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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Les desenchantees

P >> Pierre Loti >> Les desenchantees

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Durdane devait faire le lendemain sa rentree dans le harem. Que
m'importait cette femme, au point ou nous en etions? D'ailleurs Hamdi ne
l'aimait plus et ne voulait que moi. Mais elle etait le pretexte qu'il
fallait saisir, l'occasion qu'il ne fallait perdre a aucun prix. Pour
abreger, par horreur des scenes et plus encore par crainte de Hamdi qui
s'affolerait, je fis seance tenante ma demi-soumission. A genoux devant
cette mere qui pleurait, je demandai seulement, et j'obtins, d'aller
passer deux mois de retraite a Khassim-Pacha, dans ma chambre de jeune
fille; j'avais besoin de cela, disais-je, pour me resigner; ensuite je
reviendrais.

Et j'etais partie avant que Hamdi ne fut rentre d'Yldiz.

C'est a ce moment-la, Andre, que vous arriviez a Constantinople. Les
deux mois expires, mon mari, bien entendu, voulut me reprendre: je lui
fis dire qu'il ne m'aurait pas vivante, le petit flacon d'argent ne me
quitta plus, et ce fut une lutte atroce, jusqu'au jour ou Sa Majeste le
Sultan daigna signer l'irade qui me rendit libre.

Vous avouerai-je que j'ai souffert encore, les premieres semaines.
Contre mon attente, l'image de cet homme, ses baisers que j'avais trop
aimes et trop hais, devaient continuer quelque temps de me poursuivre.

Aujourd'hui tout s'apaise. Je lui ai pardonne d'avoir fait de moi
presque une courtisane; il ne m'inspire plus ni le desir ni haine; c'est
fini. Un peu de honte me reste pour avoir cru rencontrer l'amour parce
qu'un joli garcon me serrait dans ses bras. Mais j'ai reconquis ma
dignite, j'ai retrouve mon ame et repris mon essor.

Maintenant, repondez-moi, Andre, que je sache si vous me comprenez, ou
bien si, comme tant d'autres, vous me tenez pour une pauvre petite
desequilibree, en quete de l'impossible.

DJENANE.





XXIII


Andre repondit a Djenane que son Hamdi lui faisait l'effet de ressembler
beaucoup a tous les hommes, a ceux d'Occident aussi bien qu'a ceux de
Turquie, et que c'etait elle, la petite creature d'exception et d'elite.
Et puis il la pria de remarquer,--ce qui n'etait pas neuf,--que rien
ne fuyait comme le temps; les deux annees de son sejour a Constantinople
avaient deja commence leur fuite, et ne se retrouveraient jamais plus;
ils devaient donc en profiter tous deux pour echanger leurs pensees, qui
seraient si promptes a s'aneantir, comme les pensees de tous les etres,
dans les abimes de la mort.

Et il recut un avis de rendez-vous pour le jeudi suivant, a Stamboul, a
Sultan-Selim, dans la vieille maison, au fond de l'impasse de silence.

Ce jour-la, il descendit le Bosphore des le matin, dans une mouche a
vapeur, et trouva un Stamboul de grand ete, qui semblait s'etre
rapproche de l'Arabie, tant il y faisait chaud et calme, tant les
mosquees etaient blanches sous l'ardent soleil d'aout. Comment imaginer
aujourd'hui qu'une ville pareille pouvait avoir de si longs hivers et de
si persistants linceuls de neige? Les rues etaient plus desertes, a
cause de tout ce monde qui avait emigre vers le Bosphore ou les iles de
la Marmara, et les senteurs orientales s'y exageraient dans l'atmosphere
surchauffee.

