Les desenchantees
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Pierre Loti >> Les desenchantees
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Le but de leur promenade etait une vieille mosquee des bois, lieu de
pelerinage demi-abandonne, sur un plateau dominant cette mer des
tempetes, et battu en plein par les souffles du Nord. Il y avait la,
dans une maison croulante, un petit cafe bien pauvre, tenu par un
bonhomme tout blanc. Ils s'assirent devant la porte, pour regarder
dormir au-dessous d'eux cette immensite pale. Les quelques arbres, ici,
se penchaient echeveles, tous dans la meme direction, ayant cede a la
longue sous l'effort continu des memes rafales du large. L'air etait vif
et pur.
Ils ne causerent point du livre, ni de rien de precis. Il n'y avait
aujourd'hui que Zeyneb qui fut un peu grave; Djenane et Melek etaient
toutes a la griserie de cette promenade en fraude, toutes a la
contemplation de cette apre magnificence des montagnes et des falaises
qui devalaient sous leurs pieds jusqu'a la mer. Pour etre seules ici
avec Andre, les petites revoltees avaient du semer dans les villages de
la route deux negres et autant de negresses dont elles payaient le
silence; mais leurs audaces, qui jusqu'ici reussissaient toujours, ne
les genaient plus du tout. Et le bonhomme a barbe blanche leur servit du
cafe dans ses vieilles tasses bleues, la, dehors, devant la triste Mer
Noire, ne doutant point d'avoir affaire a un bey authentique, en
pelerinage avec les dames de son harem.
Cependant l'air ici devenait tres frais, apres la chaleur de la vallee,
et Zeyneb fut prise d'une petite toux qu'elle cherchait a dissimuler,
mais qui disait la meme chose sinistre que la felure encore si legere de
sa jolie voix. Au regard echange entre les deux autres, Andre comprit
qu'il y avait la un sujet d'anxiete deja ancien; elles voulurent
resserrer les plis du costume sur la frele poitrine, mais la malade, ou
la seulement menacee, haussa les epaules:
"Laissez donc, dit-elle, du ton de la plus tranquille indifference. Eh!
mon Dieu, qu'est-ce que cela peut faire?"
Cette Zeyneb etait la seule du trio qu'Andre croyait un peu connaitre:
une desenchantee dans les deux sens de ce mot-la, une decouragee de la
vie, ne desirant plus rien, n'attendant plus rien, mais resignee avec
une douceur inalterable; une creature toute de lassitude et de
tendresse; exactement l'ame indiquee par son delicieux visage, si
regulier, et par ses yeux qui souriaient avec desesperance. Melek au
contraire, qui semblait pourtant avoir un bon petit coeur, ne cessait de
se montrer fantasque a l'exces, violente, et puis enfant, capable de se
moquer, de rire de tout. Quant a Djenane, la plus exquise des trois,
combien elle restait mysterieuse, sous son eternel voile noir, si
compliquee, si frottee de toutes les litteratures: avec cela, inegale, a
la fois soumise et altiere, n'hesitant pas, par moments, a se livrer
avec une confiance presque deconcertante, et puis rentrant aussitot
apres dans sa tour d'ivoire pour y redevenir encore plus lointaine.
"Celle-la, songeait Andre, je ne demele ni ce qu'elle me veut, ni
pourquoi elle m'est deja chere; on dirait parfois qu'il y ait entre nous
des ressouvenirs en commun d'on ne sait quel passe.... Je ne commencerai
a la dechiffrer que le jour ou j'aurai vu enfin quels yeux elle peut
bien avoir; mais j'ai peur qu'elle ne me les montre jamais."
Il fallut redescendre de bonne heure vers la plaine de Beicos pour leur
laisser le temps de rassembler leurs esclaves et de rentrer avant la
nuit. Ils se replongerent donc bientot dans les sentiers du bois, et
elles voulurent qu'Andre leur donnat lui-meme a chacune un brin de ces
bruyeres qui faisaient la montagne toute rose; c'etait pour le mettre a
leur corsage ce soir, par bravade enfantine, pendant le diner en
compagnie des aieules et des vieux ondes rigides.
