Les desenchantees
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Pierre Loti >> Les desenchantees
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Ils quitterent bientot le chemin qui longe ces murailles de Byzance,
pour s'enfoncer en plein domaine des morts, sous un ciel de novembre
singulierement obscur, au milieu des cypres, parmi la peuplade sans fin
des tombes. Le vent de Russie ne leur faisait pas grace, leur cinglait
le visage, les impregnait d'humidite toujours plus froide. Devant eux,
les corbeaux fuyaient sans hate, en sautillant.
Apparurent les steles de Nedjibe, ces steles encore bien blanches,
qu'Andre designa aux jeunes femmes. Les inscriptions, redorees au
printemps, brillaient toujours de leur eclat neuf.
Et, a quelques pas de ces humbles marbres, les gentils fantomes
visiteurs, s'etant immobilises spontanement, se mirent en priere,--
dans la pose consacree de l'Islam, qui est les deux mains ouvertes et
comme tendues pour queter une grace,--en priere fervente pour l'ame de
la petite morte. C'etait si imprevu d'Andre et si touchant, ce qu'elles
faisaient la, qu'il sentit ses yeux tout a coup brouilles de larmes, et,
de peur de le laisser voir, il resta a l'ecart, lui qui ne priait pas.
Ainsi, il avait realise ce reve qui semblait si impossible: faire
relever cette tombe, et la confier a d'autres femmes turques, capables
de la venerer et de l'entretenir. Les marbres etaient la, bien debout et
bien solides, avec leurs dorures fraiches; les femmes turques etaient la
aussi, comme des fees du souvenir ramenees aupres de cette pauvre petite
sepulture longtemps abandonnee;--et lui-meme y etait avec elles, en
intime communion de respect et de pitie.
Quand elles eurent fini de reciter la "fathia", elles s'approcherent
pour lire l'inscription brillante. D'abord la poesie arabe, qui
commencait sur le haut de la stele, pour descendre, en lignes inclinees,
vers la terre. Ensuite, tout au bas, le nom et la date: "Une priere pour
l'ame de Nedjibe Hanum, fille de Ali-Djianghir Effendi, morte le 18
Chabaan 1297." Les Circassiens, contrairement aux Turcs, ont un nom
patronymique, ou plutot un nom de tribu. Et Djenane apprit la, avec une
emotion intime, le nom de la famille de Nedjibe:
"Mais, dit-elle, les Djianghir habitent mon village! Jadis ils sont
venus du Caucase avec mes ancetres, voici deux cents ans qu'ils vivent
pres de nous!"
Cela expliquait mieux encore leur ressemblance, bien etonnante pour
n'etre qu'un signe de race; sans doute etaient-elles du meme sang, de
par la fantaisie de quelque prince d'autrefois. Et quel mysterieux
aieul, depuis longtemps en poussiere, avait legue, a travers qui sait
combien de generations, a deux jeunes femmes de caste si differente, ces
yeux persistants, ces yeux rares et admirables ?...
Il faisait un froid mortel aujourd'hui dans ce cimetiere, ou ils se
tenaient depuis un moment immobiles. Et tout a coup la poitrine de
Zeyneb, sous ses voiles noirs, fut secouee d'une toux dechirante.
"Allons-nous-en, dit Andre qui s'epouvanta, de grace allons-nous-en, et
maintenant marchons tres vite...."
Avant de s'en aller, chacune avait voulu prendre une de ces brindilles
de cypres, dont la tombe etait jonchee; or, pendant que Melek, toujours
la moins voilee de toutes, se baissait pour ramasser la sienne, il
entrevit ses yeux pleins de larmes,--et il lui pardonna bien sa gaiete
de tout a l'heure dans la rue.
Arrives a leurs voitures, ils se separerent, pour ne pas prolonger
inutilement le peril d'etre ensemble. Apres leur avoir fait promettre de
donner au plus tot des nouvelles de leur retour au harem, dont il
s'inquietait, car la fin de la journee etait proche, il s'en alla pour
Eyoub, tandis que leur cocher les ramenait par la porte d'Andrinople.