Pour attendre l'heure, il alla a Sultan-Fatih, s'asseoir a sa place
d'autrefois, sous les arbres, a l'ombre, devant la mosquee. Des imams
qui etaient la, et ne l'avaient pas vu depuis tant de jours, lui firent
grand accueil; apres quoi, ils retomberent dans leur reverie. Et le
"cafedji", le traitant comme un habitue, lui apporta, avec le narguile
berceur, la petite Tekir, la chatte de la maison, qui avait ete souvent
sa compagne au printemps et qui s'installa tout de suite pres de lui, la
tete sur ses genoux pour etre caressee. En face, les murs de la mosquee
eblouissaient avec leur reverberation blanche. Des enfants puisaient
l'eau d'une fontaine et la versaient sur les vieux paves, autour des
fumeurs, mais il faisait quand meme si chaud que les pinsons et les
merles, dans les cages pendues aux branches, restaient muets et
somnolents. Des feuilles jaunes cependant tombaient deja, annoncant que
ce bel ete ne tarderait pas a courir vers son declin.

A Sultan-Selim, ou il arriva sous l'accablement de deux heures,
l'impasse etait inquietante de sonorite et de solitude. Derriere la
porte au frappoir de cuivre, il trouva Melek en faction, qui lui sourit
comme une bonne petite camarade, heureuse de le revoir enfin. Son voile
etait mis en simple et sa figure se voyait a peu pres comme celle d'une
Europeenne en voilette de deuil. En haut, il trouva Zeyneb arrangee
pareillement et, pour la premiere fois, il vit briller ses prunelles
brunes, il rencontra le regard de ses jeunes yeux graves et doux. Mais,
ainsi qu'il s'y attendait, Djenane persistait a n'etre qu'une svelte
apparition noire, absolument sans visage.

La question qu'elle lui posa, d'un petit ton drole, des qu'il fut assis
sur le modeste divan decolore:

"Eh bien! comment va votre ami Jean Renaud?...

--Mais parfaitement, je vous remercie, repondit-il de meme; vous savez
son nom?

--On sait tout, dans les harems. Exemple: je puis vous dire que vous
diniez hier au soir chez madame de Saint-Enogat, a cote d'une personne
en robe rose; que vous vous etes isoles apres, tous deux, sur un banc du
jardin et qu'elle a accepte une de vos cigarettes au clair de lune.
Ainsi de suite... Tout ce que vous faites, tout ce qui vous arrive, nous
savons... Alors, vous m'assurez qu'il va toujours bien, monsieur Jean
Renaud?

--Mais oui, je vous dis...

--Alors, Melek, tu as perdu ta peine: ca n'agit pas."

Il apprit donc que Melek, depuis quelques jours, avait entrepris des
prieres et un envoutement pour obtenir sa mort,--un peu comme
enfantillage et plus encore pour tout de bon, s'etant imaginee qu'il
incarnait une influence hostile et maintenait Andre en defiance contre
elles.

"Voila, dit Djenane en riant, vous avez voulu connaitre des Orientales,
eh bien! c'est ainsi que nous sommes. Des qu'on gratte un peu le vernis:
des petites barbares!

--En tout cas, pour celui-ci, vous vous trompiez bien. Mais au
contraire, il reve de vous tout le temps, le pauvre Jean Renaud! Et
tenez, sans lui, nous ne nous connaitrions pas; notre premier rendez-
vous, a Pacha-Bagtche, le jour de ce grand vent, il m'a entraine, je
refusais d'y venir...

--Bon Jean Renaud! s'ecria Melek. Ecoutez, alors emmenez-le demain
vendredi aux Eaux-Douces, dans votre beau caique, et j'irai tout expres,
moi, pour lui faire un sourire en passant..."

Dans le petit harem triste et semi-obscur, ou la splendeur de ce jour
d'ete se devinait a peine, Djenane, plus encore que la derniere fois,
faisait son sphinx et ne bougeait pas. On sentait qu'une timidite
nouvelle, une gene lui etaient venues, pour s'etre trop livree dans ses
longues lettres, et de la voir ainsi, cela rendait Andre un peu nerveux,
par instants, presque agressif.

Aujourd'hui, elle cherchait a maintenir la conversation sur le livre:

"Ce sera un roman, n'est-ce pas?...

--Comment saurais-je faire autre chose? Mais encore, je ne le vois pas
du tout ce roman-la.

--Permettez-vous que je vous dise ce que je pensais? Un roman, oui, et
dans lequel vous seriez un peu.

