Les desenchantees
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Le dimanche 12 decembre 1904, jour choisi pour cette promenade, apres
mille combinaisons et roueries, se trouva etre l'un de ces jours de
splendeur qui, sous ce climat variable, viennent tout a coup en plein
hiver, entre deux periodes de neige, ramener l'ete. Sur le pont de la
Corne-d'Or, d'ou partent les petits vapeurs pour les Echelles d'Asie,
ils se rencontrerent en plein soleil de midi, mais sans broncher, en
voyageurs qui ne se connaissent point, et ils prirent comme par hasard
le meme bateau, ou elles s'installerent correctement dans le roufle-
harem reserve aux musulmanes, apres avoir congedie negres et negresses.
A cause de ce beau ciel, il y avait aujourd'hui un monde fou qui allait
se promener sur l'autre rive. En meme temps qu'eux, etaient parties une
cinquantaine de dames-fantomes et, quand on accosta l'Echelle de
Scutari, Andre, s'embrouillant au milieu de tous ces voiles noirs qui
debarquaient ensemble, prit d'abord une fausse piste, suivit trois dames
qu'il ne fallait pas et risqua d'amener un affreux scandale. Par
bonheur, elles avaient l'allure moins elegante que le petit trio en
marche la-bas, et il les lacha tout confus au detour du premier chemin,
pour rejoindre ses trois amies,--les vraies, cette fois.
Ils freterent une voiture de louage, la meme pour eux quatre, ce qui est
tolere a la campagne. Lui, etant le bey, s'assit a la place d'honneur,
contrairement a nos idees occidentales, Djenane a cote de lui, Zeyneb et
Melek en face, sur la banquette de devant. Et, les chevaux lances au
trot, elles eclaterent de rire toutes les trois sous leurs voiles, a
cause du tour bien joue, a cause de la liberte conquise jusqu'a ce soir,
a cause de leur jeunesse, et du temps clair, et des lointains bleus.
Elles etaient du reste le plus souvent adorables de gaiete enfantine,
entre leurs crises sombres, meme Zeyneb qui savait oublier son mal et
son desir de mourir. C'est avec une souriante aisance de defi qu'elles
bravaient tout, la sequestration absolue, l'exil, ou peut-etre quelque
autre chatiment plus lourd encore.
A mesure qu'on s'avancait le long de la Marmara, le perpetuel courant
d'air du Bosphore se faisait de moins en moins sentir. Leur petite baie
etait loin, mais baignee d'air tiede, comme elles l'avaient prevu, et si
paisible dans sa solitude, si rassurante pour eux dans son absolu
delaissement! Elle s'ouvrait au plein Sud, et une falaise en miniature
l'entourait comme un abri fait expres. Sur ce sable fin, on etait chez
soi, preserve des regards comme dans le jardin clos d'un harem. On ne
voyait rien d'autre que la Marmara, sans un navire, sans une ride, avec
seulement la ligne des montagnes d'Asie a l'extreme horizon; une Marmara
toute d'immobilite comme aux beaux jours apaises de septembre, mais
peut-etre trop palement bleue, car cette paleur apportait, malgre le
soleil, une tristesse d'hiver; on eut dit une coulee d'argent qui se
refroidit. Et ces montagnes, tout la-bas, avaient deja leurs neiges
eblouissantes.
En montant sur la petite falaise, on n'apercevait ame qui vive, dans la
plaine un peu nue et desolee qui s'etendait alentour. Donc, ayant releve
leur voile jusqu'aux cheveux, toutes trois se grisaient d'air pur;
jamais encore Andre n'avait vu au soleil, au grand air, leurs si jeunes
visages, un peu palis; jamais encore ils ne s'etaient sentis tous dans
une si complete securite ensemble,--malgre les risques fous de
l'entreprise, et les perils du retour, ce soir.