En arrivant a la plaine, il les quitta par prudence, mais les suivit des
yeux, marchant un peu loin derriere elles. Peu de monde aujourd'hui,
dans cette Vallee-du-Grand-Seigneur ou le soleil prenait deja ses
nuances dorees du soir; seulement quelques femmes, la tete voilee de
blanc, assises par terre, en groupes espaces dans le lointain. Elles
s'en allaient, les trois petites audacieuses, d'un pas harmonieux et
lent, Zeyneb et Melek drapees de soies a peine teintees, presque
blanches, marchant de chaque cote de Djenane toujours en elegie noire;
leurs vetements trainaient sur la pelouse exquise, sur l'herbe courte et
fine, froissant les fleurs violettes des colchiques, promenant les
feuilles jaune d'or tombees deja des platanes. Elles ressemblaient bien
a trois ombres elyseennes, traversant la vallee du grand repos; celle du
milieu, celle en deuil etant sans doute une ombre encore inconsolee de
l'amour terrestre...
Il les perdit de vue quand elles arriverent sous les grands platanes,
dans le bois sacre qui est a l'autre bout de cette plaine fermee. Le
soleil descendait derriere les collines, disparaissait lentement de cet
eden; le ciel prenait sa limpidite verte des beaux soirs d'ete et les
tout petits nuages, qui le traversaient en queues de chat, ressemblaient
a des flammes orangees. Les autres ombres heureuses qui etaient restees
longtemps assises, ca et la, sur l'herbe fleurie de colchiques, se
levaient toutes pour s'en aller aussi, mais bien doucement comme il sied
a des ombres. Les flutes des bergers dans le lointain commencaient leur
musiquette du temps passe pour faire rentrer les chevres. Et tout ce
lieu se preparait a devenir infiniment solitaire, au pied de ces grands
bois, sous une nuit d'etoiles.
Andre Lhery se dirigea a regret vers le Bosphore, qui apparut bientot,
comme une nappe d'argent rose, entre les silhouettes deja noires des
platanes geants du rivage. A ses rameurs, il recommanda de ne point se
presser: il regagnait sans aucune avidite la cote d'Europe, Therapia ou
les grands hotels allumaient leurs feux electriques et accordaient (ou a
peu pres), pour la soiree dite elegante, leurs orchestres de foire.
XXVI
LETTRES QU'ANDRE RECUT LE LENDEMAIN
"Le 18 septembre 1904.
Notre ami, savez-vous un theme que vous devriez developper, et qui
donnerait bien la page la plus "harem" de tout le livre? Le sentiment de
vide qu'amene dans nos existences l'obligation de ne causer qu'avec des
femmes, de n'avoir pour intimes que des femmes, de nous retrouver
toujours entre nous, entre pareilles. Nos amies? mais, mon Dieu, elles
sont aussi faibles et aussi lasses que nous-memes. Dans nos harems, la
faiblesse, les faiblesses plutot, ainsi reunies, amassees, ont mal a
l'ame, souffrent davantage d'etre ce qu'elles sont et reclament une
force. Oh! quelqu'un avec qui ces pauvres creatures oubliees, humiliees,
pourraient parler, echanger leurs petites conceptions, le plus souvent
craintives et innocentes! Nous aurions tant besoin d'un ami homme, d'une
main ferme, male, sur laquelle nous appuyer, qui serait assez forte pour
nous relever si nous sommes pres de choir. Pas un pere, pas un mari, pas
un frere; non, un _ami_, vous dis-je; un etre que nous choisirions tres
superieur a nous, qui serait a la fois severe et bon, tendre et grave,
et nous aimerait d'une amitie surtout protectrice.... On trouve des
hommes ainsi, dans votre monde, n'est-ce pas?
ZEYNEB."
