees de
verdure; vieux quais de marbre tres gardes, ou d'invisibles belles sont
toujours assises les vendredis pour assister au retour des caiques.
Entraine par la cadence vive de ses rameurs, il fendait l'air caressant
et suave; respirer etait une ivresse. Il se sentait repose, il avait
conscience d'etre jeune d'aspect a ce moment, et en lui s'eveillait la
meme ardeur a vivre qu'au temps de sa prime jeunesse, la meme soif de
jouir eperdument de tout ce qui passe. Son ame, qui le plus souvent
n'etait qu'un obscur abime de lassitude, pouvait ainsi changer, sous le
voluptueux enjolement des choses exterieures, ou devant quelque
fantasmagorie jouee pour ses yeux d'artiste,--changer, redevenir comme
neuve, se sentir prete pour toute une suite d'aventures et d'amours.

Il ramenait dans son caique Jean Renaud, qui lui confiat avec des
plaintes brulantes sa peine d'etre amoureux d'une belle dame des
ambassades, tres aimablement indifferente a son desir, et d'etre
amoureux en meme temps de Djenane qu'il n'avait jamais vue, mais dont la
silhouette et la voix troublaient son sommeil. Et Andre ecoutait sans
hausser les epaules de tels aveux, qui etaient bien dans le ton de cette
soiree; il se sentait au diapason avec ce jeune, et preoccupe uniquement
des memes questions, tout le reste ne comptant plus. L'amour etait
partout dans l'air. Confidence pour confidence, il avait envie de lui
crier, dans une sorte de triomphe: "Eh bien! moi, tenez, je suis plus
aime que vous!..."

Ils continuerent leur chemin sans plus se parler, chacun pour soi
egoistement plonge dans ses pensees que dominait l'amour; et la
splendeur d'un soir d'ete sur le Bosphore magnifiait leur reverie.
Aupres d'eux, les quais interdits des vieilles demeures continuaient de
defiler; des femmes assises tout au bord les regardaient glisser, dans
les rayons maintenant couleur de cuivre rouge, et ils s'amusaient en
eux-memes de savoir que, pour les spectatrices voilees, leur passage,
leur caique avec ses nuances rares, devait faire bien, au milieu de
cette apotheose du soleil couchant.





XLI


Septembre vient de finir!... Maintenant la belle teinte rose des
bruyeres, sur les collines d'Asie, se meurt de jour en jour, se change
en une couleur de rouille. Et, dans la vallee de Beicos, les colchiques
violets sont fleuris a profusion parmi l'herbe fine des pelouses; la
jonchee des feuilles de platanes, la jonchee d'or est partout repandue.
Le soir, pour fumer son narguile devant la cabane de quelqu'un de ces
humbles petits cafetiers qui sont encore la, mais qui vont repartir, on
choisit une place au soleil, on recherche la derniere chaleur de l'ete
declinant, ensuite, des que les rayons commencent a raser la terre et
que l'on voit comme un reflet rouge d'incendie sur l'enorme ramure des
platanes, on sent une fraicheur soudaine qui vous saisit et qui est
triste; on s'en va, et les pas sur l'herbe font bruisser les feuilles
mortes. A present, les grandes pluies d'automne, qui laissent la prairie
toute detrempee, alternent avec ces jours encore chauds et etrangement
limpides, ou les abeilles bourdonnent sur les scabieuses d'arriere-
saison, mais ou des buees froides s'exhalent du sol et des bois quand le
soir tombe.

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