D'abord, elles s'assirent par terre, pour manger des bonbons achetes en
passant chez le confiseur en vogue de Stamboul. Et ensuite elles
passerent en revue tous les recoins de la gentille baie, devenue leur
domaine clandestin pour l'apres-midi. Un etonnant concours de
circonstances, et de volontes, et d'audaces, avait reuni la,--par
cette journee de decembre si etrangement ensoleillee, presque
inquietante d'etre si belle et d'etre si furtive entre deux crises du
vent de Russie,--ces hotes qui lui arrivaient de mondes tres
differents et qui semblaient voues par leur destinee premiere a ne se
rencontrer jamais. Et Andre, en regardant les yeux, le sourire de cette
Djenane, qui allait repartir apres-demain pour son palais de Macedoine,
appreciait tout ce que l'instant avait de rare et de non retrouvable;
les impossibilites qu'il avait fallu dejouer pour se reunir la, devant
la paleur hivernale de cette mer, les impossibilites reparaitraient
encore demain et toujours; qui sait? on ne se reverrait peut-etre meme
jamais plus, au moins avec tant de confiance et le coeur si leger;
c'etait donc une heure dans la vie a noter, a graver, a defendre, autant
que faire se pourrait, contre un trop rapide oubli...
A tour de role, un d'eux montait sur la minuscule falaise, pour signaler
les dangers de plus loin. Et une fois, la dame du guet, qui etait
Zeyneb, annonca un Turc arrivant le long de la mer, en compagnie lui
aussi de trois dames au voile releve. Elles jugerent que ce n'etait pas
dangereux, qu'on pouvait affronter la rencontre; seulement elles
rabattirent pour un temps les gazes noires sur leur visage. Quand le
Turc passa, sans doute quelque bey authentique promenant les dames de
son harem, celles-ci avaient egalement baisse leur voile, a cause
d'Andre; mais les deux hommes se regarderent distraitement, sans
mefiance d'un cote ni de l'autre; l'inconnu n'avait pas hesite a prendre
ces gens rencontres dans cette baie pour les membres d'une meme famille.
Des petits cailloux tout plats, comme tailles a souhait, que le flot
tranquille de la Marmara avait soigneusement ranges en ligne sur le
sable, rappelerent tout a coup a Andre un jeu de son enfance; il apprit
donc a ses trois amies la maniere de les lancer, pour les faire
sautiller longtemps a la surface polie de la mer, et elles s'y mirent
avec passion, sans succes du reste... Mon Dieu! combien elles etaient
enfants, et rieuses, et simples, aujourd'hui, ces trois pauvres petites
compliquees, surtout cette Djenane, qui s'etait donne tant de mal pour
gacher sa vie!
Apres cette heure unique, ils allerent rejoindre leur voiture qui
attendait la-bas, loin, pour les ramener a Scutari. Sur le bateau, bien
entendu, ils ne se connaissaient plus. Mais pendant la courte traversee,
ils eurent ensemble la reapparition merveilleuse de Stamboul, eclairage
des soirs limpides. Un Stamboul vu de face, en enfilade; d'abord les
farouches remparts creneles du Vieux Serail, que baignait la nappe tout
en argent rose de la Marmara; et puis, au-dessus, l'enchevetrement des
minarets et des coupoles, profile sur un rose different, un rose de
decembre aussi, mais moins argente, moins bleme que celui de la mer,
tirant plutot sur l'or...
XXXV
DJENANE A ANDRE, LE LENDEMAIN
"Encore une fois sauvees! Nous avons eu de terribles difficultes au
retour; mais maintenant il fait calme dans la maison... Avez-vous
remarque, en arrivant, comme notre Stamboul etait beau?
Aujourd'hui la pluie, la neige fondue battent nos vitres, le vent glace
joue de la flute triste sous nos portes. Combien nous aurions ete
malheureuses, si ce temps-la s'etait dechaine hier! A present que notre
promenade est dans le passe et qu'il nous en reste comme le souvenir
d'un joli reve, elles peuvent souffler, toutes les tempetes de la Mer
Noire...