"Des existences ou il n'y a _rien_! Sentez-vous toute l'horreur de cela
? De pauvres ames, ailees maintenant, et que l'on tient captives; des
coeurs ou bouillonne une jeune seve, et auxquels l'action est interdite,
qui ne peuvent rien faire, pas meme le bien, qui se devorent ou s'usent
en reves irrealisables. Vous representez-vous les jours mornes que
couleraient vos trois amies, si vous n'etiez pas venu, leurs jours tous
pareils, sous la tutelle vigilante de vieux oncles, de vieilles femmes
dont elles sentent constamment peser la desapprobation muette.
Du drame de mon mariage que je vous ai conte, il restait, tout au fond
de moi-meme, la rancune contre l'amour (du moins l'amour tel qu'on
l'entend chez nous), le scepticisme de ses joies, et a mes levres une
amertume ineffacable.
Cependant je savais a peu pres deja qu'il etait autre en Occident,
l'amour qui m'avait tant decue, et je me mis a l'etudier avec passion
dans les litteratures, dans l'histoire, et, comme je l'avais pressenti,
je le vis inspirateur de folies, mais aussi des plus grandes choses;
c'est lui que je trouvai au coeur de tout ce qu'il y a de mauvais dans
ce monde, mais aussi de tout ce qu'il y a de bon et de sublime.... Et
plus amere devint ma tristesse, a mesure que je percevais mieux le
rayonnement de la femme latine. Ah! qu'elle etait heureuse, dans vos
pays, cette creature pour qui depuis des siecles on a pense, lutte et
souffert; qui pouvait librement aimer et choisir, et qui, pour se
donner, avait le droit d'exiger qu'on le meritat. Ah! quelle place elle
tenait chez vous dans la vie, et combien etait incontestee sa royaute
seculaire!
Tandis que, en nous les musulmanes, presque tout sommeillait encore. La
conscience de nous-memes, de notre valeur s'eveillait a peine, et autour
de nous on etait volontairement ignorant et supremement dedaigneux de
l'evolution commencee!
Nulle voix ne s'eleverait donc, pour crier leur aveuglement a ces
hommes, pourtant bons et parfois tendres, nos peres, nos maris, nos
freres! Toujours, pour le monde entier, la femme turque serait donc
l'esclave achetee a cause de sa seule beaute, ou la Hanum lourde et trop
blanche, qui fume des cigarettes et vit dans un kieff perpetuel?....
Mais vous etes venu, et vous savez le reste. Et nous voici toutes trois
a vos ordres, comme de fideles secretaires, toutes trois et tant
d'autres de nos soeurs si nous ne vous suffisions pas; nous voici
pretant nos yeux a vos yeux, notre coeur a votre coeur, offrant notre
ame tout entiere a vous servir....
Nous pourrons nous rencontrer peut-etre une fois ou deux, ici au
Bosphore, avant l'epoque de redescendre en ville. Nous avons tant
d'amies tres sures, disseminees le long de cette cote, et toujours
pretes a nous aider pour etablir nos alibis.
Mais j'ai peur.... Non pas de votre amitie: comme vous l'avez dit, elle
est pour nous au-dessus de toute equivoque.... Mais j'ai peur du
chagrin,... dans la suite, apres votre depart.
Adieu, Andre, notre ami, _mon ami_. Que le bonheur vous accompagne!
DJENANE."
"Djenane ne vous l'a surement pas raconte. La dame en rose qui fumait
vos cigarettes l'autre soir chez les Saint-Enogat,--madame de Durmont,
pour ne pas la nommer,--etait venue passer l'apres-midi chez nous
aujourd'hui, soi-disant pour chanter des duos de Grieg avec Zeyneb. Mais
elle a tellement parle de vous et avec un tel enthousiasme qu'une jeune
amie russe, qui se trouvait la, n'en revenait pas. La peur nous a prises
qu'elle se doutat de quelque chose et voulut nous tendre un piege; alors
nous vous avons bien beche, en nous mordant les levres pour ne pas rire,
et elle a donne la-dedans en plein, et vous a defendu avec violence.