Six heures maintenant. Andre rentre chez lui, a Pera. Oh! le sinistre
soir! A travers les vitres de ses fenetres, il regardait s'effacer dans
la nuit l'immense panorama, qui lui donnait cette fois un des rappels,
les plus douloureux qu'il eut jamais eprouves, du Constantinople
d'autrefois, du Constantinople de sa jeunesse. La fin du crepuscule.
Mais pas encore l'heure ou les minarets allument tous leurs couronnes de
feux, pour la feerie d'une nuit de Ramazan; ils n'etaient pour le moment
qu'a peine indiques, en gris plus sombre, sur le gris presque pareil du
ciel. Stamboul, ainsi qu'il arrivait souvent, lui montrait une
silhouette aussi estompee et incertaine que dans ses songes, jadis quand
il voyageait au loin. Mais a l'extreme horizon, vers l'Ouest, il y avait
comme une frange noire assez nettement decoupee sur un peu de rose qui
trainait la, dernier reflet du soleil couche,--une frange noire: les
cypres des grands cimetieres. Et il pensait, les yeux fixes la-bas: elle
dort, au milieu de cet infini de silence et d'abandon, sous ses humbles
morceaux de marbre, que cependant par pitie j'ai fait relever et
redorer....
Eh bien! oui, la tombe etait reparee et confiee a des musulmanes, dont
les soins pieux avaient chance de se prolonger quelques annees encore,
car elles etaient jeunes. Et puis apres? Est-ce que ca empecherait cette
periode de sa vie, ce souvenir de jeunesse et d'amour, de s'eloigner, de
tomber toujours plus effroyablement vite dans l'abime des temps revolus
et des choses qui sont oubliees de tous? D'ailleurs, ces cimetieres eux-
memes, si anciens cependant et si veneres, a quelle continuation
pouvaient-ils pretendre? Quand l'Islam, menace de toutes parts, se
replierait sur l'Asie voisine, les nouveaux arrivants que feraient-ils
de cet encombrement de vieilles tombes? Les steles de Nedjibe s'en
iraient alors, avec tant de milliers d'autres....
Et voici qu'il lui semblait maintenant que, du fait seul d'avoir
accompli ce devoir si longtemps differe, et d'etre quitte pour ainsi
dire envers la petite morte, il venait de briser le dernier lien avec ce
cher passe; tout etait fini plus irremediablement....
Il y avait ce soir, a l'ambassade d'Angleterre, diner et bal auxquels il
devait se rendre. Bientot l'heure de sa toilette. Son valet de chambre
allumait les lampes et lui preparait son frac.--Apres la visite dans
les bois de cypres, avec ces petites Turques en tcharchaf noir, quel
changement absolu d'epoque, de milieu, d'idees!...
Au moment de quitter sa fenetre pour aller s'habiller, il vit des
flocons de neige qui commencaient de tomber: la premiere neige.... Il
neigeait la-bas, sur la solitude des grands cimetieres.
Le lendemain matin, lui arriva la lettre qu'il avait demandee a ses
amies, pour avoir des nouvelles de leur retour au harem.
"4 Ramazan, neuf heures du soir.
Rentrees saines et sauves, ami Andre, mais non sans tribulations. Il
etait tres tard, juste a limite permise, et puis une de nos amies
complices s'etait etourdiment coupee. Ca s'est arrange, mais quand meme
les vieilles dames de la maison et les vieilles barbes se mefient.
Merci de tout notre coeur pour la confiance que vous nous avez
temoignee. Maintenant cette tombe nous appartient un peu, n'est-ce pas,
et nous irons y priez souvent quand vous aurez quitte notre pays.
Ce soir je vous sens si loin de moi, et pourtant vous etes si pres! De
ma fenetre je pourrais voir, la-bas sur la hauteur de Pera, les lumieres
des salons d'ambassade ou vous etes, et je me demande comment vous
pouvez vous distraire, quand nous sommes si tristes. Vous direz que je
suis bien exigeante; je le suis en effet, mais pas pour moi, pour une
_autre_.