Andre, nous ne nous reverrons pas avant mon depart, les circonstances ne
permettent plus d'organiser un rendez-vous a Stamboul; c'est donc mon
adieu que je vous envoie, sans doute jusqu'au printemps. Mais voulez-
vous faire une chose que je vous demande en grace? Dans un mois, quand
vous partirez pour la France, puisque vous comptez prendre les
paquebots, emportez un fez et choisissez la ligne de Salonique; on s'y
arrete quelques heures, et je sais un moyen de vous y rencontrer. Un de
mes negres viendra vous porter a bord le mot d'ordre. Ne me refusez pas.
Que le bonheur vous accompagne, Andre, dans votre pays!...
DJENANE."
Apres le depart de Djenane, Andre resta cinq semaines encore a
Constantinople, ou il revit Zeyneb et Melek. Quand le moment vint de
prendre son conge de deux mois, il s'en alla par la ligne indiquee,
emportant son fez; mais a Salonique aucun negre ne se presenta au
paquebot. La relache fut donc pour lui toute de melancolie, a cause de
cette attente decue,--et aussi a cause du souvenir de Nedjibe qui
planait encore sur cette ville et sur ces arides montagnes alentour. Et
il repartit sans rien savoir de sa nouvelle amie.
Quelques jours apres etre arrive en France, il recut cette lettre de
Djenane:
"Bounar-Bachi, pres Salonique, 10 janvier 1905.
Quand et par qui pourrai-je faire jeter a la poste ce que je vais vous
ecrire, gardee comme je le suis ici?
Vous etes loin et on n'est pas sur que vous reviendrez. Mes cousines
m'ont raconte vos adieux et leur tristesse depuis votre depart. Quelle
etrange chose, Andre, si on y songe, qu'il y ait des etres dont la
destinee soit de trainer la souffrance avec eux, une souffrance qui
rayonne sur tout ce qui les approche! Vous etes ainsi et ce n'est pas
votre faute. Vous souffrez de peines infiniment compliquees, ou peut-
etre infiniment simples. Mais vous souffrez; les vibrations de votre ame
se resolvent toujours en douleur. On vous approche: on vous hait ou l'on
vous aime. Et, si l'on vous aime, on souffre avec vous, par vous, de
vous. Ces petites de Constantinople, vous avez ete cette annee un rayon
dans leur vie; rayon ephemere, elles le savaient d'avance. Et a present
elles souffrent de la nuit ou elles sont retombees.
Pour moi, ce que vous avez ete, peut-etre un jour vous le dirai-je. Ma
souffrance a moi est moins de ce que vous soyez parti que de vous avoir
rencontre.
Vous m'en avez voulu sans doute de n'avoir pas arrange une entrevue, a
votre passage par Salonique. La chose en soi etait possible, dans la
campagne qui est deserte comme au temps de votre Nedjibe. Nous aurions
eu dix minutes a nous, pour echanger quelques mots d'adieu, un serrement
de main. Il est vrai, mon chagrin n'en aurait pas ete allege, au
contraire. Pour des raisons qui m'appartiennent, je me suis abstenue.
Mais ce n'est point la peur du danger qui a pu m'arreter, oh! loin de
la; si, pour aller a vous, j'avais su la mort embusquee sur le chemin de
mon retour, je n'aurais pas eu d'hesitation ni de trouble, et je vous
aurais porte alors, Andre, l'adieu de mon coeur, tel que mon coeur
voudrait vous le dire. Nous autres, femmes turques d'aujourd'hui, nous
n'avons pas peur de la mort. N'est-ce pas vers elle que l'amour nous
pousse? Quand donc, pour nous, l'amour a-t-il ete synonyme de vie?
DJENANE."