--Ah! cela non, par exemple.

--Laissez-moi expliquer. Vous ne parleriez pas a la premiere personne,
je sais deja que vous ne le voulez plus. Mais il pourrait y avoir la-
dedans un Europeen de passage dans notre pays, un chantre de l'Orient
qui verrait avec vos yeux et sentirait avec votre ame...

--Et on ne me reconnaitrait pas du tout, soyez-en sure!

--Qu'est-ce que ca peut vous faire? Laissez-moi continuer, voulez-
vous... Il aurait rencontre clandestinement, avec les mille dangers
inevitables, une de nos soeurs de Turquie et ils se seraient aimes...

--Ensuite?

--Ensuite, eh bien! il part, comme c'est fatal, voila tout...

--Ce sera tout a fait nouveau dans mon oeuvre cette petite intrigue-
la...

--Pardon, il pourrait y avoir ceci de nouveau, que l'amour entre eux
deux resterait pur et toujours inavoue...

--Ah!... Et elle apres son depart?

--Elle!... Eh bien! mais... que voulez-vous qu'elle fasse? _Elle
meurt!_"

Elle meurt... C'etait prononce avec l'accent d'une conviction si
poignante qu'Andre en recut comme un choc profond qui le surprit et lui
commanda le silence.

Et Zeyneb ensuite fut celle qui recommenca de parler:

"Dis-lui, Djenane, le titre auquel tu songeais; il nous avait paru si
joli, a nous: _Le bleu dont on meurt..._ Non? Il n'a pas l'air de vous
plaire?

--Il est gentil, c'est vrai, dit Andre... Je le trouve peut-etre un
peu... Comment dire cela, voyons... Un peu romance...

--Allons, reprit Djenane, dites tout de suite que vous le trouvez
1830... Il est rococo; passons....

--Un titre qui a des papillotes", ajouta Melek.

Il comprit alors que, depuis un moment il lui faisait de la peine en
contrecarrant avec demi-moquerie ses petites idees litteraires, qu'elle
s'etait acquises toute seule, avec tant d'effort et parfois avec une
intuition merveilleuse. Soudain elle lui parut si naive et si jeune,
elle qu'il jugeait a premiere vue peut-etre un peu trop frottee de
lectures! il fut desole d'avoir pu la froisser, meme tres legerement, et
tout de suite changea de ton, pour redevenir tout a fait doux, presque
avec tendresse.

"Mais non, chere petite amie invisible, il n'est pas rococo, il n'est
pas ridicule, votre titre, ni rien de ce que vous pouvez imaginer ou
dire.... Seulement, ne mettons pas de mort la-dedans, voulez-vous?
D'abord ca changera; j'en ai tant fait mourir dans mes livres; vous n'y
pensez pas, on me prendrait pour le sire de Barbe-Bleue! Non, pas de
mort, dans ce livre; mais au contraire, si possible, de la jeunesse et
de la vie.... Cette restriction posee, j'essaierai de l'ecrire sous la
forme qui vous plaira, et nous travaillerons ensemble, comme deux
collaborateurs bien d'accord, bien camarades, n'est-ce pas?"

Et ils se quitterent beaucoup plus amis qu'ils ne l'avaient ete jusqu'a
ce jour.





XXIV


DJENANE A ANDRE


"Le 16 septembre 1904.

J'etais parmi les fleurs du jardin, et je m'y sentais si seule, et si
lasse de ma solitude! Un orage avait passe dans la nuit et saccage les
rosiers. Les roses jonchaient la terre. De marcher sur ces petales
encore frais, il me semblait pietiner des reves.