Vous etes gai, en ce moment sans doute, entoure de femmes et de fleurs,
l'esprit et les yeux charmes. Et nous, dans un harem a peine eclaire,
tiede et bien sombre, nous pleurons.
Nous pleurons sur notre vie. Oh! combien triste et vide, ce soir! Ce
soir plus que les antres soirs. Est-ce de vous sentir si pres et si
loin, qui nous rend plus malheureuses?
DJENANE."
Et moi, Melek, savez-vous ce que je viens vous dire maintenant? Comment
pouvez-vous vous distraire aux lumieres, quand nous, devant trois
branchettes tombees d'un cypres, nous pleurons. Elles sont la, posees
dans un coffret saint en bois de la Mecque; elles ont une odeur acre et
humide, qui penetre, qui attriste. Vous savez, n'est-ce pas, _ou_ nous
les avons prises?...
Oh! comment pouvez-vous etre a un bal ce soir, et ne pas vous rappeler
les peines que vous creez, les existences que vous avez brisees sur
votre route. Je ne peux m'imaginer que vous ne pensiez pas a ces choses-
la, quand nous, des soeurs etrangeres et lointaines, nous en
pleurons....
MELEK."
XXXII
Elles lui avaient annonce que le Ramazan allait les rendre plus
captives, a cause des prieres, des saintes lectures, du jeune de toute
la journee, et surtout a cause de la vie mondaine du soir, qui prend une
importance exceptionnelle pendant ce mois de careme: grands diners
d'apparat, nommes _Iftars_, qui sont pour compenser l'abstinence du
jour, et auxquels on convie quantite de monde.
Et au contraire, voici que ce Ramazan semblait faciliter leur projet le
plus fantastique, un projet a en fremir: recevoir une fois Andre Lhery a
Khassim-Pacha meme, chez Djenane, a deux pas de madame Husnugul!
Stamboul, en careme d'Islam, ne se reconnait plus. Le soir, fetes et
milliers de lanternes, rues pleines de monde, mosquees couronnees de
feux, grandes bagues lumineuses partout dans l'air, soutenues par ces
minarets qui alors deviennent a peine visibles tant ils ont pris la
couleur du ciel et de la nuit. Mais, en revanche, somnolence generale
tant que dure le jour; la vie orientale est arretee, les boutiques sont
closes; dans les innombrables petits cafes, qui d'ordinaire ne
desemplissent jamais, plus de narguiles, plus de causeries, seulement
quelques dormeurs allonges, sur les banquettes, la mine fatigue par les
veilles et par le jeune. Et dans les maisons, jusqu'au coucher du
soleil, meme accablement que dehors. Chez Djenane en particulier, ou les
domestiques etaient vieux comme les maitres, tout le monde dormait,
negres imberbes, ou gardiens moustachus avec pistolets a la ceinture.
Le 12 Ramazan 1322, jour fixe pour l'extravagante entreprise, la grand-
mere et les grands-oncles, grippes a point, gardaient la chambre, et,
circonstance inesperee, madame Husnugul, depuis deux jours, etait
retenue au lit par une indigestion, contractee au cours d'un _iftar_.
Andre devait se presenter a deux heures precises, a la minute, a la
seconde; il avait la consigne de raser les murailles, pour n'etre point
vu des fenetres surplombantes, et de ne se risquer dans la grande porte
que si on lui montrait, a travers les grilles du premier etage, le coin
d'un mouchoir blanc,--le signal habituel.
Vraiment, cette fois, il avait peur; peur pour elles, et peur pour lui-
meme, non du danger immediat, mais du scandale europeen, universel, qui
ne manquerait point de survenir s'il se laissait prendre. Il arrivait
lentement, les yeux au guet. Disposition favorable, la maison de Djenane
etait sans vis-a-vis et donnait, comme toutes celles du voisinage, sur
le grand cimetiere de cette rive; en face, rien que les vieux cypres et
les tombes; aucun regard ne pouvait venir de ce cote-la, qui etait une
solitude enveloppee aujourd'hui par la brume de novembre.