Et Melek, chargee de faire passer cette lettre en France, avait ajoute
sous la meme enveloppe ces reflexions qui lui etaient venues:
"En songeant longuement a vous, notre ami, j'ai trouve, j'en suis sure,
plusieurs des causes de votre souffrance. Oh! je vous connais
maintenant, allez! D'abord vous voulez toujours tout eterniser, et vous
ne jouissez jamais pleinement de rien, parce que vous vous dites: "Cela
va finir." Et puis la vie vous a tellement comble, vous avez eu tant de
choses bonnes dans les mains, tant de choses dont une seule suffirait au
bonheur d'un autre, que vous les avez toutes laisse tomber, parce qu'il
y en avait surabondance. Mais votre plus grand mal, c'est qu'on vous a
trop aime et qu'on vous l'a trop dit; on vous a trop fait sentir que
vous etiez indispensable aux existences dans lesquelles vous
apparaissiez; on est toujours venu au-devant de vous; jamais vous n'avez
eu besoin de faire aucun pas dans le chemin d'aucun sentiment: chaque
fois, vous avez attendu. A present vous sentez que tout est vide, parce
que vous _n'aimez pas vous-meme_, vous vous laissez aimer. Croyez-moi,
aimez a votre tour, n'importe, une quelconque de vos innombrables
amoureuses, et vous verrez comme ca vous guerira.
MELEK."
La lettre de Djenane deplut a Andre, qui la jugea pas assez naturelle.
"Si son affection, se disait-il, etait si profonde, elle aurait, avant
tout et malgre tout, desire me dire adieu, soit a Stamboul, soit a
Salonique; il y a de la _litterature_ la-dedans." Il se sentait decu; sa
confiance en elle etait ebranlee, et il en souffrait. Il oubliait que
c'etait une Orientale, plus excessive en tout qu'une Europeenne, et
d'ailleurs bien plus indechiffrable.
Il fut sur le point, dans sa reponse, de la traiter en enfant, comme il
faisait quelquefois: "Un etre qui traine la souffrance avec lui! Alors
nous y voila, a votre _homme fatal_ que vous declariez vous-meme demode
depuis 1830..." Mais il craignit d'aller trop loin et repondit sur un
ton serieux, lui disant qu'elle l'avait peniblement atteint en le
laissant partir ainsi.
Aucune communication directe n'etait possible avec elle, a Bounar-Bachi,
dans son palais de belle-au-bois-dormant; tout devait passer par
Stamboul, par les mains de Zeyneb ou de Melek, et de bien d'autres
complices encore.
Au bout de trois semaines, il recut ces quelques mots, dans une lettre
de Zeyneb.
"Andre, comment vous blesser de n'importe ce que je puisse dire ou
faire, moi qui suis un rien aupres de vous? Ne savez-vous pas que toute
ma pensee, toute mon affection est une chose humble, que vos pieds
peuvent fouler; un long tapis ancien, aux dessins quand meme encore
jolis, sur lequel vos pieds ont le droit de marcher. Voila ce que je
suis, et vous pourriez vous facher contre moi, m'en vouloir?
DJENANE."
Elle etait redevenue Orientale tout entiere la-dedans, et Andre, qui en
fut charme et emu, lui recrivit aussitot, cette fois avec un elan de
douce affection,--d'autant plus que Zeyneb ajoutait: "Djenane est
malade la-bas, d'une fievre nerveuse persistante qui inquiete notre
grand-mere, et le medecin ne sait qu'en penser."
Des semaines apres, Djenane le remercia par cette petite lettre, encore
tres courte, et orientale autant que la precedente:
"Bounar-Bachi, 21 fevrier 1905.
Je me disais depuis des jours: Ou est-il, le bon remede qui doit me
guerir? Il est arrive, le bon remede, et mes yeux, qui sont devenus trop
grands, l'ont devore. Mes pauvres doigts pales le tiennent, merci! Merci
de me faire l'aumone d'un peu de vous-meme, l'aumone de votre pensee.
Soyez beni pour la paix que votre seconde lettre m'a apportee!
Je vous souhaite du bonheur, ami, en remerciement de l'instant de joie
que vous venez de me donner. Je vous souhaite un bonheur profond et
doux, un bonheur qui charme votre vie comme un jardin parfume, comme un
matin clair d'ete.