C'est dans ce jardin-la, au Bosphore, que, depuis mon arrivee de
Karadjiamir, j'ai passe tous mes etes d'enfant et de jeune fille, avec
vos amies Zeyneb et Melek. En ce temps-la de notre vie, je ne dirai pas
que nous fussions malheureuses. Tout etait souriant. Chacun autour de
nous goutait ce bonheur negatif ou l'on se contente de la paix du moment
qui passe et de la securite pour celui qui vient. Nous n'avions jamais
vu saigner des coeurs. Et nos journees qui glissaient douces et lentes,
entre nos etudes et nos petits plaisirs, nous laissaient en demi-
sommeil, dans cette torpeur qu'apportent nos etes toujours chauds: nous
n'avions jamais pense que nous pourrions etre a plaindre. Nos
institutrices etrangeres avaient beaucoup souffert dans leur pays. Elles
se trouvaient bien parmi nous; ce calme etait pour elle comme celui d'un
port apres la tempete. Et lorsque nous leur disions parfois nos reves
vagues et nos desirs imprecis: vivre comme les Europeennes, voyager,
voir, elles nous repondaient en vantant la tranquillite et la douceur
dont nous etions entourees. Tranquillite, douceur de la vie des
musulmanes, toute notre enfance, nous n'avions pas entendu autre chose.
Aussi rien d'exterieur ne nous avait preparees a souffrir. La douleur
est venue de nous. L'inquietude et l'inassouvissable desir sont nes de
nous-memes. Et mon drame a moi a vraiment commence le jour de mon
mariage, quand les fils d'argent de mon voile de mariee m'enveloppaient
encore...

Oh! notre premiere rencontre, Andre, dans ce sentier, par ce grand vent,
vous vous souvenez, auriez-vous pense en ce temps-la que vous seriez si
tot pour nous un ami tres cher? Et vous, je sens que vous commencez a
vous attacher a ces petites Turques, bien qu'elles aient deja perdu
l'attrait d'etre mysterieuses. Quelque chose d'infiniment doux s'est
glisse en moi depuis notre derniere entrevue, depuis l'instant ou votre
voix et vos yeux ont change, parce que vous aviez peur de m'avoir
blessee; alors j'ai compris que vous etiez bon et consentiriez a etre
mon confident en meme temps que mon ami. Quel bien cela me ferait de
vous dire, a vous qui devez le comprendre, tant de choses lourdes que
personne n'a jamais entendues; des choses dans ma destinee qui me
deroutent; vous qui etes un homme et qui _savez_, vous me les
expliqueriez peut-etre.

J'ai votre portrait, la, tout pres, sur ma table a ecrire, et il me
regarde avec ses yeux clairs. Vous-meme, je vous sais non loin d'ici,
sur l'autre rive; un coin de Bosphore seul nous separe, et cependant,
entre nous deux, quelle distance toujours, quel abime de difficultes,
avec une si constante incertitude de nous revoir jamais! Malgre tout
cela, je voudrais, quand vous aurez quitte notre pays, ne plus etre
seulement un vague fantome dans votre memoire; je voudrais au moins y
demeurer comme une realite, une pauvre, triste petite realite.

Ces roses sur lesquelles je marchais tout a l'heure, savez-vous ce
qu'elles me rappelaient? Un effeuillement pareil, dans les allees de ce
meme jardin, il y a un peu plus de deux ans. Mais ce n'etait pas une
bourrasque d'ete, cette fois, qui en etait cause, c'etait bien
l'automne. Octobre avait jauni les arbres, il faisait froid, et nous
devions rentrer le lendemain en ville, a Khassim-Pacha. Tout etait
emballe, la maison en desordre. Nous etions allees dire adieu au jardin
et cueillir les dernieres fleurs. Un vent aigre gemissait dans les
branches. La vieille Irfane, une de nos esclaves un peu sorciere qui lit
dans le marc de cafe, avait pretendu que ce jour etait favorable pour
des predictions sur notre destinee. Elle vint donc nous apporter du cafe
qu'il fallut boire; cela ce passait au fond du jardin, dans un recoin
abrite par la colline, et je la vois encore, assise a nos pieds, parmi
les feuilles mortes, anxieuse de ce qu'elle allait decouvrir. Dans les
tasses de Zeyneb et Melek, elle ne vit qu'amusements et cadeaux; elles
etaient encore si jeunes. Mais elle hocha la tete, en lisant dans la
mienne: "Oh! l'amour veille, dit-elle, mais l'amour est perfide. Tu ne
reviendras plus au Bosphore de longtemps, et quand tu y reviendras, la
fleur de ton bonheur sera envolee. Oh! pauvre, pauvre! Il n'y a dans ton
destin que l'amour et la mort." Je ne devais en effet revenir ici que
cet ete, apres mon triste mariage. Cependant, est-ce bien la _fleur de
mon bonheur_ qui s'est envolee, puisque, le bonheur, je ne l'ai point
connu?... Non, n'est-ce pas? Mais jamais sa prediction finale ne m'avait
frappee autant qu'aujourd'hui: "Il n'y a dans ton destin que l'amour et
la mort."