Autant dire que sa visite n'a ete que confrontation et interrogatoire
sur nos sentiments respectifs pour vous. Quel heureux mortel vous
faites!
Nous venons d'imaginer et de combiner un tas de delicieux projets pour
nous revoir. Votre valet de chambre, celui que vous dites si sur, sait-
il conduire? En le coiffant lui aussi d'un fez, nous pourrions faire une
promenade avec vous en voiture fermee, lui sur le siege. Mais tout cela,
il faut le combiner de vive voix, la prochaine fois que nous nous
verrons.
Vos trois amies vous envoient beaucoup de choses jolies et tendres.
MELEK."
"Ne manquez pas au moins le jour des Eaux-Douces, demain; nous tacherons
d'y etre aussi. Comme les autres fois, passez avec votre caique du cote
d'Asie, sous nos fenetres. Si on vous fait voir un coin de mouchoir
blanc, par un trou des quadrillages, c'est qu'on ira vous rejoindre; si
le mouchoir est bleu, cela signifiera: "Catastrophe, vos amies sont
enfermees."
M...."
Jusqu'a la fin de la saison, ils eurent donc aux Eaux-Douces d'Asie
leurs rendez-vous muets et dissimules. Chaque fois que le ciel fut beau,
le vendredi,--et le mercredi qui est aussi un jour de reunion sur la
gentille riviere ombreuse,--le caique d'Andre croisa et recroisa celui
de ses trois amies, mais sans le plus leger signe de tete qui eut trahi
leur intimite pour ces centaines d'yeux feminins, aux aguets sur la rive
par l'entrebaillement des mousselines blanches. Si l'instant se
presentait favorable, Zeyneb et Melek risquaient un sourire a travers la
gaze noire. Quant a Djenane, elle etait fidele a son voile triple, aussi
parfaitement dissimulateur qu'un masque; on s'en etonnait bien un peu,
dans les autres caiques ou passaient des femmes, mais personne n'osait
penser a mal, le lieu etant si impropre a toute entreprise coupable, et
celles qui la reconnaissaient, a la livree des rameurs, se bornaient a
dire sans mechancete : "Cette petite Djenane Tewfik Pacha a toujours ete
une originale.
XXVII
DJENANE A ANDRE
"28 septembre 1904.
Pour nous, quelle impression nouvelle de savoir que, dans la foule des
Eaux-Douces, on a _un ami!_ Parmi ces etrangers, qui nous resteront a
jamais inconnus et nous considerent de leur cote comme d'inconnaissables
petites betes curieuses, savoir que peut-etre un regard nous cherche,--
nous en particulier, pas les autres pareillement voilees:--savoir que
peut-etre un homme nous envoie une pensee d'affectueuse compassion!
Quand nos caiques se sont abordes, vous ne me voyiez point, cachee sous
mon voile epais, mais j'etais la pourtant, heureuse d'etre invisible, et
souriant a vos yeux qui regardaient dans la direction des miens.
Est-ce parce que vous avez ete si bon et si simple, si bien _l'ami_ tel
que je le desirais, l'autre jour, la-haut, devant la Mer Noire, pendant
notre entrevue qui fut cependant presque sans paroles? Est-ce parce que
j'ai senti enfin, sous le laconisme de vos lettres, un peu d'affection
vraie et emue? J'ignore, mais vous ne me semblez plus si lointain. Oh!
Andre, dans des ames longtemps comprimees comme les notres, si vous
saviez ce qu'est un sentiment ideal, fait d'admiration et de
tendresse!....
DJENANE."