Le signal blanc etait a son poste; il ne s'agissait donc plus de
reculer. Il entra, comme qui se jette tete baissee dans un gouffre. Un
vestibule monumental, vieux style, vide aujourd'hui de ses gardiens
armes et dores. Melek seule, en tcharchaf noir derriere la porte, et qui
lui jeta, de sa voix rieuse:
"Vite, vite! Courez!"
Ensemble, ils monterent un escalier quatre a quatre, traverserent comme
le vent de longs couloirs, et firent irruption dans l'appartement de
Djenane, qui attendait toute palpitante, et referma sur eux a double
tour.
Un eclat de rire, aussitot: leur rire de gaminerie qu'elles lancaient
comme un defi a tout et a tous, chaque fois qu'un danger plus immediat
venait d'etre conjure. Et Djenane montrait d'un amusant petit air de
triomphe la clef qu'elle tenait a la main: une clef, une serrure, quelle
innovation subversive, dans un harem! Elle avait obtenu ca depuis hier,
parait-il, et n'en revenait pas de ce succes. Elle, Djenane, et aussi
Zeyneb, puis Melek lestement debarrassee de son tcharchaf, etaient plus
pales que de coutume, a cause du jeune severe. D'ailleurs elles se
presentaient a Andre sous un aspect tout a fait nouveau pour lui, qui ne
les avait jamais vues qu'en odalisques ou en fantomes: coiffees et
habillees en Europeennes tres elegantes; seul detail pour les rendre
encore un peu Orientales, des tout petits voiles de Circassie, en gaze
blanche et argent, poses sur leurs cheveux, descendaient sur leurs
epaules.
"Je croyais qu'a la maison vous ne mettiez pas de voile du tout, demanda
Andre.
--Si, si, toujours. Mais ces petits-la seulement."
Elles le firent entrer d'abord dans le salon de musique, ou
l'attendaient trois autres femmes, conviees a la perilleuse aventure:
mademoiselle Bonneau de Saint-Miron, mademoiselle Tardieu, ex-
institutrice de Melek, et enfin une dame-fantome, Ubeyde Hanum, diplomee
de l'ecole normale et professeur de philosophie au lycee de jeunes
filles, dans une ville d'Asie Mineure. Pas rassurees, les deux
Francaises, qui etaient restees longtemps indecises entre la tentation
et la peur de venir. Et mademoiselle de Saint-Miron avait tout l'air de
quelqu'un qui se dit a soi-meme: "C'est moi, helas! la cause premiere de
cet inenarrable desastre, Andre Lhery en personne dans l'appartement de
mon eleve!" Elles causerent cependant, car elles en mouraient d'envie,
et il parut a Andre qu'elles avaient l'ame a la fois haute et naive, ces
deux demi-vieilles filles; du reste, distinguees et superieurement
instruites, mais avec une exaltation romanesque un peu surannee en 1904.
Elles crurent pouvoir lui parler de son livre, dont elles savaient le
titre et qui les excitait beaucoup:
"Plusieurs pages de vos _Desenchantees_ sont deja ecrites, maitre,
n'est-ce pas?
--Mon Dieu! non, repondit-il en riant, pas une seule!
--Et moi, je le prefere,--dit Djenane a Andre, de sa voix qui
surprenait toujours comme une musique extra-terrestre, meme apres
d'autres voix deja tres douces.--Vous le composerez une fois parti, ce
livre, ainsi au moins il servira encore de lien entre nous pendant
quelques mois: quand vous aurez besoin d'etre documente, vous songerez a
nous ecrire...."
Andre jugeant devoir, par politesse, adresser une fois la parole a la
dame-fantome, lui demanda le plus banalement du monde si elle etait
contente des petites Turques d'Asie, ses eleves. Il prevoyait quelque
reponse de pedagogue, aussi banale que sa question. Mais la voix
serieuse et douce, qui partait de dessous le voile noir, lui dit en pur
francais ce qu'il n'attendait pas:
"Trop contente, helas!... Elles n'apprennent que trop vite et sont
beaucoup trop intelligentes. Je regrette d'etre l'un des instruments qui
aura inocule le microbe de la souffrance a ces femmes de demain. Je
plains toutes ces petites fleurs, qui seront ainsi plus tot fanees que
leurs candides aieules...."