DJENANE"





XXV


Ils se rencontrerent beaucoup, pendant toute cette delicieuse fin de
l'ete. Aux Eaux-Douces d'Asie, chaque semaine au moins une fois, leurs
caiques se frolerent, eux ne bronchant point, Zeyneb et Melek, dont les
traits se voyaient un peu, osant a peine sourire a travers leurs gazes
noires. A Stamboul, chez la bonne nourrice, ils se revirent aussi; elles
etaient plus libres au Bosphore que dans leurs grandes maisons d'hiver a
Khassim-Pacha, trouvaient mille pretextes pour venir en ville et
semaient leurs esclaves en route; il est vrai, chaque entrevue nouvelle
necessitait des tissus d'audaces et de ruses, qui toujours paraissaient
pres de se rompre et de changer en drame l'innocente aventure, mais qui
toujours finissaient par reussir miraculeusement. Et le succes leur
donnait plus d'assurance, leur faisait imaginer de plus temeraires
entreprises. "Vous pourriez raconter cela dans le monde, a
Constantinople, s'amusaient-elles a lui dire, personne ne vous
croirait."

Dans la petite maison de Stamboul, quand ils etaient ensemble, a causer
comme de vieux amis, il arrivait maintenant que Zeyneb et Melek
relevaient leur voile, montraient l'ovale entier de leur visage, les
cheveux seuls restant caches sous la mante noire, et ainsi elles
ressemblaient a des petites nonnains, toutes jeunes et elegantes.
Djenane seule ne transigeait point; rien ne pouvait se deviner de ses
traits, aussi funebrement enveloppes de noir que le premier jour, et,
lui, tremblait d'en faire la remarque, prevoyant quelque reponse absolue
qui enleverait toute esperance de jamais connaitre ses yeux.

Il osait aller quelquefois, le soir, apres entente avec elles, les
ecouter faire de la musique, par ces nuits immobiles et perfides du
Bosphore, qui n'ont pas un souffle, qui sont tiedes, enjoleuses, mais
vous impregnent tout de suite d'une penetrante rosee froide. Presque
chaque jour, l'ete, le courant d'air violent de la Mer Noire passe dans
ce detroit et le blanchit d'ecume; mais il ne manque jamais de s'apaiser
au coucher du soleil, comme si on fermait soudain les ecluses du vent;
des le crepuscule, rien n'agite plus les arbres sur les rives, tout
s'immobilise et se recueille; la surface de la mer devient un miroir
sans rides, pour les etoiles, pour la lune, pour les mille lumieres des
maisons ou des palais; une langueur orientale se repand, avec
l'obscurite, sur ces bords extremes de l'Europe et de l'Asie qui se
regardent, et l'humidite continuelle de ces parages enveloppe les choses
d'une buee qui les harmonise et les grandit, les choses proches comme
les choses lointaines, les montagnes, les bois, les mosquees, les
villages turcs et les villages grecs, les petites baies asiatiques plus
silencieuses que celles de la cote europeenne et plus figees chaque soir
dans leur calme absolu.

Entre Therapia, ou Andre habitait, et le yali de ses trois amies, il
fallait, a l'aviron, presque une demi-heure.