DJENANE."
Malade, vaincue par la fievre, la pauvre petite cloitree redevenait
quelqu'un de la plaine de Karadjiamir,--comme on redevient enfant. Et,
sous cet aspect, anterieur a l'etonnante culture dont elle etait si
fiere, Andre l'aimait davantage.
Cette fois encore, au petit mot de Djenane, il y avait un post-scriptum
de Melek. Apres des reproches sur la rarete de ses lettres toujours
courtes, elle disait:
"Nous admirons votre agitation, en vous demandant comment il faudrait
nous y prendre pour etre agitees nous aussi, occupees, surmenees,
empechees d'ecrire a nos amis. Enseignez-nous le moyen, s'il vous plait.
Nous au contraire, c'est tout le jour que nous avons le temps d'ecrire,
pour notre malheur et pour le votre...
MELEK."
XXXVI
Quand Andre revint en Turquie, son conge termine, aux premiers jours de
mars 1905, Stamboul avait encore son manteau de neige, mais, ce jour-la,
c'etait sous un ciel admirablement bleu. Autour du paquebot qui le
ramenait, des milliers de goelands et de mouettes tourbillonnaient; le
Bosphore etait crible de ces oiseaux comme d'une sorte de neige a plus
gros flocons; des oiseaux fous, innombrables, une nuee de plumes
blanches qui s'agitaient en avant d'une ville blanche; un merveilleux
aspect d'hiver, avec l'eclat d'un soleil meridional.
Zeyneb et Melek qui savaient par quel paquebot il devait rentrer, lui
envoyerent le soir meme, par leur negre le plus fidele, leurs _selams_
de bienvenue, en meme temps qu'une longue lettre de Djenane qui,
disaient-elles, etait guerie, mais prolongeait encore son sejour dans
son vieux palais lointain.
Une fois guerie, la petite barbare de la plaine de Karadjiamir etait
redevenue volontaire et compliquee, plus du tout la "chose humble que
son ami pouvait fouler aux pieds". Oh! non, car elle ecrivait maintenant
avec rebellion et violence. C'est qu'il y avait eu, derriere la grille
des harems, d'incoherents bavardages sur se livre qu'Andre preparait;
une jeune femme, que cependant il avait a peine entrevue et seulement
sous l'epais voile noir, se serait vantee, pretendaient quelques-unes,
d'etre son amie, la grande inspiratrice de l'oeuvre projetee; et
Djenane, la pauvre sequestree la-bas, s'affolait d'une jalousie un peu
sauvage:
"Andre, ne comprenez-vous pas quelle rage d'impuissance doit nous
prendre, quand nous pensons que d'autres peuvent se glisser entre vous
et nous? Et c'est pis encore quand cette rivalite s'exerce sur ce qui
est notre domaine: vos souvenirs, vos impressions d'Orient. Ne savez-
vous pas, ou avez-vous oublie que nous avons joue notre vie (sans parler
de notre repos), et cela uniquement pour vous les donner completes, ces
impressions de notre pays,--car ce n'etait meme pas pour gagner votre
coeur (nous le savions las et ferme); non, c'etait pour frapper votre
sensibilite d'artiste, et lui procurer, si l'on peut dire, une sorte de
_reve a demi reel_. Afin d'arriver a cela, qui semblait impossible, afin
de vous montrer ce que, sans nous, vous n'auriez pu qu'imaginer, nous
avons risque, les yeux ouverts, de nous mettre dans l'ame un chagrin et
un regret eternels. Croyez-vous que beaucoup d'Europeennes en eussent
fait autant?