Ensuite on parla du Ramazan. Jeune toute la journee, bien entendu,
petits ouvrages pour les pauvres et lectures pieuses; au cours de ce
mois lunaire, une musulmane doit avoir relu son Coran tout entier, sans
passer une ligne; elles n'avaient garde d'y manquer, ces trois petites
qui, malgre le desequilibrement et l'incroyance, veneraient avec
admiration le livre sacre de l'Islam; et leurs Corans etaient la,
marques d'un ruban vert a la page du jour.
Et puis, le soleil couche, ce sont les _Iftars_. Dans le selamlike,
_iftar_ des hommes, suivi d'une priere pour laquelle invites, maitres et
serviteurs se reunissent en commun dans la grande salle, chacun
agenouille sur son tapis a mihrab; chez Djenane, parait-il, cette priere
etait chantee chaque soir par un des jardiniers, le seul qui fut jeune,
et dont la voix de muezzin emplissait toute la demeure.
Dans le harem, _iftar_ des femmes:
"Ces reunions de jeunes Turques, dit Zeyneb, deviennent rarement
frivoles en Ramazan, alors que le mysticisme est reveille au fond de nos
ames, et les questions qu'on y aborde sont de vie et de mort. Toujours
la meme ardeur, la meme fievre au debut. Et toujours la meme tristesse a
la fin, le meme decouragement dont nous sommes prises, quand, apres deux
heures de discussions, sur tous les dogmes et toutes les philosophies,
nous nous retrouvons au meme point, avec la conscience de n'etre que de
faibles, impuissantes et pauvres creatures! Mais l'espoir est un
sentiment si tenace que, malgre la faillite de nos tentatives, il nous
reste la force de reprendre, le lendemain, une autre voie pour essayer
encore d'atteindre l'inapprochable but....
--Nous, les jeunes Turques, ajouta Melek, nous sommes une poignee de
graines d'une tres mauvaise plante, qui germe, resiste et se propage,
malgre les privations d'eau, les froids, et meme les _"coupes"_
repetees.
--Oui, dit Djenane, mais on peut nous diviser en deux especes. Celles
qui, pour ne pas mourir, saisissent toutes les occasions de s'etourdir,
d'oublier. Et celles, mieux trempees, qui se refugient dans la charite,
comme par exemple Djavide, notre cousine; je ne sais pas si, chez vous,
les petites soeurs des pauvres font plus de bien qu'elle, avec plus de
renoncement; et, dans nos harems, nous en avons tant d'autres qui
l'egalent. Il est vrai, elles sont obligees d'operer en secret, et quant
a former des comites de bienfaisance, interdiction absolue, car nos
maitres desapprouvent ces contacts avec les femmes du peuple, par
crainte que nous ne leur communiquions nos pessimismes, nos
detraquements et nos doutes.
Melek, dont les interruptions brusques etaient la specialite, proposa de
faire essayer a Andre sa cachette en cas de grande alarme: c'etait
derriere un chevalet d'angle, qui supportait un tableau et que drapaient
des brocarts:
"Un surcroit de precaution, dit-elle cependant, car rien n'arrivera. Le
seul valide de la famille en ce moment, c'est mon pere, et il ne
quittera Yldiz qu'apres le coup de canon de Moghreb...
--Oui, mais enfin, objecta Andre, si quelque chose d'imprevu le
ramenait avant l'heure?
--Eh bien! dans un harem on n'entre pas sans etre annonce. Nous lui
ferions dire qu'une dame turque est ici en visite, Ubeyde Hanum, et il
se garderait de franchir notre porte. Pas plus difficile que ca, quand
on sait s'y prendre.... Non, il n'y a vraiment que votre sortie, tout a
l'heure, _qui sera delicate_.