La premiere fois, il avait pris son caique, et c'etait toujours un
enchantement de circuler, la nuit, en cet equipage, de s'en aller ainsi
presque a toucher l'eau meme, et comme etendu sur ce beau miroir bleu
pale et argent que devenait la surface apaisee. La rive d'Europe, a
mesure qu'on s'en eloignait, reprenait, elle aussi, du mystere et de la
paix; tous ses feux tracaient sur le Bosphore d'innombrables petites
raies lumineuses qui avaient l'air de descendre jusqu'aux profondeurs
d'en dessous; ses musiques d'Orient dans les petits cafes en plein air,
les vocalises etranges de ses chanteurs continuaient de vous suivre,
portees et embellies par les sonorites de la mer; meme les affreux
orchestres de Therapia s'adoucissaient dans le lointain et dans la magie
nocturne, jusqu'a etre agreables a entendre. Et, la-bas en face, il y
avait cette rive d'Asie, vers laquelle on se rendait, si voluptueusement
couche; ses fouillis d'epaisse verdure, ses collines tapissees d'arbres
faisaient des masses noires, qui paraissaient demesurement grandes au-
dessus de leurs reflets renverses; quant a ses lumieres, plus discretes
et plus rares, elles etaient projetees par des fenetres garnies de
grillages, derriere lesquels on devinait la presence des femmes qu'il ne
faut pas voir.

Cette fois-la, en caique, Andre n'osa pas s'arreter sous les fenetres
eclairees de ses amies, et il passa son chemin. Ses rameurs, dont les
broderies du reste brillaient trop a la lune, et pouvaient eveiller le
soupcon de quelque negre aux aguets sur la rive, ses rameurs etaient des
Turcs, et, malgre leur devouement, capables de le trahir, dans leur
indignation, s'ils avaient flaire la moindre connivence entre leur
maitre europeen et les femmes de ce harem.

Il revint les autres soirs dans la plus humble de ces barques de peche
qui se repandent par milliers toutes les nuits sur le Bosphore. Ainsi il
put longuement s'arreter, en faisant mine de tendre des filets; il
ecouta Zeyneb qui chantait, accompagnee au piano par Melek ou Djenane;
il connut sa jeune voix chaude. Une voix si belle et si naturellement
posee, surtout en ses notes graves,--et ou l'on sentait par instants
une imperceptible felure, qui la rendait peut-etre plus prenante encore,
en la marquant pour bientot mourir.

Vers la mi-septembre, ils oserent une chose inouie: gravir ensemble une
colline toute rose de bruyeres et se promener dans un bois. Cela se fit
sans encombre au-dessus de Beicos, le point de la cote d'Asie qui est en
face de Therapia et qu'Andre avait adopte pour y venir chaque soir, au
declin du soleil. Comment dire le charme de ce Beicos, qui fit plus tard
un de leurs lieux de rendez-vous les plus chers et les moins troubles
par la crainte... De Therapia, si niaisement agite avec ses pretentions
mondaines, on arrive la, par contraste, dans le silence ombreux des
grands arbres, dans la paix reflechie du temps passe. Un petit
debarcadere aux vieilles dalles blanches, et tout de suite on trouve une
plaine edenique, sous des platanes de quatre cents ans, qui n'ont plus
l'air d'appartenir a nos climats, tant ils ont pris avec les siecles des
formes de baobab ou de banian indien. C'est une plaine parfaitement
unie, qui est veloutee en automne d'une herbe plus fine que celle des
pelouses dans nos jardins les mieux soignes, une plaine qui a l'air
d'avoir ete creee expres pour les promenades de meditation et de sage
melancolie; elle a juste la grandeur qu'il faut (une demi-lieu a peine)
pour rester intime, sans que l'on s'y sente prisonnier; elle est close
de tous cotes par des collines solitaires, couvertes de bois,--et les
Turcs, frappes de son charme unique, l'ont nommee "la Vallee-du-Grand-
Seigneur". On ne s'y doute point que le Bosphore est la tout pres, avec
son va-et-vient qui derangeait le recueillement; les collines vous le
cachent. On y est isole de tout, et on n'y entend aucun bruit, si ce
n'est, a la tombee du soir, les chalumeaux des berges qui rassemblent
leurs chevres, dans les montagnes alentour. Les majestueux platanes, qui
etendent sur la terre leurs racines comme d'enormes serpents, forment a
l'entree de cette plaine une sorte de bois sacre; mais, plus loin, ils
s'espacent, puis se rangent en allee, pour laisser libres les grandes
pelouses ou se promenent lentement, le soir, les musulmanes au voile
blanc. Il y a aussi un ruisseau qui coule dans cette Vallee-du-Grand-
Seigneur, un ruisseau frais, habite par des tortues; des petits ponts en
planches le traversent; sur ses bords, a l'ombre de quelques vieux
arbres, les marchands de cafe turc s'installent pour l'ete dans des
cabanes, et c'est la que les hommes prennent place pour fumer leur
narguile, le vendredi surtout, en regardant de loin les femmes voilees
qui vont et viennent sur cette prairie des longs reves. Elles marchent
par groupes de trois, de quatre, de dix, ces femmes, un peu clairsemees
la, un peu perdues, car ces pelouses deploient pour elles de tres vastes
tapis. Elles ont des vetements tout d'une piece et tout d'une couleur, -
- souvent des soies de Damas roses ou bleues, lamees d'or,--qui
tombent en plis a l'antique, et des mousselines blanches enveloppent
toutes les tetes; ces costumes, au milieu de ce site tres particulier,
et cette quietude charmee qu'elles ont dans l'allure, font songer, quand
approche le crepuscule, aux Ombres bienheureuses du paganisme se
promenant dans les Champs Elyseens...