Ils correspondaient souvent, a cette fin de saison, pour leurs perilleux
rendez-vous. Elles pouvaient encore assez facilement lui faire passer
leurs lettres, par quelque negre fidele qui arrivait en barque a
Therapia, ou qui venait le trouver dans l'exquise Vallee-du-Grand-
Seigneur le soir. Et lui qui n'avait de possible que la poste restante
de Stamboul, repondait le plus souvent par un signal secret, en passant
dans son caique, sous leurs fenetres farouches. Il fallait profiter de
ces derniers jours du Bosphore, avant le retour a Constantinople ou la
surveillance serait plus severe. Et on sentait venir a grands pas
l'automne, surtout dans la tristesse des soirs. De gros nuages sombres
arrivaient du Nord, avec le vent de Russie, et des averses commencaient
de tomber, qui mettaient a neant parfois leurs combinaisons les plus
ingenieusement preparees.
Pres de la plaine de Beicos, dans un bas-fond solitaire et ignore, ils
avaient decouvert une petite foret vierge, autour d'un marais plein de
nenuphars. C'etait un lieu de securite melancolique, enclos entre des
pentes abruptes et d'inextricables verdures; un seul sentier d'entree ou
veillait Jean Renaud, avec un sifflet d'alarme. Ils se rencontrerent la
deux fois, au bord de cette eau verte et dormante, parmi les joncs et
les fougeres immenses, dans l'ombre des arbres qui s'effeuillaient.
Cette flore ne differait en rien de celle de la France, et ces fougeres
geantes etaient la grande Osmonde de nos marais; tout cela plus
developpe peut-etre, a cause de l'atmosphere plus humide et des etes
plus chauds. Les trois petits fantomes noirs circulaient au milieu de
cette jungle, un peu embarrasses de leurs traines et de leurs souliers
toujours trop fins, et, dans quelque endroit propice, ils s'asseyaient
autour d'Andre, pour un instant de causerie profonde, ou de silence,
inquiets de voir passer au-dessus d'eux les nuages d'octobre, qui
parfois assombrissaient tout et menacaient de quelque lourde ondee.
Zeyneb et Melek, de temps a autre, relevaient leur voile pour sourire a
leur ami, le regardant bien dans les yeux, avec un air de franchise et
de confiance. Mais Djenane, jamais.
Andre, avec tous ses voyages en pays exotiques, n'avait pas depuis de
longues annees, vecu ainsi dans l'intimite des plantes de nos climats.
Or, ces roseaux, ces scolopendres, ces mousses, ces belles fougeres
Osmondes, lui rappelaient a s'y meprendre certain marais de son pays ou,
pendant son enfance, il s'isolait de longues heures pour rever aux
forets vierges, encore jamais vues. Et c'etait tellement la meme chose,
ce marais asiatique et le sien, qu'il lui arrivait de se croire ici chez
lui, replonge dans la premiere periode de son eveil a la vie.... Mais
alors, il y avait ces trois petites fees orientales, dont la presence
constituait un anachronisme etrange et charmant....
Le vendredi 7 octobre 1904 arriva, dernier vendredi des Eaux-Douces
d'Asie, car les ambassades redescendaient la semaine suivante a
Constantinople, et, chez les trois petites Turques, on se disposait a
faire de meme. Du reste, toutes les maisons du Bosphore allaient fermer
leurs portes et leurs fenetres, pour six mois de vent, de pluie ou de
neige.
Andre et ses amies avaient echange leur parole de faire tout au monde
pour se revoir ce jour-la aux Eaux-Douces, puisque ce serait fini
ensuite, jusqu'a l'ete prochain si entoure d'incertitudes.
Le temps menacait, et lui, partant quand meme dans son caique pour le
rendez-vous, se disait: "On ne les laissera pas s'echapper, avec ce vent
qui se leve." Mais lorsqu'il passa sous leurs fenetres, il vit sortir
des grillages le coin de mouchoir blanc que Melek faisait danser, et qui
signifiait, en langage convenu: "Allez toujours. On nous a permis. Nous
vous suivons."