Oui, il y a des heures ou c'est une torture de songer que d'autres
pensees viendront en vous qui chasseront notre souvenir, que d'autres
impressions vous seront plus cheres que celles de notre Turquie _vue
avec nous et a travers nous_. Et je voudrais, votre livre fini, que vous
n'ecriviez plus rien, que vous ne pensiez plus, que vos yeux durs et
clairs ne s'adoucissent jamais plus pour d'autres. Et quand la vie m'est
trop intolerable, je me dis qu'elle ne durera pas longtemps, et
qu'alors, si je pars la premiere et s'il est possible aux ames liberees
d'agir sur celles des vivants, mon ame a moi s'emparera de la votre pour
l'attirer, et, ou je serai, il faudra qu'elle vienne.
Ce qui me reste a vivre, je le donnerais sur l'heure pour lire dix
minutes en vous. Je voudrais avoir la puissance de vous faire souffrir,
--_et le savoir_, moi qui aurais donne, il y a quelques mois, cette
meme vie pour vous savoir heureux.
Mon Dieu, Andre, etes-vous donc si riche en amities, que vous en soyez
si gaspilleur? Est-ce genereux a vous de faire tant de peine a qui vous
aime, et a qui vous aime de si loin, d'une tendresse si desinteressee?
Ne gatez pas follement une affection qui,--pour etre un peu exigeante
et jalouse,--n'en est pas moins la plus vraie peut-etre et la plus
profonde que vous ayez rencontree dans votre vie.
DJENANE."
Andre se sentit nerveux apres avoir lu. Le reproche etait enfantin et ne
tenait pas debout, puisqu'il n'avait parmi les femmes turques d'autres
amies que ces trois-la. Mais c'est le ton general, qui n'allait plus.
"Cette fois, il n'y a pas a se le dissimuler, se dit-il, voici une vraie
fausse note, un grand eclat discord, au milieu de ces trois amities
soeurs, dont je m'obstinais a croire la pure harmonie tellement
inalterable... Pauvre petite Djenane, est-ce possible pourtant?"
Il essaya d'envisager cette situation nouvelle, qui lui parut sans
issue. "_Cela ne peut pas etre_, se dit il, _cela ne sera jamais, parce
que je ne veux pas que cela soit. Voila pour ce qui me concerne; de mon
cote, la question est tranchee._" Et quand on s'est prononce d'une facon
aussi nette envers soi-meme, cela protege bien contre les pensees
troubles et les alanguissements perfides.
Son merite a se parler ainsi n'etait d'ailleurs pas tres grand, car il
avait la conviction absolue que Djenane, meme l'aimat-elle, resterait
toujours intangible. Il connaissait a present cette petite creature a la
fois confiante et hautaine, audacieuse et immaculee: elle etait capable
de se livrer loin a un ami qu'elle jugeait decide a ne pas sortir de son
role de grand aine fraternel, mais sans doute elle eut laisse retomber a
jamais son voile sur son visage, avec une deception irremediable, rien
que pour une pression de main un peu prolongee ou tremblante...
L'aventure ne lui en paraissait pas moins pleine de menaces. Et des
phrases, dites autrefois par elle et qui l'avaient a peine frappe, lui
revenaient a la memoire aujourd'hui avec des resonances graves: "L'amour
d'une musulmane pour un etranger n'a d'autre issue que la fuite ou la
mort."
Mais le lendemain, par un beau temps presque deja printanier, tout lui
sembla beaucoup moins serieux. Comme l'autre fois, il se dit qu'il y
avait peut-etre pas mal de "litterature" dans cette lettre, et surtout
de l'exageration orientale. Depuis quelques annees du reste, pour lui
faire entendre qu'on l'aimait, il fallait de lui prouver jusqu'a
l'evidence,--tant le chiffre de son age lui etait constamment present
a l'esprit, en obsession cruelle...
Et, le coeur plus leger qu'hier, il se rendit a Stamboul, a Sultan-
Selim, ou l'attendaient Zeyneb et Melek qu'il lui tardait de revoir.
Stamboul, toujours diversement superbe dans le lointain, etait ce jour-
la pitoyable a voir de pres, sous l'humidite et la boue des grands
degels, et l'impasse ou s'ouvrait la maisonnette des rendez-vous, avait
des plaques de neige encore, le long des murs a l'ombre.