Andre etait un des fideles habitues de la Valle-du-Grand-Seigneur; il y
vivait presque journellement, depuis qu'il etait cense resider a
Therapia.

A l'heure fixee il avait debarque la sous les platanes-baobabs, en
compagnie de Jean Renaud, charge encore de faire le guet et s'amusant
toujours de ce role. Ses domestiques musulmans, impossibles en pareille
circonstance, il les avait laisses sur la rive d'Europe, pour n'amener
qu'un fidele serviteur francais qui lui apportait comme d'habitude un
fez turc dans un sac de voyage. Depuis ses intimites nouvelles, il etait
coutumier de ces changements de coiffure qui avaient jusqu'ici conjure
le danger, et qui se faisaient n'importe ou, dans un fiacre, dans une
barque, ou simplement au milieu d'une rue deserte.

Il les vit arriver toutes les trois en talika, puis mettre pied a terre;
et, comme des petites personnes qui vont innocemment se promener, elles
prirent a travers la plaine, qui deja, par places, devenait violette
sous la floraison des colchiques d'automne. Zeyneb et Melek portaient le
yeldirme leger que l'on tolere a la campagne et le voile de gaze blanche
qui laisse paraitre les yeux; Djenane seule avait garde le tcharchaf
noir des citadines, pour continuer d'etre strictement invisible.

Quand elles s'engagerent dans certain sentier, convenu entre eux, un
sentier qui grimpe vers la montagne, il les rejoignit, presenta Jean
Renaud,--a qui elles avaient desire toucher le bout des doigts pour
s'excuser d'avoir prepare sa mort,--et qui fut envoye en avant comme
eclaireur. Par l'exquise soiree qu'il faisait, ils monterent gaiement au
milieu des chataigniers et des chenes; l'herbe autour d'eux etait pleine
de scabieuses. Bientot ce fut la region des bruyeres, et les dessous de
tous ces bois en devinrent entierement roses. Et puis les lointains peu
a peu se decouvrirent. De ce cote-ci du Bosphore, le cote asiatique,
c'etaient des forets et des forets: a perte de vue, sur les collines et
les montagnes, s'etendait ce superbe et sauvage manteau vert, qui abrite
encore ses brigands et ses ours. Ensuite ce fut la Mer Noire, qui tout a
coup se deploya infinie sous leurs pieds; d'un bleu plus decolore et
plus septentrional que celui de la Marmara pourtant si voisine, elle
paraissait aujourd'hui doucereusement tranquille et pensive, au soleil
de ces derniers beaux jours d'ete, comme si elle meditait deja ses
continuelles fureurs et son tapage de l'hiver, pour quand recommencerait
a se lever le terrible vent de Russie.

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