Sur le piano trainaient les feuillets manuscrits d'un nocturne que
Djenane venait de composer, et Andre eut aime se le faire jouer la par
elle, qu'il n'avait jamais entendue que de loin, en passant la nuit sous
ses fenetres au Bosphore. Mais non, en Ramazan, on osait a peine faire
de la musique. Et puis, quelle imprudence de reveiller cette grande
maison dormeuse, dont le sommeil, en ce moment, etait si necessaire!
Quant a Djenane, elle desirait que son ami se fut accoude une fois pour
ecrire a son bureau de jeune fille,--son bureau sur lequel jadis, au
temps ou il n'etait a ses yeux qu'un personnage de reve, elle
griffonnait son journal en pensant a lui. Donc, elles l'emmenerent dans
la grande chambre ou tout etait blanc, luxueux et tres moderne. Il dut
regarder en leur compagnie, par les fenetres aux persiennes quadrillees
toujours closes, ces perspectives familieres a leur enfance, et devant
lesquelles sans doute la grise et lente vieillesse finirait par venir
peu a peu les eteindre; des cypres, des steles de tous les ages; en bas,
comme dans un precipice, l'eau de la Corne-d'Or, aujourd'hui terne et
lourde, semblable a une nappe d'etain, et puis, au-dela, Stamboul noye
de brume hivernale. Il du regarder aussi, par les fenetres libres qui
donnaient a l'interieur, ce vieux jardin si haut mure que Djenane lui
avait decrit dans ses lettres: "Un jardin tellement solitaire, lui
disait-elle, que l'on peut y errer sans voile. D'ailleurs, chaque fois
que nous y descendons, nos negres sont la, pour eloigner les
jardiniers."
En effet, dans le fond la-bas, ou les platanes enchevetraient leurs
enorme ramures depouillees, tristement grisatres, cela prenait des
allures de foret prisonniere; elles devaient pouvoir se promener la-
dessous sans etre apercues de personne au monde.
Andre benissait le concours d'audaces qui lui permettait de connaitre
cette demeure, si interdite a ses yeux... Pauvres petites amies de
quelques mois, rencontrees sur le tard de sa vie errante, et qu'il
allait fatalement quitter pour jamais! Au moins comme cela, quand il
repenserait a elles, le cadre de leur sequestration s'indiquerait precis
dans sa memoire...
Maintenant, c'etait l'heure de se retirer, l'heure grave. Andre avait
presque oublie, au milieu d'elles, l'invraisemblance de la situation; a
present qu'il s'agissait de sortir, le sentiment lui revenait de s'etre
faufile tout vif dans une ratiere, dont l'issue apres son passage se
serait retrecie et herissee de pointes.
Elles firent plusieurs rondes d'exploration; tout se presentait bien; le
seul personnage de trop etait un certain negre, du nom de Yousouf, qui
gardait avec obstination le grand vestibule. Pour celui-la, il fallait
imaginer sur-le-champ une course longue et urgente:
"J'ai trouve, dit tout a coup Melek. Rentrez dans votre cachette, Andre.
Nous allons le faire comparaitre ici meme, ce sera un comble!"
Et, quand il se presenta:
"Mon bon Yousouf, une commission vraiment pressee. Monte a Pera bien
vite, pour nous acheter un livre nouveau, dont je vais t'inscrire le nom
sur une carte; au besoin, tu feras tous les libraires de la grand-rue,
mais surtout ne reviens pas bredouille!"
Et voici ce qu'elle ecrivit sans rire: "_Les Desenchantees_, le dernier
roman d'Andre Lhery."
Une ronde encore dans les couloirs, apres de nouveaux ordres jetes aux
uns et aux autres pour les occuper ailleurs; puis elle vint prendre
Andre par la main, d'une course folle l'entraina jusqu'en bas, et un peu
nerveusement le poussa dehors.
Lui s'en alla, rasant de plus pres que jamais les vieilles murailles, se
demandant si cette porte, fermee peut-etre avec trop de bruit, n'allait
pas se rouvrir pour une bande de negres avec revolvers et batons, lances
a sa poursuite.