Aucun encombrement aujourd'hui sur la petite riviere, ni sur les
pelouses environnantes, ou les colchiques d'automne fleurissaient parmi
la jonchee des feuilles mortes. Peu ou point d'Europeens; rien que des
Turcs, et surtout des femmes. Et, dans les paires de beaux yeux, que
laissaient a decouvert les voiles blancs mis comme a la campagne, on
lisait beaucoup de melancolie, sans doute a cause de cette approche de
l'hiver, la saison ou l'austerite des harems bat son plein, et ou
l'enfermement devient presque continuel.
Ils se croiserent deux ou trois fois. Meme le regard de Melek, a travers
son voile baisse, son voile noir de citadine, n'exprimait que de la
tristesse; cette tristesse que donnent universellement les saisons au
declin, toutes les choses pres de finir.
Quand il fut l'heure de s'en aller, le Bosphore, a la sortie des Eaux-
Douces, leur reservait des aspects de beaute tragique. La forteresse
sarrasine de la rive d'Asie, au pied de laquelle il fallait passer,
toute rougie par le soleil couchant, avait des creneaux couleur de feu.
Et au contraire, elle semblait trop sombre, l'autre forteresse, plus
colossale, qui lui fait vis-a-vis sur la cote d'Europe, avec ses
murailles et ses tours, echelonnees, juchees jusqu'en haut de la
montagne. La surface de l'eau ecumait, toute blanche, fouettee par des
rafales deja froides. Et un ciel de cataclysme s'etendait au-dessus de
tout cela; nuages couleur de bronze ou couleur de cuivre, tres
tourmentes et dechires sur un fond livide.
Heureusement elles n'avaient pas long chemin a faire, les petites
Turques, en suivant le bord asiatique, pour atteindre leur vieux quai de
marbre, toujours si bien garde, ou leurs negres les attendaient. Mais
Andre, qui avait a traverser le detroit et a le remonter vent debout,
n'arriva qu'a la nuit, ses bateliers ruisselants de sueur et d'eau de
mer, les vestes de velours, les broderies d'or trempees et lamentables.
A l'arriere-saison, les retours des Eaux-Douces ont de ces surprises,
qui sont les premieres agressions du vent de Russie, et qui serrent le
coeur, comme l'accourcissement des jours.
Chez lui, ou il ramenait en hate ses rameurs transis pour les
rechauffer, il entendit en arrivant une musiquette etrange, qui
emplissait la maison; une musiquette un peu comme celle que les bergers
faisaient a l'heure du soleil couchant, en face, dans les bois et les
vallees de Beicos d'Asie; sur des notes graves, un air monotone, rapide,
beaucoup plus vif qu'une tarentelle ou une fugue, et avec cela, lugubre,
a en pleurer. C'etait un de ses domestiques turcs qui soufflait a pleins
poumons dans une longue flute, se revelant tout a coup grand virtuose en
turlututu plaintif et sauvage.
"Et ou as-tu appris? lui demanda-t-il.
--Dans mon pays, dans la montagne, pres d'Eski-Chehir, je jouais comme
ca, le soir, quand je faisais rentrer les chevres de mon pere.
Eh bien! il ne manquait plus qu'une musique pareille, pour completer
l'angoisse, sans cause et sans nom, d'une telle soiree...
Et longtemps cet air de flute, qu'Andre se faisait rejouer au
crepuscule, conserva le pouvoir d'evoquer pour lui tout l'indicible de
ces choses reunies: le retour des Eaux-Douces pour la derniere fois; les
trois petits fantomes noirs, sur une mer agitee, rentrant a la nuit
tombante s'ensevelir dans leur sombre harem, au pied de la montagne et
des bois; le premier coup de vent d'automne; les pelouses d'Asie semees
de colchiques violets et de feuilles jaunes; la fin de la saison au
Bosphore, l'agonie de l'ete....