Dans l'humble petit harem, ou il faisait froid, elles le recurent le
voile releve, confiantes et affectueuses, comme on recoit un grand frere
qui revient de voyage. Et tout de suite, il fut frappe de l'alteration
de leurs traits. Le visage de Zeyneb, qui restait toujours la finesse et
la perfection memes, avait pris une paleur de cire, les yeux s'etaient
agrandis et les levres decolorees: l'hiver, tres rude cette annee-la en
Orient, avait du aggraver beaucoup le mal qu'elle dedaignait de soigner.
Quant a Melek, palie elle aussi, un pli douloureux au front, on la
sentait concentree, presque tragique, murie soudain pour quelque
resistance supreme.
"Ils veulent encore me marier! dit-elle, aprement et sans plus en
reponse a l'interrogation muette qu'elle avait devinee dans les yeux
d'Andre.
--Et vous? demanda-t-il a Zeyneb.
--Oh! moi... j'ai la delivrance la, sous ma main", repondit-elle en
touchant sa poitrine, que soulevait de temps a autre une petite toux
sinistre.
Toutes deux se preoccupaient de cette lettre de Djenane, qui hier venait
de passer par leurs mains, et qui etait _cachetee_, chose sans precedent
entre elles ou il n'y avait jamais eu un mystere.
"Que pouvait-elle bien vous dire?
--Mon Dieu!... Rien... Des enfantillages... Je ne sais quels absurdes
caquets de harem, dont elle s'est emue bien a tort...
--Ah! sans doute l'histoire de cette nouvelle inspiratrice de votre
livre, qui aurait surgi, en dehors de nous?...
--Justement. Et ca ne tient pas debout, je vous assure; car, en dehors
de vous trois et des quelques vagues fantomes a qui vous m'avez vous
meme presente...
--Nous n'y avons jamais cru, ni ma soeur, ni moi... Mais elle, la-bas,
loin de tout... Dans la reclusion, qu'est-ce que vous voulez, on se
monte la tete...
--Et elle se l'est montee si bien qu'elle m'en veut tres
serieusement...
--Pas a mort, toujours, interrompit Melek, ou du moins cela n'en a pas
l'air... Tenez, regardez plutot ce qu'elle m'ecrit ce matin..."
Elle lui tendit ce passage de lettre, apres avoir replie la feuille, sur
la suite que sans doute il ne devait pas lire:
"Dites-lui que je pense a lui sans cesse, que ma seule joie au monde est
son souvenir. Ici, je vous envie, c'est tout ce que je fais; je vous
envie pour les moments que vous passez ensemble, pour ce qu'il vous
donne de sa presence; je vous envie de ce que vous etes si pres de lui,
de ce que vous pouvez _voir_ son regard, de ce que vous pouvez serrer sa
main. Ne m'oubliez pas quand vous etes ensemble; je veux ma part de vos
reunions et de leur danger."
"Evidemment, conclut-il, en rendant la lettre pliee, cela n'a pas l'air
d'une haine bien mortelle..."
Il avait fait son possible pour parler d'un ton leger, mais ces quelques
phrases, communiquees par Melek, le laissaient plus convaincu et plus
trouble que la longue lettre violente a lui adressee. Pas de
"litterature" la-dedans; c'etait tout simple, et si clair!... Et avec
quelle candeur elle ecrivait a ses cousines ces phrases transparentes,
quand elle avait pris la peine de cacheter si soigneusement ses grands
reproches amoureux de l'autre jour!
Ainsi avait decidement tourne, contre son attente, cette etrange et
paisible amitie de l'annee derniere, avec trois femmes, qui, au debut,
ne devaient former qu'une indissoluble petite trinite, _une seule ame, a
jamais sans visage_. Ce resultat l'epouvantait bien, mais le charmait
aussi; en ce moment, il se sentait incapable de dire s'il preferait que
ce fut ainsi ou que ce ne fut pas...
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