Elles lui avouerent le lendemain leur mensonge, au sujet de ces petits
voiles de Circassie. A la maison, elles n'en mettaient point. Mais, pour
une musulmane, montrer a un homme tous ses cheveux, _montrer sa nuque_
surtout, est plus malseant encore que montrer son visage, et elles
n'avaient pu s'y resoudre.
XXXIII
DJENANE A ANDRE
"14 du Ramazan 1322 (22 novembre 1905).
Notre ami, vous savez que demain est la mi-Ramazan, et que toutes les
dames turques prennent leur volee. Ne viendrez-vous pas de deux heures a
quatre heures a la promenade, a Stamboul, de Bayazid a Chazade-Bache?
Nous sommes tres occupees en ce moment, avec nos _Iftars_, mais nous
allons arranger une belle escapade ensemble a la cote d'Asie, pour
bientot: c'est une invention de Melek, et vous verrez comme ce sera bien
machine.
DJENANE."
Ce "demain-la", il y avait vent du Sud et beau soleil d'automne,
griserie de tiedeur et de lumiere, temps a souhait pour les belles
voilees, qui n'ont par an que deux ou trois jours d'une telle liberte.
En voiture fermee, bien entendu, leur promenade, avec eunuque sur le
siege pres du cocher; mais elles avaient le droit de relever les stores,
de baisser les glaces,--et de _stationner_ longuement pour se regarder
les unes les autres, ce qui est interdit les jours ordinaires. De
Bayazid a Chazade-Bache, un parcours d'un kilometre environ, au centre
de Stamboul, en pleine turquerie, par les rues d'autrefois qui longent
les colossales mosquees, et les enclos ombreux pour les morts, et les
saintes fontaines. Dans ces quartiers habituellement calmes, si peu
faits pour les elegances modernes, quelle anomalie que ces files de
voitures, assemblees le jour de la mi-Ramazan! Par centaines, des coupes
des landaus, arretes ou marchant au petit pas; il en etait venu de tous
les quartiers de l'immense ville, meme des palais echelonnes le long du
Bosphore. Et la-dedans, rien que des femmes, tres parees; le yachmak qui
voile jusqu'aux yeux, assez transparent pour laisser deviner le reste du
visage; toutes les beautes des harems, presque visibles aujourd'hui par
exception, les Circassiennes roses et blondes, les Turques brunes et
pales. Tres peu d'hommes rodant autour des portieres ouvertes, et pas un
Europeen: de l'autre cote des ponts, a Pera, on ignore toujours ce qui
se passe dans Stamboul.
Andre chercha ses trois amies qui, parait-il, avaient fait grande
toilette pour lui plaire; il les chercha longtemps, et ne put les
decouvrir, tant il y avait foule. A l'heure ou les promeneuses
reprenaient le chemin des harems jaloux, il s'en alla un peu decu; mais,
pour avoir rencontre le regard de tant de beaux yeux qui souriaient
d'aise a cette douce journee, qui exprimaient si naivement la joie de
flaner dehors une fois par hasard, il comprit mieux que jamais, ce soir-
la, le mortel ennui des sequestrations.
XXXIV
Elles connaissaient au bord de la Marmara, du cote asiatique, une petite
plage solitaire, tres abritee, disaient-elles, de ce vent qui desole le
Bosphore, et tiede comme une orangerie. Justement une de leurs amies
habitait aux environs et s'engageait a fournir un alibi tres acceptable,
en affirmant mordicus les avoir retenues toute la journee. Donc, elles
avaient decide qu'on tenterait de faire par la une derniere promenade
ensemble, avant cette separation prochaine, qui pouvait si bien etre la
grande et la definitive: Andre comptait prendre bientot un conge de deux
mois pour la France; Djenane devait aller avec sa grand-mere passer la
saison des froids dans son domaine de Bounar-Bachi; entre eux, le revoir
ne serait plus qu'au printemps de l'annee suivante, et d'ici la, tant de
drames pouvaient advenir...
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