XXVIII
Andre etait reinstalle a Pera depuis une quinzaine de jours et avait pu
revoit une fois a Stamboul, dans la vieille maison de Sultan-Selim, ses
trois amies qui lui avaient amene une gentille inconnue, une petite
personne dissimulee sous de si epais voiles noirs que le son de sa voix
etait presque etouffe. Le lendemain, il recut cette lettre :
"Je suis la petite dame fantome de la veille, monsieur Lhery; je n ai
pas su vous parler; mais, pour le livre que vous nous avez promis a
toutes, je vais vous raconter la journee d'une femme turque en hiver. Ce
sera de saison, car voici bientot novembre, les froids, l'obscurite,
tout un surcroit d'ombre et d'ennui s'abattant sur nous... La journee
d'une femme turque en hiver. Je commence donc.
Se lever tard, meme tres tard. La toilette lente, avec indolence.
Toujours de tres longs cheveux, de trop epais et lourds cheveux, a
arranger. Puis apres, se trouver jolie, dans le miroir d'argent, se
trouver jeune, charmante, et en etre attristee.
Ensuite, passer la revue silencieuse dans les salons, pour verifier si
tout est en ordre; la visite aux menus objets aimes, souvenirs,
portraits, dont l'entretien prend une grande importance. Puis dejeuner,
souvent seule, dans une grande salle, entouree de negresses ou
d'esclaves circassiennes; avoir froid aux doigts en touchant
l'argenterie eparse sur la table, avoir surtout froid a l'ame; parler
avec les esclaves, leur poser des questions dont on n'ecoute pas les
reponses....
Et maintenant, que faire jusqu'a ce soir? Les harems du temps jadis, a
plusieurs epouses, devaient etre moins tristes: on se tenait compagnie
entre soi.... Que faire donc? De l'aquarelle? (Nous sommes toutes
aquarellistes distinguees, monsieur Lhery: ce que nous avons peint
d'ecrans, de paravents, d'eventails!) Ou bien jouer du piano, jouer du
luth? Lire du Paul Bourget, ou de l'Andre Lhery? Ou bien broder,
reprendre quelqu'une de nos longues broderies d'or, et s'interesser
toute seule a voir courir ses mains, si fines, si blanches, avec les
bagues qui scintillent?... C'est quelque chose de nouveau que l'on
souhaiterait, et que l'on attend sans espoir, quelque chose d'imprevu
qui aurait de l'eclat, qui vibrerait, qui ferait du bruit, mais qui ne
viendra jamais.... On voudrait aussi se promener malgre la boue, malgre
la neige, n'etant pas sortie depuis quinze jours; mais aller seule est
interdit. Aucune course a imaginer comme excuse; rien. On manque
d'espace, on manque d'air. Meme si on a un jardin, il semble qu'on n'y
respire pas, parce que les murs en sont trop hauts.
On sonne! Oh! quelle joie si cela pouvait etre une catastrophe, ou
seulement une visite!
Une visite! c'est une visite, car on entend courir les esclaves dans
l'escalier. On se leve; vite une glace, pour s'arranger les yeux avec
fievre. Qui ca peut-il etre? Ah! une amie jeune et delicieuse, mariee
depuis peu. Elle entre. Elans reciproques, mains tendues, baisers des
levres rouges sur les joues mates.
"Est-ce que je tombe bien? Que faisiez-vous, ma chere?
--Je m'ennuyais.
--Bon, je viens vous chercher, pour une promenade ensemble, n'importe
ou."
Un instant plus tard, une voiture fermee les emmene. Sur le siege, a
cote du cocher un negre: Dilaver, l'inevitable Dilaver, sans lequel on
n'a pas le droit de sortir et qui fera son rapport sur l'emploi du
temps.
Elles causent, les deux promeneuses:
"Eh bien! aimez-vous Ali Bey?
--Oui, repond la nouvelle mariee, mais parce qu'il faut absolument que
j'aime quelqu'un; j'ai soif d'affection. Ceci est en attendant. Si je
trouve mieux plus tard....
--Eh bien! moi, je n'aime pas le mien, mais la pas du tout; aimer par
force, non, je ne suis pas de celles qui se plient...."
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